CONFÉRENCE DE M. A. LEROY-BEAULIEU
prédominance aux paysans, mais les élections étaient à trois ou quatre degrés.
Les élections furent faites pour la première Douma avec ce procédé. Il en résulta une Assemblée tout entière d opposition, mais en somme plutôt modérée. La majorité appartenait à ce qu^on appelle les constitutionnels démocrates, appelés en Russie, les Cadets.
Pour vous donner Torigine de ce nom, il faut vous dire que les Russes nomment souvent les partis d'après leurs initiales. Or, constitutionnels démocrates donnent les initiales K. D., desquels on a fait, par calembour : Cadet. C'était le parti le plus parlementaire qui représentait l'élite de rinielligence russe.
J'ai assisté à l'inauguration de cette première Douma, qui se tenait au Palais d'Hiver, dans la salle Saint-Georges. C'est un des plus beaux spectacles que j^ai contemplés dans ma vie, déjà longue, et dans laquelle j'en ai vu beaucoup.
L'immense salle était divisée en deux parties : d'un côté, à droite, se tenaient debout les hauts fonctionnaires, les membres du Conseil de PE^^mpire, les Ministres actuels et anciens, les Amiraux, les Généraux, tous en grand uniforme chamarré d'or; de Tautre côté, à gauche, les nouveaux élus; les membresde la Douma, quelques-uns en habit, davantage en redingote, beaucoup en kaftan et en grosses bottes. C'était comme deux Russie qui se toisaient, se défiaient Pune Pautre. Entre elles deux, il y avait un espace libre où se tenait le clergé, en face de PEmpereur.
En Russie, il y a toujours, dans les cérémonies publiques, une place pour la religion et pour ses représentants, ce qui donne à ces cérémonies une majesté qui manque aux nôtres aujourd'hui.
Devant le clergé se trouvait PEmpereur, entre les deux impératrices : sa femme à gauche, sa mère à droite; derrière lui, une quinzaine de grands ducs, la main sur leurépée, comme s'ils voulaient dire : « Nous sommes-là si quelque danger menace PEmpereur »
L'Empereur était manifestement en proie à une compréhensible émotion; sa nervosité était visible ; celle des impératrices, de la jeune surtout, était encore plus apparente.
Il y avait tous les jours des attentats et, malgré les précautions prises, les assistants n'étaient pas sans inquiétude.
Le Tsar avait prononcé d'une voix ferme son discours, malheureusement assez banal. La droite de la salle, les ministres, les fonctionnaires,
LA KUSSIK KT LA CRLSK RUSSH:
les généraux, éclatèrent à l'envi en applaudissements et en hourrahs; de l^autre côté à gauche, les élus de la Douma restèrent muets, même les paysans. Comme on avait prévu qu'il y aurait peut être des cris, du tapage, on avait placé au fond de la salle une musique militaire qui, avec 2 ou 3 grosses caisses, accompagna de ses accords la sortie du souverain.
On raconte qu'à la tin de la séance un paysan, montrant du doigt le Ministre du Japon, s*écria : « Le libérateur de la Russie, celui qui adonné la Constitution, le voilà ».
Je ne vous ferai pas Thistorique de ceue première Douma. Le Gouvernement commit une faute; il ne lui présenta pas de projets de lois sérieux, il la laissa discuter à vide. On s'imaginait, parmi les membres du Gouvernement, qu'il serait facile d'avoir une Assemblée plus docile, mais les membres de la Douma, s'attendant à la dissolution, étaient surtout préoccupés de leur réélection future.
C'est malheureusement trop souvent le penchant des Assemblées représentatives, de trop songer aux élections, et il faut avouer que la crainte de l'électeur n'est pas toujours le commencement de la sagesse !
Ainsi en fut-il peut-être de la première Douma, elle dressa un tableau de toutes les revendications que pouvaient faire le peuple russe.
Après la dissolution, dans le manifeste de Wyborg, les députés engagèrent les Russes à refuser l'impôt et le service militaire. Grosse imprudence, car le conseil n'avait alors aucune chance d'être suivi.
Les signataires de ce manifeste furent poursuivis par le Gouvernement qui avait édicté que tout individu sous le coup de poursuites judiciaires devenait inéligible.
Il faut bien dire que quelques Ministres semblent regretter, aujourd'hui, d'avoir ainsi mis à la porte de la seconde Douma, les membres de la première; ce qui fait que la seconde est encore moins gouvernementale que son aînée.
Il est vrai que le Gouvernement a acquis un peu plus d'expérience et est arrivé à faire passer quelques-uns de ses partisans.
Malgré cela, les trois quarts des membres de la deuxième Douma soijt d'opposition, il y a même environ un tiers de socialistes révolutionnaires ou collectivistes représentant surtout les paysans et les ouvriers des villes; c'est ce qui rend Tavenir de cette Douma problématique ('). Les constitution-
(') Il est b(in Je rappeler que celte conférence a été faite avant la dissoluiion de la seconde Douma qu'elle faisait pressentir.
CONFÉRENCE DE M. A. I EROV-BEAULIhU
nels démocrates iry compient guère qu'une centaine de membres. Ils se sont bien assagis depuis la première Douma, ils sont devenus moins exigeants. Ils se contenteraient du régime constitutionnel, ils ne parlent plus de responsabilité ministérielle. Evidemment ils espèrent bien Toblenir un joiir, mais ils sont devenus patients et prudents. En combattant à outrance ces « cadets », le Gouvernement impérial a favorisé les partis extrêmes, les socialistes révolutionnaires ou collectivistes.
Un Ministre me disait à ce propos : « Les socialistes ne sont pas à craindre, ils ne peuvent prétendre à exercer le pouvoir, tandis que les cadets pourraient le faire ». C'est là un raisonnement d'une singulière imprudence.
Le mal est que, par cette attitude, le Gouvernement a favorisé la diffusion des idées socialistes dans les masses, et cette diffusion est certainement inquiétante pour Tavenir.
Quoi qu'il en soit, il v a un mois, alors que j'étais encore en Russie, le Gouvernement et les cadets, après s'éire fait la guerre, cherchaient à se rapprocher.
J'ai eu, au Palais d'Hiver, une audience de M. Stolypine; en entrant dans son cabinet je vis sortir de chez lui un homme que je connaissais comme un des chefs des cadets, un homme qui avait longtemps dirigé une feuille prohibée par le Gouvernement, et qui s'était réfugié à Pétranger.
M. Stolypine médit, en me faisant asseoir ; a Je vois que vous connaissez M. vous êtes peut être étonné de le rencontrer ici. Nous sommes en négociations avec MM. les cadets, mais le malheur est que nous ne pouvons nous — Her à eux ». « Excellence, lui répondis- je, c'est exactement ce que ces messieurs médisent de leur côté : nous ne pouvons pas nous lier au Gouvernement «. Cette défiance mutuelle, qui n'est pas sans fondement, rend toute entente malaisée et précaire.
Entre le Gouvernement et les cadets, il y a le passé, une lutte à outrance qui les tient divisés. Malgré cela si la Douma actuelle n'a pas encore été dissoute, c'est parce que les cadets, soutenus par les Polonais et -les Musulmans, sont arrivés à empêcher les partis extrêmes de voter des fMCsures irriiantes pour le Gouvernement.
Si cetie Douma, dont un tiers des membres ne considèrent la tribune •que comine un^ moyen de propagande révolutionnaire, pouvait être maintenue dans les voies de la sagesse, le Gouvernement et la Russie au-
lA PUSSIIv ET I.A CRISE RUSSE
raient tout à y gagner. Ils s'habitueraient ainsi au fonctionnement d\\nc Assemblée représentative. Je dois dire que cette année, à l'inverse de Tan dernier, les hauts dignitaires, les ministres, en particulier, me disaient presque tous : « Il est évident que l'on ne pourra pas rétablir l'ancien régime y). Beaucoup le regrettaient et ne le dissimulaient guère ; ils ajoutaient : « On pourrait bien aujourd'hui renvoyer la Douma sans en convoquer une troisième; nous sommes sûrs de Tarmée ; mais dans quelques mois, dans quelques années, quelle serait la situation ? Nous risquerions d'aller à une catastrophe ! ». Les plus réactionnaires, les plus autoritaires des ministres veulent, à l'opposé de M. Stolypine, modifier les lois électorales actuelles, enlever le droit de voie aux masses ouvrières, donner la prépondérance aux propriétaires, espérant obtenir ainsi une Douma plus docile.
Mais PEmpereur a solennellement déclaré, dans les lois fondamentales, que les lois électorales ne pourraient être changées, sans le consentement simultané du souverain et de la Douma Cétait une précaution prise contre la première Douma et ses prétentions au rôle de Constituante.
Si PEmpereur revient sur sa parole en violant lui-même ses lois fondamentales, il diminuera son autorité morale et la foi du peuple au souverain .
Malgré cela, il est à craindre que courte soit Texisience de cette assemblée dont les trois quarts des membres sont incapables de tout travail législatif.
Il faut ajouter, pour être juste, qu^Tucun gouvernement ne s'est trouvé en face d'une situation plus critique et plus difficile. Tout se paie en ce monde, et non seulement le Gouvernement russe paie' ses fautes en vovant attaquer et entamer le régime autocratique. Mais, dans ses difficultés pour organiser un régime nouveau, la Russie paie la rançon de sa propre gran-^ deuretde son immensiié.
Nous sommes ici dans une Société de Géographie, vous me permettrez de vous faire un rapide tableau ethnographique de TEmpire russe. Pour un Gouvernement représentatif, il y a une première difficulté : c'est le nombre et la variation des nations qui habitent le sol russe.
La Russie est semblable à une mosaïquedont le fond serait d'une seule couleur et dont la bordure serait des teintes les plus variées. Ainsi, prenez la Russie d'Europe : au nord-oues(, vous irouvez d'abord des Finlandais, des Finnois et des Suédois; un peu plus bas, vous avez des Esihes et des Lettes^ au-dessous d\ine bourgeoisie et d'une noblesse allemande aux
CONFItRENCE DE M. A. I EROY-BKAUI IKU
maurs et aux iradiiionsgermaniques. Descendez vers le sud, vous rencontrez les Lithuaniens, puis les Polonais, au milieu desquels vivent, depuis des siècles, des millions de Juifs. A ces Polonais, à ces Juifs s'entremêlent des Russes orthodoxes, irès différents des Moscovites, les Blancs-Russiens, puis les Petits-Russiens.
En Bessarabie viennent des Roumains, en Crimée des Tatars, puis au Caucase, une vraie Babel : des Tatars, des Arméniens, des Géorgiens, des Circassiens, puis, en remontant le long de POuraletdu Volga, une dizaine de peuples ou de tribus diverses, pour la plupart encore musulmanes.
11 reste tout le centre où résident les Russes orthodoxes qui se subdivisent encore en 3 groupes : à l'ouest, les Blancs-Russes qui habitent entre Smolensket Vilna, ils sont 7 ou 8 millions; puis, autour de Moscou, au nombre d'environ 55 millions, les Grands-Russes, les vrais Russes; enfin, au sud, les Petits-Russiens qui coinptent 2 5 millions d^îmes et qui commencent à réclamer Tautonomie ou des institutions particulières.
Vous voyez la complication du problème ; il ne s^agit pas de donner seulement satisfaction aux Grands-Russes, mais à tous les peuples de l'Empire.
On aurait pu laisser l'Asie en dehors de la Douma, mais on a voulu qu'elle y eût ses députés, s^imaginant à tort qu^ils seraient toujours dociles. Parmi les populations de la Russie d'Europe, il y en a une plus intéressante que les autres, par la supériorité de sa civilisation : c'est la Pologne.
Après Tannée 1 863, date de leur dernière insurrection, le Gouvernement russe avait usé, vis-à-vis des Polonais, d'un système décompression à outrance. Il n'a pas réussi à la russifier. Si aujourd'hui les Polonais tendent à se rapprocher des Russes, c'est h condition que la Russie reconnaîtra leur autonomie; beaucoup de Russes la leur accorderaient, mais encore faudrait-il s'entendre sur les limites et sur Tétendue de cette autonomie polonaise.
Quoiqu'il en soit on se trouve dans cette situation bizarre que le groupe qui fait la majorité à la Douma est le groupe polonais; c'est lui qui, se portant soit à gauche, soit au centre, décide de la majorité; heureusement que dans la plupart des cas, il se joint aux constitutionnels démocrates, qui représentent le parti modéré.
Quel est le plus grand obstacle entre les Russes et les Polonais? il n'est pas à Pétcrsbourg ; il est dans une autre capitale, à Berlin.
Aujourd'hui, le Gouvernement prussien fait une guerre à mort aux
LA RUSSIK ET lA CRISK RUSSK
Polonais. J'ai pu en juger moi-même, dans mon dernier voyage, en séjournant à Posen. 11 n^esi pas douteux qu'il y â comme une espèce de veto du Gouvernement impérial allemand sur la question polonaise.
En Pologne, la question nationale se complique de la question religieuse; à côté des Polonais et des Lithuaniens catholiques romains, il y a des millions de Juifs, 5 millions au moins, qui sont naturellement pour l'opposition. Ils sont persécutés, astreints à des lois d'exception, traités en parias. Ils demandent la liberté et l'égalité.
Il ne faut pas croire que les Juifs soient toujours regardés comme les ennemis des paysans. Un fait très caractéristique montre qu'il n*en est pas toujours ainsi. Dans le gouvernement de Grodno, il y avait une entente entre les paysans et les Juifs, qui sont très nombreux. On fit intervenir Tarchevèque orthodoxe, on le pria de se rendre dans les réunions des électeurs du premier degré et de conjurer les paysans de ne pas se faire représenter par des Juifs.' L archevêque, voyant qu^il ne pouvait les convaincre, se prosterna à leurs pieds — les Russes en usent ainsi dans les grandes circonstances — et là, à plat-ventre, frappant la terre de son front, il déclara qu'il ne se relèverait pas, avant qu'on lui ait promis de ne voter que pour des Chrétiens.
Les paysans en furent émus, et c'est ainsi que, cette fois, fut battue la liste des paysans et des Juifs qui s'étaient mis d'accord sur la question agraire.
Celte question agraire reste, de toutes, la plus malaisée. En Russie, la propriété de la terre n'a pas été assise durant des siècles, comme en France. La propriété russe remonte à l'émancipation des serfs, en 1861 et aux années qui ont suivi.
Le Gouvernement a alors partagé le sol entre les anciens seigneurs et les anciens serfs, ou mieux la commune des paysans. Dans toutes les communes de la Grande-Russie, les terres des villages appartiennent en bloc aux paysans qui se les partagent tous les 3, 6 ou 9 ans, à leur volonté. Mais au milieu de ces terres il en reste qui ne sont pas partagées, celles des seigneurs. Or, à rinverse de chez nous, la population paysanne a doublé depuis 1861. Le paysan se trouve à l'étroit sur ses terres qu'il cultive d'ailleurs fort mal. II se dit, ce paysan : « Nous partageons nos terres, mais il y en a au milieu qu'on ne partage pas; cela doit changer. Il nous faut toute la terre ». On doit avouer qu'à leur place nos paysans raisonneraient comme les Russes.
CONFERENCE DE M. A. LKROY-BE AULIEO
Les ukazes impériaux déclaraient que le partage des terres était définiiif, qu'il ny aurait plus de remaniement de propriété. Les paysans n'ont jamais voulu le croire; pour eux ce sont les seigneurs et les fonctionnaires qui veulent garder la terre. Les moujiks se disent : « TEmpereur, malgré tout, nous la donnera un jour ou Tautre ».
Telle est la conviction du paysan; il se la transmet de père en fils. C'est l'équivalent de la question des droits féodaux, lors de la Révolution tVanv;aise, mais la solution est autrement malaisée.
ikaucoup de députés de la première Douma étaient peu enclins à l'expropriation; mais se voyant en face d'une majorité de paysans, ils ont été contraints de promettre l'expropriation. Les Cadets, notamment ne la veulent pas totale, mais partielle, avec une indemnité. L^extréme gauche (démocrates socialistes et socialistes révolutionnaires) réclame l'expropriation et sans indemnité.
Il y a un homme dont vous connaissez tous le nom, c'est le grand écrivain, Léon Tolstoï. J'ai été le voir dans son manoir, je dis manoir et non pas château, de Yasnaia-Poliana, et il nVa dit à ce sujet : « Iln^yaqu'un moyen de résoudi*e la question de la terre, c'est de la donner tout entière au paysan qui la cultive de ses bras ». Il est vrai que lui-même, le comte Tolstoï, la cultivait de ses propres mains, vous savez qu'il a labouré, hersé, de ses mains. Aujourd'hui qu'il atteint ses 80 ans, il ne peut plus se livrer aux mêmes travaux, mais il aime à manier encore la faux. Tolstoï ajoutait : (1 Pourquoi une indemnité ? La propriété de la terre, c'est un vol; est-ce qu'on paie à un voleur le bien qu'il a pris à son prochain ? ». Je ne venais pas h'i pour discuter avec lui, mais comme il insistait pour connaître mes objections : « 11 me semble, lui répondis-je, qu'une indemnité serait nécessaire, au moins en faveur des gens qui ont prêté sur ces terres. Ainsi, nous autres Français, nous avons avancé des fonds à vos banques hypothécaires qui prêtent sur les terres seigneuriales, est-ce que vos paysans peuvent prendre ces terres sans nous rembourser notre argent ? ».
Tolstoï fut frappé de cette réflexion, il n'y avait pas songé. Vous voyez que la questionnons intéresse aussi, nous Français.
Ce n'est malheureusement pas la seule qui nous touche en Russie.
Je ne voudrais pas terminer, sans vous dire quelques mots des finances russes qui, sans doute, intéressent particulièrement certains d'entre vous.
Il est très difficile de donner des conseils à ce sujet, je vous dirai seulcinent que j'ai vu les homines les plus compétents, en pareille matière. J'ai
LA RUSSIK KT LA CRISK RUSSE
dîné avec le Minisire des Finance et avec le Contrôleur des Finances; j'ai déjeuné avec l'ancien minisire, M. Witte. Ils sont d accord pour affirmer que les Hnances russes sont, malgré tout, en bonne situation.
Le ministre actuel des Finances me disait : « Si quelqu'un veut l'aire fortune, il n'a qu'à acheter des fonds russes
M. Kokovtsef me tenait ce propos il y a cinq semaines; si j\ivais suivi ce conseil, j'aurais aujourd'hui perdu quelques centaines ou quelques mil- y\c^ liers de francs. Mais cela ne veut pas dire que le conseil soit mauvais; il esi, /. encore une fois malaisé de donner des avis en pareille matière.
La Russie possède certes beaucoup de ressources, mais sa transforma tion politique et économique exigera beaucoup de dépenses. Le Ministre del rinsiruciion publique évaluait à plus de 100,000 le nombre d'écoles nou velles à construire; cela exigera bien des millions de roubles.
Le véritable danger pour les finances russes n'est peut-être pas celui qu'on craint : le danger, c'est ce qu'on appelle le cours forcé.
Le ministre actuel ne songe pas à revenir au cours forcé; il en scni tous les périls; mais la plupart des Russes, même l'Empereur, n'ont pas une éducation financière suffisante. L'Empereur s'imagine, paraît-il, que lorsque le souverain dit : « Tel billet vaut 100 roubles », c'est un acte de révolte de ne pas le prendre pour 100 roubles. Malgré cela, ledanger n'est pas immédiat. Il est certain, néanmoins, que les fonds russes ne sont plus des fonds de père de famille qu'on puisse garder sans les surveiller.
Le mieux, en pareil cas, c'est de taire ce que conseillent les plus sérieux économistes; c'est de partager ses placements entre différents pays, de fac^on que si l'on perd d'un côté on ait chance de gagner d'un autre. Il faut bien se persuader, du reste, que dans le monde contemporain, il n'y a pas de valeur absolument sûre, à l'abri de tout péril, car aucun pays n'est entièrement à l'abri des révolutions.
Me parlant de la situation financière de la Russie, le Ministre des Finances médisait : « Nous n'avons pas besoin d'emprunt en ce moment ».
La Russie, il est vrai, peut faire quelques emprunts à l'intérieur. La grande difficulté sera pour un gros emprunt à l'étranger. On ne peut guère le faire sans le consentement de la Douma, et la Douma peut le refuser. En ce cas, l'opposition annonce que le pays ne reconnaîtrait pas un emprunt émis sans vote de la Douma. Il y a là quelque chose de malaisé qui risque de rendre la conclusion d'un prochain emprunt difficile et pjut-étre les relations franco russes plus froides.
CONFI^RENXE DE Vî. A. LEROY-BEAULrFt/
D ins ces conditions, ce qu'on peut dire de plus sage : c'est que les fonds russes sont devenus plus ou moins spéculatifs; qu'ils sont par suite exposés à de brusques alternatives de hausse et de baisse; que pour les personnes qui en ont beaucoup, il est prudent de ne pas trop s'en surcharger ; que celles qui n'en possèdent pas ou très peu, peuvent au contraire en acquérir un peu.
Je regrette de vous avoir retenus si longtemps sur un sujet aussi compliqué et aussi difficile, et je terminerai par une réflexion qui sera, je crois, l'expression de votre sentiment à tous.
Ce que nous pouvons désirer de mieux, dans Tintérét de la France et dans l'intérêt de la Russie, c'est que le grand empire fasse son évolution sans révolution; c'est qu'elle se fasse, comme le disait, tout à Fheure, votre Président, sans violence, sans rupture brusque entre le passé et l'avenir; c'est que la nouvelle Russie constitutionnelle évite les grandes crises par lesquelles nous avons nous-mêmes passé ; c'est qu'entre le souverain et le peuple, il se fasse une entente féconde et durable.
Voilà ce que nous devons souhaiter à la Russie, et pour elle et pour nous. Elle pourra ainsi reprendre sa place en pAirope et dans le monde; elle pourra rester notre alliée, quoiqu'elle nous sache peu de gré des milliards que nous lui avons prêtés; elle pourra nous rendre, à nous et à la paix, les services que nous sommes encore en droit d'attendre d'elle.
Remerciements au Conférencier :
Monsieur,
Je suis particulièrement heureux d'avoir à vous adresser les remerciements de la Société normande de Géogi*aphie. Cette mission m'est d'autant plus agréable à remplir que nos remerciements s'adressent à l'un des nôtres, à un compatriote.
Quand j'avais eu l'honneur de vous rencontrer à Paris, vous aviez pris soin de me dire que votre famille était normande, que vous étiez né à Lisieux. En me rappelant vos origines, vous vous montriez désireux de répondre à notre appel ; mais vous ne vouliez vous faire entendre en Normandie qu'à la condition d'offrir à notre Société un développement nouveau de vos études.
Votre visite se trouvait, par suite, subordonnée à la réalisation d^un voyage projeté en Russie.
Cest le résultat des observations faites au cours de ce voyage, que vous venez de nous donner, avec la double autorité de votre talent et de votre caractère.
L'impression profonde que votre conférence a produite sur votre auditoire atteste, mieux que je ne le saurais faire, combien a été comprise la haute portée de vos communications.
Votre conférence laissera, parmi nous, un durable souvenir, aussi, après ravoir entendue, serons-nous impatients delà relire dans le Bulletin de notre Société.
Veuillez agréer, Monsieur, nos remerciements, à la fois pour Tintérêt que nous avons pris à vous entendre et pour celui que nous trouverons à vous lire.
■'il