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CHAPITRE VI LIBERTÉ RELIGIEUSE ET LIBERTÉ ECCLÉSIASTIQUE

Dans le domaine de la religion et de l'Eglise, on peut entendre par liberté deux choses très différentes : 1** l'indépendance du corps ecclésiastique (tant clergé que lidèles) par rapport au pouvoir extérieur de l'Etat; et 2° l'indépendance des individus en matière de religion, c'est-à-dire le droit concédé à chacun d'appart*^-nir ouvertement à telle ou telle communion, de passer librement de l'une d'elles à une autre, ou de n'appartenir à aucune et de professer impunément toute espèce de croyances et d^idées religieuses tant positives que négatives*. Pour éviter toute confusion, nous appellerons la première — liberté ecclésiastique, et la seconde — liberté religieuse* . — Toute Eglise suppose une cer-

* Nous n'avons pas à parler ici d'une troisième espèce de liberté, celle des diiïérents cultes reconnus par l'Etat. Une certaine liberté des cultes (dans leur slatu quo) est imposée par la force des choses à un empire qui, comme la Russie, compte plus de trente millions de sujets en dehors de l'Eglise dominante.

* Les termes usités dans ce dernier sens — liberté de conscience et liberté de confession — devraient être rejetés comme impropres :

taine somme de croyances communes, et quiconque ne les partage pas ne peut jouir dans la communauté des mêmes droits que les croyants. Le pouvoir de réagir par tous les moyens spirituels contre les membres infidèles et de les exclure définitivement de la communauté est un des attributs essentiels de la liberté ecclésiastique. Quant à la liberté religieuse, elle n'entre dans le domaine propre de l'Eglise que d'une manière indirecte : ce n'est que le pouvoir temporel de l'Etat qui peut directement admettre ou restreindre le droit de ses sujets à professer ouvertement tout ce que chacun croit en matière de religion. L'Eglise ne peut qu'exercer une influence morale pour déterminer l'Etat à être plus ou moins tolérant. Aucune Eglise n*a jamais regardé d'un œil indiff'érent la propagande des croyances étrangères qui menaçaient de lui arracher ses fidèles. Mais il s'agit de savoir quelles armes doit employer l'Eglise pour combattre ses ennemis : doit-elle se borner aux moyens spirituels de la persuasion, ou doit-elle recourir à rEtat pour profiter de ses armes matérielles — la contrainte et la persécution? Ces deux manières de lutter contre les ennemis de l'Eglise ne s'excluent pas absolument. On peut distinguer (si l'on a les facultés nécessaires pour cela) entre l'erreur intellectuelle et la mauvaise volonté et en agissant par la persua-

la conscience est toujours libre et personne ne peut empêcher un martyr de confesser »a foi,

sion contre la première se défendre de la seconde en lui enlevant les moyens de nuire*. Mais il y a une condition absolument indispensable pour que la lutte spirituelle soit possible : c'est que l'E^^liso elle-même soit en possession de la liberté ecclésiastique, qu'elle ne se trouve pas assujettie à l'Etat. Qui a les mains liées ne peut se défendre par ses propres moyens, force lui est de s'abandonner au secours d'autrui. Une Eglise d'Etat complètement assujettie au pouvoir séculier et n'existant que par ses bonnes grâces a abdiqué sa puissance spirituelle et ne peut être défendue avec quelque succès que par les armes matérielles ^

Dans les siècles passés, l'Eglise catholique romaine (qui a toujours eu en partage la liberté ecclésiastique et qui n'a jamais été une Eglise d'Etat) tout en luttant contre ses ennemis par les

• Nous admettons cette distinction en principe [in abstracto)., mais nous sommes bien loin de la recommander comme règle pratique.

* Gela est avoué avec beaucoup de naïveté i)âr nos écrivains ecclésiastiques eux-mêmes. Par exemple, dans une série d'articles de la Revue orthodoxe (Pravoslavnoïé Obozrénié) concernant là luttcdu clergé russe contre les dissidents, l'auteur (M. Tchistiakov), après avoir exposé les exploits de l'évêque Pitirime (de Nijn-Novgorod), dont le zèle était invariablement soutenu par les troupes du vice-gouverneur Rjevski, arrive à la conclusion que le missionnaire célèbre est redevable de tout son succès à ce secours du pouvoir séculier et au droit d'amener par force les dissidents à écouter sa prédication. [Pra^. Oboir., octobre 1887, p. 348). On peut trouver de semblables aveux au sujet d^A missions contemporaines parmi les païens de la Sibérie Orientale ;^dans la même Revue (année 188:iJ.

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armes spirituelles de l'enseignement et de la prédication, autorisait les Etats catholiques à servir par le glaive temporel la cause de l'unité religieuse. Il n'y ^ plus d'Etats catholiques aujourd'hui ; l'Etat est athée en Occident, et l'Eglise romaine continue d'exister et de prospérer en s'appuyant uniquement sur le glaive spirituel, sur l'autorité morale et la prédication libre de ses principes. Mais une hiérarchie qui s'est abandonnée au pouvoir temporel et qui a prouvé par là que la puissance intérieure lui a manqué, comment pourrait-elle exercer l'autorité morale qu'elle a abdiquée? Notre institution ecclésiastique actuelle a embrassé exclusivement les intérêts de l'Etat pour recevoir de lui la garantie de son existence menacée par les dissidents. Le but étant purement matériel, les moyens ne peuvent pas avoir un caractère différent. Les mesures de contrainte et de violence consignées dans le Code pénal (de l'Empire — voilà au fond les seules armes défensives que notre orthodoxie de par fEtat sache opposer aux dissidents indigènes ainsi qu'aux communions étrangères qui voudraient lui disputer l'empire des âmes. Si des agents cléricaux ont fait en ces derniers temps quelques tentatives de lutte contre les sectaires au moyen des discussions semi- publiques *, le manque de bonne foi trop

* J'entends « les conversations (sobésiédovania) avec les vieux croyants >j à îiazan, à Kalouga et surtout à Moscou. Malgré les conditions gênantes de ces disputes et l'abstention des chefs du

manifeste de ces débats, — où Tune des parties est prédestinée à avoir tort quand même et ne peut dire que ce que ses adversaires lui permettent, — n'a servi qu'à mettre en relief l'impuissance morale de cetteEglise établie qui est trop complaisante à l'égard des pouvoirs terrestres pour être respectée, et trop implacable envers les âmes pour être aimée. Et ce serait elle qui nous représenterait Tunion libre des consciences dans l'esprit de la charité !

Les slavophiles dans leur polémique anticatholique ont eu soin de confondre la liberté ecclésiastique avec la liberté religieuse. Comme l'Eglise catholique n'a pas toujours été tolérante et qu'elle n'admet pas le principe de l'indifférence en matière de religion, il n'était que trop facile de déclamer contre le despotisme romain en passant sous silence la grande prérogative de la liberté ecclésiastique que le catholicisme seul a toujours gardée parmi toutes les communions chrétiennes. Mais quand il s'agit de notre propre cause, la confusion de ces deux libertés ne sert à rien, puisqu'il est clair que nous ne possédons ni l'une ni l'autre. Et personne n'a exposé cette triste vérité avec plus de force et de chaleur que le défunt J. Aksakov, le dernier

rasskol, les représentants de l'Eglise officielle n'y ont pas toujours l'avantage. Un journal « la Voix de Moscou » (GolosMoskvy), qui a osé imprimer (en 1885) des comptes-rendus sténographiques de ces débats, a eu à se repentir de sa témérité. — Ce journal n'existe plus maintenant.

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représentant émincnt de l'ancienne école slavophile. Nous n'avons qu'à citer quelques passages remarquables de ses écrits*.

• Aksakov a été pendant loni^temps poursuivi par Tadministrafion russe pour la franchise de ses critiques. Ce n'est que dans les (irrnières années de sa vie qu'il partagea avec Katkov le privilège de dire librement sa pensée — privilège exclusif de ces deux hommes et qui est mort avec eux.

CHAPÎTRE vn ' J.-S. AKSAKOV, SUR L'ÉGLISE OFFICIELLF: If IIJSSIE

« Les aiguillettes (achselband) d'aide de camp général dont a été décoré (sous Paul V') M^'" Iréiiée, archevêque de Pskov et membre du Saint Synode', représentent d'une manière significative les rapports de FEglise et de l'Etat en Russie. Cette décoration laïque et même militaire recouvrant la soutane de l'archevêque ne doit pas nous paraître étrange : elle prouve seulement que l'idée fondamentale de notre constitution ecclésiastique a reçu depuis Pierre le Grand des développements logiques *. On sait que l'Eglise russe est gouvernée par un conseil administratif appelé collège spirituel ou Saint Synode, dont les membres sont nommés par l'empereur et subordonnés à un employé civil ou militaire (le procureur supérieur du Saint Synode) auquel appartient toute l'initiative du gouvernement ecclésiastique. Les diocèses (éparchies) sont nominalement gouvernés par des évêques, nommés

•Recueil complet des œuvres de J.-S. Aksakov, t. IV, p. 119.

par le chef dé l'Etat sur la recortimandation dti Synode, c'est-à-dire du procureur supérieur qui les déplace eusuite selon son bon plaisir.

« Les degrés hiérarchiques du clergé ont été consignés dans « la Table des rangs » et mis en correspondance exacte avec les grades militaires. Un métropohte équivaut à un maréchal (« général complet » selon l'expression russe), un archevêque — à un général de division (« général-lieutenant »), un évêque — à Un général de brigade (« généralmajor >)). Quant aux prêtres, ils peuvent avec un peu de 2èle parvenir jusqu'au grade de colonel. Paul I" n'a été que conséquent en décorant de cordons militaires les hauts personnages de l'Eglise*.

« Sont-ce là des détails itisignifiants, des choSe^ purement extérieures? Mais dans bei extérieur se reflète l'état intérieur de notre Eglise. Iricdrporés au service de l'Etat, les serviteurs de l'autel sfe considèrent eux-mêmes comme des employés et des instruiîieiits du pouvoir séculier. Si ce dernier récompense les services du clergé par des décorations laïques, c'est que le clergé lui-même est avide de telles récompenses *. Le Synode de Saint-Pétersbourg, dès les premières années de son existence, tenait à affit-mer son caractère d'institution impé-

*Aksakov, ibid, p. 120.

•/ôîd., p. 121,

riale et ne manquait jamais de citer le pouvoir temporel comme la vraie source de son autorité. Dans tous les actes de sa premièreépoque, il rappelle sans cesse qu' « il est ordonné » (povéliéno) par le souverain à tout le monde « aux personnes de tout rang, ecclésiastiques et laïques, de considérer le Synode comme un gouvernement important et puissant » et qu'on ne doit pas diminuer « la dignité qui lui est donnée par Sa Majesté tsarienne ». On conçoit facilement que l'élément temporel oh le Synode croyait puiser sa force, a dû nécessairement prévaloir sur tous les autres éléments et asservir complètement cette institution hybride qui, tout en s'affirmant comme un organe du pouvoir séculier, prétendait néanmoins à l'autorité d'un concile*. La dignité accordée par Sa Majesté tsarienne ne pouvait être diminuée par personne — excepté Sa Majesté. Et c'est ainsi que le procureur supérieur Jakovlev a obtenu un ordre impérial qui défendait sévèrement au Synode d'entretenir une correspondance immédiate avec qui que ce fût : toutes les communications (« tout papier » selon l'expression russe) concernant les affaires de l'Eglise devaient être transmises au procureur.

« Ainsi notre Eglise, du côté de son gouvernement, apparaît comme une espèce de bureau ou do

•Aksakov, ibid., p. 122,

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chancellerie colossale qui applique à l'office de paître le troupeau du Christ tous les procédés du bureaucratisme allemand avec toute la fausseté officielle qui leur est inhérente *. Le gouvernement ecclésiastique étant organisé comme un département de l'administration laïque et les ministres de l'Eglise étant mis au nombre des serviteurs de l'Etat, l'Eglise elle-même se transforme bientôt en une fonction du pouvoir séculier, où tout simplement elle entre au service de l'Etat. (Avec « les droits et les privilèges du fisc (kazna) o que le code russe attribue à TEglise établie, l'élément fiscal (kazenny) pénétra dans sa vie intérieure.) En apparence, on n'a fait qu'introduire l'ordre nécessaire dans l'Eglise, — c'est son âme qu'on lui enleva. A l'idéal d'un gouvernement vraiment spirituel, on substitua celui d'un ordre purement formel et extérieur. 11 ne s'agit pas du pouvoir séculier seulement, mais surtout des idées séculières qui entrèrent dans notre milieu ecclésiastique et s'emparèrent à un tel point de l'âme et de l'esprit de notre clergé que la mission de l'Eglise dans son sens véritable et vivant leur est devenue à peine compréhensible '. »

Cette assertion est confirmée par toute une masse de traités et de projets de réforme ecclésiastique que le parti « intelligent et progressiste » de notre

• Aksakov, îAid., p. 124, *lbid., p. 125, 126.

^û LA RUSSIE

clergé envoyait à Aksakov et qui, tous sans exception, portaient le même caractère de sécularisme antireligieux *.

« Les uns recommandent, pour ranimer le zèle des prédicateurs, un nouveau système de récompenses officielles au moyen de décorations spéciales. D'autres insistent sur la nécessité de garanties formelles assurées par l'Etat, pour défendre le bas clergé contre le pouvoir épiscopal . Et d'autres encore rattachent notre avenir religieux à Taugmentatioa des revenus ecclésiastiques et voudraient pour cette lin que l'Etat accordât aux Eglises le monopole de certaines branches de Tindustrie. Il y en a qui proposent d'introduire des taxes déterminées pour l'administration des saints sacrements... Quelquesuns vont jusqu'à affirmer que notre vie religieuse n'est pas assez réglementée par le gouvernement et demandent un nouveau code de lois et de règles pour l'Eglise. Et cependant dans le Code actuel de l'Empire on trouve plus de mille articles déterminant la tutelle de l'Etat sur l'Eglise, et précisant les fonctions de la police dans le domaine de la foi et de la piété.

« Le gouvernement séculier est déclaré par notre Code le conservateur des dogmes de la foi dominante et le gardien du bon ordre dans la sainte Eglise ? » Nous voyons ce gardien, le glaive levé,

•Aksakov, i6ic?., p. 126.

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prêt à sévir contre toute infraction à cette orthodoxie élablie moins avec l'assistance du Saint-Esprit qu'avec celle des lois pénales de l'Empire russe*.

« Le procureur supérieur du Synode, comme chef responsable de l'Eglise, présente chaque année à l'Empereur un compte -rendu de l'état de cette institution. Il n'y a aucune différence quant à la forme et au style entre ces comptes-rendus et ceux des autres ministères, par exemple le Ministère des Voies de communication. On y voit les mêmes divisions et subdivisions de matières; seulement, au lieu des titres : « chaussées », « chemins de fer », « fleuves navigables », le compte-rendu de M. le procureur supérieur porte les rubriques : « affirmation et pî'opagation de la foi s, « activité pastorale », « manifestations du sentiment religieux, de dévouement à la personne sacrée de Sa Maj estera, etc.^. » Le compte-rendu de l'an 1866, analysé par Aksakov, se termine par cette conclusion caracléristiqiie : « L'Eglise russe^ infiniment redevable de sa prospérité à l'attention auguste du souverain, est entrée dans la nouvelle année de son existence avec des forces renouvelées et des promesses pluf grandes pour l'avenir'. »

L'Eglise a abdiqué sa liberté ecclésiastique; et l'Etat en échange lui a garanti son existence et sa

'Aksakov, ibid,., p. 84.

^ IbicL, p. 75.

*lbid., p. 77,

qualité d'Eglise dominante, en supprimant la liberté religieuse en Russie. « Là où il n'y a pas d'unité vivante et intérieure, dit Aksakov, l'intégrité extérieure ne peut être soutenue que par la violence et la fraude*. »

Le mot du patriote moscovite est cruel, mais il est juste. L'unité fragile et douteuse de notre Eglise ne tient qu'aux fraudes et aux violences protégées ou exercées par le gouvernement. Depuis les actes controuvés d'un concile fictif contre un hérétique imaginaire^ jusqu'aux falsifications récentes dans la traduction des actes des conciles œcuméniques (publiée par l'Académie ecclésiastique de Kazan), toute l'action offensive et défensive de notre Eglise n'est qu'une série de fraudes accomplies dans la plus parfaite sécurité, grâce à la protection vigilante de la censure ecclésiastique qui prévient toute tentative de les dévoiler. Quant à la violence en matière de foi, elle est reconnue en principe et développée en détail dans notre Gode pénal. Toute personne née dans l'Eglise dominante ou convertie

* Aksakov, ibid., p. lOQ.

'J'entends les actes du prétendu concile de Kiev en 1157, où l'on a mis sur le compte d'un hérétique du xn' siècle, Martin l'Arménien (qui du reste n'a jamais existé), toutes les opinions des « vieux croyants » des xvii' etxviii* siècles. Cette invention était si grossière et si invraisemblable que notre école ecclésiastique elle-même en a eu honte un moment. Mais en ce dernier temps le revirement de l'obscurantisme offi^M^ a mis de nouveau sur le tapis l'invention de révêquePitirime.(VoirrarticlecitéduPraï;.C>6ozr,, octobre 1887, p. 306, 307, 314.)

à l'orthodoxie, si elle embrasse uae autre religion, même chrétienne, est inculpée de crime et doit être jugée par les tribunaux au même rang que les faux monnayeurs et les voleurs de grands chemins. Celui qui sans employer aucun moyen de contrainte et de violence, par la persuasion seule a amené quelqu'un à abandonner l'Eglise dominante est privé des droits civils et déporté en Sibérie ou jeté en prison.

Cette sévérité n'est pas lettre morte chez nous; et Aksakov a eu occasion de la constater à propos d'une persécution cruelle contre une secte protestante dans la Russie méridionale.

« Supprimer par la prison la soif spirituelle quand on n'a rien pour la satisfaire; répondre par la prison au besoin sincère de la foi, aux questions de la pensée religieuse qui s'éveille ; prouver par la prison la vérité de l'orthodoxie — c'est saper par la base toute notre religion et rendre les armes au protestantisme victorieux. Avec de tels moyens de défense, avec de tels procédés pour établir la vérité orthodoxe, le zèle des pasteurs devenu superflu s'évanouit bientôt, tout feu sacré doit s'éteindre. Les prescriptions sévères des chefs ecclésiastiques qui, sous peine d'amende, obligentle clergé à fonder des écoles ne pourront jamais établir une véritable instruction religieuse du peuple et même — mais ne sommes-nous pas trop sceptiques? — même Voukaze récent qui accorde aux prêtres travaillant dans le domaine de l'éducation populaire le droit

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à la croix de Saiiite-Anne du 3' degré et à la dii^iiité de chevalier sera insuffisant pour susciter de nouveaux apôtres*. »

Et cependant il se trouve que les lois pénales sont absolument indispensables pour consei'vor « l'Eglise dominante ».

Les défenseurs les plus sincères de cette Eglise (par exemple l'historien Pogodine, cité par notre auteur) avouent que la liberté religieuse une fois admise en Russie, la moitié des paysans passeront aurasskolet la moitié du grand monde (les femmes en particulier) deviendront catholiques. Que signifie un aveu semblable? demande Aksakov : « Que la moitié des membres de l'Eglise orthodoxe ne lui appartiennent qu'en apparence ; qu'ils ne sont retenus dans son sein que par la crainte des peines temporelles. Tel est donc l'état actuel de notre Eglise ! Un état indigne, affligeant et affreux. Quelle surabondance de sacrilège dans l'enceinte sacrée, de l'hypocrisie qui remplace la vérité, de la terreur au lieu de l'amour, de la corruption sous r;i|)parence d'un ordre extérieur, de la mauvaise foi dans la défense violente de la vraie foi, — quelle négation, dans l'Eglise mérite, des principes vitaux de l'Eglise, de toute sa raison d'être, — le mensonge et l'incrédulité là où tout doit vivre, être et se mouvoir par la vérité et la foi... Cependant

'Aksakov, ibid., 72.

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le danger le plus grave, ce n'est pas que le mal ait pénétré parmi les -croyants, mais c'est qu'il y ait reçu droit de cite\ que cette situation de TEgliso soit créée par la loi, qu'une anomalie semblable soit une conséquence nécessaire delà norme acceptée par l'Etat et par notre société elle-même*.

« En général chez nous, en Russie, dans les choses de l'Eglise, comme dans toutes les autres, c'est l'apparence, le décorum qu'on tient surtout à garder; et cela suffit à notre amour envers l'Eglise, à notre amour paresseux, à notre foi fainéante. Nous fermons volontiers les yeux et, dans notre crainte puérile du scandale, nous nous efforçons de cacher à nos propres regards et aux regards du monde entier, tout le grand mal qui, sous un voile convenable, dévore comme un cancer l'essence vitale de notre organisme religieux ^ Nulle part ailleurs on n'a la vérité en telle horreur que dans le domaine de notre gouvernement ecclésiastique ; nulle part ailleurs la servilité n'est plus grande que dans notre hiérarchie spirituelle; nulle part « le mensonge salutaire » n'est pratiqué sur une échelle plus large que là où tout mensonge devrait être abhorré. Nulle part ailleurs on n'admet, sous prétexte de prudence, autant de compromis qui rabaissent la dignité de l'Eglise et lui enlèvent son autorité.

• Aksakov, ibid., p. 9L.

* làiii., p. 42.

La cause principale de tout cela, c'est qu'on n*a pas une foi suffisante dans la force de la vérité *. Ce qui est le plus grave, c'est que tous ces maux de notre Eglise — nous les connaissons et nous nous sommes arrangés avec eux et nous vivons en paix. Mais cette paix honteuse, ces compromis deshonorants ne peuvent pas soutenir la paix de l'Eglise, et dans la cause de la vérité ils signifient une défaite sinon une trahison'.

« S'il faut en croire ses défenseurs, notre Eglise est un troupeau vaste, mais infidèle, dont le pasteur est la police qui, par force, à coups de fouet, fait entrer dans le hercail les brebis égarées. Une image semblable répond-elle à la vraie idée de l'Eglise du Christ ! Et si elle n'y répond pas, elle n'est plus l'Eglise du Christ, et alors qu'est-elle donc? Une institution d'Etat qui peut être utile aux intérêts de l'Etat, à la discipline des mœurs. Mais l'Eglise, il ne faut pas l'oublier, est un domaine oii aucune altération de la base morale ne peut être admise, où aucune infidélité au principe vivifiant ne peut rester impunie, où, si l'on ment, — on ne ment pas aux hommes mais à Dieu. Si une Eglise est infidèle au testament du Christ, elle est dans le monde entier le phénomène le plus stérile et le plus anormal, condamné d'avance parla

• Aksakov, ibid., p. 35.

• Ihid., p. 43.

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parole divine*. Une Eglise qui fait partie d'un Etat, c'est-à-dire d'un « royaume de ce monde » a abdi- V que sa mission et devra partager la destinée de tous les royaumes de ce monde ^ Elle n'a en ellemême aucune raison d'être, elle se condamne à l'impuissance et à la mort ^

La conscience russe n'est pas libre en Russie, et la pensée religieuse reste inerte; « l'abomination de la désolation » s'établit au lieu saint; le souffle de la mort remplace l'esprit vivifiant, et le glaive spirituel — la parole — se couvre de rouille, remplacé par le glaive de l'Etat, et près de l'enceinte de l'Eglise, au lieu des anges de Dieu, gardant ses entrées et ses issues, on voit des gendarmes et des inspecteurs de police — ces gardiens des dogmes orthodoxes, ces directeurs de notre conscience *. »

Nous n'avons pas oublié que les slavophiles voient dans notre Eglise la seule véritable Eglise du Christ et la synthèse vivante de la liberté et de l'unité dans l'esprit de charité. Et voici la conclusion à laquelle arrive le dernier représentant de ce parti après un examen impartial de nos affaires ecclésiastiques : « L'esprit de vérité, l'esprit de charité, Tesprit de vie, l'esprit de liberté — c'cyl

'Aksakov, ibid., p. 91, 92.

• Ibid., p. 111.

• Jbid., p. 93.

• Ibid., p. 83, 84.

LA RUSSIE ET l'i^:GLISE UNIVERSELLE

son Koufflo rahitaire qui fait défaut à TEgliso

russe ^ »

Ainsi, selon le témoignage non suspect d'un orthodoxe et d'un patriote russe éminent, notre Eglise nationale abandonnée par l'Esprit de Vérité et de Charité n'est pas la véritable Eglise de Dieu. Pour éviter cette conséquence qui s'impose, on a l'habitude chez nous d'évoquer ad hoc le souvenir des autres Eglises orientales (auxquelles on ne pense pas autrement). « Nous n'appartenons pas, dit-on, à l'Eglise russe, mais à l'Eglise orthodoxe et œcuménique de l'Orient. » On conçoit facilement que les partisans de l'Eglise Orientale séparée ne demandent pas mieux que de lui atlribîier une Knité réelle et positive. 11 reste à savoir si cette unité lui appartient elfectivcment,

• Ak^akov, ibld., p, 127,

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