‹ La Russie et la Pologne, il y a un siècleChapitre 2 sur 2 · LA BDSSIE ET LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA BDSSIE ET LA POLOGNE

Pour mettre le comble à sa tyrannie, Catherine contraignit les membres de la commmi^sion à saluer l'œuvre de la dictature russe comme Tàurore de la liberté et de Tindépendance de la Pologne, dans vm manifeste adressé à toutes les cours de l'Europe . Ainsi, h nation humiliée et chargée de fers, dàt présenter son tyran comme un libérateur !

La czarine caressait d'autres projets encore. Elle voulait non-seulement russifier la Pologne au point de vue civil, mais encore détruire de fond en comble la nationalité polonaise en anéantissant le catholicisme dans cette malheureuse contrée. C'est à ce prix convenu secrètement qu'elle avait porté au trône Stanislas Poniatowsfci, sa créature. Déjà dès la première année de son règne, Stanislas écrivait à sa maitressf^ russe qu'il était disposé à travailler en faveur des dissidents dans le sens de la Russie, et qu'il se proposait en outre * conformément aux intentions de la czarine, de séparer l'Église polonaise de Kome par ^institution d'un synode de manière à soustraire sa nation a un joug étranger. En 1767, le projet d'un c synode polonais, > modelé sur le synode russe, s'était révélé avec une telle évidence, que les évéques de la Pologne, dans un mémoire très-étendu, qui n'est connu que depuis peu de temps, Grent ressortir qu'un pareil synode amènerait un schisme complet et occasionnerait une guerre civile dont on ne pouvait prévoir le terme. Repnin signifia au nonce du Pape qu'il avait l'ordre de s'emparer de sa personne et de le déporter en Russie.

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Lorsque la nouvelle de tous ces attentats parvint à RoHie, toute la ville fut frappée d'épouvante. Le pape Cllément XIII tint un consistoire et engagea les habitants de Rome ù joindre leurs prières aux siennes et à supplier Dieu de ne pas retirer de la Pologne le bras de sa miséricorde. Il prescrivit des prières publiques. De nombreuses processions parcouraient les rues, et toute la ville de Rome donna le spectacle d'une pénitence publique. Le Pape protesta solennellement contre les attentats de la czarine et s'adressa à toutes les puissances catholiques pour obtenir leur protection. En même temps se levèrent en Pologne tous les hommes doués d*un caractère noble et généreux, qui avaient à cœur la liberté de leur patrie et Tintacte conservation de leur religion ; ils se réunirent (en février 1768) a là fomeuse confédération de Bar pour délivrer la Pologne du joug de la Russie. Ils adressèrent à toutes les puissances de l'Europe des manifestes éloquents où ils imploraient leur secours en faveur de leur patrie enchaînée et foulée aux pieds.

Mais les puissances de TEurope ne se sentirent pas émues des cris de douleur de la Pologne ; elles hâtèrent ainsi la révolution française, dont les maximes avaient été impunément mises en pratique par l'autocrate russe, vingt ans avant 1789. Plus tard, la Révolution planait au-dessus des têtes couronnées pour leur infliger le châtiment qu'elles avaient mérité.

En vain les Polonais rappelèrent aux puissances allemandes les immenses services qu'ils avaient reo-

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ne vous appartient pas, au mépris de toutes les lois divines et à la honte de Thumanité? » Le pacha Achmet Sélim s'écriait dans son manifeste : c Qui a donné à la Russie le pouvoir de fouler avec une armée le sol d'un État indépendant et de promener le fer et le feu dans la Pologne? — Nous voulons, ajoutait-il, délivrer la Pologne de ces hordes sauvages qui, sous l'apparence del'amitié, oppriment sa liberté, ravagent les villes et les campagnes , et qui , pour légitimer leurs forfaits , osent invoquer le nom du Très-Haut ; nous espérons que la fortune secondera une entreprise qui est vraiment plus glorieuse que celle qui n'a pour objet que de charger de chaînes des évéques, des sénateurs, des nonces et des gentilshommes sans appui et sans armes. »

Catherine, de son côté, publia un manifeste où, après avoir traité de rebelles coupables, de brigands cl d'ennemis de la patrie les confédérés de Bar, elle proclama qu'il s'agissait d'une guerre de religion. € Elle ne veut , déclare-t-elle , que la paix du genre humain ; ce n'est que par amour de Inhumanité, nullement pour opprimer la liberté et l'indépendance de la Pologne, qiïeWe préserve cette nation de la ruine par l'emploi des armes. Depuis qu'elle a monté sur le trône, elle a adopté invariablement pour règle de conduite , de vivre constamment en bonne intelligence avec ses voisins en respectant les traités. » Elle appelle Dieu et le monde à témoins qu'elle n'a rien négligé pour éviter la guerre; mais du moment qu'on l'y contraint, elle demande au ciel la victoire pour ses armées : t Puisqu'il s* agit du très-saint nom

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fausse croyance des laifs... dont vous devez à jamais détruire le nom et la mémoire. »

Tels furent les ordres delà philosophe sur le trône. C'était la même Catherine que Voltaire appelait sa sainte, pour qui Voltaire réclamait une espèce de culte!

La sainte russe trouva de dignes exécuteurs de ses ordres. Semblables a des loups féroces, les Zaporogues et les Haidamaques se précipitèrent sur la Pologne, promenèrent partout la torche incendiaire, s'abreuvèrent de sang, à l'excitation des popes russes : femmes, enfants, vieillards, moines et religieuses , tous , sans distinction d'âge ou de sexe ou de condition, étaient passés au fil de Tépée, dès qu'ils n'appartenaient pas à la religion russe. On trouva «ine potence à laquelle on avait pendu pèlemêle un noble, un moine, un juif et un chien avec cette inscription : Tout est égal! On enfouit jusqu'au cou quelques centaines de victimes , puis on leur faucha la tête. On donna des instructions particulières pour apprendre de quelle manière il fallait étrangler, poignarder ou infliger d'autres affreuses tortures. Dans la seule ville de Human où, des villages et des villes du voisinage, les femmes, les enfants et les vieillards avaient cherché un refuge, 16,000 personnes furent massacrées. L'histoire du paganisme rapporte d'atroces cruautés ; mais, jamais avant le christianisme, on ne firt témoin d'atrocités, sous prétexte de religion, dont la durée et l'étendue pussent être comparées a celles que prescrivit Catherine contre un peuple sans armes, dans tintérêi de rhn-

manité et au nom du Très-Haut. Lorsque les Zaporogaes et les Haidamaques eurent assouvi leur soif de sang et rempli ainsi la mission que Catherine leur avait confiée, les Russes leur enlevèrent leur proie sanglante. Ce fut alors (14 août 1773) que Catherine déclara à la face de l'Europe qu'elle avait été contrainte à cette extermination pour remplir ses devoirs envers Dieu et envers le genre humain !

Par leurs cruautés en Pologne, les troupes russes surpassèrent même les Zaporogues. Le colonel russe Drewitz , après avoir dépouillé les prisonniers de leurs vêtements , les attachait aux arbres et ordonnait à ses soldais de s'exercer en tirant à la cible sur ces malheureux ; d'autres fois, il leur faisait abattre la tête à coups de pique et poussa la cruauté jusqu'il donner à ces scènes de carnage l'appareil d'un carrousel. Il fit couper les mains à un nombre infini de prisonniers et les chassa ensuite au milieu des champs où, bientôt épuisés par la perte de leur sang, ils tombaient inanimés sur le sol. Il avait aussi inventé le moyen d'écorcher vifs les paysans et les juifs polonais, de telle sorte que leur peau reproduisit les couleurs nationales de la Pologne.

Tout Polonais pouvait donc dire, avec Macduff , dans Macbeth :

« Saigne, saigne, malheureuse patrie!

« Roi, horrible tyrannie, afifermis-toi,

« Car il n*est plus de cœur généreux qui ose ^arrêter

a Ëtale ton injustice! »

Oui, la Russie étalait l'injustice et la tyrannie qu'elle faisait peser sur la Pologne sanglante !

« La postéi'ilé pourra à peine le croire, s'écriaient les confédérés duPalaiinat dans leur manifeste, non, la postérité ne pourra croire que des gentilshommes, après avoir pris les armes uniquement pour défendre leur religion et la liberté de leur patrie, ont été pris traîtreusement par les Russes, égorgés de sangfroid et mis en lambeau\ par les piques et les baïonnettes ! Ce n'est qu'en frissonnant que nous rappelons ces scènes de sang , inconnues peut-être aux sauvages les plus féroces. » — t Les persécutions que subissent les catholiques, lisons-nous dans un manifeste de Lemberg, ressemblent à celles des premiers siècles du christianisme. Nous, Polonais , nous pouvons montrer de nombreuses églises pillées, mises en cendres , profanées , des couvents détruits , des (îvêques chargés de chaînes , des prêtres assassinés ; nous pourrions citer des actes de cruauté que la plume se refuse à rapporter et qui furent commis < dans un siècle qui se donne le nom pompeux, de siècle de V humanité, » — « Notre royaume, jadis si florissant, disent les confédérés du palatinat de Sandomir , a été dévasté , pillé , mis en cendres par les troupes d'une puissance qui ose se nommer une puissance amie et alliée de la Pologne. Les Russes incendient , volent , massacrent , profanent les augustes mystères de notre foi , pillent nos églises , luent nos prêtres et traînent nos évêques dans d'infects cachots. Nous invoquons donc l'appui de toutes -les puissances catholiques , ainsi que de toutes les autres puissances qui ont garanti l'exécution des iraités d'Oliva, de Carlowilz et du Pruth; notre ^

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situation présente déshonore ^ flélrît , anéantit toute autorité, et nous avertissons ces puissances du danger qui les menace, si jamais notre pays est morcelé et disparaît de la carte de Œiirope, »

Ces cris d'alarme ne trouvèrent pas d'écho, et la Pologne fut sacrifiée. Tandis que, en 1771 , Catherine déclarait encore solennellement (c'était la septième fois depuis qu'elle était montée sur le trône) qu'elle ne s'approprierait pas un pouce de terrain polonais , elle était déjà en pourparlers avec Frédéric II , roi de Prusse, pour le partage de la Pologne. Les négociations aboutirent en 1772; le contrat spoliateur signé , l'Autriche fut invitée à prendre sa part de la proie. Les Autrichiens et les Prussiens se joignirent aux Russes , et la nation polonaise désarmée fut la victime d'une révolution accomplie par des têtes couronnées. < Longtemps après ma mort, écrivit Marie-Thérèse , on verra ce qu'aura produit la violation de tout ce qui avait été jusque-là considéré comme juste et sacré. >

Les puissances allemandes ne coopérèrent pas seulement à un crime en sacrifiant la Pologne , elles commirent un suicide politique. Avec la Pologne sont tombés le mur de séparation et le boulevard de 'Allemagne contre le moscovite , la barbarie semiorientale ; depuis ce moment , l'influence de la Russie sur l'Allemagne a été victorieuse.

C'est par cette dernière considération que - nous terminons notre travail sur la conduite de la Russie envers la Pologne, il y a un siècle.

Catherine avait reçu du pays volé la part du lion ;

elle s'efforça d'y effacer jusqu'au souvenir de la nationalité polonaise ; ù cet effet elle voulut acclimater la langue russe en Pologne et surtout y entraîner le peuple au schisme grec. Elle revint à l'ancien projet d'établir un synode national polonnis, sur le modèle du synode russe , dans le but de séparer complètement l'Église polonaise de Rome. La Russie actuelle n'a pas renoncé à ce plan. Elle y travaille sans relâclie. Déjà sous Catherine , pas moins de deux millions de catholiques furent contraints par la violence à se convenir ù la religion schismatique russe.

Nous avons dit plus haut que deux puissances seulement avaient répondu à l'appel de la Pologne, le Pape et le Sultan. Ce dernier succomba dans sa lutte contre la Russie; mais la parole du successeur de saint Pierre n'est encore soumise ù aucune puissance. Sans doute , malgré tous les efforts qu'il fit pendant plusieurs années auprès des cours de Vienne et de Paris, Clément XIV ne réussit pas à empêcher le partage de la Pologne : il est vrai qu'a cette époque la glorieuse politique des Habsbourg avait cédé la place à la politique lorraine de Joseph II, et qu'à Paris la voix de Voltaire avait plus de poids que ceHe du Souverain-Pontifç. Néanmoins la parole du Pape porte témoignage et sert d'avertissement à la postérité. Elle soutient la cause de la justice et de la vérité, et la justice et la vérité , ainsi défendues , restent victorieuses, même lorsqu'elles sont opprimées. Le Pape Clément XIV a soutenu les droits de la Pologne avec une ardeur et une persistance telles, que même les acatholiques , lorsqu'ils ne se refusent

pas à accorder leur sympathie à ropprimé , suivent de Tœil avec intérêt la lutte à mort d'un peuple martyr foulé aux pieds parla Russie, et bénissent la mémoire de ce Souverain-Pontife.

Rien de plus certain : l'histoire moderne de la. Russie, comme Tavoue Pozzo di Borgo, ministre russe , n'a presque exclusivement pour objet que la destruction de la Pologne ; mais il n'est pas moins vrai que la malédiction d'une nation opprimée pèse sur la Russie , et que celle-ci , depuis qu'elle a dévoré sa proie , porte dans ses flancs l'enfant de la vengeance.

Gomme on l'a très-bien fait remarquer dernièrement, la Russie a dû entretenir en Pologne une armée considérable qui, même en temps de paix, nécessite une dépense de dix millions de roubles ; or , par suite des troubles incessants et des guerres, la Pologne est dévastée, l'agriculture y a tellement décliné, le commerce et les transactions y sont dans une telle stagnation , que la Russie n'en a jamais retiré quelque avantage matériel ; au contraire , elle a dû s'imposer des sacrifices toujours croissants pour conserver sa conquête. La Russie s'est , d'ailleurs , préparé de cruelles expiations. Pour colorer le vol de la Pologne, elle a dû s'approprier les idées subversives de l'encyclopédisme français qui, en dehors de la France, n'a pas trouvé ailleurs d'accueil plus empressé. Ce n'est point l'Église russe, avec son César-Pape , qui peut lutter contre ces doctrines délétères. La corruption de tout le peuple russe , de la classe instruite et aisée notamment, est un

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fait généralement admis par tous ceux qui connaissent la situation actuelle de la Russie. Pour accomplir l'œuvre de sa vengeance , dit un historien moderne , la Pologne a suscité dans le sein de la nation russe les sinistres sociétés secrètes , et un grand parti polonais donne la main aux conjurés au delà du Pruth , pour amener une révolution en Russie. Nous lisons dans l'adresse monstre , qui , à Saint-Pétersbourg seulement, réunit vingt mille signatures en 1861 : < La Pologne affaiblit notre patrie plus qu'elle ne la fortifie ; non-seulement notre prospérité souffre de l'oppression de la Pologne , mais encore notre honneiu* national. Grâce à la Pologne, l'Europe nous inflige l'épitlièle de barbares. »

Le dernier soulèvement de l'infortunée Pologne a été étouffé dans des flots de sang; et la sympathie du monde civilisé, excitée par les cris de douleur du peuple martyr, n'a servi que de jouet ù une diplomatie machiavélique. Mais de ces milliers de tombes sanglantes (ajoute le même historien), nous en avons la confiance, sortira la vengeance : la ruine même de l'empire des czars. Grâce à la crise polonaise , il s'est éveillé en Russie un esprit public qui défie cet empire; ce corps gangrené se dissoudra. En passant sur la nouvelle tombe creusée au cadavre de la Pologne, l'esprit nouveau grandira et prendra son essor, et alors se vérifieront ces paroles ; t La Pologne est la malédiction de la Russie , l'extermination de la Pologne est la mort de la Russie. >

Mais nous croyons que la Pologne ne sera pas anéantie si elle prête l'oreille à la voix du Vatican .

si elle sait comprendre les paroles du Pape, le seul protecteur qu'elle vient encore de trouver comme jadis : oui , qu'elle accepte sa position dans un véritable esprit de pénitence , qu'elle se purifie des passions qui , même dans la dernière révolution , se sont montrées si désolantes et si horribles ; qu'elle étouffe enfin ses dissensions intestines. Alors, mais seulement alors, la Pologne et l'Église polonaise renaîtront à une vie nouvelle et marcheront avec confiance vers le but que leur assigne la miséricordieuse Providence.

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