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CHAPITRE PREMIER

I. Krijasic a Rome. — Le lendemain du Smoutnoé Vrémia. — La double fissure. — Exclusivisme religieux. — Tentative d'Alexandre VII. — Un dilettante en apostolat. — L'idée maîtresse. — Atavisme et atmosphère ambiante. — Linguistique et théologie. — Page fatidique de Posserino.

— Au collège Saint-Athanase. — Visées secrètes sur la Moscovie. — Mémoire présenté à la Propagande en 1641. — Point de départ panslaviste. — But suprême : l'union des Églises. — Circuits ingénieux. — Le coup final. — Krijanic est ordonné prêtre. — Il est chargé des mitsions valaques dans le diocèse d'Agram.

II. Premier voyage de Krijakic en Russie. — Le souci matériel. — Agram et Varazdine. — Krijanic est destiné pour Smolensk. — Difficultés ayee l'évèque Parczewski. — Au chftteau de Galynski. — En 1647, à Moscou avec l'ambassade polonaise. — La Kirillova Kniga. — Krijanic propose de la réfuter. — Voyage à Constantinople. — Retour à Rome. — Retraite studieuse. — Bibliotheca schitmaticorum. — Demande de subvention.

— Opinion de la Propagande sur le caractère et les ouvrages de Krijanic.

— Il part de son propre chef pour Moscou.

III. Deuxième voyage de Krijahic en Russie. — Les deux courants. — Accueil bienveillant. — « Le préambule de la conversion. » — Avances encyclopédiques. — Krijanic chargé de travaux littéraires. — Relations

avec Morozov et Rtistchev. — Allusions mystérieuses aux cryptocatholiques de Moscou. — Exil à Tobolsk. — Motif inconnu. — Quinze années en Sibérie. — Krijanic reprend sa plume. — Entrevue avec Spathar. — L'idée maîtresse reparait. — Cruelles épreuves. — Nostalgie de l'Occident. — Infidélité au programme. — Krijanic est gracié en 1676. — Il se fait Dominicain à Vilna. — Dissentiments avec ses supérieurs. — Appel du nonce de Varsovie. — Situation complexe. — Coup de tête. — Exil en provinc.e et retour à Vilna. — Décision de la Propagande. — Malentendus. — ^' Krijanic au siège de Vienne. -^ 11 meurt dans les rangs de l'armée polonaise.

KRIJANIC A ROME

Une ère réparatrice s'ouvrait à l'issue du Smouinoé Yrémia. L'âme de la patrie ^vait survécu à la lourmente, à l'invasion étrangère, aux terribles convulsions du dedans, et peu à peu elle se ressaisissait. Encore meurtrie et saignante de ses plaies, en proie à des émeutes périodiques, ne recouvrant qu'avec peine les impôts, refaisant lentement la fortune publique, la Russie devait déjà se prémunir contre ses voisins jaloux de profiter de sa détresse.

C'est ainsi que le souci impérieux de la défense nationalela rapprochait de l'Occident; car, pour lutter avec les Suédois de Gustave-Adolphe et les Polonais de Chodkiewicz, il fallait se familiariser avec l'art de la guerre, que seuls les officiers instructeurs étrangers pouvaient importer dans le pays. Il fallait encore relever les finances, multiplier les ressources, rendre sa prospérité au commerce extérieur, exercé principalement par des Anglais, des Hollandais, des Allemands. Aussi bien est-ce par cette double fissure du militarisme et du trafic que le flot occidental pénètre dans l'arche sainte de la Mo$covie.

UN PANSLAVISTB MISSIONNAIRE 3

MaU si les Russes admettaient les étrangers en vue d'intérêts profenes, dans les questions relig[ieuses ils se contentaient de solutions domestiques et abhorraient Tingérence du dehors» Tant qu'ils n'y seront pas contraints par le jeu des ressorts politiques, ils n'auront cure de renouer les rapports avec Rome. D'ailleurs, Tombre sanglante de Dmitri se dresse comme un famtôme entre le Vatican et le Kremlin. Le tsar Yasili Chouïski ne songe guère à autre chose qu'à se maintenir au pouvoir, et la jeune dynastie des Romanov est longtemps absorbée par la refonte organique de l'État.

A Rome, dans l'entourage du Pape, on était moins oublieux. L'aurait-on été par instants, que la question turque eût vite réveillé les souvenirs assoupis. La Pologne, épuisée par les guerres des Cosaques, n'était plus qu'un faible rempart contre l'Islam. Volontiers on eût associé la Russie à l'œuvre commune, et, du même coup, gagné un allié contre les Turcs, et délivré la Pologne d'un adversaire. Les nonces de Varsovie recevaient fréquemment des instructions dans ce sens. En 1657, Alexandre VII essaya même d'intervenir personnellement. Ayant appris que l'agent russe Tchémodanov séjournait à Venise, il le fit courtoisement inviter par Alberto Vimina à visiter la ville papale. L'ancien émissaire de la Seigneurie revint deux fois à la charge, insista en termes pressants, et n'obtint d'autre réponse que celle-ci : « Le Tsar n'a point donné d'oukaze pour Rome, et rien ne se fait sans oukaze ^ » - A défaut de relations officielles, il y eut contact grâce à l'initiative privée. Un Croate s'éprit fortement de la Russie, rêva d'en faire un État catholique, et se fit martyr de cette idée. A tout prendre, louri Krijanic n'a jamais

» Pam. dipl. Snoch., t. X, col. 1073, 1090.

été qu^un dilettante en apostolat, mais un dilettante de génie. Tour à tour grammairien, linguiste, historien, géographe, ethnographe, sociologue, économiste, financier, musicien, philosophe, théologien, controversiste, il subordonna ses connaissances variées au but suprême et unique de sa vie : Tunion de ses frères de race avec le Saint-Siège. Deux sentiments remplissent son âme; leur fusion intime constitue le trait original de ce précurseur du panslavisme : il aime sa foi, il aime les Slaves, et c'est encore vers TÉglise catholique, objet de sa prédilection, que converge son ardent patriotisme. Rome et Moscou furent les deux pôles de sa laborieuse carrière. Suspect au Kremlin, méconnu au Vatican, il meurt en route pour la Ville éternelle, sans avoir réussi dans ses projets, mais inviolablement fidèle à ses convictions. Sa pensée lui a survécu. Ses œuvres Font rendu immortel. Elles sont trop nombreuses et disparates pour rentrer dans le cadre de ce récit. D'autres parleront ailleurs du savant aux multiples et curieuses envolées, du réformateur que Ton peut soupçonner d'avoir inspiré Pierre le Grand; ici paraîtra seulement le champion de Rome parmi les Moscovites, l'initiateur de l'unité religieuse dans le monde slave.

Des influences d'atavisme et d'atmosphère ambiante ont sans doute entouré le berceau de Krijanic et dominé sa jeunesse '. Les chrétiens courbés sous le joug ottoman et condamnés à ronger un frein odieux se repliaient forcément sur les traditions nationales et les croyances de leurs pères. Héritage ancestral et germe à la fois d'espérance, ces sentiments, nourris dans le secret des âmes, y gagnaient en profondeur et en intensité vitale. Or, Krijanic, né vers 1618, rejeton d'une noble, mais pauvre

* Arhiv ut Pov. Ju^osl.f l. X, p. 158. /

famille, était un enfant de cette infortunée Croatie où rislam régnait en maître. A la vue de son peuple indignement asservi, croupissant dans Tignorance, méconnaissant ses énergies latentes, le jeune et ardent patriote se promit de travailler â sa restauration. La langue maternelle, qu'il rougissait de voir méprisée, fut sa première et principale préoccupation. Il fallait lui rendre sa vigueur, sa pureté primitive et son prestige. Toutefois, la grammaire n'était entre les mains de Krijanic qu'un rouage d'ordre inférieur. Son intelligence alerte et prime-sautière visait plus haut. La culture de l'idiome devait cimenter Tunité nationale, défendre le pays contre l'invasion turque et l'absorption allemande; lui conserver son cachet, son esprit, ce je ne sais quoi qui est l'essence même du génie d'un peuple. 11 devinait instinctivement l'importance de l'œuvre à laquelle il se consacrait, tout en s'appliquant à l'étude de la théologie que lui imposait sa vocation sacerdotale. L'évéque d'Agram, Benko Vinkovic, le fit étudier d'abord dans la ville épiscopale, et puis, vers 1638, l'envoya successivement à Gratz, au séminaire croate de Vienne et au collège hongrois de Bologne. Jusque-là Krijanic avait, comme tant d'autres, marché dans les sentiers battus. C'est à Bologne qu'une lecture suggestive lui révèle sa vocation spéciale, et qu'il se lance tout seul, intrépidement, à l'insu de son évéque, dans une grandiose entreprise. Antonio Possevino avait écrit ses Commentaires sur Moscou dans le but avoué de propager l'idée unitaire parmi les Slaves, et de faciliter leur groupement autour de Rome. La grandeur de l'œuvre séduisit Krijanic En parcourant ces pages animées du souffle puissant de l'auteur, il se sentit pénétré des mêmes* regrets et dominé par les mêmes aspirations. N'était-il pas navrant, en elfet, de voir tant de peuples d'avenir en

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rupture avec le Saint-Siège, et la réconciliation des Slaves avec la Papauté n'eût-elle pas été un événement de portée mondiale dans Thistoire? Cette idée subjugua Tesprit de Krijanic, s'empara de toutes ses facultés, et il mit à son service une volonté de fer qui ne se laissera jamais abattre ni par les déceptions, ni par les obstacles, et que le sacrifice ne fera point reculer. Désormais, le patriote est doublé d'un apôtre, et c'est l'apôtre qui l'emporte sur le patriote * .

Pour affronter cette mission et la remplir avec frjiit, une préparation spéciale était indiquée. Krijanic crut devoir aller la chercher au collège grec de Saint-Âthanasè, et, sur le déclin de 1640, il partit pour Rome. La fondation magnifique de Grégoire XIII, destinée spécialement aux Hellènes, s'ouvrait aussi à un certain nomHre de Slaves. La formation ascétique des jeunes lévites y était confiée, pour lors, aux Jésuites qui les initiaient à la vie sacerdotale. Ordonnés prêtres, ils regagnaient leur pays d'origine et maintenaient contact avec Rome; car le but du collège était de rattacher étroitement au Saint-Siège les populations orientales, et, au besoin, de les ramener au bercail, à l'aide d'un clergé indigène élevé à l'ombre du Vatican et imbu du principe unitaire. Pareille organisation s'harmonisait parfaitement avec les vues d'avenir de Krijanic.

On admettait au collège deux catégories d'élèves. A côté des alumni qui faisaient des études complètes et suivaient la filière ordinaire, il y avait les convirtores. Soumis au même recteur, ceux-ci partageaient la table commune,

> Archivfûr Slav. PhiL, t. VI, p. 120. — Biéloroubov, p. 128 à 129, -7< n" 3 à 6; p. 218, 219. — Arkiv %a Pov. Juifosl., t. X, p. 192 à 216, n" 31, 35, 36, 40, 43. — Pikrliso, Un Protagoniste du panslavisme. — Bilbasov, t. II, p. 79.

mais vivaient séparément, sans être astreints aux mêmes rigueurs de discipline, ayant chacun sa chambre, pouvant dinar en ville, se donner le luxe d'un domestique, et, au plus fort des chaleurs, boire du vin à la glace. C'est parmi les conviciores que Krijanic ambitionnait Thènneur d'être admis. Ses prétentions étaient modestes : avec un subside mensuel de trois écus pendant deux ans, il s'en^ gageait à pourvoir lui-même à tous ses besoins, et à se consacrer ensuite, au sortir du collège, à la mission dé Moscou. Une requête rédigée dans ce sens fut présentée au cardinal Antonio Barberini qui la transmit à la Propagande, dont dépendait le collège grec. Le 36 février 1641 , la Congrégation rendit un décret conforme au désir de Krijanic, à condition qu'il serait auparavant examiné par le cardinal de Santa-Croce et jugé digne de cette faveur.

L'épreuve réussit à merveille, et, toutes les formalités ayant été remplies, le 11 mars de la même année, le pape Urbain YIII, auquel son blason et l'amour des lettres grecques valurent le surnom d'Abeille attiquc, sanctionna le décret de la Propagande, à charge pour le pétition*naire de prêter le serment exigé de tous les élèves. Ce lien sacré leur interdisait l'entrée du couvent pendant les trois premières années du ministère apostolique, et les maintenait aux ordres de la Congrégation.

Quoique les pièces officielles n'y fassent aucune allusion, il semble cependant que la porte de Saint-Atlianase ne s^ouvrit pas d'elle-même au jeune Croate. Il ne lui en coûte pas de l'avouer. Toujours est-il qu'une fois entré, il sut se concilier les sympathies de ses supérieurs et de ses collègues. En sa qualité de convictor, il avait toute latitude pour le choix des cours a fréquenter. Peut-être s'est-il laissé séduire par le grand nom du P. de Lugo

qui enseignait avec éclat la théologie dogmatique au collège romain, et s^est-il mis au nombre de ses disciples. L'étude qui avait pour lui le plus d'attrait était celle des questions controversées entre Grecs et Latins. Quant à son bonnet de docteur, il préféra le recevoir à la Sapience, où les examens étaient sans doute moins rigoureux qu'à T Université grégorienne. Tout en briguant ce suprême honneur, il n'hésita point à s'associer à des enfants pour apprendre le grec. Aussi le recteur de Saint-Athanase, le P. Gallucci, rendit témoignage à son application sérieuse et constante, ainsi qu'à sa conduite irréprochable et à tous égards exemplaire. Un poste de confiance et d'honneur attribué à Krijanic par voie d'élection prouve qu'il possédait aussi l'estime de ses égaux. Il y avait au collège une congrégation de la Sainte-Vierge, où l'élite des élèves s'exerçaient aux bonnes œuvres et aux pratiques de piété. Ils voulurent avoir à leur tête le laborieux Croate, lui décernèrent le titre de préfet, et n'eurent qu'à se louer de leur choix.

A en juger d'après les dehors, tout se passait régulièrement, et aucune surprise n'était à craindre. L'évéque d'Agram avait favorisé l'entrée de son diocésain au collège grec, et il comptait en faire un missionnaire parmi les Yalaques. Dans les calculs que faisait à part lui Krijanic, cette éventualité n'entrait qu'en seconde ligne. Avant tout, c'était le Kremlin qui le fascinait, c'était aux Moscovites qu'il voulait consacrer le meilleur de ses forces et les prémices de ses travaux : ainsi aurait-il servi la cause générale des Slaves. La page fatidique de Possevino était gravée dans son âme vaillante, et l'auteur de la Moscovia n'aurait eu qu'à se féliciter d'avoir fait une si belle conquête.

Une pénombre mystérieuse enveloppait ses ébauches d'apostolat. L'évéque d'Agram, si prodigue envers lui de X

paternelle bienveillance, ne fut pas mis dans le secret. Le futur missionnaire ne s'en ouvrit qu'à la Propag^ande, sous les auspices de laquelle il espérait entreprendre son œuvre et la parfaire. Le mémoire qu'il présenta, en 1641, contient en germe les idées dont il fut, sa vie durant, rirréductible promoteur. Protagoniste inconscient du panslavisme et missionnaire d'avant-garde, il s'y révèle complètement et avec une entière franchise. A ce double point de vue, cette pièce est d'une importance hors ligne : c'est le programme d'action, (racé d'une main novice, que les années et les épreuves n'ont jamais ni démenti, ni modifié ^

Que pouvait écrire de marquant sur la Russie un jeune Croate qui ne l'avait jamais visitée? Assurément, il ne la connaissait pas à fond, n'ayant sous la main que des auteurs du seizième siècle, tels que Herberstein, Possevino et Giovio. Plus tard, après avoir élargi le cercle de ses lectures,- il rangera ces écrivains parmi ceux qui «n'aboient point» contre les Russes, tandis que d'autres, moins pondérés, seront par lui traités dé « chiens v . Ce léger bagage de connaissances lui suffit pour découvrir la vraie cause de la discorde religieuse à Moscou : produit naturel, qui n'a rien de commun avec les aberrations de Byzance et d'Allemagne. Les Grecs, d'après Krijanic, se sont détachés de Rome par esprit d'orgueil ; l'amour effréné de la liberté a fait prévariquer les protestants. Quant aux Russes, enclins à Thumilité, façonnés à la tyrannie, c'est leur ignorance qui en fait tout simplement des victimes.

' BiÉLOKODROv, p. 87 et SUIT. — M. BiélokouroY a publié le mémoire de Krijanic diaprés une copie que je lui avais communiquée. J'ai retrouvé depuis aux archives de la Propagande (Polonia, Busiia e MotcoviOf t. 338, f. 596), l'original autographe. Il est adressé au secrétaire de la Propagande, Francesco Ingoli, et n'offre pas de variantes. Derniers mots : Laut Deo.

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Le fias-Empire n'avait rieti à leur apprendre; leur langue incomprise et rude les condamnait à Fisolement, d'autant plus qu'ils se méfiaient de ceux qui auraient pu leur servir de maîtres. A travers ce diagnostic perçait une arrièrepensée. On verra tout à 1 heure que Krijanic avait besoin d'expliquer ainsi les origines du mal, pour en conclure au remède de son choix et bien préciser les conditions du traitement.

En effet, quel meilleur antidote contre Tignorance que le contact avec des hommes instruits? Mais, il y a contact et contact. Un demi-siècle auparavant, Possevino avait déjà insisté sur Futilité des missions à Moscou. Le même moyen est préconisé par Krijanic, non sans un grave tempérament et une division subtile du travail.

L'ancien légat de Grégoire XIII aborde d'emblée le domaine surnaturel, la conquête des âmes, l'union avec Rome, et, conséquent avec lui-même, il insinue que les envoyés du Saint-Siège doivent être avant tout des hommes intérieurs, d'un mérite éprouvé et d'une vertu solide.

Tout en poursuivant le même but, Krijanic prend un autre chemin. Un long détour lui semble nécessaire, il veut moins de rigueur dans les exigences. Sa théorie sur les origines du schisme lui vient ici en aide. Puisque cette séparation, se dit-il, n'est qu'une conséquence naturelle de Tignorance, les Russes ne sont en réalité ni hérétiques, ni schismatiques : ce sont des chrétiens trompés par les Grecs, et, grâce à cette duperie, hiérarchiquement déclassés. Le principe de bonne foi absolue une fois posé, il en tire deux conséquences : premièrement, pas n'est besoin de prêcher la vraie foi aux Russes ; il suffît de les exhorter à la vertu et de les initier aux sciences et aux arts libéraux, après quoi l'entente religieuse se fera d'elle-même; eh second lieu^ la mission ainsi dépouillée de son caractère

spirituel n'est plus exclusivement réservée aux saints à miracles; une honnête médiocrité suffit pour remplir cette tache préliminaire. Pareille découverte met Krijanic singulièrement à Taise, ses ang^oisscs disparaissent; désormais il se glissera dans les rangs, et s'offrira sans témérité pour Moscou. Modeste est son lot, mais il en est satisfait, et le dédoublement ingénieux qu'il a imaginé restera le maître pivot de son système. Il se laissera ordonner prêtre et ne s'en donnera pas moins en Russie pour missionnaire laïque, absorbé par les lettres et les sciences, soulevant toute espèce de questions profanes, et guettant le moment psychologique où il pourra virer de bord pour laisser sa place à d'autres.

Jusqu'ici nous avons plané dans les hauteurs des théories et des généralités. Sous peine d'être incomplet, le mémoire devait descendre jusqu'aux détails pratiques; c'est à eux que sont consacrés les derniers paragraphes. Us portent l'empreinte du primitif : le Croate est original jusqu'à la naïveté. Sa profession de foi politique est telle qu'on la dirait composée de nos jours dans les bureaux d'un journal panslaviste. Qu'il ait prévu ou non les futures grandeurs de la Russie et sa force d'attraction, toujours est-il que personne avant lui n'avait plus hautement proclamé la solidarité slave, ni songé à faire du tsar de Moscou le champion de l'honneur national collectif, ou à se ranger, de ce chef, sous ses ordres, a Je ne vois aujourd'hui personne, dit Krijanic, qui soit égal en majesté au grand kniaz de Moscou. Par conséquent, c'est à lui qu'il faut dédier les œuvres qui traitent de la religion, de la guerre et de la paix de toute notre nation... Aussi bien ma résolution est prise de ne m'attacher à personne autre qu'au plus digne de nos princes nationaux. Je dépenserai volontiers à son service ce que j'ai d'intelli-

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gence et d'activité, et, quoique ce soit fort peu de chose, je n'en espère pas moins que sa sérénité et sa clémence ne voudront pas me repousser... »

Imbu de ces idées, rien d'étonnant que Krijanic ait rêvé d'inaugurer sa carrière militante sous les auspices de son monarque idéal. Avoir ses entrées à la cour moscovite ou plutôt être appelé directement par le Tsar, voilà son point de mire invariable. Afin de provoquer cette invitation, il aurait composé une histoire ecclésiastique, où tt Polonais, Tchèques, Moscovites, Bulgares, Tcherkesses, Croates, Bosniaques et autres » devaient figurer tour à tour ; traduit des livres édifiants et curieux, tels que la Monar^ chia misiica de Zamorra et le Teairo del Mondo, Arrivé avec ces paperasses à Constantinople ou plutôt à Smolensk, il en aurait envoyé des spécimens au Tsar avec un message convenable, et il ne doutait pas qu'il ne Fût bientôt appelé au Kremlin.

Une fois parvenu dans cette terre promise, le nouvel arrivant n'aurait qu'à gagner les bonnes grâces du Tsar. Et que de moyens seraient à sa disposition ! L'histoire et les lettres, la grammaire et les mathématiques, tous les arts libéraux seraient exploités. Il enseignerait les langues étrangères aux enfants du souverain, servirait d'interprète aux boïars, et puis accorderait sa lyre et chanterait les éloges du Tsar en prose et en vers; mieux encore, érigerait des tréteaux et monterait un théâtre, où les princes et les saints du pays ressusciteraient les gloires nationales. Quant aux sciences politiques, il n'en soufflerait mot à personne, et se réserverait cet arcane, pour contraindre le Tsar, en quête d'avis, de s'adresser person- -^ nellement à lui. Grâce à ces procédés, déclinant les

honneurs qui excitent la jalousie, n'admettant même les présents qu'avec une sévère discrétion, il espérait s'en-

iourer de prestige et acquérir de Tautorité. C'est alors seulement que, maitre à peu près de la situation, il essayerait de frapper le g[rand coup. Encore des ménagements infinis seraient-ils nécessaires : on aurait préalablement récité le rosaire, chanté Tolfice de la Sainte Vierge, exhorté le peuple à la vertu^ organisé de pieuses méditations, imprimé des livres spirituels et profanes. Et, loin de s'effaroucher, les évêques orthodoxes sont censés approuver cet attirail latin.

a Après tant de circuits et de détours, — ainsi conclut le mémoire, — qui pourront durer quatre ou cinq ans et même plus, tant qu'il plaira à Dieu, il faudra, avec la grâce du Seigneur, manifester au prince le dessein exactement vrai, et d'abord le remercier de sa clémence, faire reloge de ses vertus, l'exhorter à déclarer la guerre aux Turcs... Et, s'il se laisse séduire par cette gloire, on ajoutera que ses vassaux ne sauraient y suffire sans l'appui des princes d'Occident, parce que les Moscovites ne savent pas fabriquer les armes avec la même perfection que les catholiques. Aussi bien, poursuit Krijanic, si tel est son bon plaisir, qu'il m'envoie auprès de ces princes catholiques, et sûrement il obtiendra d'eux des artisans, des secours et des conseils. Mais il importe pour cela de faire auparavant l'union religieuse avec eux. Il faudra donc prier le prince d'admettre la discussion, et de faire rechercher la' vérité en vue de Tunion. D'ailleurs, celle-ci sera toujours nécessaire, quand même il aurait vaincu les Turcs, car il ne pourra jamais vivre en paix avec les princes catholiques tant qu'il professera une religion différente de la leur. Et lorsque l'on sera parvenu à traiter de l'union, que le Seigneur très clément veuille tout diriger à sa gloire et à son honneur. »

Les dernières lignes du mémoire révèlent le but

suprême de Krijanic, ses plus chères espérances et les

vrais motifs dont il s'inspirait. Tout le mystère de sa vie mouvementée et de ses contradictions apparentes est là. Ce Croate qui semble absorbé par des études profanes, la g^rande politique et les rivalités nationales, ne songe principalement qu'à Tunion des Églises; mais, esclave de son programme, au lieu d'aller droit au but, il prend des chemins de traverse, avance et revient sur ses pas, s'enfonce de nouveau au risque de s'égarer complètement. Il faut y regarder de près pour reconnaître en lui Thomme d'une seule idée.

La Propagande ne donna pour lors aucune suite à ces projets. Quelle importance pouvait-on attacher aux rêveries d'un collégien qui s'offrait pour la conquête d'un empire? On le laissa donc parcourir les étapes réglementaires, tout en se réservant d'utiliser dans la suite son zèle à Tendroit de Moscou. Ordonné prêtre, il dit sa première messe à Saint-Pierre et d'après le rite latin, bien qu'il eût manifesté !e désir d'adopter le rite grec. Son évcque l'ayant nommé chanoine du chapitre d'Âgram, la Propagande le chargea des missions valaques avec résidence dans la ville épiscopale '. Vers la fin de l'année 1642, il quitta Rome, emportant avec lui ses ébauches littéraires et ses vastes espérances.

* Rome, Archive» du Saint-Oftice, Liber JJecretorum : «Feria V, die 18 septembris 1642 : Sanctissimut Dominus Georgio Crisanio e Croatia, MUsionario ad Vallachios, facultatcm. concessit loorandi in diœcesi Zagrabiensi . n — Archives de la Propagande, Acta 1642 e 1643, f. 89, 412, où il est question du rite grec que Krijanic voulait adopter.

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