LES PAYSANS
appelé; mais, loin de prendre parti pour le gendarme, il le menace de coups de bâton. »
Il faut ajouler que le gouvernement d'Auguslowo est un démembrement du royaume, qu'on avait ajouté au gouvernement général de Mouravief, parce que le comte Berg, apparemment, n'y exerçait pas un assez savant terrorisme.
Ce qui est d'une haute importance, c'est que ce n'est pas seulement le paysan de langue polonaise et de rite latin qui résiste : le paysan gréco-rutliène, celui-là même qui a toujours été si mal disposé pour le noble et pour le prêtre latins, ne se moscovitise pas ; il est en guerre avec le pope aussi bien qu'avec le tchinovnilv, avec l'agent ecclésiastique de l'empereur-pape aussi bien qu'avec l'agent administratif. Voici les aveux qu'a faits M. Katkof, il y a déjà un an.
« Nous recevons de tristes nouvelles de nos Provinces occidentales. Un esprit de profonde méfiance contre les autorités s'y répand parmi les paysans, qui commencent en divers endroits à opposer une résistance ouverte aux autorités légales, ne veulent pas restituer les armes qu'on leur a données pendant l'insurrection de l'année passée, se retirent dans les forêts et songent même à un abandon complet de la Russie. Le clergé orthodoxe, qui constitue le rempart le plus fort de la nationalité russe dans les Provinces occidentales, trouve souvent des obstacles là où il serait en droit d'attendre des sympathies et l'appui le plus énergique.
« Comment les ennemis de la Russie ne se réjouiraientils pas de tels événements qui paralysent les forces vives de notre nation? » [Gat^elte de Moscou du 45 novembre 1864.)
Faudra-t-il donc, à son tour, supprimer le paysan, décimer, déporter, remplacer la masse rurale après la noblesse et les gens des villes? La Russie a déjà, pour se faire la main.
déporté un peuple, les Abases', les Circasslens de race aryenne; l'essai a réussi, mais la masse déportée n'était que de 400,000 ûmes *. Ils sont ici bien des millions I
Il ne s'agit pas seulement, en effet, des quatre ou cinq millions de Polonais du royaume, mais des huit ou dix millions de Lithuaniens et de Ruthènes des Provinces occidentales, et même de quelque chose de plus ! Il faudrait étendre le système à tout ce qui est slave. Supposons le polonisme extirpé ; on se heurtera au rulhénisme ; on s'y heurte déjà. A mesure que l'unité moscovite se montre plus violente et plus absolue, la résistance active ou passive, sourde ou éclatante, s'étend aussi. Non-seulement la Ruthénie polonaise de 1772 ne se prêle pas au travail d'unification, mais la Petite-Russie d'outre-Dniéper, ces provinces qui, seules de toute l'ancienne république polono-lilhuanienne, se sont volontairement livrées à la Moscovie % ces provinces restent profondément attachées au statut lithuanien, aux vieilles lois qui leur étaient communes avec la Lithuanie et la Rulhénie, et repoussent les lois et les usages moscovites : tout en se tenant à l'écart du mouvement polonais, elles réclamaient encore, il y a deux ans, en septembre 1863, le maintien de leur nationalité distincte, par l'organe de l'historien très-antipolonais de Bogdan Chmielnicki, M. Kostomarof. Le gouvernement russe a supprimé les publications, persécuté les écrivains petits-russes, mais n'a pas osé détruire les institutions civiles*.
1 Plus exactement, AUigues.
* C'est le chiffre des journaux russes.
^ Il est vrai qu'elles s'en sont bien vile repenties, comme l'a témoigné leur révolte sous Mazeppa. Leur civilisation a fort déchu sous l'empire moscovite. Le nombre des écoles y était, tout récemment encore, beaucoup moindre qu'au dix-seplième siècle!
* C'est dans le livre de M. Kostomarof, résumé dans une série d'articles du Journal des Savants par M. Mérimée, que nous avons puisé la plus grande partie de ce que nous avons dit des Cosaques et de leur scission d'avec la Pologne. Nous reviendrons, dans nos Éclaircissemenls, sur la très-grave question des Petits-Russes.
LE RUTHÉiNISME. 189
Si, toutefois, l'Europe persiste dans son inertie, ces résistances ne finiront-elles point par être brisées? Tout cela ne sera-t-il pas, à la longue, étouffé sous l'écrasante masse de l'unité touranienne?
Ils n'extirperont pas tant de millions d'hommes, mais ne nous hâtons pas de nous rassurer; si nous abandonnons sans retour ces populations infortunées, qui sait s'ils ne finiront pas par les démoraliser et les dissoudre au point de n'y plus rencontrer d'obstacle?
S'ils réussissent à la fin, s'ils parviennent à se faire, de tous les Slaves de leur empire, un instrument passif, la chimère du panslavisme pourra devenir une réalité ; l'Europe dormant, les Moscovites agissant, les vingt millions de Slaves qu'ils dominent ' leur donneront les vingt millions d'autres Slaves partagés entre la Turquie, l'Autriche et la Prusse.
Mais les expédients qu'ils emploient, les projets qu'ils agitent en ce moment, indiquent un doute profond du succès. A l'heure qu'il est, ils ont suscité la formation d'une compagnie de capitalistes allemands pour acheter, revendre en détail et repeupler des terres dans le royaume, c'est-à-dire pour y attirer des colons étrangers ; en même temps, ils projettent d'y appeler des colonies de raskohùks, de schismatiques russes, qui les gênent en Moscovie et les serviraient efficacement en Pologne. Avec les raskolniks, ils songent, comme nous l'ont appris les révélations et les discussions de leurs journaux, à introduire dans le royaume la commune russe, c'est-à-dire le communisme moscovite, machine de guerre également propre à dénationaliser la Pologne et à jeter, par le voisinage, des ferments d'anarchie en Allemagne. La Fiesf, journal nobiliaire russe, combattait récemment la pensée d'introduire « cette institu-
' En y comprenant les Slaves de la l'ctilc-Rusiie et de la Nouvellcliubsie.
i'ion d'un peuple nomade ùans un pays... relativement plus civilisé. »
C'est à l'ouest de la Vistule qu'on appellerait les Allemands; à l'est de ce fleuve, qu'on établirait les raskolniks et le communisme.
Ces projets en couvrent un autre, un parti extrême, auquel ils semblent se préparer en cas d'insuccès. Si le peuple du royaume « se laisse entraîner au courant des idées de ses anciens oppresseurs, » comme dit l'auteur d'un livre qui résume toutes les passions implacables du tsarisme \ c'est-à-dire si les paysans gardent en eux l'àme comme ils possèdent le sol de la Pologne, s'ils résistent à tous les efforts de l'étranger pour les absorber dans la grande unité despotique des faux Slaves, la Russie, poursuit le même auteur, « pouirait bien... céder la rive gauche de la Vislule aux Allemands, qui s'acquitteraient facilement de l'œuvre de dissolution définitive de la nationalité polonaise. »
11 est indubitable que ceci est le dernier mot, le pis-allcr,de M. Milioutineetdes siens: la formation de la compagnie territoriale allemande, d'une part, et l'introduction des raskolniks etdela commune russe, de l'autre, seraient les premiers pas vers le nouveau Partage. On appellerait de nouveau la complicité delà Prusse à consommer l'œuvre de 1772 et de 1794; pour briser et broyer sans retour le noyau de la Pologne, on céderait à la Prusse le plat pays à l'ouest de la Vistule, en gardant, bien entendu, les positions militaires, si bien choisies et fortifiées par Nicolas, et, par ce présent redoutable, on riverait plus étroitement la chaîne, aujourd'hui un peu relâchée, qui attache la Prusse à la Russie.
Devant les preuves si multipliées de l'aveugle cupidité et de la perverse obstination du gouvernement prussien^ il y a tout lieu de croire que le pacte serait accepté5 si des évé-
' Situation de la Pologne au i" janvier 1865, par A. de MoUer, p. 459.