PRUSSE ET RUSSIE
permettait qu'une armée d'invasioPx pût se rassembler sans qu'elle y mît obstacle : il est bien facile de dire que la véritable base défensive de l'armée russe se trouve au sud-est de Moscou; mais il ne faut pas oublier quelle misère profonde du peuple, quelle ruine complète de la prospérité nationale se rattachent à l'emploi d'un plan d'opération dont l'incendie de Moscou n'est qu'un point isolé, si toutefois cet incendie et la retraite de l'armée ressortaient en effet d'un système de défense calculé par avance.
La base sur la Vistule dispense la Russie de la nécessité de recourir à l'emploi de moyens si désespérés contre une invasion européenne, en lui permettant de prendre l'offensive en temps opportun, de même que Frédéric II, en 1756, lorsqu'il envabit la Saxe et la Bohême, essaya de briser la coalition qui se formait, mais qui n'était pas encore prête pour la guerre.
De plus, si la Russie voulait entreprendre quelque conquête, cette base d'opération la mettrait en état de procéder à cette tentative avec une grande énergie, surtout contre la Prusse.
Cette base renferme tous les éléments de guerre dont pourrait faire usage une armée russe d'opération dans l'Ouest. Cette armée resterait là pendant longtemps indépendante de l'intérieur de la Russie pour ses arsenaux, ses munitions, ses recrues, ses chevaux, ses effets d'habillements, et paralyserait d'avance la tactique des troupes prussiennes qui, en partant de l'est de la Prusse et de l'est de la Silésie, voudraient s'opposer à la jonction des corps d'armée russes sortant de la Pologne. Les fortifications de Posen n'offriraient à la Prusse, dans le cas d'une guerre subite, qu'un lieu favorable à la concentration de la landwehr, plutôt qu'un point d'appui pour une contre-opération, et, si l'on nous permettait de nous hasarder dans le domaine des prédictions, nous soutiendrions que, pour le cas d'une pareille guerre, on se disputerait la possession de Berlin, avant que les troupes de la Prusse orientale et celles de la Silésie eussent pu entrer en campagne.
En effet, en considérant cette situation, nous ne pouvons repousser le doute, quelque triste qu'il soit, que la Prusse seule
soit en état de se promettre un résultat quelque peu satisfaisant d'une guerre avec la Russie.
C'est pourquoi nous avons été surpris d'entendre conseiller à la Prusse de faire la guerre à l'Autriche, à la Saxe, à la Bavière et à la Russie, et cela par des personnes qui prétendent craindre l'extension de la puissance russe plus que tout autre chose, comme s'il y avait un moyen plus sûr que ce dernier pour favoriser l'agrandissement de cette puissance ! Le fait seul qu'une telle guerre n'a pas éclaté \ nous prouve mieux que toute espèce de raisonnement que la Russie ne désire pas pour le moment, et pour un long avenir peut-être, de faire des conquêtes dans l'Ouest, quelque résolue qu'elle paraisse être à en faire, pour le cas où elle se verrait obligée de défendre et de pacifier ses paysfrontières ; car, comme il est impossible d'imaginer pour la Russie une meilleure occasion de conquête qu'une guerre entre la Prusse et l'Autriche, rien n'eût été sans doute plus facile pour la Russie, de 1848 à 1 850, que d'amener une telle collision. On peut môme dire hardiment qu'une guerre aurait éclaté entre ces deux puissances sans son intervention conciliatrice.
Mais il est pourtant bien déplorable pour les Allemands de voir leur patrie placée sous cette êpée de Damoclès et d'attendre qu'il plaise à l'empereur de Russie de la retirer ou de la laisser tomber. Si ce n'était pas un axiome historique que, dans les moments passionnés, les hommes ne profilent pas des enseignements de l'histoire, alors on pourrait s'abandonner à l'espoir que le souvenir des grands dangers auquels l'Allemagne a encore échappé en 1850, rendra les gouvernements prévoyants, conciliants et amis ; Dieu le veuille !
Mais un spectateur russe doit éprouver un tout autre sentiment en face de cette situation du monde ! sa patrie, qui semble inattaquable, n'a point à craindre, même dans les moments critiques, comme par exemple celui de 1830 à 1851, l'intervention des pays de l'Occident désunis, où pourtant chacun sait trèsbien que le voisin le plus menaçant se trouve à l'Est , mais où la passion, toutes les fois 'qu'elle éclate, empêche de nouveau que cette considération si juste ne calme et n'apaise la haine des
» De 18i8 à 1850.