LE DOUBLE BUT
du (julf-stream, jusques dans ces latitudes boréales où les baies du nord-est sont fermées par les glaces neuf à dix mois sur douze. Quelles qu'en doivent être les conséquences pour elle-même, la Russie ira là, si elle peut y aller. Elle pourvoira plus tard comme elle l'entendra aux embarras de l'excès de puissance; mais elle ne limitera point, par prudence, son propre accroissement, qu'on en soit assuré, et ne manquera pas ce qu'elle croit être sa destinée, de crainte de ne pouvoir la porter.
Quand tout sera prêt, ou la Russie mettra tout simplement à profit l'affaissement de l'Europe, si le système de paix et d'inertie, le système anglais, l'a emporté, ou, si l'Allemagne a échappé à ce système par l'influence de l'esprit inquiet et envahissant qui régne en Prusse, sans que la démocratie ait renouvelé l'Allemagne, la Russie suscitera une guerre enlre l'Allemagne et la France, tardivement réveillée, et, couverte par cette diversion, elle agira.
-Où en sera l'Europe, si l'on continue de laisser faire, le jour où la Baltique et la mer Noire seront deux lacs russes, deux gigantesques rades de Brest ouvertes et fermées à la volonté du tsar, le jour où notre continent sera enserré, au Nord et au Midi , entre la double griffe de l'aigle à deux tètes?
Il faudra bien alors que la France soutienne cette lutle suprême, qu'on n'aura retardée qu'au profit de l'ennemi.
Compterons-nous , comme diversion et comme chance de salut, sur les crises intérieures qui seraient à prévoir en Russie? Ne nous flattons pas trop là-dessus. Ces crises pourraient ralentir momentanément l'action extérieure de la Russie ; mais elles n'aboutiraient pas finalement au bénéfice de « la paix européenne. »
De quoi s'agirait-il? D'un grand mouvement contre les nobles? Le tsar en serait quitte pour traiter avec les paysans. Supposons même, dans des circonstances imprévues, un tsar renversé ; un nouveau Pougatschef se ferait tsar et se tournerait contre nous le lendemain. Les paysans ont le tsarisme dans les entrailles : l'émancipation ne les rendra certainement pas européens : il est très-douteux qu'elle les rende plus actifs et plus habiles en agriculture, mais elles les rendra plus disponibles pour la guerre et pour l'invasion. Le paysan moscovite n'a point de racine dans le sol, point de patrie dans le sens européen, point d'attache au lieu du berceau ou de la tombe héréditaire ; la sainte Russie , objet de l'espèce de fanatisme patriotique dont il est capable, est toujours au fond pour lui le camp mobile de la horde.
L'empire de toutes les Russies ne se renversera point par l'intérieur : il n'y a de prise chez lui, pour l'Europe, que sur les populations européennes qu'il a subjuguées et que nous avons abandonnées; mais cette prise n'est possible que dans une guerre offensive contre la Russie, dans une guerre portée sur le territoire russe non moscovite.
Il en est des divisions religieuses comme des luttes sociales. L'Europe et la Russie sont divisées l'une et l'autre quant à la religion. En Europe, le catholicisme ullramontain est aux prises avec la civilisation moderne, avec la philosophie du progrès, et, entre ces deux, adversaires, le protestantisme, qui est l'intermédiaire, est divisé d'avec lui-même. En Russie, l'Église officielle, instrument passif de l'autocratie, est en lutte avec les Églises réfractaires des vieux croyants et d'autres sectaires rétrogrades et fanatiques; mais le catholicisme et l'esprit moderne n'ont pas pu s'entendre contre l'ennemi commun : l'Église romaine, bien plus occupée de guerroyer contre les idées modernes que de défendre ses frontières et ses fidèles contre les barbares, n'a
pas même su trouver le denier de la Pologne à côté de son denier de saint Pierre^; et, d'autre part, le travail dissolvant de l'hégélianisme et du matérialisme affaiblit le camp du progrès.
Chez les Russes, au contraire, orthodoxes et sectaires, tout en se détestant, sont d'accord contre nous : on l'a bien vu en Pologne.
Le monde, dit-on, appartient à l'intelligence. Nous fierons-nous donc, pour prévenir la lutte ou la décider en notre faveur, sur notre incontestable supériorité intellectuelle?— Incontestable ! — Pour tout ce qui appartient à l'invention, à la spontanéité de l'esprit, assurément; — mais la politique est aussi du domaine intellectuel, sans doute, et, dans la branche de la politique qui tient précisementaux relations des États entre eux, dans la diplomatie, où les Tartares ont montré jadis de remarquables facultés, les Russes, leurs héritiers, ont aujourd'hui sur nous tout l'avantage : ils ont ce qu'on n'a point, ce qu'on n'a plus ou ce qu'on n'a pas encore ailleurs : la suite dans les desseins, les combinaisons à grande distance, la persévérance chez ceux qui commandent, l'ensemble chez ceux qui exécutent, en deux mots, la politique traditionnelle et impersonnelle. Machine quasi en tout le reste, c'est là seulement que l'État russe devient un organisme. Ce qu'il y a de passion et de vie dans cette société étrangère aux grandes préoccupations morales qui agitent ailleurs les âmes est là concentré tout entier. Ils ont l'orgueil collectif, l'ambition collective des couvents ; l'absence d'individualité profite à l'unité d'action, à la précision mécanique des mouvements. Toute diplomatie européenne, dans les conditions ordinaires, sera battue par la diplomatie russe. La politique qui poursuit des objets trop complexes et incompatibles, comme celle qui abandonne des objets nécessaires, la politique
• Ceci sans méconnaître les efforts généreux qui ont eu lieu partiellement.
558 LE PRÉSENT ET L'i^VENIR.
négative ou d'expédients, comme celle de bascule et de revirements, ne sauraient tenir contre cette politique d'envahissement et d'absorption qui veut invariablement ce qu'elle "veut. Celle-ci ne saurait êlre vaincue que par une grande politique européenne, désintéressée et populaire, qui déjoue la ruse tartare par sa simplicité même, et qui se dégage en coupant le nœud qu'elle ne pourrait dénouer. Aucune autre n'arrachera jamais l'Allemagne à la diplomatie moscovite, et c'est là qu'est le nœud du problème.
Ne pouvant vaincre parr/ia&i/gfe diplomatique, vaincronsnous par une supériorité qui n'est pas discutable, celle de notre civilisation propre et originale sur une civilisation factice, par notre supériorité d'arts, d'industrie, d'inventions scientifiques, de ressources en tout genre, de richesses accumulées? Mais d'abord, si les choses restent dans la voie où on les a laissé s'engager , si l'Allemagne reste dans les mains de la contre-révolution, qui ne peut pas rompre avec la Russie, notre propre civilisation sera en partie tournée contre nous ; puis, il faut bien le comprendre, la richesse et la science elle-même ne sont que des instruments ; tant vaut la main, tant vaut l'instrument; tant vaut la main, c'est-à-dire tant vaut l'esprit qui la dirige. Si nous écoutons les apôtres de la paix à tout prix et du cosmopolitisme matérialiste, si nous arrivons à notre tour à l'état d'dm^s mortes, tout ce matériel ne nous sauvera pas. Au-dessous de la société russe, de ce caput mortuum qui n'a de souffle, comme nous le disions, que pour la diplomatie, la masse barbare de la Moscovie a sa vie inférieure, instinctive, si l'on veut, mais enfin c'est de la vie. Nous la vaincrons assurément, si notre vie propre subsiste; mais, si nous nous sommes laissé éteindre?...
Ce n'est ni par la force matérielle ni par la force intellectuelle que l'on triomphe, mais par la force morale disposant des deux autres.