LA DOMINATION MOSCOVITE
Ne nous rassurons point sur des phrases de rhétorique et des rêves de pacifiques utopistes ; le vieux monde sera à la force malfaisante s'il n'est à la force libératrice. Une Europe qui a vu et souffert ce que nous voyons et souffrons depuis trois ans est sur la pente : elle peut la descendre jusqu'au bout.
Si le testament de Pierre le Grand se réalisait, que serait l'Europe sous la domination moscovite ?
Le testament de Pierre le Grand présente les Russes comme de nouveaux Germains destinés à leur tour à régénérer l'Europe.
Le Germain, frère d'origine du Celte et du Latin, a ravivé, par l'infusion d'un sang plus jeune, les races parentes chez lesquelles il s'est établi ; il a ranimé en Occident l'énergique sentiment de la personne humaine qui caractérise la famille aryenne, et qu'avait altéré le despotisme des Césars, et il a, en même temps, accepté la religion civilisatrice, pleine de jeunesse et de vie, qui l'avait devancé dans la conquête du monde romain.
Le Moscovite, étranger à la famille européenne, n'a rien à lui apporter. Vieux en haut, sans avoir été jeune, passif en bas, il n'a nulle part la spontanéité des peuples aryens. Sans originalité, sans puissance créatrice, il ne viendrait pas raviver, mais étouffer la vie morale et l'individualilc ; il viendrait, non pas s'initier à une croyance supérieure, mais imposer une vieille religion abâtardie et dégénérée en comparaison de laquelle l'ultramontanisme est de la philosophie.
Son idéal, c'est la destruction du catholicisme romain, du protestantisme et de la philosophie ou de la Révolution, les trois formes de l'Occident, au profit de l'orthodoxie gréco-russe, résumée dans l'autocrate, patriarche et monarque universel, représentant de Lieu sur terre, mais représentant qui ne porte en lui aucun principe de spiri-
tualité ni d'ordre moral, et qui n'est que la force incarnée.
En vertu de ce principe de monarchie universelle, commun aux tsars et à tous les monarques tartares, y compris ceux de la Chine, tout ennemi dutsarestunré'&W/e. Le tsar est tout à la fois l'héritier de Gengiz-Khan et celui des Césars. Rome lui appartient tout aussi bien que Constantinople. Quand Nicolas a visité Rome en 1846, des catholiques naïfs se sont imaginé que le chef de l'empire schismalique venait s'incliner devant le successeur de saint Pierre. Étrange rêverie ! c'est Rome qui est schismatique , et Nicolas ne s'y est montré qu'afin que l'on pût dire à Moscou que le tsar orthodoxe était revenu à Rome après des siècles d'absence % et que Rome allait retourner à V orthodoxie. De même, quand Alexandre II, auprès du lit de mort de ce fds qu'enlève la Providence à ce père qui a privé de leurs fils tant de pères, quand Alexandre II vient dater de Nice une lettre solennelle de remercîments à l'égorgeur de la Lithuanie, croit-on qu'il n'y ait, dans cet acte inouï, d'autre pensée qu'un défi au ciel ou une insulte à la France? — H y a la pensée de faire dire, parmi les paysans de toutes les Russies, que ces Français qui s'étaient révoltés contre le tsar l'ont reçu avec soumission sur leur territoire, et qu'il a daté de chez eux ses oukases contre les rebelles polonais.
L'invasion moscovite , qui ne ressemblerait en rien aux anciennes invasions germaniques, aurait plus d'analogie avec les conquêtes musulmanes. On a dit qu'elle nous apporterait un Koran chrétien; soit! mais, qu'on ne s'y trompe point, un Koran, moins le grand souffle du monothéisme sémitique et les mâles vertus des premiers disciples de Mahomet, un Koran avec des Katkof pour prophètes !
On n'aurait point le Khalifat, on aurait la Chine sous les
* Voir le curieux mémoire de M. Tutschef sur la Papauté et la Question romaine, dans la Revue des Deux Mondes du 1" janvier 1850.