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POURQUOI L'EUROPE LAISSE FAIRE

Nous avons montré ce que l'Europe laisse faire.

Pourquoi elle laisse faire, nous l'avons indiqué en quelques mots; parce qu'elle ne se connaît pas, qu'elle ne sait pas jusqu'ici comprendre et organiser son unité.

Ce que nous avons indiqué, il faut l'exposer en esquissant les faits principaux et les principaux caractères du présent.

L'Europe, qui a tant avancé, depuis trois siècles, dans la science et dans les idées comme dans l'économie sociale, a reculé quant au sentiment d'elle-même : elle s'est dispersée en se développant. Dans sa confuse transition actuelle, lEurope du dix-neuvième siècle est moins avancée sous ce rapport que l'Europe du moyen âge, que cette république chrétienne, qui, sous l'empire de l'idée religieuse, a si bien senti son unité vis-à-vis de l'islamisme; elle est bien moins avancée surtout que les grands hommes d'État de la Renaissance, résumés par notre Henri IV qui, dans un esprit politique et philosophique que n'avait pu avoir le moyen âge, a conçu la vraie fédéralion européenne. L'équilibre des États, tel qu'il l'entendait, ne doit en effet nullement se confondre avec le grossier empirisme d'un équi-

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libre* purement mécanique. La conception d'Henri IV enveloppait et couvait, pour ainsi dire, l'association des nationalités.

De ce que l'Europe ne comprend ni son péril, ni ellemême, résultent deux conséquences : d'une part, l'abandon des sociétés européennes aux inlluences négatives, énervantes, qu'engendre le désordre d'une époque de décomposition et de passag-e; et, d'autre part, les jalousies internationales par lesquelles les peuples européens paralysent réciproquement leurs forces et s'interdisent tout mouvement d'ensemble.

Ces jalousies ont, autant que les utopies et les agitations socialistes, fait avorter la révolution européenne de 1848, L'esprit de nationalité, dont les sectaires cosmopolites prédisaient l'extinction, est aujourd'hui la plus grande force morale qui subsiste en Europe et la seule qui ait continué de croître au milieu de l'affaissement ou de l'anarchie de tout le reste; lui seul balance aujourd'hui en Occident la domination de l'industrie et du progrès matériel. C'est l'esprit de nationalité qui seul peut réorganiser l'Europe ; mais il ne le peut que s'il apprend ce que c'est que l'Europe; il ne le peut que si les peuples sentent leur solidarité en même temps que leur diversité, leur devoir en même temps que leur droit.

Ceci est partout senti individuellement par de généreux esprits, mais, jusqu'à présent, n'est guère encore, malgré l'éclajante leçon de 1848, senti collectivement dans toute sa portée qu'en France; — nous ne disons pas : senti de toute la France, ni même assez généralement senti des classes les plus cultivées de la France, mais senti profondément par l'élite des classes populaires ; et c'est là leur secret , comme on l'a si bien dit, il y a peu de temps •; c'est leur secret et leur grand honneur !

* A, Coi'bon, Le Secret du peuple de Paris; Pagnerre, 18G3: un des

Cette portion de la France n'a pu, en 1865, l'aire prévaloir son sentiment en faveur de l'action contre les forces négatives qui ont fait obstacle de toutes parts. L'explication de la funeste inaction des gouvernements occidentaux doit se chercher dans l'état moral et politique de l'Europe.

Cet état présente des traits généraux sur losquels nous glisserons rapidement, et des traits particuliers sur lesquels nous insisterons davantage.

Les traits généraux sont faciles à constater : un grand trouble dans les esprits et dans les âmes, surtout en France et en Allemagne ; un relâchement de tous liens, plus apparent chez nous parce qu'une sorte de travail de décomposition, qui, nousFespérons bien, précèdele renouvellement, y est plus avancé; une soif de bien-être et de luxe croissant avec ces prodigesdeFindustrie qui la surexcitent sans la rassasier; un développement de puissance matérielle qui a son incontestable grandeur, mais dont la prépondérance aura d'immenses inconvénients, tant qu'un progrès moral correspondant ne lui fera point équilibre.

Le grand développement industriel et mercantile n'accioit pas seulement la disposition des classes favorisées de la fortune à repousser tout ce qui réclame des sacrifices et tout ce qui dérange leur vie de plaisir ou de travail lucratif: il constitue des intérêts léigtimes, vastes et complexes qui enveloppent des multitudes d'hommes et que compromet toute crise. Toute guerre non nécessaire a toujours été un crime : elle Fest devenue doublement, depuis qu'elle bouleverse tant d'existences, outre celles qu'elle supprime. Les hommes de la civilisation industrielle seraient donc bien fondés à réclamer partout et toujours la paix, si l'on ne leur démontrait que des intérêts plus grands encore et des principes supérieurs rendent la guerre nécessaire.

ineiUcuis livres qu on ait encore écrits sur les dusses ouM'ièi'cs, elle plus décisif au point de vue moral et. politifiiie

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Ces coiidilions se icnconlrciit plus ou moins chez les principaux peuples d'Europe. Il faut voir ce qui est parliculier à chacun : l'état des diverses sociélés politiques et la part de responsabilité des gouvernements et des peuples, du moins chez les trois nations desquelles a dépendu l'issue des derniers événements : La France, l'Angleterre et l'Allemagne.

Lorsque la jeunesse polonaise eut répondu à la conscription Wielopolski par l'insurrection du 22 janvier 1865, et qu'on vit celle insurrection sans places fortes, sans chefs connus cl sans armes, s'étendre et durer, les dispositions favorables à la Pologne furent presque unanimes en France. L'illusion générale qu'avait produite l'annonce de l'abolition du servage en Russie était déjà presque universellement dissipée. L'opinion démocratique et populaire n'avait pas été longtemps abusée, cl, dans son fond et dans ses masses, il n'y eut pas, en 1863, un instant d'hésitation. Les opinions libérales de toute nuance, en grande majorité, se prononcèrent dans le même sens, frappées qu'elles étaient de voir le gouvernement émancipateur d'Alexandre II se remettre à fouler aux pieds toutes les garanties légales et sociales des peuples civilisés. La masse catholique inclinait naturellement vers la Pologne par esprit religieux, comme la masse démocratique par esprit politique. L'armée, fidèle à ses sympathies traditionnelles,- désirait ardemment ressaisir Pépée, trop tôt remise au fourreau en 1859. Le peuple des villes n'était pas seul à partager les sympathies de l'armée, et les campagnes ellesmêmes, à peu près indifférentes aux autres nations étrangères, étaient tout entières affectionnées à la cause polonaise.

Toutes les circonstances paraissaient bien plus favorables que pour la guerre d'Italie, qui, l'armée à part, n'avait guère été voulue primitivement que par un petit nombre de politiques et par le peuple de Paris.

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il n'y avait de contraire à toute intervention du gouvernement français qu'une fraction de libéiaux et un très-petit nombre de démocrates exclusivement absorbés par l'intérieur et préoccupés de la crainte de voir l'action au dehors augmenter encore la force déjà excessive du pouvoir; que quelques politiques attardés, poursuivant toujours le vieux rêve d'une alliance russe contre l'Angleterre ; quelques conservateurs et légitimistes, habitués à nhv'ûerYordre européen sous l'aile du tsar, et, enfin, dans le parti catholique, ces hommes qui, mettant le spirituel sous les pieds du temporel, ne voulaient pas rompre avec le tsar, oppresseur du catholicisme, mais patron (/(( roi de Rome aussi bien que des autres rois : ceux-là même, qui, plus tard, ont amené le pape à étouffer le retentissement du cri échappé de son cœur contre les bourreaux sous des paroles de réprobation contre la rébellion polonaise K

Tout cela eût peu compté. Les faibles groupes nettement opposés à l'action en faveur de la Pologne n'eussent pu rien empêcher, si l'immense opinion sympathique à la cause avait eu autant de force et de profondeur que de surface. Elle se divisait en deux grands groupes : d'une part, un certain nombre de politiques, le peuple des grandes villes et l'armée, appelait l'action à tout prix, par connaissance ou sentiment de lu force de la France, capable, suivant eux, de marcher sans attendre le gré de personne, en entraînant les autres ou en se passant des autres ; — de l'autre part, les classes aisées et commerçantes, et, derrière elles, les campagnes, s'alarmant des périls et des sacrifices, si l'on marchait sans de puissants alliés, se défiant de ceux qu'on supposait pouvoir être ces alliés, et combattues entre l'intérêt immédiat et l'intérêt de l'avenir, entre la sympathie et le raisonnement. Chose grave, comme signe des tcmpset de

• Rome a renouvelé depuis, et ajuste tilre, ses plaintes contre les persécutions subies par le clergr, mais n'a jamais avoué le droit national.

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l'élat des forces morales dans le monde actuel! la plupart des catholiques, quand il s'agissait du salut dune grande Église catholique évidemment menacée d'une subversion radicale, au lieu d'être avec les hardis, étaient avec les timides : la démocratie parisienne voulait défendre à tout prix les autels aussi bien que les foyers de ce peuple catholique qu'on égorgeait : le gros des catholiques hésitaient, reculaient devant les sacrifices et les périls qu'eût provoqués cette défense.

En résumé, tout dépendait du gouvernement. S'il eût choisi le parti de l'action, il n'eût point rencontré de sérieux obstacles au début : l'élan du soldat et de l'ouvrier eût entraîné le paysan, et les premiers succès, à peu prés indubitables dans l'état où était alors la Russie, désorganisée et incapable de mettre nulle part cent mille hommes en ligne, eussent renouvelé, et au delà, l'impression des victoires d'Italie. Il est inutile d'insister sur les conséquences infinies, au dehors et au dedans, qu'aurait eues l'action.

Le pouvoir y avait un intérêt immense. Le méconnaissaitil? — Non. — Désirait-il agir? — Tout l'indique. — S'il avait partagé ces illusions que nous rappelions tout à l'heure sur l'alliance russe, s'il avait même été très-avant dans ce système depuis 1856, il y avait, non pas sans peine, mais évidemment renoncé, à mesure que l'insurrection s'était étendue et prolongée, et que le fonds des choses s'était révélé.

Si la situation de la France, telle qu'elle était en 1859, fût restée intacte, si les forces mihtaires, maritimes et financières de la France eussent été concentrées et totalement disponibles, on peut présumer que le pouvoir aurait agi et que l'opinion publique eût été bien autrement décidée qu'elle ne le fut dans le sens de l'intervention.

Mais l'action de la Fiance avait été dispersée et ses ressources disséminées à tous les bouts du monde, en Chine,

en Cochinchine, au Mexique, dans des entreprises, la première, d'une utilité plus que contestable ; la seconde, offrant peut-être un intérêt d'avenir, mais très-onéreuse dans le présent ; la troisième, incomparablement plus vaste et pins dispendieuse dans rexécution et pleine d'immenses périls dans les conséquences plus ou moins éloignées, renversant toutes nos traditions et tout le système de nos alliances naturelles en Amérique, et poussant les États- Unis, par réaction, à un monstrueux rapprochement avec la Piussie, dont notre politique devenait moralement responsable.

Notre liberté d'action en Europe était donc extrêmement diminuée, sinon supprimée, dès que l'on ne se résignait pas à quitter immédiatement le Mexique : diminuée bien moins encore parles sacrifices faits, par nos forces partiellement engagées, que parles complications inconnues et formidables où nous pouvions être jetés ! La France avait un bras lié et n'eût pu combattre que d'une main; tous nos ennemis le savaient comme nous. De là, les incertitudes et la timidité de l'opinion publique. Nous ne nous rappelons que trop ce qu'on nous répondait, dans le monde des classes moyennes, quand nous faisions appel à l'humanité, à la justice, aux grands et permanents intérêts de la France : — « Nous voudrions bien ; mais nous ne pouvons pas ! — Nous ne voyons pas clair; nous n'avons pas confiance! — Nous ne savons pas sur quelle carte on jouerait la France! »

Ces arguments, on pouvait les combattre; mais, s'ils n'étaient qu'un prétexte pour plusieurs, ils étaient une raison sérieuse et sincère pour un très-grand nombre !

Le gouvernement français ne se décida point à agir sans les grandes puissances : il négocia de concert avec l'Angleterre et l'Autriche.

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Les précédents de la politique anglaise vis-à-vis de la Pologne n'étaient pas rassurants ; en ISôl, au temps de ce pacifique gouvernement de Louis-Philippe, qui ne pouvait certes pas réveiller en Angleterre les mêmes appréhensions que le nom de Bonaparte, lord Palmerston avait refusé toute action diplomatique commune avec la France en faveur de la Pologne, sauf, après la chute de la révolution polonaise, à présenter, à Nicolas, sur rino])servation des traités de 1815, de ces représentations pro forma qui n'étaient pas faites pour déranger en aucune façon le tsar.

Pendant la guerre de Crimée, après les premières victoires, le gouvernement français proposa au cabinet de Saint-James de s'entendre pour obliger la Russie à revenir à ses engagements de 1815, dont le but avait été d'atténuer les dangers « d'une acquisition qui donnait à la Russie des positions formidables au cœur de l'Europe centrale (26 mars 1855). »

C'était bien modeste : — \e.Foreujn Office (lord Clarendon) répondit qu'il était « impolitique et impraticable » de s'engager là-dessus.

Le 15 septembre, après la prise de Sébastopol, le gouvernement français essaya une seconde tentative ; il proposa de faire, du rétablissement du royaume de Pologne sur la base des traités de 1815, une des conditions de la paix.

Le cabinet anglais jugea la proposition « inopportune. » Il voulait à la fois continuer la guerre pour achever de détruire la marine russe et empêcher que la guerre ne portât, sur le continent européen, des fruits qui eussent pu être profitables à la France.

On voit que, si le gouvernement français imposa un peu

brusquement la paix à son allié, ce changement de front ne

fut pas tout à fait sans excuses.

Durant le congrès de Paris, qui régla les conditions de la paix, lord Clarendon jeta un instant le nom de la Pologne au Iravers des négociations; ce ne fut là qu'un expédient de discussion, que l'histoire ne saurait prendre au sérieux et qui n'eut aucune suite et n'en pouvait avoir aucune.

Les événements de Varsovie et du reste de la Pologne, en 1861-1862, parurent cependant exciter les mêmes impressions en Angleterre qu'en France : lord Russell et lord Palmerston n'épargnèrent pas les démonstrations de sympathie et mime d'admiration aux Polonais. Toutefois .sur ces entrefaites, leur ambassadeur à Saint-Pétersbourg, lord Napier, écrivait les lignes qui suivent : « Il serait insensé et éminemment contraire à nos intérêts de restaurer une Pologne et de contribuer par cela à l'affaiblissement de la Russie. »

Le chef des tories, lord Derby, dépassait naturellement encore l'ambassadeur wigh : « Il serait du devoir de l'Angleterre, disait-il, de ramener les Polonais sous la domination russe, s'ils essayaient de s'en affranchir, même par leurs propres forces. »

L'insurrection éclata. Lord Napier, tout ami de la Russie qu'il fût, se trouva bien obligé d'avouer à son gouvernement quelaRussieavaita provoqué l'insuirection pour l'étouffer.» Lord Russell, lança le mot tant répété : « La conscription a été changée en proscription. »

Lord Russell prit môme l'offensive diplomatique contre la Russie, en demandant au tsar de replacer le royaume de Pologne dans les conditions du traité de 1815 (2 mars 1865).

11 est vrai qu'en ce moment, la France, qui n'avait point encore adressé de réclamations directes à la Russie, prenait une attitude quelque peu menaçante envers la Prusse,

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à l'occasion delà convention militaire que celle-ci venait de contracter avec le tsar.

L'intervention diplomatique de l'Angleterre pouvait être un moyen de détourner l'orage.

Le gouvernement français éluda de se joindre à l'Angleterre sur ce terrain : il s'adressa en termes amicaux au tsar pour l'engager à prévenir, par une transaction avec la Pologne, les réclamations de l'Angleterre. On se faisait encore l'illusion de croire cette transaction possible. La réponse montra qu'on ne pouvait rien attendre d'une intervention amiable (9 mars).

Le gouvernement français fit alors une tentative sérieuse pour s'entendre avec cette Autriche qu'il avait récemment abaissée et pour la retourner contre la Russie. On a dit que le gouvernement français avait compromis le succès de cette négociation, en se donnant le tort, là comme dans le démêlé récent avec la Prusse, de laisser entrevoir une rectification éventuelle de nos frontières, et qu'il avait eu le tort plus grand de ne pas se montrer résolu à l'action à tout prix, seul moyen d'entraîner l'Autriche ^ — Eût-on réussi, dans un cas quelconque et sans faute aucune, à entraîner l'Autriche sans l'Angleterre? — On n'y était point parvenu quand on avait l'Angleterre, en 1855. — Nous avons beaucoup de peine à croire qu'il y ait eu là une chance bien réelle auprès de l'empereur François-Joseph, quoiqu'un document incontestable établisse que M. de Metternich, le 2 novembre 1814, ait déclaré au congrès de Vienne que, dans ^'intérêt de l'équilibre européen, l'Autriche consentirait volontiers au rétablissement de la Pologne dans les dimensions de 1791, et même dans celles de 1772 ^

Voir, sur Tensemble des négociations, les deux très-remarquables articles de M. Julian Klaczko dans la Revue des Deux Mondes, des 15 septembre et 1" octobre 1864.

M. de Metternich savait bien que ni la Russie ni la Prusse n'y consen-

Ce qui est sur, c'est que l'ambassade anglaise à Vienne n'épargna rien pour contrecarrer la France, et que le cabinet autrichien satisfît pleinement le cabinet de Sainl- James en louvoyant et en n'adhérant à rien. Le Blue-book, souvent diffus, mais quelquefois trop discret, garde là-dessus un silence presque complet, que peut regreltcr l'histoire.

Le gouvernement français, alors, accepta, comme pisaller, ridée anglaise de remontrances colieclives, dans l'espoir que l'insuccès qu'il prévoyait amènerait enfîn l'Angleterre et l'Autriche à subir la nécessité des mesures coërcitives (avril 1(S63). L'annonce des remontrances à trois redoubla les espérances et accrut l'intensité de l'insurrection. Non-seulement le langage des ministres anglais redevint très-dur envers la Russie; mais lord Ru s sell prononça des paroles qui étaient de véritables promesses : « L'opinion publique, dit-il à la Chambre des lords, sera secondée énergiquement. Ce qui a eu lieu en Pologne en 4851 et 1852 ne pourrait maintenant se reproduire*. » 11 est vrai qu'un mois après, tout en reconnaissant que rien n'était plus horrible que la situation de la Pologne, il affirmait que « ce n'était pas l'affaire du gouvernement anglais de restaurer un grand État polonais. »

11 est inutile de suivre ici l'historique de ces tristes négociations, où deux des trois puissances associées n'avaient d'autre but que de paralyser l'action de la troisième et y réussirent. Tandis que lord Russell flétrissait publiquement les cruautés de la Russie dans des termes bien plus rudes que ceux qu'employait le gouvernement français, l'ambassadeur anglais, lord Napier, rassurait le cabinet de Saint-Pétersbourg sur la portée de ces démonstrations

liraient : voulait-il seulement les inquiéter pour obtenir des concessions sur d'autres points?

^ Ces paroles permettent de mesurer combien de degrés l'Europe a descendus en trois ans. Tout le monde sait et voit dans quelles proportions a été dépassé ce qu'on déclarait impossible en avril 1865.

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fit lui faisait fort bien entendre que, si le gouvervement anglais désirait pour les Polonais quelques concessions et des procédés moins acerbes, il ne voulait, pas plus que la Russie, d'une Pologne indépendante.

C'est ce même lord Napier qui, en quittant sou ambassade après les dix-buit mois d'borreurs qui ont épouvanté le monde et auxquels d'autres mois pareils succèdent sans fin comme dans l'enfer du Dante, faisait, en termes si attendris, ses adieux « au bon souverain et au grand peuple de Russie. » Lord Napier parle comme il agit; c'est là une rare exception. Ce qui caractérise la politique anglaise de cette période c'est précisément, au contraire, le divorce entre la parole et l'action, et, parfois même, entre la parole et la parole. Quel est donc le sens de ces contradictions énormes ?

Pitt et Fox, autrefois, étaient tout d'une pièce, et l'on savait à qui l'on avait affaire. Mais être Pitt et Fox à la fois, Fox en paroles et Pitt, non pas dans l'action, il est vrai, mais dans la négation, est étrange !

Le sens, le voici! — c'est que, lorsqu'ils parlaient devant un peuple, sinon expansif et chevaleresque, du moins droit, honnête, équitable, il leur fallait bien parler son langage et répondre à ses sentiments, et même, jusqu'à un certain point, les partager. — L'homme est ainsi fait ! quand ils flétrissent la Russie, ils pensent ce qu'ils disent. Mais, quand ils négocient, le peuple et la justice sont consignés à la porte ; dans le cabinet, la tradition seule a la parole : la tradition pure et simple, comme avec lord Derby en 1859, ou la tradition revue, corrigée et compliquée par lord Palmerston et lord Russell. Différentes envers les monarchies de la Sainte-Alliance, que la première caressait et auxquelles la seconde jouait volontiers de mauvais tours, ces deux traditions sont pareilles, en fait, sinon en apparence, quant à la France et à la Pologne.

Cette double tradition, whig et tory, qui n'en fait qu'une, la voici : — l'objet principal de la politique anglaise en Europe est d'empôclier l'accroissement de l'influence française : une Pologne restaurée et libre fortifierait la France; donc il ne faut point de Pologne libre.

Quant à la Russie, il faut la contrecarrer en Orient, où elle menace les intérêts anglais; mais il faut la soutenir, ou au moins ne pas l'affaiblir, sur le continent européen, où elle fait barre contre la France.

Si, cependant, la Pologne était anéantie, ou définitivement russifiée, la Russie serait trop forte et pourrait se porter tout entière sur l'Orient; donc il faut qu'il subsiste une Pologne opprimée et toujours frémissante.

En résumé, il faut que la Pologne ne vive ni ne meure.

Si le système Mouravief et Milioutine réussissait complètement et que la Pologne mourût tout à fait, on ne pourrait certes pas dire que ce ne fût point la faute de l'aristocratie anglaise, mais on doit reconnaître que ses prévisions seraient dépassées et que l'équilibre de son système serait rompu.

La France est la plus grande force du continent européen. I)e temps en temps, cette force se sent et veut s'employer : alors, la politique whig ou tory sejette en travers et use de tous les moyens pour l'empêcher d'agir ; — de tous les moyens, sauf un seul. — Si la France passe outre, comme dans la guerre d'Italie, on s'écarte et on la laisse faire ; car, ce seul moyen, qu'on ne veut ni ne peut mettre en œuvre, tant que l'Angleterre n'est pas attaquée dans ses intérêts vitaux, c'est la guerre. — Si la Fiance s'arrête, comme, hélas ! en Pologne, la partie est gagnée. Sitôt que la France a cessé d'agir ou renoncé à l'action, qu'elle rentre dans la torpeur ou au moins dans l'inaction, on lui tend la main, on la choie; on redevient ses meilleurs amis.

lan(;li:t£RRE en isoô. 205

Le secrel de ec jeu est connu aujourd'hui : il nous en a coûté un peu clier pour l'apprendre.

Nous ne jugeons pas au point de vue moral; nous constatons. Nous ne discutons pas en ce moment ce que vau{, au point de vue de la prudence, ce sysième qui semble penser si peu à l'avenir et ne connaître guère qu'un présent jugé au point de vue du passé. Ce sysième, qui s'inquiète incomparablement davantage de la France que de la Russie, a non-seulement sacrifié la Pologne, mais laissé tomber définitivement la Circassie, la dernière barrière de l'Asie. Nous n'avons pas oublié les euphémismes des dépèches de l'ambassadeur anglais sur cette déportation gigantesque qui envoie des centaines de mille hommes mourir en Turquie de nostalgie et de misère!

Nous nous bornons à prendre acte des faits, ainsi que des conséquences immédiates qu'ils ont eues au dehors, et à tenter de prévoir leurs conséquences prochaines dais les affaires intérieures de l'Angleterre.

Les conséquences extérieures, la déplorable affaire du Danemark les a montrées. Le gouvernement anglais, à son tour, après avoir beaucoup parlé, voulait ici faire quelque chose^ suivant l'expression consacrée ; à son tour, il sollicita le concours de la France; à son tour, il ne l'obtint pas. Et, pourtant,l'intérêtévidentdesdeuxpeuples était de défendre, sinon absolument l'intégritéde la monarchie danoise, tout au moins la nationalité Scandinave, si nécessaireàsoutenir et à réorganiser enface de laRussie. — Mais, là encore, la faute n'est-ellc pas au moins partagée? — Le gouvernement anglais voulut et ne voulut pas. Il voulut, non la grande guerre, et le gouvernement français pensait sans doute avec raison qu'on n'en peut plus faire d'autre en Europe ; — non pas môme peut-être la guerre restreinte, mais l'apparence de la guerre, croyant que cela suffirait pour arrêter les puissances germaniques, comme si M. de Bismark n'eût pas été homme à deviner le

secret dont nous parlions tout à l'heure. Le ministre prussien, qui menait toute l'affaire, vit bien qu'il n'avait rien à craindre dès que le gouvernement français n'était pas décidé à prendre la querelle à son compte personnel et à entamer la grande guerre, seul ou non, sur ce terrain. Le gouvernement français, de son côté, quelque opinion que l'on ait de son attitude et de son langage en cette occasion, avait, du moins, on en doit convenir, d'assez bonnes raisons pour ne pas s'engager avec l'Angleterre sans des garanties positives qu'elle irait jusqu'au bout; il n'est pas à croire que ces garanties lui aient été offertes.

Pourtant, là aussi, sans le funeste Mexique, les choses eussent très-probablement pris un autre tour.

Quoiqu'il en soit, la conclusion a été, après les menaces les plus retentissantes, l'abandon complet du Danemark et la ruine de l'influence anglaise en Europe, la Turquie seule exceptée : une sorte de Waterloo politique en sens inverse !

Triste revanche, qui n'est pas à notre profit et dont nous ne nous réjouissons certes point.

Ils n'ont pas voulu faire la guerre, à côté de la France, dans l'intérêt européen ; — et le peuple anglais, jusqu'ici, malgré son hostilité contre les puissances de la Sainte- Alliance et sa sympathie pour les opprimés, le peuple anglais, qui les eût laissé faire la guerre, n'a pas exigé d'eux qu'ils la fissent.

Ils ne pouvaient pas faire la guerre, avec les trois puissances, contre la France; car le peuple anglais n'eût pas permis qu'ils la fissent, et eux-mêmes n'avaient point envie de la faire*. — Us ne peuvent ni ne veulent nous faire la guerre, l'euvent-ils désormais efficacement négocier, c'est-à-dire faire illusion, pousser ou arièter, par une parole derrière

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