‹ La Russie et l'EuropeChapitre 97 sur 119 · LA RUSSIE ET LES SLAVES · texte numérisé non relu

LA RUSSIE ET LES SLAVES

L'histoire des relations entre la Russie et les Slaves du Sud et

de l'Ouest est étrange d'un bout à l'autre La question slave

ne se décide point avec le temps : elle ne se rapproche pas même du dénouement; elle se com[ilique et s'obscurcit de plus en plus; là où le problème, pour parler la langue des mathématiques, n'avait qu'une inconnue, il s'en présente maintenant plusieurs.

Du moment où la nation russe a commencé d'avoir des rapports avec les Slaves occidentaux et méridionaux (et ces rapports datent de loin), ces Slaves nous ont manifesté une sympathie profonde. La parenté avec la nation russe, l'amitié pour la Russie, marquent d' une forte empreinte les poésies nationales slaves et fournissent un de leurs plus anciens thèmes. Les chants dans lesquels les Serbes pleurent la ruine de l'ancienne Serbie et célèbrent Marko Kralievitch avec son bon cheval Schartz, jettent lamalédiction sur la tête du Turc et desparoles deblâmesur le doge de Venise et les rois latins ; mais ces mêmes chants parlent de la monarchie russe avec une sympathie toute particulière. Ils

* Rappelons au lecteur, pour apprécier la valeur de ce document, que l'auteur est russopliile, réactionnaire et anti-français au plus haut degré.

* Extrait du Golos (la Voix), de Saint-Pétersbourg, du 15 ('27; juillet 1865,

57r. ÉCLAIRCISSEMENTS.

appellent cette monarchie «Moscovie de grande étendue,» et ses tsars « grands et pieux tsars moscovites. » Nos anciens pèlerins recevaient l'accueil le plus cordial chez les Slaves dont ils traversaient les pays.

Peut-être voudra-t-on expliquer cette affection entre des tribus parentes par l'unité religieuse jointe à l'affinité des langues, surtout dans ces temps où l'intérêt religieux absorbait tout autre intérêt. Cette explication est fondée, mais insuffisante. La conformité des dogmes religieux n'était pas la seule cause qui poussait les Slaves vecs la Russie. Il y avait en outre l'attente de quelque chose dont ils ne se rendaient pas clairement compte à eux-mêmes, le vague espoir d'un grand bien, du salut. Cette attraction des Slaves vers la Russie continuait de se manifester dans la première partie de ce siècle. Il n'y a pas plus de vingt ans, de quinze ans, que cette attraction subsistait encore dans toute sa force, et peut-être est-ce alors que le peuple russe s'est montré aux Slaves au plus haut point de sa grandeur. Nos savants, qui visitaient les pays slaves dans le but spécial d'en étudier les nationalités, et nos voyageurs amateurs affirmaient, d'un commun accord, que la sympathie populaire croissait à mesure que ces nationalités se rapprochaient les unes des autres.

Mais, depuis ce temps, tout est changé. Admettons que, depuis les voyages de MM. Bodianski, Grégorovitch, Sreznievski, Kovaleski, Popof et autres, se sont accomplis beaucoup d'événements imprévus, qui ont changé, sur plusieurs points, les relations internationales en Europe, qui ont suscité de nouveaux intérêts vitaux et posé à l'Europe de nouvelles questions politiques et sociales : admettons tout cela, le changement qui s'est opéré à notre égard parmi les Slaves n'en reste pas moins extraordinaire dans sa soudaineté. Il serait incompréhensible, si les Slaves eux-mêmes ne nous eussent révélé les motifs de leur refroidissement envers nous. Les aspirations provenant des affinités de religion etde race ont cédé aux aspirations qui seportent vers la civilisation dans son sens le plus génôi-al. Un sentiment nouveau, tout opposé à l'ancien, domine les Slaves. C'est là ce que constatent tous les voyayeurs récents. Un des plus chauds partisans de l'unité slave, M. Lamanski, voit actuellement tout le

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contraire de ce que voyaient précédemment les Russes chez les Slaves, mi'me chez les Serhes elles Tchekhes. Afin de prouver aux Occidentaux leur europénnisme, certains des Serhes civilisés se défendent aupi-ès des Européens de toute sympathie pour les Russes. La classe éclairée des Serhes, surtout les Parislii, ainsi que le peuple serhc appelle les jeunes gens élevés à Paris, sont prêts à faire tous les mensonges possihles aux étrangers pour les convaincre que le peuple serhe n'a rien de commun avec le peuple russe.

Ce qu'il y a de grave est ceci : que Venropéanisme est ce qui domine aujourd'hui chez les Serhes. Voilà le mot de l'énigme : par là s'explique également ce fait, très-peu llatteur pour nous, que les Slaves occidentaux, par exemple les Tchekhes, se sont refroidis à notre égard dans ces derniers temps. Cette attraction vers l'Europe nous donne le vrai sens de ce fait : qu'au Musée de Prague où, du temps de Hauser, les journaux et les livres russes étaient lus et recherchés de préférence par les Tchekhes, ils restent aujourd'hui sur les rayons sans qu'on en coupe même les pages.

L'entraînement vers l'Occident est si fort que la plupart des hommes politiques serhes de nos jours, et, à leur tète, Garachanine et Marinovitch, font tout au monde pour prouver leur francomanie, leur dévouement à l'Occident et à son principal représentant Napoléon, au dire de M. Lamanski. Leur sentiment envers la Russie peut se caractériser dans les termes qui suivent: « Les rapports de la Serbie avec la Russie se définissent par les rapports de la Russie avec la France : la Russie est-elle bien avec la France; nous sommes bien avec elle. » Les affinités de religion et d'origine n'ont plus aucune valeur et n'engagent plus à rien les Serhes. Quelques diplomates serbes ont poussé si loin leur désir de satisfaire l'Occident, lors de la guerre de Crimée, qu'ils ont excité les soupçons du peuple serbe, et que celui-ci a failli les châtier d'une façon qui n'aurait eu rien de diplomatique.

Cette grande révolution dans l'opinion générale des Slaves s'est opérée avec une extrême rapidité; mais bien des causes l'avaient préparée, entr'autres, les insinuations secrètes de l'Occident contre la prédominance russe.

Les insinuations des ennemis occidentaux de la Russie ont réussi à effrayer les Slaves, précisément lorsque la Russie, absorbée par ses affaires intérieures, ne pouvait songer à s'étendre au dehors. De tout cela, il est résulté que la jeunesse slave, au lieu de venir, comme auparavant, s'instiuire dans les universités russes, s'est portée vers les universités européennes, et particulièrement vers

Paris Dans ces universités d'Occident, la jeunesse slave,

comme cela se comprend, a commencé à contracter de mauvaises dispositions envers la Russie, grâce aux idées fausses qu'on lui en a données. Les jeunes Slaves, élevés à Paris ou en Allemagne, commencent à regarder la Russie comme leur inférieure, surtout s'ils ont été atteints par l'érudition slave et par les doctrines de Duchinski. De retour dans leur pays, ils apportent, au sein de leur peuple, les mensonges qu'on leur a appris sur l'état arriéré de la Russie, sur son esprit de centralisation absolue et de despotisme. Ce sont ces Slaves, imbus de la science parisienne, ces Pajislii ou Slaves radicaux, qui mettent au-dessus de tout le principe des nationalités particulières, font la guerre à Yunité slave S et affaiblissent par là leurs propres tribus déjà si faibles par elles-mêmes. 11 est naturel que les ennemis du monde slave profitent de cet état de choses ; la division des Slaves est toute à leur avantage. Ils sont prés d'appuyer, - de parole, bien entendu, — jusqu'aux tendances séparatistes, des 180,000 Serbes de Lusace. Ceux-ci, entourés parles Allemands comme les lièvres par les chasseurs, n'en chantent pas moins leur Marseillaise :

La Serbie n'est pas encore perdue.

Tant que nous vivons...

L'aveuglement va si loin que les Serbes de Lusace parlent de leur autonomie et de leur indépendance.

Comment, en présence de tels faits, penser à l'unité slave!

Si, parfois, la jeunesse slave reconnaît la possibilité ou la nécessité de se rapprocher de nous, c'est uniquement pour nous éclairer de cette lumière qu'elle a su emprunter à l'Occident et qui n'est pas encore parvenue jusqu'à nous.

' C'est-à-dire au panslavisme.

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