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MM. POGODINE ET MILIOUTINE

d'Alexandre II a fait, pour les provinces lithuano-rutliènes, le plan que la presse française a signalé en 1865,5 sa première rcvélalion*. Personne plus que lui ne doit porter la responsabilité de la grande guerre à la propriété, au droit civil, à la société européenne; il a été l'initiateur de l'extermination sociale. Mouravief, un tueur à système, qui ne pend pas pour pendre, comme le comte Berg, a compris et exécuté en grand dans la Lithuanieet la Russie Blanclie, complétant la destruction sociale par l'extermination matérielle et la spoliation par la déportation, la fusillade et la potence.

Annenkof a suivi de son mieux Mouravief dans l'Ukraine, la Volhynie et la Podolie, jusqu'à ce que, son bras se lassant avant la besogne finie , il se soit vu dénoncé pour modérantisme par la Gazette de Moscou.

M. Pogodine s'était occupé des Provinces occidentales : M. Milioutine s'est chargé du royaume pour le civil, laissant le militaire au comte Berg.

Tout Paris a connu, dans les années qui ont précédé l'insurrection de Pologne, un Russe aux séduisantes manières, à l'esprit éminemment libéral, aux maximes philanthropiques, apôtre du progrès social avant tout : on ne vantait que lui chez nos économistes; il gagnait le cœur à la démocratie elle-même.

Ce Russe a été, le lendemain, l'oracle de Mouravief; il a épouvanté de son ardeur destructrice le Russe-Allemand Berg, le tyran de Varsovie, esprit timide qui aurait voulu détruire les personnes sans détruire les choses ; inspirateur et principal rédacteur des quatre oukases, il préside à Varsovie ce comité de salut public à rebours, ce comité de salut public de la conquête étrangère, qui consomme par la dénationalisation l'œuvre de l'échafaud et de la Si'bérie.

' Y; ci-dessus, p. 10 i.

Ce qu il y a de plus terrible k dire, c'est que M. Milioutine est, assure-t-on, convaincu comme un saint Dominique: il est un réformateur, un régénérateur ; il prépare au monde les jours prédits par le testament de Pierre le Grand; il inspire de son esprit cette troupe étrange de dictateurs en sous-ordre qui exécutent après qu'il a commandé : officiers ou employés subalternes, qu'on a détachés de leurs régiments ou de leurs bureaux pour les envoyer défaire et refaire toute une société; demilettrés, mêlant aux passions fanatiques du tsarisme des lambeaux des utopies sectaires de l'Occident; tchinovnil;s amalgamés de Babeuf et de Mouravief. Plus d'un, comme son chef, se croit une mission et s'estime l'apôtre d'un nouveau Coran.

Du chef aux derniers agents, que pouvait-on attendre d'hommes auxquels on a mis en main un pouvoir illimité sur leurs mortels ennemis, et qu'excitent encore journellement les cris furieux de la presse moscovite? Pour les juger par eux-mêmes, il suffît de lire le rapport de MM. Milioutine, Tcherkaskoï, etc., qui est comme la préface des quatre oukases, rapport d'un pittoresque qu'on n'attend guère des pièces officielles et où les réformateurs s'abandonnent en artistes à leur verve : cela sue la haine et promet tout. Il y a, dans ce document, un trait de haut comique au milieu de tant de choses si tragiques : c'est M. Milioutine et ses collègues accusant le parti de la révolution d'avoir « essayé d'agir sur le peuple en s'adressant à la c(//)ifli(e des campagnards (par le décret du gouvernement anonyme) \ »

» Dans les pièces à la suite du livre de M. de Moller, Situation de la Pologne an 1" janvier 18G5, p. OG. — Par compensation, dans la page à côté, le rapport raconte qu'au printemps de 1865, des inconnus porteurs d'une charte étant venus annoncer au village de lloyna la botine nouvelle, l'abolition des redevances, les paysans ne s'en conlcnlêrcnt pas et voulurent réclamer, en outre, des prés sur lesquels ils prétendaient avoir droit. Le chef des inconnus.

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La troisième personne de la fatale triade est M. Katkof, l'homme qui est la parole, là où M. Pogodine a été l'inspiration, là où M. Milioutine est l'action ; mais quelle parole que celle qui a concentré dans une feuille modèle, la Gazette de Moscou, toutes les passions d'une société où l'aveugle soif de la domination et le mépris du droit et de l'humanité profanent le nom de patriotisme !

Celui-ci n'a pas les façons de démocrate, ni le côté ulopique de l'autre : il est conservateur à sa façon : constitutionnel-anglomane des premiers jours du règne, puis revenu à la tradition moscovite et à la sage autocratie, écrivain fort sérieux au fond, et celui qui dessine le plus nettement et pousse le plus énergiquement la politique générale de l'empire, il représente parfois, dans la forme, le côté léger du tsarisme et de l'esprit tartare : la verve de M. Milioutine connaît de certaines bornes, celle de M. Katkof n'en a point. Il plaisante agréablement, pour charmer les loisirs des salons de Moscou, les victimes qu'il a contribué à li vrer au bourreau ou à la Sibérie.

11 est bon de fixer ici un souvenir de sa littérature politique : si ce n'est de sa main, c'est de son journal,

« Varsovie, écrivait, le 5 août 1864, la Gazette de Moscou, Varsovie a recouvré la plénitude de la vie qui appartient aux grandes cités. Elle a le théâtre français; elle a des acrobates excellents dans la « vallée suisse; » elle a la musique dans le jardin de Saxe et le parc de Lazienski. Partout le public afflue en grand nombre ; mais, plus qu'ailleurs encore, il se porte une fois par semaine à la gare du chemin de fer de Varsovie à Saint-Pétersbourg.

« Cette promenade à la mode réunit chaque fois de 4,000 à 8,000 personnes. Il y a là aussi de la musique,

au lieu de faire de la popularité en leur donnant le pré, les invita à se contenter de la propriété que leur conterait le décret. MM. Milioutine et consorts paraissent scandalisés de cette conduite.

]S2 LE PRÉSENT ET L'AVEXiR.

mais d'un genre particulier ; ce sont des pleurs, des sanglots, des gémissements. Cette promenade, ce divertissement, cet amusement, appelez-le comme vous voudrez, se nomme les odieux aux criminels politiques déportés.

« La mode en a été introduite il n'y a pas longtemps par les agitateurs. Quoique le jour fixé pour le départ des convois de déportés soit toujours tenu secret, chaque foi'^, Varsovie tout entière l'apprend dans la nuit même, et, dès quatre heures du matin, les environs de la gare sont encomhrés d'une masse compacte. On ne déporte que quelques dizaines de personnes à la fois, et ce sont des milliers qui arrivent pour leur dire adieu. »

D'autres fois, ce seront de fines railleries sur ces filles patriotes de Varsovie qui seront bien obligées maintenant d'accepter des épouseurs russes, puisque tous les fiancés polonais sont morts \

Voilà comme ils s'entendent à imiter la légèreté française. C'est là Ip progrès de civilisation qu'ils ont fait depuis les Ivans.

Il ne faut pas méconnaître l'importance du gazetier de

* M. Katkof n'a pu être dépassé que par le journal officiel de Varsovie, s'efforçant de salir de ses outrages les filles de réfugiés qui gagnent parmi nous le pain de l'exil. C'est ce même Bziennik où a paru l'odieux article du 19 janvier 1863, dont la provocation calculée a jeté tant de malheureux à l'insurrection et à la mort. — Et, dans un autre genre, en fait de moralité, que dire de cette annonce citée par le Czas de Cracovie, le 17 juin 1865!

« Le grand maître de la police de Varsovie fait savoir qu'une vente d'objets précieux aura lieu le 26 juin, aux enchères publiques, dans la chancellerie de la commission d'enquête de l'hôlcl de ville, et en présence du major Mrovvinski, président de cette commission. Cette vente comprend des montres en or pour hommes et pour femmes, des boucles d'oreilles, des bagues, des broches, des alliances, etc. Cqs objets ont appartenu à des prisonniers politiques et leur ont élé enlevés au moment de leur incarcération. IMus d'une épouse y trouvera peut-être l'alliance de son mari; plus d'une mère, reconnaissant lin objet qui a appartenu à son lils, voudra l'acheter en souvenir de ce fils regretté, et le payera beaucoup plus cher qu'il ne vaut en réalité, »

Tout commentaire est inijtilc sur une telle spéculation ; nous-mêmes nous n'y pouvions croire; mais nous n'avons pas ouï dire que personne ait dénié l'annonce reproduite par le Czas.

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Moscou : il est bien autre chose que le panégyriste, il est le promoteur de tout le système; il ne lui suffit pas de provoquer, par ses excitations incessantes, infatigables, l'anéantissement de tout élément polonais ; il terrorise pour ainsi dire, la Russie elle-même par ses délations contre tout ce qui, chez les Moscovites, témoigne un sentiment humain, une hésitation, une lassitude: les ministres ploient devant lui ; le tzarevitch Constantin même a dû lui céder : il gouverne de fait l'empire ^

Le jour de Saint-Michel 1864, fête de M. Katkof, le métropolitain Philarète, le principal personnage de l'Église orthodoxe, un homme de lumières et de science, a envoyé au directeur de la Gazette de Moscou un message de félicitation par un de ses hauts dignitaires : les corporations de Moscou, la noblesse et les marchands de Nijni- Novgorod, l'université russe de Kief, ont expédié des adresses à ce grand homme; on n'eût pu rien faire de mieux pour le tsar en personne; juste hommage rendu, suivant le correspondant du Nord^^ « à la politique dont la Gazette de Moscou est l'organe, et qui exprime si bien les sentiments de la nation. »

Et l'on prétendra que ces hommes et la société au nom de laquelle ils parlent et qui les avoue sont européens : on les présentera comme des agents de progrès et de DÉMOCRATIE, parce que certains d'entre eux parodient les formules de la Révolution française, comme le démon, à la messe noire, parodiait les rites sacrés M

1 V. aux Éclaircissements, une Nouvelle liiase pe la littératire nrssE, par A . Ilerzen.

- Le rôlelrès-sing'ulicr du Nord, scnlinoUe avancée delà Russie parmi nous, consiste à soutenir, d'une main, M. Katkof et Vlnvalide russe en Russie, et à tendre l'autre au libéralisme et à l'anticléricalisme en Occident; le double jeu est joué avec une incontestable habileté; mais il est uii peu tard pour recommencer Catherine II.

^ Si lesMoscovi*es,pour nous.nc sont pas européens, ils sont hommes, et le détestable esprit qui domine chez eux n'étouffe point partout les sentiments d'iiuma-

L'apparente analogie des doctrines sociales dé quelquesuns de ces étranges réformateurs avec celles de nos sectes socialistes les plus étrangères au génie de rOccident, a pu abuser quelques esprits abslrails, qui ne sentent pas la Révolution dans son vrai fond vivant. Les négations peuvent être pareilles, ici, mais non le sentiment ni le but. Il y a un abîme, en réalité, entre les hommes qui ont systématisé les instincts du despotisme asiatique et nos révolutionnaires les plus dévoyés du grand chemin de la Révolution, nous entendons les sérieux, ceux qui croyaient à leur idée et mouraient pour elle.

La comparaison, sans réserves, même avec Babeuf, ne serait pas équitable. Notre babouvisme, si Ton le juge par son plus remarquable représentant, ce vieux Buonarroti qu'ont encore connu les hommes de celle génération, avait, à sa manière, un idéal de dignité humaine : frappé des abus de l'héritage et de l'inégalité, et ne comprenant pas ce qu'il y a d'inévitable dans l'imperfection des institutions humaines, il croyait relever l'homme en appliquant à la société l'absolu des mathématiques. Son idéal d'égalité sociale absolue était impossible ; il n'était point avilissant : son fameux niveau était le niveau de la loi, et son égalité n'était pas celle d'un troupeau sous un maître, ou plutôt d'une meule sous le chasseur qui la déchaîne.

L'idéal des théoriciens moscovites est, au contraire, l'égalité sous un despote universel*, au nom duquel règne-

nité. Il y aurait injustice à taire que plusieurs de leurs journaux ne se sont point associés en tout à la politique nationale Ae M. Katkof. Lorsque la Gazette de Moscou, V Invalide russe et leurs acolytes, dès l'automne de 1864, ont accusé les déportés polonais d'être les auteurs des incendies de la liussie, la Gazette de l' Académie ,\3. Poste du ISord, la Gazette russe et autres, et, il faut le dire, le maître de police d'Orenbourg lui-même, ont pris la défense des exilés. Sous rempire des excitations régnantes, on doit savoir gré aux populations moscovites de n'avoir pas massacré les prisonniers.

» « Le tsar est le père naturel, légitime et absolu àe toute la nation russe.

raient une poignée de hardis aventuriers disposant, à coups de décrets, de toutes les existences et de toutes les fortunes. C'est un despotisme et un communisme' appuyés sur l'instinct de race, et non combattus par cet instinct comme en Occident.

L'Ecole russe, dans ses rêves d'avenir, compte sur l'esprit sectaire, parmi nous, comme sur un allié pour l'aider à dissoudre l'Occident.

Elle s'abuse : au cœur de l'Occident, en France, le peuple se gouverne par le sentiment et non par l'utopie abstraite : quand il s'agit de justice et de patrie, il est à l'épreuve des arguties des sophistes; les esprits chez lui peuvent diverger; les âmes convergent et l'action est une. Sans se soucier s'il y a des nobles et des prêtres parmi les martyrs de la Pologne, nos socialistes, ainsi que les rares amis de la Russie ont dû le reconnaître avec dépit, nos socialistes disent, tout comme les autres: Nos frères polonais, et ne diront jamais : Notre père le tsar.

Les paysans polonais, non plus, ne veulent pas le dire!

Nous venons de voir ce qu'étaient en Pologne le système russe et ses auteurs.

Mais le plan d'exécution reposait sur la division du peuple polonais en deux groupes, les incorrigibles et les réductibles, les premiers à détruire, les autres à gagner, dans le royaume, par la question sociale seule, dans les provinces de rite grec, par la question sociale et religieuse réunie.

et, en même temps, le chef suprême de l'Église. » C'est la définition donnée par l'ouvrage officiel rédigé par les savants les plus éminents de l'empire, et publié sous le tiire de Description ethnographique de tous les peuples de la Russie, à l'occasion du fameux jubilé millénaire de l'empire russe, célébré à Novgorod en 1862. Le texte ajoute que le principe fondamental de la Russie est tout entier dans l'idée que renferme le mot tsar. [y. ç. 5 ) Ainsi, le tsar revendique bien le titre de chef suprême et non pas seulement de protecteur A& 1 Église: il i-evendique la domination sur elle, en droit comme en fait.

* Il y a communisme, non-seulement là où existe la communauté proprement dite, mais partout où un despote dispose arbitrairement de la propriété.

i8C LE PRESENT ET I/AVENIR.

Or, si nous recueillons les aveux échappés, de temps à autre, aux journaux moscovites dans le courant de l'année qui vient de s'écouler, nous reconnaîtrons que le système ne se fonde pas, que le paysan échappe, que, s'ils réussissent, sur certains points, non à le discipliner et à le russifier, mais à le démoraliser, ils rencontrent ailleurs une résistance fondée sur d'excellents instincts et d'exccllenls sentiments.

Ainsi , la Gazette de Moscou , dans son numéro du 21 juin 1865, nous apprend que, si le rebelle Brzoska a pu échapper si longtemps aux recherches de la police russe, c'est qu'il trouvait asile chez un fonctionnaire public, « chez un soltys (adjoint faisant les fonctions de maire dans un hameau); un de ces hommes, ajoute le correspondant de la Gazette^ qui sont nommés par élection, un des fruits du self-government sur lequel reposaient toutes nos espérances. Qu'attendre de communes qui ont pu choisir un pareil soltys? »

« Je ne veux pas parler du clergé et de la noblesse, dit encore le correspondant; car, quant à eux, ils sont, à ce qu'il paraît, incorrigibles. Je ne parle que des paysans, sur l'attachement desquels on publie de si pompeuses paroles. Ne pensez pas que l'asile donné à Brzoska soit un cas isolé. Il vient de se passer dans le gouvernement d'Augustowo un fait semblable. »

Et le correspondant raconte que, deux insurgés ayant été signalés dans les environs de Wysoko-Mazovice et des gendarmes s'étant mis à leur poursuite, les premiers se jetèrent dans le plus prochain village; aussitôt le peuple sort des maisons et les insurgés disparaissent dans la foule.

« Un gendarme les reconnaît cependant à leurs visages fatigués et trempés de sueur, ainsi qu'à leurs vêtements couverts de poussière. — Quels sont ces hommes, demandet-il? — Ils sont des nôtres! répond le peuple. Le soltys est

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