‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 1 sur 72 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

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allure, les regards scrutateurs découvraient des combinaisons politiques, des prétentions suspectes, des aPntipathies latentes et mal dissimulées. Mais le Saint-Siège s'en, tenait à une inspiration plus haute, et se guidait, dans ses démarches, par des vues supérieures. La sincérité douteuse du Tsar le préoccupait moins que les destinées d'un grand peuple, dont les intérêts supraterrestres étaient en jeu. Fidèle à sa mission mondiale, il ne voyait que l'occasion propice de revenir sur l'œuvre dissolvante de Byzance, de provoquer Tapaisement des esprits et de restaurer l'unité compromise.

Quelle était, vis-à*vis de Rome et de ses invariables principes, la vraie ligne de conduite du tsar Pierre? Ce n'est qu'au lendemain de Poltava que se fait à ce sujet pleine lumière. Jusque-là, jusqu'à la victoire décisive sur Charles XII, tant qu'il s'appuyait sur la Pologne pour combattre la Suède, et sur l'Autriche pour se défendre des Turcs, Pierre marchait, sciemment ou non, sur les brisées d'Ivan IV, et son ambassadeur à Rome, le prince Rourakine, n'était qu'un Chévriguine affiné et modernisé. Le Tsar faisait sien te programme traditionnel des Papes, et les Papes, afin d'atteindre leur propre but, n'auraient eu qu'à seconder ses desseins. Cela n'était pas pour durer. A peine gagnée la sanglante bataille, l'ennemi- plus ou moins dompté, la position consolidée, les relations politiques mieux établies, un brusque revirement de langage se fait sentir, et bientôt un silence de mauvais augure succède aux plus encourageantes confidences. C'est le Vatican lui-même, quelque peu déconcerté, qui a constaté ce changement et en a précisé le moment.

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Est-ce à dire que le tsar Pierre n'ait jamais envisagé le problènne de ruoion sous ses faces multiples, et n'ait jamais donné plus d'ampleur à ses projets d'avenir? Réformateur à outrance, se croyant appelé à restaurer TKglise russe, il s'en faisait un cas impératif de conscience, exagérant à plaisir ses responsabilités imaginaires. Sous l'empire de cette hantise, il est probable que sa pensée rénovatrice a traversé des phases diverses, évolué dans différentes directions, et peut-être a-t-elle été frappée, sans se laisser toutefois captiver, par Tiniposant spectacle de l'unité romaine. Car le système qui a prévalu dans l'esprit du Tsar, en harmonie avec son caractère despotique, a été celui de l'absorption complète de l'Église par l'État. Conseillé ou non par un prince protestant, toujours est-il qu'il a voulu être a maître chez lui » même en matière d'Église, et l'on devine ce que devait être la maîtrise de l'autocrate qui a sanctionné le Règlement ecclésiastique.

Aussi bien, à certains points de vue, les catholiques, qui pour lors étaient tous d*origine étrangère, se trouvaient-ils mieux partagés que les membres de l'Kglise dominante. Tandis que des mesures policières pesaient lourdement sur ceux-ci, la législation en vigueur reconnaissait à ceux-là pleine liberté cultuelle : un article du code l'exprimait en toutes lettres. Il est vrai qu'en pratique son application se heurtait à d'incessantes difficultés. Pour y échapper et régler définitivement la situation confessionnelle des catholiques, les Papes proposaient au Tsar une espèce d'arrangement concory dataire : concessions mutuelles de part et d'autre, et un diplôme impérial approuvant en bonne et due forme la

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transaction concertée. En vue d'obtenir cette cliarle libératrice, des efforts nombreux furent tentés à Itonie. Le pontificat de Clément XI fut surtout fertile en projets de ce fjenre. L'insistance des Papes n'était é{îaléc cjuepar rhabileté du Tsar qui, en dépit des pins belles promesses, trouva toujonrs moyen de se déiobei*. Politi(|ue aventurrnse et détestable, car de la sorte beaucoup de questions furent sonlevées, aucuue délies ne fut résolue, et Ton resta toujours dans le vajjue et l'incertain.

Après la mort de Pierre I", jusqu'à ravènement de Catherine II et jusqu'au partage de la Pologne, les relations diplomatiques de la Russie avec Rome subissent un temps d'arrêt. Dans l'intervalle, ce sont les jansénistes qui paraissent sur la scène. Depuis que le tsar Pierre avait, en 1717, visité la Sorbonne, les docteurs |)arisiens ne perdaient pas de vue J'empire du Nord. Il y eut un moment où ils crurent pouvoir le convertir vax patriarcat gallican. La princesse Dolgorouki, gagnée au jansénisme, leur fournit l'occasion d'y euvoyer un délégué. L'abbé Jubé, dit de la Cour, parut à Moscou sous le règne de Pierre IL En même temps, le duc de Liria, ambassadeur d'Espagne, y arrivait aussi avec sou aumônier, le P. Ribera. Entre ces trois hommes, au caractère si différent, il y avait des points de contact, et parfois ils se réunissaient dans une action commune.

Ji'lOglise russe traversait alors une phase critique de

développement intérieur. Fille de liyzance, lorsque

celle-ci était déjà sur son déclin, asservie trop souvent

par le pouvoir séculier, exerçant un prestige incompa-

-yiable sur les masses, profondément atteinte par les

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réformes de Nikon, modernisée à coups d'oukazes par le tsar Pierre, elle trahissait maintenant des tendaneéîs à la désagrégation. Les uns, hantés par le souvenir des {grandeurs disparues, résistaient an\ innovations; les autres, moins soucieux de tradition, tonihaient en proie , aux théories protestantes et rationalistes; le gros des masses restait immobile dans rornière. Mettant à profit ces circonstances, le latinisme essayait de se frayer uua voie. Jubé incarnait Taction, Ribera maniait la plume ;.le duc dq. Fiiria, encouragé par Timpératrice d' Allemaguc, soutenait hardiment Tun et l'autre. On se mita Tœuvre. il y eut un semblant de petit concile, on rêva le rétablissèment du patriarcat moscovite, la Sorbonne rédigea une formule de conciliation. Mai$ Tissuede ces négociations mystérieuses fut plutôt tragique (|ue satisfaisante. fiCS propagateurs étrangers en furent pour leuvs frais. La propagande elle-même, grâce à des pamphlets séditieux, parut aux gouvernants suspecte, greffée siu* des intrigues et devant aboutir à un complot. TiCS latinisants russes passèrent pour des traîtres. Les enquêtes décrétées aussitôt «e servirent qu'à satisfaire des haines et assouvir des vengeances. Une triste page s'ouvre ici, pleine de tortures, d'exil et de sang. Sans doute, la nouvelle orientation politique fut pour beaucoup dans ce désastre, mais, à supposer même des circonstances plus favorables, Tentreprise mi-gallicane, mi-espaçuple ne pouvait être qu'une cote mal taillée.

Avant de conclure, je dois remonter à l'époque <lu

tsar Alexis pour signaler deux ouvrages importants

/ qui, à deux reprises, m'ont frayé la route à suivre.

Impossible, en parlant du dix-septième sièclç, de ne pas

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mentionner le nom du célèbre louri Krijanic, simple dilettante en politique, mais dilettante de {];énie, patriole et panslaviste à sa façon, martyr de son idée rénovatrice, et, à plus d*un titre, vrai précurseur, constamment méconnu dans les milieux les plus opposés. Tant qu'il a vécu, ni Rome, ni Moscou ne Tout apprécié à sa juste . valeur. Depuis sa mort, ses œuvres, en partie inédites et dispersées dans différents dépôts, attendent encore qu'un slaviste se décide à en faire un monument national. Or, au séjour de Krijanic en Russie, M. Biélokourov a consacré un volume richement documenté et soigneusement étudié. Il ne me restait plus qu'à y puisera pleines mains.

Même abondance, même souci de critique dans le livre de M. Tcharykov sur Paul Menzies de Pitfodels. Tout est surprise et contraste dans ce gentilhomme écossais au service de la Russie. Partisan des Stuarts, ardent catholique, il représente auprès du Pape le Tsar orthodoxe de Moscou, et Tenteute cordiale entre les deux souverains est Tidéal qu'il poursuit. A-t-il été aussi le maître de Pierre le Grand, son initiateur, son premier guide vers l'Occident? C'est là une question séduisante qui reste en dehors de mon cadre, et que M. Tcharykov a traitée avec une haute compétence. Naguère encore ministre résident auprès du Saint-Siège, et successeur en quelque sorte de Menzies, il s'est évidemment complu à brosser le portrait d'un homme auquel l'unissent des liens hiérarchiques et de précieux souvenirs. Désormais les traits de cette physionomie sont fixés.

Serait-il téméraire de croire que les idées conciliatrices de Menzies sont encore susceptibles d'un regain

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d* actualité? Quelle que soit Vissue de la crise que traverse éù ce moment la Russie, il lui faudra toujours compter avec des uationalités éprises d'autonomie » et agiter des questions qui ne se peuvent résoudre que sur les bords du Tibre.

Paris, f janvier 1907.

ET

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