LE PRINCIPE TRINITAIRE ET SON APPLICATION SOCIALE
La véritable Eglise — temple, corps et Epouse mystique de Dieu, est une comme Dieu lui-même. Mais il y a unité et unité. Il y a l'unité négative, solitaire et stérile, qui se borne à exclure toute pluralité. C'est une simple négation qui suppose logiquement ce qu'elle nie et se manifeste comme un commencement, arbitrairement arrêté, d'un nombre indéterminé. Car rien n'empêche la raison d'admettre plusieurs unités simples et absolument égales entre elles et de les multiplier ensuite jusqu'à l'infini. Et si les Allemands appellent à bon droit un tel processus « mauvais infini » (die schlechte Unendlichkeit*), l'unité simple, qui en est le prin-
• En allemand Schlecht mauvais et schlicki — sinfiple — sont au fond un seul et même terme, ce qui a fourni à Hegel l'occasion de son calembour qui a fait fortune, dans la philosophie germanique. Du reste Axisrtote avait déjà exposé la même idée — sarxs j«u de mots.
cipe, peut bien être désignée comme mauvaise unité. Mais il y a l'unité véritable qui n'est pas opposéfi à la pluralité, qui ne Texclut pas, mais qui, dans la jouissance calme de sa propre supériorité, domino son contraire et le soumet à ses lois. La mauvaise unité est le vide et le néant : la véritable est l'êlre un quia^ow^enlui-même. Cette unitépositiveetféconde, en demeurant toujours ce qu'elle est, au-dessus de toute réalité bornée et multiple, contient en soi, détermine et manifeste les forces vivantes, les raisons uniformes et les qualités variées de tout ce qui existe. C'est par la profession de cette unité parfaite, produisant et embrassant tout, que commence le credo des chrétiens : in unum Deum Patrem Omnipotentem (iravxoxpaxopa).
Ce caractère d'unité positive [et uni-totalité ou (T uni-plénitude) appartient à tout ce qui est ou doit être absolu dans son genre. Tel est en soi le Dieu tout-puissant, telle est idéalement la raison humaine qui peut comprendre toute chose, telle doit être enfin la véritable Eglise essentiellement universelle, c'est-à-dire embrassant dans son unité vivante l'humanité et le monde entier.
La vérité est une et unique en ce sens qu'il ne peut y avoir deux vérités absolument indépendantes l'une de l'autre, et à plus forte raison contraires l'une à l'autre. Mais en vertu même de cette unité, la vérité unique ne pouvant avoir en elle rien de borné, d'arbitraire et d'exclusif, ne pouvant être partielle etpar-
tiale, doit contenir dans un système logique les raisons de tout ce qui existe, doit suffire à expliquer tout. De même la véritable Eglise est une et unique en ce sens qu'il ne peut y avoir deux véritables Eglises indépendantes l'une de l'autre et à plus forte raison enlutte l'une contre l'autre. Mais par là même, commeorganisationw?i2^2/e delà vie divinohumaine, la véritable Eglise doit embrasser, dans un système réel, toute la plénitude de notre existence, doit déterminer tous les devoirs, suffire à tous les vrais besoins, répondre à toutes les aspirations humaines.
L'unité réelle de l'Eglise est représentée et garantie par la monarchie ecclésiastique. Mais puisque l'Eglise, étant une, doit être universelle, c'est-à-dire embrasser tout dans un ordre déterminé, la monarchie ecclésiastique ne peut pas rester stérile, mais doit engendrer tous les pouvoirs constitutifs de l'existence sociale complète. Et si la monarchie de Pierre, considérée comme telle, nous présente un reflet de l'unité divine et en même temps une base réelle et indispensable pour l'unification progressive de l'humanité, nous verrons aussi, dans le développement ultérieur des pouvoirs sociaux de la chrétienté, non seulement un reflet de la fécondité immanente de la Divinité, mais encore un moyen réel pour rattacher la totalité de l'existence humaine à la plénitude de la vie divine.
Quand nous disons d'un être vivant qu'il est.
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nous lui attribuons nécessairement une nnilé. une dualité et une trinité. Il y a unité puisqu'il s'a^^it d'un être. Il y a dualité puisque nous ne pouvons pas affirmer qu'un être est sans affirmer en même temps qu'il est quelque chose, qu'il a une objectivité détermiaée. Les deux catégories fondamentales de tout être sont donc : son existence comme sujet réel et son essence objective, ou son idée (sa raison d'être). Enfin il y a une trinité dans l'être vivant : le sujet de l'être se rattache de trois manières différentes à l'objectivité qui lui appartient essentiellement; il la possède en premier lieu par le fait même de son existence, comme réalité en soi, comme sa substance intérieure ; il la possède en second lieu dans son action propre qui est nécessairement la manifestation de cette substance; il la possède enfin en troisième lieu dans le sentiment ou \d^ jouissance de son être et de son action, dans ce retour sur soi-même qui procède de l'existence manifestée par l'action. La présence — sinon simultanée, du moins successive de ces trois modes d'existence — est absolument indispensable pour constituer un être vivant. Car s'il va sans dire que l'action propre et le sentiment supposent l'existence réelle du sujet donné, il est non moins certain qu'une réalité complètement privée de la faculté d'agir et de sentir ne serait pas un être vivant, mais une chose inerte et morte.
W est incontestable que les trois manièi-es d'être
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quenousvenons d'indiquer ont, considérées en ellespêmes, un caractère tout à fait positif. Gomme un sujet qui existe réellement est plus qu'un être de raison, de même un sujet agissant et sentant est plus qu'une matière passive ou une force aveugle. Mais dans l'ordre naturel, chez tous les êtres créés, les modes constitutifs de l'existence complète ne se trouvent jamais dans leur pureté : ils y sont inséparables de certaines limites et de certaines négations qui altèrent profondément leur caractère positif. En effet, si l'être vivant créé a l'existence réelle, elle ne lui appartient jamais comme un fait absolu et primordial ; sa réalité tient à une cause extérieure, il n'est pas absolument en soi. De même l'action propre d'un être créé n'est jamais Ja manifestation pure, simple et unique de son être intérieur, mais elle est nécessairement déterminée par le concours des circonstances et l'influence des motifs extérieurs, ou du moins compliquée par la possibilité idéale d'une autre manifestation. Enfin le sentiment de soi-même dans l'être créé, procédant d'une existence fortuite et d'une activité extérieurement déterminée, ne dépend pas de l'être lui-même ni dans sa qualité, ni dans sa quantité, ni dans sa durée. Ainsi l'être fini, qui n'existe pas primordialement en soi et qui n'agit pas uniquement joar soi, ne peut pas non plus revenir complètement à soi-même, mais a toujours besoin d'un complément extérieur.
En d'aulres termes l'existence finie n'a jamais sa raison d'être en elle-même; et, pour justifier ou expliquer définitivement le fait de cette existence, il faut la rattacher à l'être absolu ou Dieu. En affirmant qu'il est, nous devons nécessairement lui attribuer les trois modes constitutifs de Têtre complet. Puisque l'existence réelle, l'action et la jouissance sont des attributs purement positifs en euxmêmes, ils ne peuvent manquer à l'être absolu. b il est — ce n'est pas comme un être de raison mais comme une réalité; s'il est une réalité, il n'est pas une réalité morte et inerte, mais un être qui se manifeste par son action propre ; enfin s'il agit, ce n^est pas comme une force aveugle, mais avec conscience de soi-même, en sentant son être, enjouissant de sa manifestation. Privé de ces attributs, Il ne serait plus Dieu mais une nature inférieure, moins qu'un homme. Mais pour la même raison que Dieu est Dieu, c'est-à-dire l'être absolu et suprême, onnedoit lui attribuer les trois modes constitutifs de Texistence complète que dans ce qu'ils ont d'essentiel et de positif, en supprimant toute idée qui ne provient pas de la notion même de 1 être, mais qui tient seulement à la condition d'un être contingent. Ainsi l'existence réelle qui appartient à Dieu, ne pouvant lui venir d'aucune cause extérieure, est un fait primordial et irréductible. Dieu est en soi et par soi; la réalité qu'il possède en premier lieu est parement intérieure, elle est une substance absolue
Et de même l'action propre ou la manifestation essentielle de Dieu, ne pouvant être ni déterminée ni compliquée par aucune cause étrangère, n'est que la reproduction pure et parfaite (absolument adéquate) de son propre être, de sa substance unique. Cette reproduction ne peut être ni une nouvelle création ni une division de la substance divine : elle ne peut pas être créée puisqu'elle existe de toute éternité, et elle ne peut pas être divisée parce qu elle n'est pas une chose matérielle, mais une actualité pure. Dieu, qui la possède en soi, la manifeste pour soi et se reproduit dans un acte purement intérieur. Par cet acte il arrive à la jouissance de soi-même, c'est-à-dire de sa substance absolue, non seulement comme existante, mais encore comme manifestée.
Ainsi l'existence complète de Dieu ne le fait pas sortir de lui-même, ne le met en aucun rapport extérieur : elle est parfaite en elle-même et ne suppose pas l'existence de quelque chose en dehors d'elle.
Dans les trois modes constitutifs de son être. Dieu se rapporte uniquement à sa propre substance.