CONFÉRENCE DE M. A. LEROV-BEAULIEU
parmi les pariisans de ce changement de régime, il y a des partis très différents.
Nous autres, occidentaux, nous sommes poriés à dire que l'autocratie a fait la Russie, que c'est elle e]ui Ta créée, qui en a fait une des plus grandes monarchies, pour ne pas dire la plus vaste du globe, que par suite c'est une grande imprudence de la part des Russes de renoncer à ce qui a r.\it jusqu'ici leur force et la grandeur de leur patrie. En outre, nous sommes enclins à dire qu'ils ne sont pas mûrs pour un régime de liberté. 11 faut bien savoir que la plupart des Russes sont froissés de celte manière de voir.
Voici trois ans de suite que je vais en Russie, chaque printemps, pour suivre cette évolution, et chaque fois j'ai entendu les mêmes réflexions à ce sujet. On me disait : « vous pensez que nous ne sommes pas mûrs pour un régime de liberté, mais quel peuple était mûr pour un pareil régime quand il l'a adopié? Est-ce les Italiens? les Japonais? les Autrichiens? Etait-ce vous-mêmes, Français, en 1789? Etes-vous bien sûrs d'être mûrs seulement aujourd'hui ? ». Voilà les réflexions qui rn'ont été faites, bon nombre de fois, par un grand nombre de Russes.
Il n'est pas douteux qu'il est très malaisé de décider quand un peuple est mûr pour un régime libéral; en fait, aucun ne Test entièrement quand, il commence à pratiquer des institutions constitutionnelles ; la pleine maturité des peuples ne s'acquiert qu'à la longue, par la pratique même des libertés publiques.
Vous savez sous quelle impression, dans quelles circonstances les Russes sont entrés dans cette voie nouvelle et malaisée. Ils y sont entrés sous le coup de difficultés extérieures, sous le coup de la guerre et de la défaite et, naturellement, il n'y a pas de plus mauvaises portes pour entrer dans le régime constitutionnel ou démocratique.
Malheureusement il en est souvent ainsi, et cela par la faute des gouvernements. J'enseignais depuis près de trente ans que le régime autocratique avait donné à la Russie tout ce qu'elle en pouvait attendre, et qu'après les réformes libérales accordées par Alexandre II, il fallait avancer ou reculer.
Malheureusement le Gouvernement impérial n'a pas su prendre l'initiative nécessaire. Le règne d'Alexandre III a été ce qu'on appelle vulgairement une époque rétrograde, si bien que, au lieu d'étendre et d'achever les réformes déjà commencées, on a cherché à les restreindre. Il en est
résulté, parmi les Russes, un mécontentemeni qui, sous Nicolas II, a été en croissant.
Une des grandes difficultés de la Russie, c'est qu'elle ne possédait pas naguère encore ce que nous appelons des classes moyennes, une bourgeoisie. Le Gouvernement en a créé une artificiellement, de ses propres mains; en tavorisani le développement de l'industrie, en faisant naître dans ki capitale et dans les grandes villes des centres industriels. Il a par là amassé lui-même les éléments de deux classes nouvelles : une bourgeoisie libérale d'un côté, une classe ouvrière à tendances socialistes de l'autre.
La Russie est ainsi passée île Tétat agricole presque exclusif à Tétat industriel ; elle a vu surgir chez elle les classes d'où sont sorties les révolutions de l'Europe occidentale, une classe moyenne plus ou moins libérale, une classe ouvrière plus ou moins portée à la Révolution.
Telle était la situation à Tavénement de Nicolas II. On avait espéré qu'après la création d'institutions provinciales qu'on appelle :{cmtvos, et qui correspondent à nos conseils généraux — avec des attributions plus étendues — le Gouvernement finirait par convoquer une Chambre représentant les provinces et les villes à laquelle il attribuerait au moins un droit de contrôle sur les affaires de TEtat.
Par suite, dès la guerre de iVIandchourie, la Russie éiait déjà fort agitée, et lorsqu'elle s'est laissée entraîner à cette guerre néùiste, elle était déjà en face de grandes difficultés intérieures.
Il y avait eu une lutte entre deux Ministres : d'un côté M. Witte, encore vivant, de l'autre, M. Plehve, que les bombes ont fait disparaître. M. Plehve a été de ceux qui pour triompher de Topposilion ont poussé à la guerre; or, l'histoire nous apprend, une fois de plus, qu'il est imprudent de chercher au dehors des diversions aux aflfciires intérieures.
La guerre a eu lieu.
Je n^ii pas à examiner les raisons pour lesquelles la Russie avait dirigé son action vers TExiréme-Orient. Il y en avait de bonnes, il y en avait d'autres plutôt mauvaises, on pourrait presquedire malhonnêtes.
La politique russe, en Mandchourie, n'a pas seulement servi les intérêts publics mais aussi des intérêts privés.
Ces intérêts particuliers, parfois prédominants chez les hommes en faveur et même chez les plus hauts personnages, n'ont pas permis au Gouvernement russe de reculer devant Tcspèce d'ultimatum du Japon. De là est venue la guerre. On s'est étonné chez nous des insuccès de la Russie
CONFi'rENCK de m. a. LEROY-EEAULIEU
devant les armées du Japon. On avait oublié que THnipire russe n'a pas une force proportionnelle à sa masse.
La Russie est certainement très forte quand il s'ayit de repousser ou d'user un envahisseur; mais quand il faut combattre au loin, toute sa puissance peut échouer, surtout lorsqu'elle est contrainte de transporter à Textrémité de l'Orient des troupes considérables. On serait moins sévère pour elle, si Ton songeait qu'au moyen d'une seule mince voie ferrée, elle a réussi à transporter de 600 à 700,000 hommes en Mandchourie.
Le Japon était, au contraire, voisin du terrain des hostilités; c'était pour lui une grande supériorité sur les Russes. Le Japon a 40 millions d'habitants, 45 même, semble-t-il; avec cela, il pouvait mettre sur pied I million d'hommes. Déplus, il a une marine excellente, et il nous a prouvé qu'on peut classer ses troupes parmi les meilleures du monde entier.
Les Japonais avaient tout pour eux : la connaissance et la sympathie du pays où se faisait la guerre, une organisation plus sérieuse et plus parfaite, ils avaient même la science, car dans ce duel entre TFurope et TAsie, la science europienne elle-même était plutôt du côté des Japonais.
Je ne veux pas dire qu'il n'y a pas en Russie et dans l'armée russe des hommes de science, mais il y en a cènes plus dans l'armée japonaise. L'armée russe possède des officiers distingués; mais la masse des officiers russes sont des hommes courageux qui savent se battre, qui savent mourir, mais qui sont le plus souvent dénués de toute instruction militaire .
Les Russes ont du patriotisme, mais la guerre avec les Japonais n'était pas nationale; c'était un peu, si nous voulons faire une comparaison avec nous Français, comme si nous avions une grande guerre, non pas au Tonkin ou pour le Tonkin, mais dans le Yunnam, province chinoise voisine. Croyez-vous qu'en pareil cas nous aurions été prêts à faire tous les sacrifices nécessaires?
Au printemps de 1904, revenant d'Amérique où j'étais allé faire des conférences, j'allais en Russie, je me trouvai notamment à Moscou lors du désastre de la flotte russe à Tsouthisma. Je trouvais les Russes non seulement mécontents, mais irrités, exaspérés de leurs défaites; et qui en rendaient-ils responsables? Leur Gouvernement !
Nous autres Fran^iis, en pai'eil cas, nous avons un procédé très simple : nous renversons le Gouvernement, quoiqu'il soit souvent injuste de faire
retomber sur lui louie la rcsponsabililé des échecs iniliiaircs. 11 n en est pas moins vrai que, pour les peuples, la pierre de touche des gouvernemenis c'est la guerre, une grande guerre surtout.
Les Russes ne pardonnaient pas au régime autocratique de les avoir amenés à la défaite. Ils se révoltaient contre lui, ils voulaient lui substituer un régime constitutionnel.
Je disais à mes amis de Moscou : « Espérons que vous aurez enfin, sinon une victoire, du moins un succès qui vous permettra de faire la paix avec honneur «.
« Une victoire, me répondaient-ils, ce n'est pas à souhaiter; ce serait pour hi Russie le plus grand malheur; ce serait 5o ans de plus de despotisme )). Voilà le langage que Ton me tenait dans les salons de Moscou, à Pépoque des grandes défaites.
11 est vrai que ceux qui parlaient ainsi l'ont parfois oublié. Les Russes se sentaient d'ailleurs humiliés de ne pas posséder, comme tous les peuples d'Europe et d'Amérique, une représentation nationale.
La faute du Gouvernement russe n'a pas été de céder à ces aspirations; sa faute a été de le faire trop tard, et avec trop d'hésitation.
Au milieu même de la guerre, l'Empereur avait fait annoncer que la Russie serait ^mise en possession d'institutions représentatives; il avait même invité les Assemblées provinciales et les Sociétés privées à étudier les meilleures réformes à exécuter pour préparer ce nouveau régime.
Je me rappelle qu'un jour j'avais été invité, à Kiefif, à déjeuner chez le prince Eugène Troubetztkoï, alors professeur à l'Université de Kieff. Il y avait là une vingtaine de professeurs dont Tun, professeur de zoologie, me dit : « voilà des mois que l'Université est fermée. Que faisons-nous, proies- .seurs ou étudiants ? Nous nous réunissons tous les soirs pour disserter sur la constitution future ».
Naturellement, quand de pareilles discussions se prolongent pendant des mois, un pays devient de plus en plus exigeant. G est ainsi que beaucoup de Russes se seraient contentés, au début, de réformes restreintes, de l'adjonction, notamment, d'un certain nombre de membres élus à Tancien Gonseil de TEmpire, qui servait de Gorps législatif; ces mêmes hommes en sont venus à réclamer des réformes étendues, vastes et profondes.
Le Gouvernement, qui avait mis lui-même la question à l'élude, s'arrêta à des projets de constitution ou de loi électorale très compliqués.
Le projet adopté par lui donnait, dans la représentation nationale, la