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L'UTOPIE DE LA PAIX

Nous irons plus loin : peu importe que d'autres encore veuillent réellement la liberté pour leur pays et la souhai- 'tent pour le reste des peuples, si, faisant de la paix un principe et delà guerre le mal absolu, ils proclament qu'on ne doit jamais aller au bien par le mal, c'est-à-dire jamais combattre l'injustice par la force des armes, n'attendent l'affranchissement universel que du progrès moral, et comptent sur la force des idées pour convertir le tsar et ses bourreaux.

Bien différents en théorie des empiriques matérialistes, les utopistes spiritualisles de la paix les égalent en méconnaissance de la nature humaine et des lois de l'histoire, et aboutissent au même résultat et au même vœu, le désarmement général, l'entrée immédiate dans une ère pacifique et l'étouffement de ce qui reste d'esprit héroïque en Europe. Renversant le vieil axiome de la Sagesse des nations : Si vis pacem, para hélium^ ils se rallient tous à son inverse : Si vis pacem, para pacem.

Ils demandent, en deux mots, que la situation actuelle devienne définitive, ou ne soit modifiée que par des voies pacifiques.

Eh bien! acceptons, pour un moment, leurs données; supposons leur vœu réalisé : tâchons de prévoir jusqu'au bout les conséquences de cette politique de bonnes relations avec la Russie, préconisée dans le parlement anglais et ailleurs. Supposons qu'on ait comblé la satisfaction de ceux qui, dans nos propres assemblées, exprimaient, en termes stupéfiants pour la conscience publique, la crainte de voir se refroidir ces bonnes relations, devant la Pologne à feu et à sang !

On s'est ôté, admettons-le, les moyens de rompre avec la Russie.

La France, trop forte, trop redoutée et voulant cesser de l'être, a donné l'exemple : elle a désarmé ; l'Angleterre

s'est hâtée de l'imiter; contre toule vraisemblance, l'Autriche et la Prusse même ont suivi ; l'Italie est forcée de suivre. La Russie, elle aussi, a fait semblant de désarmer; les Cosaques et lesTatars ne désarment jamais.

Passons : le désarmement général est accompli ^

Nous supposons donc que la France, n'ayant point agi là oii ses plus grands intérêts comme ses sentiments les plus chers lui prescrivaient d'agir, renonce aussi à l'action là où on l'a engagée contre ses intérêts et contre ses sentiments : elle n'est pas intervenue en Pologne ; elle cesse d'intervenir au Mexique ; elle se retire de ces plages funestes où tant des nôtres sont morts sans emporter la consolation de savoir leur sacrifice profitable à la patrie. Nous devons au moins ce bien à la politique du désarmement!

Donc, la France renoncerait partout à la guerre, juste ou injuste, d'aventure ou de principe; quant aux intérêts, il est convenu qu'ils sont partout et toujours pacifiques. Ceux qui lui reprochaient si amèrement de tant s'occuper des affaires d' autrui ont gain de cause : elle n'aide plus et n'effraye plus personne, et personne ne tend plus les bras et ne tourne plus les yeux vers elle. Toute à ses propres affaires, elle rivalise de sagesse avec l'Angleterre; nous entendons : l'Angleterre de 1863 et de 1864.

Ce n'est pas sans quelque difficulté, sans doute, qu'on l'aura décidée à se contenter de l'état présent de l'Europe, à renoncer d'être le foyer de la rénovation internationale, à quitter sans retour l'œuvre commencée en 1859, l'œuvre de reconstitution de l'Europe sur un plan opposé à celui de 1815; il lui en aura un peu coûté de rester sur l'affront de 1863, d'accepter définitivement l'humiliation infligée par ces barbares, si hardis et si fins diplomates, qu'elle avait na-

* Nous parlons ici du désarmement à fond, tel que le demandent les partisans de la paix à tout prix, et non des réductions d'effectif ou des modifications plus ou moins profondes d'organisation qui sont à débattre.

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