‹ La Russie et l'Eglise UniverselleChapitre 3 sur 46 · INTRODUCTION XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXVII

se constituèrent à eux seuls en concile œcuménique — comme si toute la chrétienté occidentale n'existait pas , — remplacèrent arbitrairement le symbole de Nicée — cet étendard commun de l'orthodoxie universelle tant en Orient qu'en Occident — par une nouvelle formule de provenance exclusivement Orientale ; ils couronnèrent leur œuvre anticanonique en accordant à l'évêque de de Gonstantinople, qui n'était qu'un suffragant de l'archevêque d'Héraclée, la dignité de premier patriarche de TEglise orientale au préjudice des sièges apostoliques d'Alexandrie et d'Antioche confirmés dans leurs droits par le grand concile de Nicée. Si les souverains pontifes avaient été en général aussi ambitieux qu'on aime à les représenter, ou mieux — si la défense de leur droits légitimes leur avait tenu plus à cœur que le maintien de la paix universelle, — la séparation des deux Eglises aurait été inévitable dès 381. Mais la générosité et l'esprit chrétien du pape Damase surent prévenir cette calamité. Considérant que le symbole de Gonstantinople était aussi orthodoxe que celui de Nicée, et que l'article supplémentaire sur l'Esprit-Saint avait sa raison d'être — vu la nouvelle hérésie des pneumatomaques qui niaient que l'esprit procédât du Père, en faisant de la troisième hypustaseune simple créature du Fils, — le pape approuva, en son nom et au nom de toute l'Eglise latine, l'acte dogmatique du

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concile grec auquel il corii'éra par là la valeur d'un vrai concile œcuménique. Quant à Tusurpation du patriarcat ♦ par le siège de Gonstantinople, elle fut passée sous silence. Plus grand encore que dans les luttes ariennes du iv*' siècle fut le rôle de la papauté au siècle suivant, dans l'histoire des principales hérésies christologiques. La majorité des évêques grecs (notre troisième parti) se compromit honteusement par sa participation passive au brigandage d'Èphèse, où la foule des prélats orthodoxes dut non seulement assister à l'assassinat de saint Flavien, mais encore souscrire une profession de foi hérétique. Par contraste avec cette faiblesse criminelle, la papauté apparut dans la personne de saint Léon le Grand avec toute sa puissance morale et toute sa majesté. A Ghalcédoine, les nombreux évêques grecs qui avait pris part au brigandage de Dioscore durent demander humblement pardon aux légats du pape Léon, qui fut acclamé comme le chef divinement inspiré de l'Eglise Universelle. Un tel hommage à la justice et à la vérité était trop fort pour la médiocrité morale de ces hiérarques corrompus» La réaction anticatholique se manifesta tout de suite, à ce même concile de Ghalcédoine. Après avoir applaudi avec enthousiasme à l'épitre dogmatique du pape comme à la «parole même du bienheureux apôtre Pierre», les évêques byzantins essayèrent de substituer à cette parole aposto-

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Jique une formule équivoque laissant la porte ouverte à l'hérésie ^ Et quand ils eurent échoué, ils transportèrent leur action anticatholique sur un autre terrain, en proclamant dans une séance illégale la primauté de juridiction du patriarche inipérial sur tout l'Orient et son égalité avec le pape. Cependant cet acte, dirigé contre le souverain pontife, dut être humblement soumis par les grecs à la confirmation du pape lui-même, qui le cassa complètement. Ainsi, malgré tout, le concile de Chalcédoine resta dans l'histoire comme un triomphe éclatant de la papauté. Le parti des orthodoxes anticatholiques ne pouvait pas se résigner à un tel résultat. La réaction fut cette fois décisive et persistante. L'orthodoxie pure étant trop romaine, on fit des avances à l'hérésie. Le patriarche Acacius favorisa l'hénoticon de l'empereur Zenon, — un compromis avec le monophysitisme. Excommunié par le pape, il eut le triste privilège de donner son nom au premier schisme formel entre l'Orient et l'Occident. Mais les principales circonstances de cette réaction anticatholique l'empêchèrent de se transformer en une scission définitive. Le parti semi-orthodoxe s'était discrédité dans le schisme d'Acacius par les concessions qu'il

* Ce triste épisode est cfuelque peu gazé dans les actes du Concile, mais il res>;on avec une parfaite clarté dans le récit de l'historien ecclésiastique Evagrius.

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avait dû faire à l'hérésie manifeste — concessions qui, en troublant la conscience religieuse des fidèles, ne satisfaisaient nullement aux prétentions des hérétiques. Ceuxci, enhardis par l'hénoticon qu'ils avaient rejeté avec mépris, mettaient en feu toute l'Egypte et menaçaient de la séparer de l'Empire. D'un autre côté les religieux orthodoxes, exaspérés par la trahison de la hiérarchie, fomentaient des troubles en Syrie et dans l'Asie Mineure; et à Gonstantinople même la foule applaudissait le moine qui accrochait au manteau du patriarche schismatique la bulle d'excommunication lancée par le pape.

Il n'était pas de bonne politique de maintenir un tel état de choses; et par l'initiative du gouvernement impérial les successeurs d'Acacius se montrèrent de plus en plus conciliants. Enfin sous l'empereur Justin le Vieux, la paix ecclésiastique fut conclue aii profit et à l'honneur de la papauté. Les évêques orientaux, pour prouver leur orthodoxie et pour être reçus dans la communion de l'Eglise romaine, furent obligés d'accepter et de souscrire sans réserve la formule dogmatique du pape Hormisdas, c'est-à-dire de reconnaître implicitement l'autorité doctrinale suprême du siège apostolique ^ La soumission des

' Le patriarche de Gonstantinople, Jean, écrivait au pape : prima salus est quia in sede apostolicâ inviolabilis semper caLhO" lica custoditur religio. (Labbe, Concil. VIII, 451-2.)

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hiérarques grecs n'était pas sincère : ils rêvaient toujours une entente avec les monophy sites contre le siège de saint Pierre. Mais leurs sourdes menées n'empêchèrent pas une nouvelle manifestation de la puissance pontificale (consignée dans les livres liturgiques de l'église grécorusse), quand le pape saint Agapète, venu à Gonstantinople pour des raisons politiques, déposa, par sa propre autorité, un patriarche suspect de monophysitisme, le remplaça par un orthodoxe et obligea tous les évéques grecs à souscrire de nouveau la formule d'Hormisdas. Cependant les armes de Justinien triomphaient en Afrique et en Italie ; Rome était reprise aux Ostrogoths et le pape redevenait de fait un sujet de l'empereur byzantin. Dans ces conditions et sous l'influence des velléités monophysitesde son épouse, Justinien changea de conduite àl'égard du chef de l'Eglise. Le parti anticatholique leva la tête, et le pape Vigile, prisonnier à Gonstantinople, dut subir toutes les conséquences d'une réaction victorieuse. Le docteur suprême de l'Eglise sauvegarda son orthodoxie, mais il se vit profondément humilié dans sa dignité de chef souverain du gouvernement ecclésiastique ; et bientôt après un évêque de Gonstantinople se crut assez fort pour usurper le titre de patriarche œcuménique. Cet évêque, orthodoxe dans sa doctrine, ascète exemplaire dans sa vie privée, réalisait l'idéal du grand parti anticatholique.

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Mais une nouvelle fantaisie impériale suffit pour dissiper l'illusion de cette orthodoxie précaire. Dans l'idée de l'emperei^r Héraclius, le monothélisme, en réunissant les orthodoxes avec lesmonophysites modérés, devait rét^^blir la paix dans l'empire, consolider la religion grecque et l'émanciper définitivement de toute influence romaine.

1/6 h^ut clergé dans tout l'Orient embrassa ces vues sans réserves. Les sièges patriarcaux furent occupés par des séries interrompues d'hérétiques plus ou moins zélés, et le monothélisme devint pour ua demi-siècle la religion officielle de tout l'empire grec comine le semi-arianisme rayait été du temps de Constance. Les champions héroïque^ de l'orthodoxie, quelques moines avec saint Maxime le Confesseur à leur tête se réfugièrent à Rome. Et encore une fois l'apôtre Pierre confirma ses frères.

Une longue succession de papes, depuis Sévérin jusqu'à saint Agathon, opposèrent à l'erreur impériale une résistance inébranlable ; et l'un d'eux, saint Martin, arraché de l'autel par des soldats et traîné comme un criminel de lionie à Gonsta^atinople et de là en Crimée, 4onna sa vie PQUI* la foi orthodoxe. La vérité religieuse et la force morale après cinquante ans de lutte eurent enfin le dessus. L'empire puissant, avec son clergé mondain, capitula encore une fois devant un pontife pauvre et désarmé.

Au concile de Gpnstantinople (sixième œcuménique),

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on glorifia le siège apostolique de Rome comme une autorité demeurée inaccessible à l'erreur; et les évêques grecs répétèrent à l'adresse du pape Agathou les acclamations par lesquelles Ips pères de Ghalcédoiue avaient salué jadis saint Léon le Grand. Mais cette fois encore une réaction puissante ne tarda pas à succéder à un moment d'enthousiasme. Si les vrais héros de l'orthodoxie, comme saint Maxime le Confesseur, ne trouvaient pas de parr'es assez fortes pour exalter la dignité et les mérites du siège de Rome, les orthodoxes anticatholiques, tout en profitant de ses mérites, étaient trop jaloux de sa dignité pour la reconnaître comme un fait accompli. Humiliés et irrités par la longue liste d'hérétiques et d'hérésiarques qui avaient souillé la chaire de Gonstantinople et qui devaient être anathématisés par le concile, les évêques grecs inventèrent à titre de revanche l'hérésie du pape Honorius et imposèrent cette fable à la bonhomie des légats romains. Non contents de cela, quelques années après le concile, ils se rassemblèrent de nouveau à Gonstantinople dans le palais impérial {in Trullo) et tentèrent, au moyen de fictions absurdes, d'attribuer une autorité œcuménique à ce conciliabule, tantôt en le représentant, contrairement à l'évidence, comme la continuation du sixième concile, tantôt (telle est la duplicité habituelle du mensonge) en faisant de lui l'épilogue du cinquième et du sixième con-

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ciles sous le nom bizarre de quini-sexle. Le but de ces fraudes absurdes ressortait clairement de certains canons publiés par les pères du Trullanum, qui condamnaient plusieurs usages disciplinaires et rituels de l'Eglise romaine. C'était là une justification anticipée du schisme; et si celui-ci ne se produisit pas alors déjà, deux siècles avant Photius, ce fut grâce à l'empereur iconoclaste Léon risaurien, qui vint bientôt embrouiller les plans artificieux des orthodoxes anticatholiques.

Ce fut la plus violente, mais aussi la dernière, des hérésies impériales. Avec elle toutes les négations indirectes et masquées de l'idée chrétienne étaient épuisées. Après la condamnation des iconoclastes, le dogme orthodoxe fondamental (l'union parfaite du créateur et de la créature) était déterminé dans toutes ses parties et devenait un fait accompli. Mais le septième concile œcuménique (en 787), qui a achevé cette œuvre, avait été réuni sous les auspices du pape Adrien I et avait accepté comme norme de ses décisions une épitre dogmatique de ce pontife. C'était encore un triomphe de la papauté ; ce ne pouvait donc pas être « le triomphe de l'Orthodoxie ». Ce dernier fut remis à un demi-siècle quand, après une réaction iconoclaste comparativement faible (celle de la dynastie arménienne), le parti des orthodoxes anticatholiques réussit enfin, en 842, à vaincre sans le secours du pape

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les derniers restes de l'hérésie impériale et à l'englober avec toutes les autres dans un anathème solennel *. En effet, l'orthodoxie byzantine pouvait triompher en 842 : sa lumière et sa gloire, le grand Photius, apparaissait déjà à la cour de la pieuse impératrice Théodora (celle qui fit massacrer cent mille hérétiques pauliciens) pour passer bientôt au trône des patriarches œcuméniques.

Le schisme inauguré par Photius (867) et consommé par Michel Gérullaire (1054) était intimement lié au « triomphe de l'orthodoxie » et réalisait complètement l'idéal rêvé depuis le iv" siècle par le parti des orthodoxes anticatholiques. Le vrai dogme définitivement établi, toutes les hérésies condamnées sans retour et le pape devenu inutile, il ne restait qu'à couronner l'œuvre en se séparant formellement de Rome. C'était aussi la solution qui convenait le mieux aux empereurs byzantins, qui comprirent enfin qu'il ne valait pas la peine d'éveiller, par des compromis dogmatiques entre le christianisme et le paganisme, la susceptibilité religieuse de leurs sujets et de les jeter dans les bras de la papauté quand on pouvait très bien concilier une stricte orthodoxie théorique avec un état politique et social purement païen. Fait très

' La mémoire de cet acte a été perpétuée par une fête qui porte le nom de « triomphe de l'orthodoxie » et où l'on répète l'anathème de 842.

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sigijififcatif et pas assez tèrrtarqué : depuis 842, il n'y eut plus un seul empereur hérétique ou hérésiarque à Constantiliople et là concorde entre l'ÉgliSe et l'État grecs ne fut pas une seule fois sérieusement troublée. Les deux pouvoirs se comprirent et se donnèrent la main : ils étaient liés ensemble par une idée commune : la négation du christianisme comme force sociale, comme principe moteur du progrès historique. Les empereurs embrassèrent à tout jatnais Vorthodoxie comme dogme abstrait, et lès hiérarques orthodoxes bénirent in sxcula sœculorum le paganisme delà vie publique. Et puisque sine sanguine nullum pactum, une hécatombe magnifique de cent mille pauliciens scella l'alliance du Bas-Empire avecla Basse-Église. Cette soi-disant orthodoxie byzantine n'était en vérité que Vhérésie rentrée. Le vrai dogme central du christianisnle, c'est l'union intime et complète du divin et de l'humain sans confusion et sans division. La conséquence nécessaire de cette vérité (pour nous borner à la sphère pratique de l'existence humaine), c'est la régénération de la vie sociale et politique par l'esprit de l'Evangile, c'est l'État et la société christianisés. Ait lieu de cette union synthétique et organique du divin et de l'humain, on procéda par la confusion des deux éléments, par leur division, par l'absorption et la suppression de l'un ou de l'autre. D'abord on a confondu le divin et l'humain dans la ma-

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jesté sacrée de l'Empereur. Gomme dans l'idée confuse des Ariens le Christ était un être hybride, pluâ <ju'ua homme et moins qu'un Dieu, de même le césaro-papisme — cet arianisme politique — confondait sans les unit" la puissance temporelle et la puissance spirituelle et faisait de Fautocrate plus qu'un chef d'État, saiis pouvoir en faire le vrai chef de l'Eglise.

On sépara la société Religieuse de la société profane, en confinant la première dans les monastères et en abandonnant le forum aux lois et aux passions païennes. Le dualisme tiestoriéù, condamné en théologie, devint là base même de la vie byzantine. D'Un autre côté, bH réduisit l'idéal religieux à la contemplation pùrë^ c'est-àdire à l'absorption de l'esprit humain dans la divinité — idéal manifestement monophysite. Quant à la vie morale, ou lui ôta sa force active en lui imposant comme idéal suprême la soumission aveugle au pouvoir, l'obéissance passive, le quiêtisme, C'est-à-dire la négation de la volonté et de l'énergie humaines — hérésie monothélite. Enfin, dans un ascétisme outré, on essaya de supprimer la nature corporelle, de briser l'image vivante de l'incarnation divine — application inconsciente, mais logique, de l'hérésie iconoclaste.

Cette contradiction profonde entre l'orthodoxie professée et l'hérésie pratiquée était un principe de mort pour

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l'empire byzantin. C'est là la vraie cause de sa ruine. 11 était juste qu'il pérît et il était encore juste qu'il pérît par l'Islam. L'Islam, c'est le byzantinisme conséquent et sincère, délivré de toute contradiction intérieure. C'est une réaction franche et complète de l'esprit oriental contre le christianisme, c*est un système où le dogme est intimement lié aux lois de la vie, où la croyance individuelle est en parfait accord avec l'état social et politique.

Nous savons que le mouvement antichrétien se manifestant par les hérésies impériales avait abouti au vu® et au VIII® siècles à deux doctrines, dont l'une {celle des monothélites) niait indirectement la liberté humaine^ et l'autre (celle des iconoclastes) rejetait implicitement la phénoménalité divine. L'affirmation directe et explicite de ces deux erreurs constitua l'essence religieuse de l'Islam, qui voit dans l'homme une forme finie sans aucune liberté et dans Dieu une liberté infinie sans aucune forme. Dieu et l'homme étant fixés ainsi aux deux pôles opposés de l'existence, il n'y a plus de filiation entre eux, toute réalisation descendante du divin et toute spiritualisation ascendante de l'humain sont exclues; et la religion se réduit à un rapport purement extérieur entre le créateur tout-puissant et la créature privée de toute liberté ei ne devant à son maître qu'un simple acte de dévouement aveugle (c'est là le sens du mot arabe islam). Cet acte de

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dévouement exprimé dans une courte formule de prière qu'on doit répéter invariablement chaque jour aux heures fixées — voilà tout le fond religieux de l'esprit oriental, qui a dit son dernier mot par la bouche de Mahomet. A cette simplicité de l'idée religieuse correspond une conception non moins simple du problème social et politique: l'homme et l'humanité n'ont pas de progrès essentiels à faire; il n'y a pas de régénération morale pour l'individu et à plus forte raison pour la société; tout est rabaissé au niveau de l'existence purement naturelle; l'idéal est réduit dans une mesure qui lui assure une réalisation immédiate. La société musulmane ne pouvait pas avoir d'autre but que l'expansion de sa force matérielle et la jouissance des biens de la terre. Propager l'Islam par les armes et gouverner les fidèles avec un pouvoir absolu et selon les règles d'une justice élémentaire fixées dans le Koran — voilà toute la tâche de l'État musulman, tâche qu'il lui serait bien difficile de ne pas remplir avec succès. Malgré le penchant au mensonge verbal, inhérent à tous les Orientaux comme individus, l'accord parfait entre les croyances et les institutions donne à toute la vie musulmane un caractère dé vérité et d'honnêteté que le monde chrétien n'a jamais pu atteindre. Sans doute la chrétienté dans son ensemble est en voie de progrès et

de transformation ; et la hauteur même de son idéal ne

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permet pas de la juger définitivement d'après ses diiïcrents états passés et actuels. Mais le byzanlinisnne, qui a été en principe hostile au progrès chrétien, qui a voulu réduire toute la religion à un fait accompli, à une formule dogmatique et à une cérémonie liturgique — cet antichristianisme caché sous un masque orthodoxe a dû succomber dans son impuissance morale devant l'antichristianisme franc et honnête de l'Islam. Il est curieux de constater que la nouvelle religion, avec son dogme fataliste, est apparue juste au moment où l'empereur Héraclius inventait l'hérésie monothélite, c'est-à-dire la négation masquée de la liberté et de l'énergie humaines. On voulait par cet artifice consolider la religion officielle, ramener à l'unité l'Egypte et l'Asie. Mais l'Egypte et l'Asie préférèrent l'affirmation arabe à l'expédient byzantin. Si l'on ne tenait pas compte du long travail antichrétien du Bas-Empire, il n'y aurait rien de plus surprenant que la facilité et la rapidité de la conquête musulmane. Cinq années suffirent pour réduire à une existence archéologique trois grands patriarcats de l'Eglise orientale. Il n'y avait pas là de conversions à faire, il n'y avait qu'un vieux voile à déchirer.

L'histoire a jugé et condamné le Bas-Empire. Non seulement il n'a pas su remplir sa mission — fonder l'État chrétien — mais il s'est appliqué à faire avorter l'œuvre

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historique de Jésus-Christ. N'ayant pas réussi à falsifier le dogme orthodoxe, il l'a réduit à une lettre morte; il a voulu saper par la base l'édifice de la paix chrétienne en attaquant le gouvernement central de l'Eglise universelle ; il a remplacé dans la vie publique la loi de l'Evangile par les traditions de l'État païen. Les Byzantins ont cru qu'il suffisait, pour être vraiment chrétien, de garder les dogmes et les rites sacrés de l'orthodoxie sans se soucier de christianiser la vie sociale et politique: ils ont cru licite et louable de renfermer le christianisme dans le temple et d'abandonner biplace publique aux principes païens. Ils n'ontpas eu àse plaindre de leur destinée. Ils ont eu ce qu'ils voulaient : le dogme et le rite leur sont restés, et ce n'est que la puissance sociale et politique qui est tombée dans les mains des Musulmans, — ces héritiers légitimes du paganisme.

La mission de fonder l'État chrétien, répudiée par l'empire grec, fut transférée au monde romano-germain, aux Francs et aux Allemands. Cette transmission fut accomplie par le seul pouvoir chrétien qui avait le droit et l'obligation de le faire — par le pouvoir de saint Pierre, possesseur des clefs du Royaume. Remarquons la coïncidence des dates. La première pierre du futur empire d'Occident futposée^ par le baptême et le sacre du roi franc Glovis, en 496, époque où le schisme d'Acacius, après

La INTRODUCTION

quelques tentatives infructueuses d'accommodement, semblait devoir séparer définitivement de l'Eglise catholique toute la chrétienté orientale. Le synchronisme de Tannée 754 est encore plus remarquable : juste au momen t où un grand concile iconoclaste àConstantinople confirmait, par l'apparence d'une autorité œcuménique, la dernière et la plus violente des hérésies impériales, spécialement dirigée contre l'Eglise romaine, le pape Etienne sacrait à Reims (ou à Saint-Denis? — qui me le dira? ) le père de Gharlemagne en lui disant : Quia ideo vos Dominus pei^ humilitatem meam mediante S. Petro unxit in reges ut per vos sua sancta exaltetur Ecclesia et princeps apostolorum suam recipiat justitiam. La royauté carlovingienne se rattachait à la papauté par un rapport de filiation directe. Le pape, dit une vieille chronique, per auctoritatem apostolicam jassit Pippinum regem fieri. — Cet acte et ses conséquences nécessaires (la conquête de l'Italie par les Francs, la donation de Pépin et le couronnement de Gharlemagne comme empereur romain) furent la cause réelle et prochaine de la séparation des Eglises. Le pape, en transférant le sceptre impérial à un barbare occidental, devenait doublement étranger et hostile aux Grecs. Pour lui ôter tout point d'appui à Constantinople, il fallait seulement que les empereurs renonçassent définitivement à leurs velléités hérétiques, ce qui eût

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permis l'union de tous les « orthodoxes » sous l'étendard anticatholique. Gela ne tarda pas à arriver : le « triomphe de l'orthodoxie » et le schisme de Photius furent la réponse byzantine au couronnement de Gharlemagne. 11 ne s'agissait pas d'une dispute théologique ni d'une rivalité hiérarchique : c'était le vieil empire de Constantin qui ne voulait pas céder la place à la nouvelle puissance occidentale née de l'alliance intime entre la papauté et le royaume franc. Tout le reste n'était que prétexte et accessoire. Ce qui confirme cette manière de voir, c'est qu'après Photius le schisme fut suspendu pendant un siècle et demi — juste à l'époque où la chrétienté occidentale, nouvellement organisée, semblait tomber en ruines; quand la papauté, asservie à une oligarchie dépravée, perdait sa dignité morale et religieuse et que la dynastie carlovingienne se consumait en luttes intestines. Mais, dès que le pouvoir impérial fût restauré en passant dans les fortes mains des rois allemands, et qu'en mémo temps le siège de saint Pierre fût de nouveau occupé par des hommes apostoliques, — le mouvement anticatholique à Gonstantinople éclata avec violence et la séparation fut définitivement consommée.

L'empire franco-germain a fait des efforts sincères pour accomplir la mission que lui imposait sa dignité d'État chrétien. Malgré ses vices et ses désordres, la nou-

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velle société occidentale avait sur l'empire byzantin un avantage énorme : la conscience de ses maux et un besoin profond de s'en délivrer, — témoins ces innombrables conciles convoqués par les papes, les empereurs et les rois pour faire des réformes morales dans l'Eglise, pour rapprocher l'état social de l'idéal chrétien. Le succès de ces réformes était incomplet, mais il est à remarquer qu'on s'en préoccupait, qu'on ne voulait pas accepter en principe la contradiction entre la vérité et la vie, comme l'a fait le monde byzantin qui n'a jamais pensé à accorder son état social avec sa foi, qui n'a jamais entrepris aucune réforme morale, qui ne s'intéressait dans ses conciles qu'à des formules dogmatiques et à des prétentions hiérarchiques.

Mais en rendant toute la justice à Gharlemagne et à Othon le Grand, à saint Henri et à saint Louis, il faut avouer qu'en somme la monarchie du moyen âge, — autant sous la forme fictive de TEmpire romain que sous la forme réelle d'une royauté nationale — n'a pas rempli la mission de l'État chrétien, n'a pas réussi à organiser définitivement la société selon l'idéal chrétien. Ces grands souverains eux-mêmes étaient bien loin de comprendre le problème social et politique du christianisme dans toute sa plénitude; et leur conception, tout imparfaite qu'elle fût, se trouva bientôt trop élevée pour leurs suc-

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>;esseurs. C'était la politique de l'empereur Henri IV et du roi Philippe le Bel, et non pas celle de leurs saints prédécesseurs, qui faisait la règle générale ; c'étaitla politique qui préparait la réforme de Luther et justifiait d'avance la Révolution française. L'empire allemand engendré parle pontificat romain rompit ce lien de filiation, se posa en 7ival de la papauté. Ce fut le premier pas et le plus important dans la voie révolutionnaire. La rivalité entre le fils et le père ne pouvait pas être le principe organique d'un ordre social. En épuisant ses forces durant deux siècles dans une lutte antichrétienne, en attaquant la, base même de l'unité catholique, l'empire allemand perdait de fait et de droit sa suprématie internationale. Sans se soucier de cet empire romain fictif, tous les états européens se constituaient en corps complets et absolument indépendants. Et ce fut encore la papauté qui, tout en se défendant contre les attaques de l'empire allemand, dut prendre sur soi la grande tâche qu'il était indigne et incapable de remplir.

Nous n'avons pas à louer ou à défendre ici l'œuvre historique d'un Grégoire VII ou d'un Innocent III. Elle a trouvé dans ce siècle des apologistes et des panégyristes parmi des historiens protestants distingués, comme Voigt, Hurter, Neander. Dans tout ce que les grands papes du moyen âge, en dehors du domaine purement spirituel, ont

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fait pour la culture des peuples européens, pour la paix internationale et le bon ordre social, — il y a d'autant plus de mérite qu'ils remplissaient là une fonction qui ne leur appartenait pas immédiatement. La zoologie et la médecine connaissent des cas où un organisme jeune et vigoureux, atteint par accident dans un de ses organes essentiels, transporte temporairement la fonction de celuici à un autre organe bien portant (ce qu'on appelle organe vicartant, vikarirendes Organ). La papauté impériale ou l'empire papal d'Innocent III et d'Innocent IV était cet organe vicariant. Mais cela ne pouvait pas durer indéfiniment. Il fallait des hommes tout à fait exceptionnels pour pouvoir s'appliquer aux particularités d'une politique mondaine vaste et compliquée, en les subordonnant toujours au but spirituel et universel. Après des papes qui ont élevé la politique à la hauteur d'une action morale, il y en a eu nécessairement de plus nombreux qui ont abaissé la religion jusqu'au niveau des choses matérielles. Si des historiens protestants ont glorifié les hauts faits de TEmpire pontifical, sa décadence subite est attestée par le plus grand des écrivains catholiques, qui, dans des vers immortels, appelait un nouveau Gharlemagne pour mettre fin à la confusion funeste des deux pouvoirs dans l'Eglise romaine. (Dante, VInferno. canto XIX, il Purgalorio, canlo YP, XVI.)

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Et en effet, si nous considérons l'état politique et social de l'Europe vers la fin du moyen âge, nous devons avouer que la papauté, privée de son organe séculier et obligée de cumulerles deux fonctions, n'apaspu donnerune organisation vraiment chrétienne à la société qu'elle avait gouvernée. L'unité internationale, la paix chrétienne n'existait pas. Les peuples étaient livrés à des guerres fratricides, et une intervention surnaturelle a pu seule sauver l'existence nationale de la France.

La constitution sociale de l'Europe, qui avait pour base le rapport des conquérants et des conquis, gardait toujours ce caractère antichrétien d'inégalité et d'oppression. La vie publique dominée par l'orgueil du sang qui mettait une barrière infranchissable entre le noble et le vilain et par l'esprit de violence qui faisait de chaque pays un théâtre de guerres civiles et de rapines ; enfin une justice pénale dont les atrocités semblaient être inspirées par les démons de l'enfer — comment reconnaître dans tout cela les traits d'une société vraiment chrétiennne ?

L'Eglise, faute d'un pouvoir impérial sincèrement chrétien et catholique, n'a pas réussi à établir la justice sociale et politique en Europe. Les nations et les États modernes, émancipés de la tutelle ecclésiastique depuis la Réforme, ont essayé de faire mieux que l'Eglise. Les résultats de

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l'expérience sont sous nos yeux. L'idée delà chrétienté — cette unité très insuffisante mais cependant réelle qui embrassait toutes les nations européennes — a disparu; la philosophie révolutionnaire a fait des efforts louables pour remplacer cette unité par celle du genre humain : on sait avec quel succès. Militarisme universel transformant des peuples entiers en armées ennemies et inspiré luimême par une haine nationale telle que le moyen âge n'en a jamais connu; antagonisme social profond et irréconciliable ; lutte des classes qui menace de mettre tout à feu et à sang; abaissement progressif de la force morale, dans les individus, manifesté par le nombre toujours croissant des folies, des suicides et des crimes — voilà la somme des progrès que l'Europe sécw/amee a faits depuis troi^ ou quatre siècles * .

Les deux grandes expériences historiques, celle du moyen âge et celle des temps modernes, semblent prouver avec évidence que ni l'Eglise privée du ministère d'un pouvoir séculier distinct mais solidaire avec elle, ni l'Etat

' Je parle ici du résultat général; quant aux progrès partiels, il y en a d'incontestables. Signalons seulement l'adoucissement des lois pénales, Tabolilion de la torture. L'avantage est considérable, mais peut-on le croire définitif? Si la guerre sociale éclatait un jour avec toute la furie d'une haine longtemps comprimée, on verrait des choses singulières. Des faits de mauvais augure, des actes mézenciens, ont déjà eu lieu entre Paris et Versailles en 1871.

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séculier abandonné à ses propres forcés, ne peuvent réussir à établir sur la terre la justice et la paix chrétiennes. L'alliance intime, l'union Organique dés deux pouvoirs sans confusion et sans division, voilà la condition indispensable du véritable progrès social. Il s'agit de savoir s'il y a dans le monde chrétien une puissance capable de reprendre avec un meilleur espoir l'œuvre de Constantin et de Gharlemagne.

Le caractère profondément religieux et monarchique du peuple russe, quelques faits prophétiques dans son passée la masse énorme et compacte de son Empire, la grande force latente de l'esprit national en contraste avec la pauvreté et le vide de son existence actuelle — tout cela paraît indiquer que la destinée historique de la Russie est de fournir à l'Eglise Universelle le pouvoir pohtique qui lui est nécessaire pour sauver et régénérer l'Europe et le monde.

Les grandes œuvres ne peuvent pas être accomplies par de petits moyens. Il ne s'agit pas d'un compromis confessionnel entre deux hiérarchies, ni d'un traité diplomatique entre deux gouvernements : c'est un lien moral et intellectuel qu'il faut avant tout établir entre la conscience religieuse de la Russie et la vérité de l'Eglise Universelle. Et pour rendre acceptable à notre esprit la vérité d'un ^ principe dont l'apparition historique nous est étrangère

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et même hostile, il est nécessaire de remonter jusqu'aux premières raisons de cette vérité dans l'idée fondamentale du Christianisme.

Dans le premier livre de mon ouvrage (partie critique et polémique) j'ai voulu montrer ce qui manque à la Russie actuelle pour pouvoir accomplir sa mission théocratique ; dans le second j'ai exposé théologiquement et historiquement les bases de l'unité universelle fondée par le Christ (la monarchie ecclésiastique); et dans le troisième je me suis proposé de rattacher l'idée de la théocratie (la Trinité sociale) à l'idée théosophique (la Trinité divine *).

Cet ouvrage est le résumé d'une œuvre plus étendue en langue russe et à laquelle je travaille depuis sept ans, mais qui n'a pu paraître dans mon pays ; le premier volume, pubhé à Agram (en Croatie) en 1887, a été interdit par la censure russe. Dans ces conditions il m'a semblé plus pratique d'abréger mon travail et de l'adresser à un

* J'ai dû quelquefois, pour appuyer ma pensée, employer une traduction littérale de certains passages bibliques. J'ai cru devoir v joindre le texte hébraïque, non pas pour étaler une science tout à fait élémentaire, mais pour justifier ma traduction qui pourrait paraître bizarre et arbitraire. Puisqu'il n'y a pas de règle absolument obligatoire pour la transcription latine des mots hébreux, j'ai cherché à accommoder 1^ mienne à la prononciation française en évitant en même temps des complications typographiques.

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public plus vaste *. J'espère fermement voir le jour où ma patrie aura le bien dont elle a d'abord besoin — la liberté religieuse. Mais en attendant je n'ai pas cru qu'il me fût permis de garder le silence et j'ai vu dans cette publication française le moyen le plus efficace de faire entendre la vérité.

J'ai supprimé ou réduit au minimum dans les deux premières parties de mon travail tous les sujets sur lesquels je ne pouvais que répéter ce qui a été mieux dit par d'autres. Pour les détails concernant l'état de la religion et de l'Eglise en Russie, je suis heureux de pouvoir renvoyer les lecteurs au IIP volume de l'ouvrage bien connu de M. Anatole Leroy-Beaulieu « l'Empire des Tsars ». — Le lecteur occidental trouvera aussi des renseignements utiles et intéressants dans le livre du R. P. Tondini: « Le' pape de Rome et les papes des Eglises orientales. »

Pour finir cette trop longue préface, voici une parabole qui rendra peut-être plus clairs mon point de vue général et la raison d'être du présent ouvrage.

Un grand architecte en partant pour un voyage lointain appela ses disciples et leur dit : « Vous savez que

* Nous rappelons aux lecteurs la brochure l'Idée russe^ publiée en 1888 par M. Soloviev, à Paris, pour les mêmes motifs.

{Note de Véditeur.)

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je suis venu ici pour rebâtir le principal sanctuaire (in pays, qui avait été détruit par un tremblement de terre. L'œuvre est commencée : j'ai tracé le plan général, le terrain est déblayé et les fondements posés. Vous me .remplacerez durant mon absence. Je reviendrai certainement, mais je ne saurais vous dire — quand. Travaillez donc comme si vous deviez faire toute 1^ besogne sans moi. C'est maintenant qu'il faudra appliquer les enseignements que je vous ai donnés. J'ai confiance en vous et je ne vous impose pas tous les détails de l'œuvre. Gardez seulement les règles de notre art. Du reste je vous laisse les fondements inébranlables du Temple, posés par moi, et le pUu général que j'ai tracé : cela vous suffira si vous êtes fidèles à votre devoir. Et moi-même je ne vous abandonne pas : en esprit et en pensée je serai toujours avec vous. » Et il les mena à l'emplacement de la nouvelle église, leur montra les fondements et leur transmit le plan. — Après son départ, les disciples travaillèrent de commun accord; et un tiers à peu près du bâtiment fut bientôt élevé. L'œuvre étant très grande et extrêmement compliquée, les premiers compagnons ne suffirent pas et il fallut en admettre de nouveaux. Une contestation grave ne tarda pas à se produire entre les principaux chefs des travaux. Il s'en trouva qui prétendirent que des deux choses léguées par le maître absent, — les fondements

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de l'édifice et le plan général. — ce dernier seul était important et obligatoire, tandis que rien n'empêchait d'abandonner les fondements posés et de bâtir sur un autre emplacement. Combattus avec énergie par le reste de leurs collègues, ces gens allèrent, dans la chaleur de la querelle, jusqu'à affirmer (contrairement à leur propre sentiment maintes fois manifesté), que le maître n'a jamais ni posé ni indiqué les fondements du Temple ; que ce n'était là qu'une invention de leurs adversaires. Quant à ceux-ci, il y eii eut plusieurs qui, à force de défendre l'importance des fondements, tombèrent dans un autre extrême et affirmèrent que la seule chose vraiment sérieuse dans toute l'œuvre était la base de l'édifice posée par le maître ; que leur tâche à eux consistait uniquement à garder, à réparer et a fortifier la partie déjà existante de Tédifice, sans penser à l'achever tout entier, car — disaient-ils — l'accomplissenjent de l'œuvre est réservée exclusivement au maître lui-même pour l'époque de son retour. — Les extrêmes se touchent et les deux partis opposés se trouvèrent bientôt d'accord sur ce point : qu'il ne fallait p^s achever l'édifice. Seulement le parti qui tenait à conserver en bon état les fondements et la nef inachevée s'adonnait, à cet effet, à beaucoup de travaux secondaires et déployait une énergie infatigable, tandis que le parti qui croyait pouvoir se passer de la base unique

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du Temple, après de vains efforts pour bâtir sur un autre emplacement, déclara qu'il ne fallait faire rien du tout : l'essentiel dans l'art de l'architecture, selon eux, c'était la théorie, la contemplation de ses modèles et la méditation sur ses règles et non pas l'exécution d'un plan déterminé; et si le maître leur avait laissé son plan du Temple, ce n'était nullement dans le but de les faire travailler en commun à sa construction réelle, mais uniquement pour que chacun d'eux, en étudiant ce plan parfait, pût devenir pour sa part un architecte accompli. Et là-dessus les plus zélés d'entre eux consacrèrent leur vie à méditer sur le projet du Temple idéal, à apprendre et à réciter par cœur tous les jours les explications de ce projet, faites par quelques-uns des anciens compagnons, d'après les paroles du maître. Mais la majorité se contentait de penser au Temple un jour par semaine, et tout le reste du temps chacun vaquait à ses affaires.

Il se trouva cependant parmi ces ouvriers séparatistes quelques-uns qui, en étudiant le plan du maître et ses explications authentiques, y aperçurent des indications précises, desquelles il résultait que la base du Temple était réellement posée et ne pouvait jamais être changée; ils tombèrent entre autres sur cette parole du grand architecte : « Voici les fondements inébranlables que j'ai posés

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moi-même; c'est sur eux que mon Temple doit être construit pour pouvoir toujours résister aux tremblements de terre et à toute action destructive. » Frappés de ces paroles, les bons ouvriers prirent la résolution de renoncer à leur séparatisme et de s'associer tout de suite aux gardiens des fondements pour prendre part à leur œuvre conservatrice. Il se trouva cependant un ouvrier qui dit : < Reconnaissons nos torts, rendons toute la justice et tous les honneurs à nos anciens compagnons, réunissons-nous avec eux auprès du grand édifice commencé que nous avons lâchement abandonné et qu'ils ont eu le mérite inappréciable d'avoir gardé et conservé en bon état. Mais avant tout il faut ôtre fidèle à la pensée du maître. Or le maître n'a- pas posé ces fondements pour qu'on n'y touche pas, mais pour que son Temple soit bâti sur eux. Il nous faut donc nous réunir tous pour élever sur les fondements donnés l'édifice tout entier. Aurons-nous ou non assez de temps pour l'achever avant le retour du maître ? — c'est là une autre question qu'il n'a pas voulu résoudre lui-même. Mais il nous a expressément commandé de travailler pour faire avancer son œuvre et il a même ajouté que nous ferons plus que lui. » L'exhortation de cet ouvrier parut étrange à la plupart de ses compagnons. Les uns l'appelèrent utopiste, d'autres l'accusèrent d'orgueil et de présomption. Mais la voix de la

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conscienco lui disait clairement que le maître absent était avec lui en esprit et en vérité.

N. B. Gomme membre de la vraie et vénérable Eglise orthodoxe orientale ou gréco-russe qui ne parle pas par un synode anti-canonique, ni par des employés du pouvoir séculier, mais par la voix de ses grands Pères et Docteurs, je reconnais pour juge suprême en matière de religion celui qui a été reconnu comme tel par saint Irénée, saint Denis le Grand, saint Athanase le Grand, saint Jean-Chrysostome, saint Cyrille, saint Flavien, le bienheureux Téodoret, saint Maxime le Confesseur, saint Téodore le Studite, saint Ignace, etc. — à savoir l'apôtre Pierre, qui vit dans ses successeurs et qui n'a pas entendu en vain les paroles du Seigneur « Tu es Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise. — Confirme tes frères. — Pais mes brebis, pais mes agneaux. >

Esprit immortel du bienheureux apôtre, ministre invisible du Seigneur dans le gouvernement de son Eglise visible, tu sais qu'elle a besoin d'un corps terrestre pour se manifester. Deux fois déjà tu lui as donné un corps social : dans le monde gréco-romain d'abord et puis dans le monde romano-germain, — tu lui as soumis l'empire de Constantin et l'empire de Charlemagne. Après ces deux incarnations provisoires elle attend sa troisième et

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dernière incarnation. Tout un monde plein de forces et de désirs, mais sans conscience claire de sa destinée, frappe à la porte de l'histoire universelle. Quelle est votre parole? peuples de la parole. Votre masse ne le sait pas encore, mais des voix puissantes sorties de votre milieu l'ont révélé déjà. Il y a deux siècles, un prêtre croate l'a prophétiquement annoncé, et de nos jours un évêque de la même nation l'a proclamé maintes fois avec une éloquence admirable. Ce qui a été dit par les représentants des Slaves occidentaux, le grand Krizanic et le grand Strossmayer, n'avait besoin que d'un simple amen de la part des Slaves orientaux. Cet amen, je viens le dire au nom de cent millions de chrétiens russes, avec ferme et pleine confiance qu'ils ne me désavoueront pas.

Votre parole, ô peuples de la parole, c'est la théocratie libre et universelle, la vraie solidarité de toutes les nations et de toutes les classes, le christianisme pratiqué dans la vie publique, la politique christianisée ; c'est la liberté pour tous les opprimés, la protection pour tous les faibles, — c'est la justice sociale et la bonne paix chrétienne. Ouvre-leur donc, porte-clef du Christ, et que la porte de l'histoire soit pour eux et pour le monde entier la porte du Royaume de Dieu.

ET

L'ÉGLISE UiNIVERSELLE

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