PIERRE 1" ET LEIBNIZ
L'on se souvient de l'impérieux dilemme qui, en 1702, remplit d'élonnement et de crainte le nonce de Vienne,
* ToDRGcÉNEv, I. II, p. 29S, n'CXXXIL — ArchÎTei de la Propagamle, Acta, 1711, f. 235.
Davia : ou s'entendre dans le délai d'un mois sur la réunion des Églises, ou souffrir que le tsar Pierre traite avec les protestants. Ce défi parut à Rome énigmatique et grotesque. On demanda des explications qui ne furent jamais données, et le prince Golitsyne eut assez d'esprit pour laisser tomber d'elle-même cette espèce de mystification. La menace lancée au hasard et tacitement retirée n'en est pas moins un indice révélateur de la mentalité du Tsar. Les papes n'étaient pas seuls à le croire capable d'initiative religieuse, et à côté des projets romains il en surgissait d'autres peut-être encore plus hardis.
Les protestants de Pétersbourg ont profité des sympathies du Tsar, mais un plan d'union avec les orthodoxes n'a jamais, que je sache, germé dans leurs têtes. Luthériens, calvinistes, réformés, ils ne s'entendaient guère entre eux, et n'essayaient pas de prêcher à d'autres la concorde. Un philosophe de génie, au cœur ardent, pouvait avec plus d'autorité élever la voix en faveur d'une conciliation générale. Le nom de Leibniz a déjà paru dans ces pages.
Dès sa première jeunesse, sa noble intelligence se laissa envahir par le rêve d'union qui aurait supprimé les différences confessionnelles et pacifié les peuples. Patriote dans le meilleur sens du mot, il voyait avec peine sa chère Allemagne déchirée par des guerres extérieures et des discordes religieuses. Un remède était nécessaire à cet état de choses. Il s'en préoccupait fortement, et, quittant les abstractions et les chiffres, faisait de la politique et de la controverse.
Ses discussions avec Bossuet, quoique stériles en résultats, sont restées célèbres *. Christophe de Royas,
* TikBAiiiFD, p. i9t. — KiBPL, passim.
franciscain espagnol, plus tard évèque de Neustadt en Basse-Autriche, et les théolofpens protestants de Hanovre, avaient été les premiers à échanger leurs idées en vue d'une conciliation entre catholiques et protestants. L'empereur Léopold, Louis XIV, Innocent XI favorisaient ce mouvement. Il paraissait si plein de promesses que révéque de Meaux fut invité à lui prêter le concours de sa science théologique, et, à partir de 1691, Leibniz devint un de ses principaux correspondants.
Interrompues en 1692, ces négociations furent reprises en 1699. Toutes proportions gardées, Bossuet s'inspirait évidemment du concile de Florence ; non pas de son texte, mais de son esprit. Il se montra aussi ferme à maintenir intact le dogme que conciliant sur tout ce qui est en dehors du dépôt sacré. Il ^'avança jusqu'à promettre la communion sous les deux espèces et la langue vulgaire dans îes offices divins. Le sacerdoce aurait été conféré aux pasteurs avec permission de garder leurs femmes, pourvu que cette mesure fût déclarée transitoire. C'étaient autant de concessions disciplinaires consenties en vue de parvenir à l'unité de la foi.
Leibniz renonça le premier à la lutte, il laissait sans réponse une dernière lettre de Bossuet et une dissertation très fouillée sur le canon des Saintes Écritures. Quel a pu être le motif de cette retraite? L'on a reproché à Bossuet le ton tranchant de sa correspondance, son allure hautaine, son assurance magistrale. Il y aurait eu de quoi choquer son antagoniste, et fournir des prétextes, sinon à la rupture, au moins à l'aigreur. Et l'abbé Ledieu, quoique entièrement gagné à son maître, le confirme indirectement, lorsqu'il prétend que Bossuet voulait en même temps qu'à Leibniz faire la leçon au Pape et aux cardinaux. Défauts de forme chez Tun, erreurs plus
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graves chez Tautre. Le philosophe allemand traitait Taffaire comme une affaire politique, où il n'y a en jeu que des intérêts temporels, susceptibles de concessions réciproques. Son dévouement à la maison de Hanovre qui brig[uaît la couronne d'Ang^lelerre ralentissait aussi son zèle, car la haine de la foi romaine, il Tavoue à un ami, aplanissait la voie vers le trône tant désiré.
Cependant, la hantise de la pacification universelle le poursuit sans relâche. En 1700, il travaille dans le même sens à Vienne, recherche Tappui de la Polog^ne et de la Prusse, et se présente à Taudience impériale. Le 16 février 1701, Léopold écrit à Clément XI une lettre pressante qui semble rédigée par Leibniz : que Ton consulte les universités allemandes, fidèles interprètes de Topinion publique, et que Ton profite des circonstances qui n*ont jamais été plus favorables. Le but à poursuivre était, comme naguère, la convocation d'un concile auquel les protestants auraient consenti à prendre part. Les tenants de la confession d'Augsbourg rejetaient celui de Trente, révoquaient en doute son caractère œcuménique, mais se disaient prêts à intervenir aux assises de FÉglise universelle. Il y avait là une chance de réconciliation à courir, et Leibniz s'était fait le promoteur attitré de cette idée plus spécieuse que pratique. De grosses difficultés en empêchèrent la réalisation.
Rebuté d'un côté, le courageux penseur se tourna d'un autre, se laissant aisément séduire par la grandeur naissante de la Russie ^ . Naguère encore il voyait dans les Russes, « second exemplaire des Turcs, » un danger pour la vieille Europe; mais peu à peu, sous la pression des événements, il changea complètement d'opinion et
* LbIBNIZ, t. VII. GUEBBIER. FOUCBER DE CaREIL. RiEFL, OU l'OD
troÙT6r«, p. 5K51, une courte bibliographie «ur ce sujet. — fiintizi.
sur la nation elle-même, et sur l'arbitre de ses destinées. Admis à trois reprises en présence du Tsar, nommé, en 1712, son conseiller de justice avec un traitement de mille thalers par an, il crut avoir trouvé en lui a le grand homme » qui mènerait à bien les projets écartés en Allemagne. Urbich lui servait d'intermédiaire auprès du souverain moscovite, excitant son zèle par les espérances qu'il faisait miroiter à ses yeux.
Le judicieux philosophe savait se faire écouter. Les vues d'ensemble, les idées générales qui manquaient à Pierre foisonnaient dans sa tète. Son programme de trans* formation pour la Russie embrassait tous les côtés de la vie nationale. 11 parait que les archives recèlent encore beaucoup d'inédit sur cet intéressant sujet. Ce que l'on connaît déjà suffit pour lier intimement le nom de Leibniz à l'histoire de la civilisation en Russie. Pour ne rien dire de quelques projets secondaires, repris plus tard par Alexandre de Humboldt, c'est sur l'initiative dd Leibniz que fut organisée la célèbre expédition de Behring, à la recherche des limites entre l'Asie et l'Amériquet L'Académie des sciences de Pétersbourg lui est également redevable de sa fondation. Encore n'est-elle qu'une modeste réduction de l'esquisse primitive. L idéal du philosophe n'était pas une réunion quelconque de savants absorbés par leurs propres travaux, mais un établissement central, d'où les lumières se seraient répandues métliodiquement et à profusion sur tout le pays.
Toujours égal à lui-même, Leibniz pouvait avec entière sincérité écrire au Tsar : u Je ne suis pas de ceux qui se laissent séquestrer soit par leur patrie, soit par une seule nation déterminée : c'est plutôt le bonheur du geni« humain tout entier que je poursuis. Car je considère le ciel comme notre patrie commune, dont tous les hommes
bien pensants sont citoyens. Et il m'est plus agréable de faire beaucoup de bien parmi les Uusses que d'en faire peu parmi les Allemands, quand même honneurs, richesses, g[loire ne me manqueraient pas chez ces derniers, mais seulement Toccasion d'être utile, mes préférences et mes sympathies étant pour le bien universel ' . »
Daps cet ordre d'idées, il proposait au Tsar non seulement des innovations scientifiques, mais aussi une mesure de haute portée religieuse, la convocation d'un concile général. Leibniz revenait ainsi à ses projets d'autrefois, élargis, amplifiés, adaptés aux circonstances. Les papes n'auraient jamais invité les protestants à reprendre en sous-œuvre le concile de Trente; ce serait maintenant un geste magnifique du Tsar orthodoxe qui grouperait autour de, lui les représentants de toutes les confessions chrétiennes. On rechercherait les bases communes, acceptables, croyait-on, pour toutes les Églises, et on essaierait d'établir une entente universelle.
Il est possible que les allusiops téméraires d'Urbich aient précipité les démarches de Leibniz auprès du Tsar. Dans sa lettre du 16 novembre 1708, mentionnée plus haut, renchérissant sur les éminentes qualités du Tsar, l'agent de Vienne en faisait le protagoniste de T union entre les Églises d'Orient et d'Occident. L'envoi du prince Kourakine à Rome, ses prétendus succès auprès du Pape servaient de preuve inéluctable. Il y avait là prétexte à s'enhardir.
Vers la fin de la même année 1708, Leibniz put s'entretenir de vive voix avec Urbich qui allait bientôt partir pour la Russie. L'affaire du concile fut certainement abordée, car, le 15 octobre 1710, ce dernier écrivait à
* GuBimiBii, p. 2.
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son ami : « Je puis dire qu'estant à Moscou j'ay fait tout pour Leibniz, aussi touchant son projet qu'on a approuvé. Même j 'a vois parlé d'un concil (sic) œcuménique que le Czar devoit proposer surtout parce que le Pape insiste pour une union, et j'y avois proposé Leibniz qui estoit fort capable à dresser le système; mais quoyqu'on la {sic) goustoit assés on crut pourtant qu'il faudroit auparavant avoir la paix ' . t>
A supposer que la relation d'Urbich soit exacte, Pierre aurait recommencé avec Leibniz le même jeu qui lui réussissait avec les papes. Tsar orthodoxe, il n*aurait pas reculé théoriquement devant un acte de suprême pontificat, mais en pratique il l'aurait subordonné à des avantages d'ordre politique. Renvoyer le concile après la {guerre épuisante contre la Suède, c'était encore un leurre à utiliser, un moyen d'accélérer la paix, et la paix importait au Tsar plus que le concile.
Aucun soupçon de ce g^enre ne troublait Leibniz. Il prenait l'excuse au sérieux et s'évertuait à la dissiper. Se croyant armé de toutes pièces pour affronter Tœuvre des Eugène IV, il en appelait au grand principe : Semper nocuii dif ferre paratis. Le moment lui paraissait très fevorable. D'abord, la guerre contre les Suédois n'entrait pas en ligne de compte : des expédients peu coûteux et de facile application ne feraient pas défaut. Ensuite la paix avec les Turcs, établie tant bien que mal, permettrait de convoquer les patriarches orientaux sans lesquels, disait Leibniz, le concile ne passerait pas pour œcuménique. Quant au Pape, on aurait pour lui de grands égards, et de sérieuses précautions seraient prises avec délica-
1 GuKBRiER, p. 147, n' 109. (Trbich ne t'adresee pas directement à Leib> niz pour ne pas le compromettre. — Réponse de Ijeibniz à Uri>icli, p. 148, n* ilO.
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ies8e. Enfin, se laissant entraîner par ses souvenirs, il revoyait en esprit sa volumineuse correspondance sur le concile, ses négociations avec Tempereur Léopold et le tsar Pierre, et, tout plein de son sujet, il ajoutait : « Et il y auroit bien des choses à dire là dessus qui seroient très conformes à ce que je m'en imagine du Gzar, et en même temps à ce qui convient au bien général... Il y a même un moyen de quasi forcer le Pape à se mettre à la raison en partie et au moins autant qu'il est nécessaire pour certains pas importans. Mais l'exposition de tout ceci demande une grande discussion, et ne se sauroit faire en peu de paroles. »
Malheureusement il ne nous reste que ce peu de paroles. Les détails du plan grandiose et quelque peu fantastique de Leibniz nous échappent. Sa perspicacité ne Tempéchait pas de compter sur des concours problématiques. Il ne désespérait pas de gagner TAngleterre à Tidée du concile œcuménique, et se croyait appelé à parlementer avec les successeurs de Henri VIII et d'Elisabeth. En Allemagne, il aurait feit de la maison de Brunswick son principal auxiliaire. Le duc Antoine-Ulric avait, sur le déclin de Tàge, embrassé le catholicisme'. Les mauvaises langues lui prêtaient des vues intéressées, et lui-même se permettait des plaisanteries d'un goût risqué. Sa petite-fille, Sophie-Charlotte, allait contracter sa malheureuse union avec le tsarévitch Alexis. Quel espoir pouvait inspirer pareil intermédiaire? Leibniz ne s'en fiait pas moins à lui, et voulait se servir d'Urbich pour lui faire des confidences; mais le prudent ami se dérobait et demandait toujours de nouvelles explications.
Vers cette époque la correspondance avec Urbich cesse,
' TiiBiNBR, Storioy p. 5. — RiBFL, p. LZKXv. — Archive» du Vatican, Scritt. di Clémente XI, t. f77.
et avec elle tarit la source unique de nos renseignements. Leibniz lui-même redouble de discrétion. Il accompagne, en 1711, le duc Antoine-CJlric à Torgau, assiste au mariage de la princesse Sophie-Charlotte, s'entretient avec le Tsar, effleure toutes sortes de sujets, sauf celui de ses prédilections. Ses projets disparaissent rapidement sans laisser de traces. D'ailleurs ils n'avaient aucune chance de succès. Un christianisme mitigé, réduit à quelques points principaux, acceptables par toutes les confessions, servant de base à une entente mutuelle, ne pouvait être qu'une misérable contrefaçon de la vraie Église du Christ.
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