‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 9 sur 22 · LES PALÉOLOGUES A ROME · texte numérisé non relu

LES PALÉOLOGUES A ROME

(Voir l'Appendice n* I).

ORSQUE la chrétienté eût réuni ses grandes assises à Ferrare et à Florence, en 1488 et 1489, un rôle des plus marquants y fut joué par Bessarion. Eloquent et habile, ardent patriote et subtil théologien, sachant manier les hommes et la plume, le métropolite de Nicée coopéra puissamment à Tœuvre grandiose que l'on

a si bien nommée « les fiançailles de rOrient avec TOccident ». Mais la bulle d'Eugène IV, dont Bessarion donna lecture en grec sous le dôme de Brunelleschi, se limitait aux croyances et aux dogmes; le cours impérieux des événements faisait surgir des questions politiques de la dernière importance. Du fond de l'Asie, une formidable puissance avait fait irruption dans les provinces balkaniques. Déjà les noms funèbres de Kossovo et de Nicopolis figuraient dans les fastes militaires des Turcs. Les Slaves du Midi gémissaient en partie sous le joug infidèle. Un premier échec devant les murs de Byzance n'avait fait qu'enflammer l'ardeur des farouches conquérants : l'islam montait la garde sur le Bosphore et couvait du regard sa proie faiblissante.

L'empereur Jean VIII Paléologue sentait l'imminence du péril, et, tout en discutant les conditions de la paix religieuse avec Rome, réclamait de l'Occident des secours contre lesTurcs.

PouVait-on, sans être téméraire, se flatter d'avoir du succès ? L'esprit des croisades n'animait guère l'Europe du xv^ siècle : l'Allemagne se débattait dans

les querelles féodales et confiai t son sort au débile Frédéric III; la France de Charles VII, engagée dans la guerre de Cent Ans, n'était plus la France enthousiaste de saint Louis ; la seigneurie de Venise se retranchait dans une prudente expectative ; l'Espagne luttait avec les Maures. Cependant, à la voix du pape Eugène, des guerriers de toutes nations se rangèrent sous l'étendard de saint Pierre, quelques galères parurent dans la Méditerranée, le cardinal Cesarini fut envoyé prêcher la croix en Hongrie, les Slaves des Balkans frémissaient d'ardeur guerrière. Déjà l'atmosphère s'imprégnait d'espérance, lorsque la journée désastreuse de Varna vint décourager les plus braves et faire craindre une prochaine catastrophe.

Nicolas V, le Mécène des humanistes, l'ami passionné des lettres et des arts, qui rebâtissait Rome à ses frais et fondait la bibliothèque du Vatican, n'en reprit pas moins 1 œuvre d'Eugène IV, . renouvelant auprès des princes l'appel à une ligue anti-ottomane, et prodiguant, au besoin, les subsides du trésor pontifical. C'est que le moment suprême approchait en effet : tout près de Galata, la forteresse de Bogaz-Kes-

sen s'élevait comme une menace et un défi. Le droit des gens étant audacieusement violé, il fallut fjrendre les armes et accepter la lutte inégale. L'empereur Constantin Dragazès retrouva, sur le bord de l'abîme, la fierté des césars et l'élan des héros. Ni ses nobles paroles, ni sa résistance désespérée, ne purent sauver Constantinople. Mohammed II investit la capitale., la féroce valeur du nombre triompha du courage des assiégés, Sainte-Sophie fut profanée, le nom d'Allah retentit sous ses voûtes. Pendant trois jours, la ville fut mise à feu et à sang, et livrée au pillage d'une soldatesque effrénée.

Après la chute de ce dernier boulevarci du Bas-Empire, l'excès du malheur imposa des devoirs nouveaux à la nation si terriblement éprouvée. La patrie en deuil demandait un prompt secours : une croisade décisive contre les Turcs devint l'incessante préoccupation de Bessarion , profondément dévoué à son pays et athlète infatigable de , l'union avec Rome. Admis dans le secret des conseils pontificaux, le cardinal byzantin y développait les moyens de réveiller l'Occident de sa torpeur et de rendre populaire la sainte expé-

dition; à l'assemblée de Mantoue, il prodigua son éloquence et son érudition pour susciter de nouveauxMachabées à la défense du Péloponnèse; légat du pape en Allemagne et puis à Venise, plus heureux et mieux écouté dans la cité des lagunes qu'à Nurnberg, Worms et Vienne, il deyint par ses talents et son activité l'âme de la confédération chrétienne et l'apôtre de la revanche. La hardiesse des projets ne l'effrayait pas, pourvu que la Grèce ressuscitée, restât fidèle au pacte de Florence. C'est dans cet ordre d'idées, poursuivant toujours le même but, qu'il a travaillé à un rapprochement fécond en graves conséquences : il s'agit du mariage d'Ivan III, grand-kniaz de Moscou, avec l'héritière des Paléologues, un des derniers rejetons de la dernière dynastie byzantine.

Pour se rendre compte de l'enchaînement des faits, il faut remonter jusu'à l'année 1453. Lorsque l'étendard u Prophète futplanté sur le Bosphore, les princes Démétrius et Thomas, frères de l'héroïque Constantin, se retirèrent dans le Péloponnèse. Une souveraineté précaire les y attendait : les luttes fratricides et sanglantes, les con-

voitises de Mohammed, hâtaient le fatal dénouement. Bientôt Démétrius, sacrifiant son honneur, livra sa fille au harem du sultan pour n'en recueillir qu'une faible et honteuse compensation. Plus fier et mieux inspiré, le despote de la Morée, Thomas, à bout de ressources et de forces, préféra à l'opprobre les souffrances d'un exil volontaire. Déjà depuis longtemps il était en rapports avec Rome, Venise et Florence. A défaut de secours en hommes et en argent, on lui donnait au moins de bonnes paroles. D'ailleurs, les princes italiens de plus en plus menacés pouvaient d'un jour à 1 autre se voir eux-mêmes obligés de prendre les armes contre les Turcs; aussi est-ce vers l'Italie que Thomas crut devoir se diriger. Laissant àCorcyre, aujourd'hui Corfou, sa femme et ses enfants, il partit pour Ancône, le i6 novembre 1460. Le pieux trésor dont il était porteur lui ménageait à Rome un accueil bienveillant : avant de quitter Patras, il avait enlevé le chef de saint André que l'on vénérait dans cette ville. Sitôt que la nouvelle s'en fut répandue, les princes d'Occident se disputèrent à l'envi l'honneur de posséder la sainte

relique et firent au despote des offres séduisantes, mais, cédant aux instances de Pie II, il donna la préférence à Rome. La ville entière se porta à la rencontre du chef apostolique qui fut déposé en triomphe à Saint-Pierre, le i3 avril 1462. L'enthousiasme du peuple, accouru de toutes parts, en grand nombre, n'eut d'égal que Téclat des pompes religieuses. De mémoire d'homme, on ne se rappelait guère avoir vu une telle profusion de magni- •ficence. A cette occasion, le cardinal Bessarion, ayant à ses côtés le vieux et infirme cardinal de Russie, Isidore, prononça un éloquent discours qui parut trop long au fin lettré iEneas Sylvius, et dont la conclusion fut un chaleureux appel à la croisade. Tel devait être aussi, dans la pensée du pape, le vrai but de l'imposante solennité.

Un reflet des bonnes dispositions qui avaient provoqué ces fêtes tomba sur le despote de la Morée. Rome a été de tout temps l'asile des princes découronnés, ce genre d'hospitalité rentre dans les traditions pontificales.

Thomas fut logé aux frais du pape à Santo-Spirito in Sassia, vaste édifice situé dans la Cité Léonine, de fonda-

tion saxonne du viii® siècle, contenant une église, une école et un hospice.

Une pension mensuelle de trois cents écus d'or fut assignée au prince dépourvu de tous moyens de subsis- , tance ; les cardinaux en ajoutèrent encore deux cents; cela suffisait, avec d'autres petits secours, pour vivre modestement. Comme gage de bienvenue et pour lui rendre moins amer le pain de l'exil, le pape offrit à Thomas la rose d'or qui se donne chaque année à quelque souverain bien méritant de»

l'Eglise. En dehors de ces détails matériels, de quelques observations consignées par les diplomates, nous n'avons guère, sur le séjour du despote à Rome, que des allusions fugitives de Bessarion. Le malheur avait rapproché ces deux fils de l'Orient :

le cardinal sera désormais l'ami et le confident du père infortuné, soucieux de l'avenir d'enfants bien-aimés. Les épreuves de Thomas en Italie ne durèrent pas longtemps : le 12 mai 1465, il expira pieusement entre les bras du fidèle Bessarion. La dépouille mortelle du prince fut inhumée dans les caveaux de Saint-Pierre. Ses traits remarquablement beaux auraient été,

d'après un chroniqueur de Viterbe, reproduits, par ordre du pape, dans la statue en marbre de saint Paul, destinée à orner Tescalier du Vatican ».

Tandis que Rome assistait à ce trépas, trois enfants du moribond arrivaient à Ancône. Ils n'eurent pas la consolation de donner à leur père un suprême baiser. Thomas Paléologue avait épousé , en 1 480, la princesse Catherine,fille de Centurione Zaccaria II, qu'il avait détrôné pour devenir à sa

S)lace despote de la Morée. Quatre enànts furent le fruit de cette union :

Hélène, la fille aînée, épousa, dès l'année 1446, le roi de Serbie, Lazare II ; après la mort de son mari, elle abrita dans un couvent les tristesses de son veuvage; les trois autres enfants, débarqués à Ancône, s'appelaient André, Manuel, Zoé. Celle-ci, plus connue dans l'histoire sous le nom de Sophie, nous occupera spécialement.

Sur l'éducation à Rome des enfants de Thomas, il n'existe qu'une seule et unique source de renseignements :

c'est une lettre ou plutôt un programme d'études et de conduite, rédigé par

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