RUSSES ET SLAVES
Cet esprit de nationalité exclusive anime également les Russines de l'Autriche (Ruthènes de Gallicie et de Hongrie). Eu.x aussi, sont convaincus de leur supériorité sur nous. Ils poussent la folie jusqu'à chanter, avec ces Allemands qui les ont réduits à la nullité politique, les vers de Gehel :
Les Germains ont conquis Rome :
Pourquoi les Russes ne conquerraient-ils pas l'Allemagne? C'est que ceux-là étaient un peuple, Et que ceux-ci ne sont qu'un fumier.
Les Russes ont déjà été en Allemagne pour la sauver du despotisme de Napoléon, et, s'ils y retournent, ce sera donc pour servir de fumier à la civilisation allemande !...
La littérature russine (ruthène d'Autriche), et surtout la presse périodique, est en pleine floraison, bien qu'en réalité, ce ne soient là que les bégaiements d'écrivains qui n'ont point encore en propre une langue cultivée, et qui sont forcés de recourir tour à tour à la langue littéraire russe et au patois des paysans russines. Les Russines n'en regardent pas moins les Russes de haut en bas, depuis qu'ils ont la liberté de la parole et des organes indépendants tels que le Slovo (la Parole), le Viestnik (le Messager), la Meta (le Buti, la Niva (la Plaine, le Champ) et la Tchitelnia (la Lecture). Ils ont en outre un journal satirique, le Strahopod (le Peureux), et un journal illustré sous le titre de Zolotaïa Kramota (la Charte d'or). Le Strahopod ne se fait pas faute de s'égayer à nos dépens : en voici un échantillon ; il a représenté une de nos revues sous la figure d'un pourceau. Ces juvenilia ne sont pas bien sérieuses sans doute, mais elles sont pourtant un symptôme de quelque chose de sérieux, à savoir que le mouvement intellectuel slave ne tourne pas en notre faveur. Les seuls Bulgares semblent garder pour nous les anciennes sympathies.
Nota. — Le Golos finit cependant par conclure que tout cela passera; que les Slaves reviendront à la Russie, etc.. Cela dépend DE l'Europe.
Ajoutons aux observations du Golos que la réaction anti-panslavisle, qui a gagné toute la jeune génération slave de Bohême
et de Moravie, est de grande portée politique : elle a, d'une part, ramené les Tchekhes à des sympathies polonaises qui ont remplacé les sympathies russes de l'époque où dominait l'influence de MM. Palaczky, Rieger, etc., et ces nouvelles tendances se sont manifestées avec énergie pendant l'insurrection de Pologne ; d'une autre part, elle rend possihles les transactions avec l'Allemagne: le panslaviste était non-seulement l'ennemi de l'Allemagne, mais l'ennemi de l'Occident; le patriote tchekhene veut pas se faire et ne se fera pas Allemand, mais il peut traiter avec l'Allemand, auquel il est lié par la géographie et par tant d'intérêts et tant de nœuds qu'on ne pourrait trancher sans mettre ces contrées dans le chaos. Il serait bien essentiel que la presse allemande de l'Autriche changeât de langage et d'attitude à cet égard, et ne servit pas la Russie en aigrissant les Slaves comme elle le fait !
Enfin, pour ce qui regarde lesRuthènes de l'Autriche, la malveillance exprimée récemment par la presse moscovite contre leur clergé grec-uni indique que ce clergé ne veut point passer à l'église orthodoxe ni se faire l'instrument de la Russie.
NOUVELLE riLASE DE LA LlTTERATUnE RUSSE, PAR A. IIERZEN ' [Siècle du2Q décembre 1864).
C'est une triste et touchante histoire que celle de Ilerzen : une jeunesse opprimée, mais pleine d'espéiance; puis l'exil, mais dans l'exil une énergique activité qui semble porter bien des fruits d'avenir, et qui lui conquiert en Russie une vaste influence ci itique et négative dans la période qui suit la mort de Nicolas. En attaquant le mal, il croyait affirmer le bien; en travaillant à,dissoudre, il aspirait à construire; il aspirait à une jeune Russie libre et socialiste tout ensemble ; et qui pouvait répondre, en considérant le génie propre de ces peuples, que telle utopie de
• Bruxelles etGand, Murquardl.