LE SÏATU QUO EN FRANGE
guère vaincus parTépée, et qui ont pris leur revanche de la Crimée sans coup férir.
Si elle n'est pas contente d'elle-même au fond de l'âme, elle sera du moins étourdie et entraînée; c'est l'essentiel. La sécurité ramène par la main les grandes affaires : les barrages obstinés qui retenaient le courant financier sont rompus; le torrent de la spéculation, comme en 1852, se précipite, emportant la foule vers les combinaisons attrayantes et les larges gains. Ceux qui ne cèdent point au courant restent isolés sur la rive, débris oubliés ou raillés de la chevalerie démocratique et du droit des nations, — nous allions dire : débris de la liberté ! — Mais, nous répondra-t-on, la richesse ne ramène-t-elle pas la liberté? — Une sage liberté ne va-t-elle pas renaître de la paix féconde?...
La prospérité et la liberté! — La prospérité matérielle! nous doutons que vous l'ayez par cette voie! — Mais, la liberté ! Vous ne l'aurez pas ! — Vous nous proposez le choix entre la gloire et la liberté, que vous déclarez incompatibles par des raisons abstraites et théoriques; c'est méconnaître entièrement les conditions spéciales et positives du temps où nous sommes. La gloire et la liberté, ou ni liberté, ni gloire, voilà, en réalité, le choix qui était à faire. Un pouvoir armé de l'autorité des grands succès et des grands services, recommandé à la France par la reconnaissance des nationalités affranchies, promoteur d'une nouvelle Europe confédérée, serait en mesure de traiter avec la liberté intérieure et de lui rendre l'essor sans péril pour lui-môme; assuré qu'on ne renverse pas les victorieux et qu'on ne saurait tourner contre eux les armes qu'ils rendent à un peuple fier de lui-même et satisfait de la grande situation qu'on lui a faite. Si, au contraire, la grandeur est éclipsée au dehors, la liberté ne sera i)ns rendue au dedans et ne pourra pas l'être; les
228 LE PRESENT ET L'AVEiMR.
ombrages ne se dissiperont point ; aucune restitution sérieuse ne sera consentie.
Point de liberté; peut-être, et nous n'y croyons guère, quelques jours d'une prospérité matérielle , qui ne sert qu'à enfoncer les peuples dans la corruption, lorsqu'elle n'est point accompagnée d'un mouvement moral el qu'aucun idéal ne soutient la société. Partout de vaines apparences; des surfaces sous lesquelles il y aurait le vide ; de petits débats d'une petite politique qu'il ne serait pas môme permis d'appeler parlementaire, sans issue légale ni pacifique; de petites querelles religieuses agitant stérilement les esprits, faute de cette grande conclusion des cultes libres, à laquelle une telle situation ni une telle politique ne sauraient conduire, pas plus qu'à la liberté politique; tout s'abaisserait, tout s'énerverait. Dans l'ordre religieux, la France se verrait disputée entre la dévotion superstitieuse et le matérialisme pratique, favorisé par l'expansion d'une pliilosophie purement négative. Tout ce qui est grand et hardi serait étouffé ou réduit à l'isolement et à l'impuissance, dans les idées comme dans les faits. La France, avec sa logique rigoureuse, irait jusqu'à l'extrémité des misères morales qui frappent un peuple dont on a barré la route et faussé le génie. Demandons-nous ce que pourraient produire vingt ou trente ans d'un pareil régime, en supposant que la Russie n'en troublât pas plutôt la quiétude!
Jetons maintenant un coup d'œil sur les effets qu'aurait le système du statu quo chez nos voisins.
L'Angleterre amortissant ses énergiques qualités dans les pratiques rétrécies d'une existence exclusivement mercantile, laissant se perdre Constantinople et se préparer la perte de l'Inde !
L'Italie? — Forcée de désarmer, si la paix, — quelle paix pour elle ! — doit durer. Aurait-elle Rome? Le système du statu quo ne saurait l'admettre. — Si le statu quo absolu
LE STATU OUO Ei\ ITALIE. 229
est impossible à Rome, on aurait là peut-être une demisolution : un demi-affranchissement, municipal et non national, de la ville éternelle; une transformation de la souveraineté papale en suzeraineté sur le municipe romain et sa banlieue. Dans celte condition, l'Italie, à la rigueur, pourrait attendre Rome, si elle avait Venise !
Mais elle n'aui'ait pas Venise, et tout espoir de délivrer cette terre martyre s'enfuirait avec l'adoption du système d'inertie.
L'Italie, blessée moralement dans son amour-propre légitime et dans le sentiment de son droit par la négation du droit des Romains sur eux-mêmes, blessée matériellement dans les conditions nécessaires de sa vie nationale, autant que torturée dans ses plus chères affections, par l'interdiction de recouvrer Venise, pourrait-elle prospérer avec ces plaies toujours saignantes ? Tous ses exemples de sagesse, de patience, d'esprit public, auraient donc été donnés en vain? — Si elle se heurte à des obstacles extérieurs quelle ne peut briser, si elle ne peut monter jusqu'à son but, ne pourra-t-elle pas redescendre? Faudia-t-il la voir entre le marasme et les agitations impuissantes, voir cette belle renaissance d'un grand peuple étouffant, faute d'air, au milieu de l'affaissement européen?
Ceux qui craignent pour la France l'unité de l'Italie, verraient alors ce que nous vaudrait l'abaissement ou la désorganisation du seul grand État qui soit aujourd'hui notre allié. Us verraient si notre prospérité matérielle n'en serait pas atteinte aussi profondément que notre grandeur politique.
L'Italie, dans ce cas, ne serait que victime et non coupable : nul n'aurait droit de lui reprocher ses souffrances.
L'Allemagne pourra-t-elle se rendre le même témoignage, si ses aspirations à l'unité du peuple allemand n'a-
250 LE PRÊSEiN'T ET L'AVENIR.
boutissent qu'à cette solution hardiment formulée, il y a quelque temps, par un journal semi-officiel prussien : « Il n'y a point de peuple allemand : la Prusse doit absorber l'Allemagne, au moins jusqu'au Mein, » et l'Autriche apparemment doit absorber l'Allemagne au sud du Mein? L'un ne semble-t-il pas la conséquence logique de l'autre?
Deux Allemagnes réactionnaires et oligarchiques à la place d'une Allemagne libre, une dans sa riche variété, fédérative et nationale tout ensemble !
Triste réveil !
Serait-ce à ce partage de la tunique de Teiitonin qu'aboutirait finalement la per[»étuelle oscillation de l'opinion allemande entre l'Autriche et la Prusse, sans pouvoir se décider pour l'une ou l'autre, ou contre toutes deux; l'esprit traditionnel penchant pour l'Autriche, représentant du vieil empire et du moyen âge ; l'esprit théorique et philosophique pour la Prusse, représentant d'une Allemagne nouvelle, société et même Etat progressif en dépit de tout et surtout de ses princes ^ ?
Entre les opinions favorables à la prépondérance, soit de la Prusse, soit de l'Autriche, il y a toujours eu, néanmoins, cette différence : qu'on n'allait guère jusqu'à espérer l'unité de l'Allemagne par l'Autriche, tandis qu'on l'espérait beaucoup par la Prusse.
Mais quelle unité, et dans quelles conditions! — Les libéraux, les progressistes, rêvant l'unité par le pouvoir militaire et monarchico-nobiliaire prussien, sauf l'arrière-
1 Ce qui a beaucoup contribué à empêcher que l'opinion ne se décidât eu faveur de la Prusse, c'est l'impopularité générale de l'état-mnjor, du militaire prussien, en Allemagne. Dans les garnisons fédérales, la population est toujours pour rAutricliien contre le Prussien, ce qui ne peut étonner, lorsque l'on compare les habitudes paisibles des officiers autrichiens à l'arrogance trop commune dans la noblesse militaire prussienne. Les actes odieux dont certains chefs autrichiens se sont rendus coupables dans les guerres d'Itiilie et de Hongrie ne représentent pas le caractère habituel de cette armée, pas plus que ne font les cruautés froides du gouvernement autrichien.