DES THÉOLOGIENS ANTI-CATHOLIQUES
Le caractère éminemment religieux du peuple russe, ainsi que la tendance mystique qui se manifeste chez nous dans la philosophie, dans les lettres * et les arts paraît réserver à la Russie une grande mission religieuse. C'est aussi vers la religion que se tournent bon gré, malgré nos patriotes, quand ils sont pressés de déclarer en quoi consiste la vocation suprême de notre pays ou « Tidée russe », comme on Tappelle aujourd'hui. L'orthodoxie ou la religion de l'Eglise gréco-russe, en opposition
• Nos meilleurs écrivains modernes, en cédant à une aspiration religieuse plus forte que leur vocation esthétique, ont dû quitter le terrain trop étroit des belles-lettres pour se montrer avec plus ou moins de succès moralistes et réformateurs, apôtres ou prophètes. La mort prématurée de Pouschkine ne nous permet pas de juger si la tendance religieuse que révèlent ses œuvres les ^lus accomplies était assez profonde pour devenir avec le temps son idée dominante et lui faire abandonner le domaine de la poésie pure, comme il advint à Gogol (la c Correspondance avec mes amis »;, à Dostoïevski (le « Journal d'un écrivain), à L. Tolstoï (Confession, « Ma religion, etc.). Il paraît que le génie russe ne trouve pas dans la production poétique son but définitif et lo milieu adapté à Tincarnation de son idéal essentiellement reli-
aux communions occidentales, constituerait, selon eux, le vrai fond de notre essence nationale. Voici de prime abord un cercle vicieux des plus évidents. Si nous demandons quelle est la raison d'être historique de l'Eglise orientale séparée, on nous dit : C*est d'avoir formé et élevé spirituellement le peuple russe. Et quand nous voulons savoir quelle est la raison d'être de ce peuple, on répond : C'est d'appartenir à l'Eglise Orientale séparée. On est amené dans cette impasse par la difficulté de bien déterminer ce qu'on entend par l'orthodoxie qu'on voudrait monopoliser à notre profit. Cette difficulté n'existe pas pour les gens du peuple qui sont vraiment orthodoxes en bonne conscience et dans la simplicité de leur cœur. Interrogés avec intelligence sur leur religion, ils vous diront qu'être orthodoxe c'est être baptisé chrétien, porter sur la poitrine une croix ou une sainte image quelconque, adorer le Christ, prier la sainte Vierge très immaculée*
gieux. Si la Russie est appelée à apporter sa parole au monde, ce n'est pas des régions biûllaiites de l'art et des lettres, ni des hauteurs superbes de la philosophie et des sciences, — ce n'est que des sommets sublimes et humbles de la religion que cette parole doit retentir. Mes lecteurs russes et polonais peuvent trouver la preuve détaillée de cette thèse dans la deuxième édition de mon ouvrage « La Question nationale en Russie, » dont ie dernier chapitre a été traduit en polonais par M. Bénoni et publié en brochure sous le titre « La Russie et l'Europe. »
* « Très immaculée » ou « toute immaculée » (vsénéporotchnaïa) est répithète constante ajoutée au nom de la sainte Vierge dans nos livres liturgiques, traduite du grec TcavTa|jia)[jLoc; et autres mots analogues.