‹ La Russie et l'Eglise UniverselleChapitre 9 sur 46 · I^A RUSSIE · texte numérisé non relu

I^A RUSSIE

l'idée de Y Eglise Universelle qui manque de part et d'aiilre. L'article du symbole touchant l'Eglise 2/;<<^, sninte, catholique et apostolique, bien que chanté a chaque messe et récité à chaque baptême, demeure kttre morte pour les vieux orthodoxes aussi bien que pour « l'Eglise dominante ». Pour les premiers, l'EgHse, c'est le peuple russe — dans sa totalité jusqu'aux temps du patriarche Nicon, et, après lui, — dans sa partie restée fidèle au vieux rite national. Quant aux théologiens de l'Eglise officielle, leurs idées sur ce sujet sont aussi vagues que contradictoires. Mais Ce qui se retrouve dans toutes leurs variations et ce qui leur est Commun, malgré toutes leiirs ditîérences, c'est l'absence d'une foi positive dans l'Eglise Universelle; Pour ne nous arrêter qu'à un seul écrivain qui en Vaut plusieurs, voici la théorie de l'Eglise exposée par l'habile Philarète, archevêque métropolitain de Moscou, dans un de ses ouvrages les plus importants *.

— La vraie Eglise chrétienne embrasse toutes les Eglises particuhères qui confessent Jésus-Christ « venu en chair ». La doctrine de toutes ces sociétés religieuses est au fond la même vérité divine ; mais elle peut être mêlée à des opinions et des erreurs humaines. De là, il y a dans V enseignement de ces Eglises particulières une différence de plus ou de moins de pureté. La doctrine de l'Eglise orientale est

* « Conversation d'un examinateur et d'un convainod sur la vérité ^e l'Eglise Orientale, ».

ET l'égljse universelle 31

plus purei que les autres et même on peut la reconnaître comme tout à fait pure, puisqu'elle n'associe aucune opinion humaine à la vérité divine. Mais comme, du reste, chaque communion religieuse a absolument la même prétention à une pureté parfaite de foi et de doctrine, il ne nous convient pas de juger les autres, mais il faut abandonner le jugement définitif à l'Esprit de Dieu qui gouverne les Eglises. —

Tel est le sentiment de M^'" Philarète, et la meilleure partie du clergé russe pense comme lui. Ce qu'il y a de large et de conciliant dans cette manière de voir ne peut pas en couvrir les défauts essentiels. Le principe d'unité et d'universalité dans l'Eglise n'est rattaché ici qu'au fond commun de la foi chrétienne (le dogme de l'Incarnation). Mais cette foi vraiment fondamentale en Jésus- Christ, THomme-Dieu, n'est pas considérée comme le germe vivant et fécond d'un développement ultérieur : le théologien moscovite veut y voir l'unité définitive du monde chrétien et la seule qu'il croie nécessaire. Il se contente de faire abstraction des différences actuelles dans la religion chrétienne et se déclare satisfait de l'unité purement théorique qu'il obtient de cette manière. C'est l'unité de l'indifférence large, mais vide, ne supposant aucun lien xsrganique et ne demandant aucune communauté effective entre les Eglises particulières. L'Eglise Universelle est réduite à un être de raison.

Les parties sont réelles, mais le tout n'est qu'une abstraction subjective. S'il n'en a pas toujours été ainsi, si l'Eglise dans sa totalité a été autrefois un corps vivant, ce corps est aujourd'hui en proie à la mort et à la décomposition : ce n'est que l'existence des parties séparées qui se manifeste actuellement, tandis que leur unité substantielle a disparu dans les régions du monde invisible.

Et cette idée de V Eglise morte ^ ce n'est pas seulement une conséquence qui nous parait implicitement contenue dans les thèses de notre illustre théologien : il a pris soin de nous décrire l'Eglise Universelle comme il la concevait sous l'image d'un corps inanimé composé d'éléments hétérogènes et désunis. Il lui vint en effet l'inspiration d'appliquer à l'Eglise du Christ et aux phases de sa vie historique la vision de la grande idole racontée dans le livre de Daniel. La tête d'or de l'idole — c'est l'Eglise chrétienne primitive ; la poitrine et les bras d'argent — c'est « l'Eglise qui se fortifie et s'étend » (époque des martyrs); le ventre d'airain, — c'est « l'Eglise abondante » (triomphe du christianisme, époque des grands docteurs). Enfin l'Eglise actuelle — « l'Eglise divisée et fractionnée » est représentée par les deux pieds avec les orteils oti Vargile est mêlé au fer par la mmin des hommes. Pour accepter sérieusement ce symbole sinistre, il faut renier l'Eglise de Dieu fondée pour toute la durée des siècles, l'Eglise une, infaillible et inébranlable.

ET l'Église universelle 3.*>

L'auteur Ta bientôt senti et, dans les éditions ultétieures de son ouvrage, il a rayé toute cette allégorie, mais il n'a rien trouvé pour la remplacer. Du reste, en limitant l'application de cette image à l'Eglise officielle gréco-russe, on doit avouer que l'éminent représentant de cette institution ne manquait ni d'esprit ni d'impartialité. Le fer et Fargilo confondus par la main des hommes — la violence et l'impuissance et une unité factice qui n'attend qu'un choc pour tomber en poussière — on ne saurait mieux peindre l'état actuel de notre établissement ecclésiastique.

GHAPrrfeE V

LES SLAVCPHILES RUSSES ET LEURS IDÉES SUR L^ÉGLISE tlEMARQUES CRITIQUES

M^"* Philarëte a mis à nu, sans le vouloir, l'état réel de FEglise orientale séparée. Les slavophiles ont voulu couvrir cette nudité du voile transparent d'une théorie idéaliste de l'Eglise « dans son unité libre et vivante basée sur la grâce divine et la charité chrétienne ». Comme idée générale de l'Eglise sous l'aspect d'un organisme moral, la doctrine des slavophiles est parfaitement vraie, et ils ont le grand mérite d'avoir insisté en principe sur l'unité essentielle et indivisible de cet organisme, si méconnue par nos théologiens officiels et par nos dissidents. Du reste, ceux qui seraient d'avis que les slavophiles, en exposant Vidée positive de Y Eglise Universelle se tiennent trop dans le vague et dans les généralités trouveront cette même idée de l'Edise, développée avec beaucoup plus d'ampleur ^t d« clarté par certains écrivains catholiques, sur-

tout Y iWnstre Mœhier dans son admirable ouvrage die Symbolik der C hristlicheii KircheK

« L Eglise est une », tel est le titre que Khomiakof (le chef du cercle slavophile en Russie) a donné à un opusculje dogmatique qui, quoique insignifiant par lui-même, mérite d'être noté comme la seule tentative de la part des slavophiles de préciser et de systématiser leurs idées théologiques. L'unité de l'Eglise est déterminée par l'unité de la Grâce divine qui, pour pénétrer les hommes et les transformer en Eglise de Dieu, exige d'eux la fidélité à la tradition commune, la charité fraternelle et Yac* cord libre des consciences individuelles qui est la garantie définitive de la vérité de leur foi. C'est sur ce dernier point surtout que les slavophiles insistent en définissant la vraie Eglise comme la synthèse spontanée et intérieure de limité et de la liberté dans la charité.

Que trouverait-on à redire à un idéal semblable ? Quel est le catholique romain qui, si on lui montrait l'humanité entier^ ou une partie considérable de l'humanité pénétrée de l'amour divin et de la charité fraternelle, n'ayant qu'une âme et un cœur et demeurant ainsi dans une union libre et tout à fait intérieure, — quel est, dis-je, le catholique

• Cet ouvrage est loué et souvent cité dans les Prselectiones theÇ" logicx du dogmaliste officiel de l'Eglise latine, le feu Père ^errona (professeur au ÇoUegium romanum et membre de la société de Jésus).

romain qui voudrait imposer à une telle société l'autorité extérieure et obligatoire d'un pouvoir religieux public? Y a-t-il quelque part des papistes qui croient que les séraphins et les chérubins ont besoin d'un pape pour les gouverner? Et d'un autre côté, oti est le protestant qui, en voyant la vérité définitive réellement acquise par « la perfection de la charité » insisterait encore sur l'emploi du libre examen?

L'union parfaitement libre et intérieurs des hommes avec la Divinité et entre eux, — c'est le but suprême, le port vers lequel nous naviguons. Nos frères occidentaux ne sont pas d'accord entre eux quant aux meilleurs moyens d'y parvenir. Les cathoHques croient qu'il est plus sûr de traverser la mer ensemble dans un grand vaisseau éprouvé, construit par un maître célèbre, gouverné par un pilote habile, et muni de tout ce qui est nécessaire pour l*e voyage. Les protestants prétendent au contraire que chacun doit se fabriquer une nacelle à sa guise pour voguer avec plus de liberté. Cette dernière opinion, tout erronée qu'elle soit, se laisse cependant discuter. Mais que pourrait-on entreprendre contre ces soi-disant orthodoxes, selon lesquels le vrai moyen d'arriver au port c'est de s'imaginer qu'on y est déjà. C'est par là qu'ils se croient au-dessus des communions occidentales qui, à vrai dire, n'ont jamais soupçonné que la grande question religieuse puisse se résoudre si facilement.

ET l'Église universelle 37

L'Eglise est une et indivisible, cela ne l'empêche pas de contenir des sphères différentes qu'on ne doit pas séparer, mais qu'on doit distinguer nettement, sans quoi on ne parviendra jamais à rien comprendre dans le passé et le présent, ni à rien faire pour l'avenir religieux de l'humanité. La perfection absolue ne peut appartenir qu'à la partie supérieure de l'Eglise, qui s'est déjà approprié et assimilé définitivement la plénitude de la grâce divine (l'Eglise triomphante ou le règne de la gloire). Entre cette sphère divine et les éléments purement terrestres de l'humanité visible, il y a l'organisme divinohumain de l'Eglise, invisible dans sa puissance mystique et visible dans ses manifestations actuelles, participant également à la perfection céleste et aux conditions de l'existence matérielle. C'est l'Eglise proprement dite et c'est d'elle qu'il s'agit pour nous. Elle n'est pas parfaite dans le sens absolu, mais elle doit posséder tous les moyens nécessaires pour avancer avec sécurité vers l'idéal suprême — l'union parfaite de toute la créature en Dieu — à travers des obstacles et des difficultés sans nombre, par les luttes, les tentations et les défaillances humaines.

L'Eglise n'a pas ici-bas l'unité parfaite du royaume céleste, mais elle doit cependant avoir une certaine unité réelle, im lien, organique et spirituel en même temps, qui ia détermine comme une institution solide, comme un corps vivant et comme

une individualité morale. N'embrassant pas matériellement et actnellemenL tout le genre humain, elle est cependant universelle^ en tant qu'elle ne peut pas être attachée exclusivement à une nation ou à un groupe de nations quelconque, mais doit avoir un centre international pour se propager dans l'univers entier. L'Eglise d'ici-bas fondée sur la révélation divine et gardant le dépôt de la foi n'a pas pour cela la connaissance absolue et immédiate de toutes les vérités ; mais elle est infaillible, c'està-dire qu'elle ne peut pas se tromper en déterminant à un moment donné telle ou telle vérité religieuse et morale dont la connaissance explicite lui est devenue nécessaire. L'Eglise terrestre n'est pas absolument libre puisqu'elle est soumise aux conditions de l'existence finie, mais elle doit avoir assez àJ indépendance pour pouvoir lutter continuellement et activement contre les puissances ennemies, pour ne pas permettre aux portes de l'enfer de prévaloir contre elle.

Telle est l'Eglise véritable sur la terre, TEgliso qui, quoique imparfaite dans ses éléments humains, a reçu de Dieu le droit, la puissance et tous les moyens nécessaires pour élever l'humanité et la diriger vers son but définitif. Si elle n'était pas une et universelle, elle ne pourrait pas servir de base à l'unité positive de tous les peuples, — et c'est là sa mission principale. Si elle n'était pas infaillible, elle ne saurait guider l'humanité dans la vraie voie,

elle serait alors un aveugle conduisant un aveugle. Et enfin si elle n'était pas indépendante, elle ne pourrait remplir aucune de ses fonctions sociales, et, en devenant un instrument des puissances de ce siècle, elle manquerait complètement à sa mission.

Les caractères essentiels et indispensables de la vraie Eglise sont, à ce qu'il paraît, suffisamment clairs et déterminés. Et cependant, nos nouveaux orthodoxes, après avoir confondu dans leurs ré« flexions nébuleuses le côté divin et le côté terrestre de l'Eglise, ne trouvent aucune difficulté à identifier cet idéal confus avec l'Eglise Orientale actuelle, l'Eglise gréco-russe telle que nous la voyons..... Ils la proclament la seule et unique Eglise de Dieu, la véritable Eglise universelle et ne regardent les autres communions que comme des associations antichrétiennes. Ainsi tout en acceptant en principe ridée de l'Eglise universelle, les slavophiles la renient en fait et réduisent l'universalité chrétienne à une Eglise particulière qui d'ailleurs est fort loin de répondre à l'idéal qu'ils professent eux-mêmes. La véritable Eglise selon leur pensée, c'est, nous le savons, « la synthèse organique de la liberté et de l'unité dans la charité » et c'est dans l'Eglise grécorusse qu'il nous faut chercher cette synthèse? Tâchons de garder notre sérieux et voyons ce qui en est.

Page 1