LE TSAH £T LE NONCE
Lors de son premier voyage à Tétranger, en 1698, le tsar Pierre n'avait point visité la France. La politique du
grand Roi contrecarrait la sienne, et lui fermait le chemin de Versailles. A la mort de Louis XIV, le souvenir de ces dissentiments fut enseveli dans sa tombe, et, dès Tannée 1717, Pierre faisait prévenir le duc d'Orléans de sa prochaine arrivée. La cour du Régent ne se souciait pas de donner au rival du roi d'Angleterre une hospitalité coûteuse, mais la politique lui faisait de la courtoisie un devoir, et le prince Kourakine, qui négociait l'affaire, fut autorisé à informer son maître qu'il serait le bienvenu. Ainsi, chose inouïe jusque-là, le sol de France allait être foulé par un tsar de Moscou, digne de captiver un instant la volage attention de ses hôtes. Les gloires militaires de Poltava, les conquêtes sur la Baltique, l'alliance du Nord, étaient autant de faits éclatants incarnés dans le nom du monarque qui avait manié la hache à Saardam, créé des flottes et des armées, fondé une capitale et noyé dans le sang la résistance à ses réformes. Tandis que le vulgaire poursuivait de son admiration l'illustre novateur, les hommes d'État furent saisis d'une affaire importante.
Le Tsar était accompagné de ses meilleurs diplomates : le vice-chancelier Ghafirov, Juif d'origine; le prince Kourakine, ambassadeur pour lors à La Haye; Pierre Tolstoï, Vasili Dolgorouki. C'est avec eux, sous la haute direction du maréchal d'Uxelles, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, que le maréchal de Tessé fut chargé de conférer. La paix de l'Europe reposait sur les traités d'Utrecht et de Bade. La France avait intérêt à les maintenir, tandis que l'Autriche ne les subissait qu'avec peine. Et puisque le Tsar aspirait à prendre la place de la Suède, le moment était opportun de le détacher complètement de Vienne. Sur son initiative, une triple, mais peu solide alliance fut conclue entre la France, la Prusse
et la Russie, et, le 4/15 août 1717, le traité d'Amsterdam en devint la sanction diplomatique '.
Le déplacement du Tsar faisait trop de bruit en Europe pour ne pas attirer l'attention du Saint-Siège, et ne pas réveiller le désir de se mettre sur un bon pied avec une puissance déjà si imposante. C'est à Paris que Ton pouvait le plus aisément saisir le monarque voyageur, et il fallut bien s'y résigner, malgré la lutte contre les Jansénistes qui agitait TÉglise de France, et ne facilitait pas les projets pacifiques de rapprochement. Le 11 mai 1717, en réponse à sa dépêche, le cardinal Paulucci prévint le nonce de Paris, Gornelio Bentivoglio, archevêque de Garthage, qu'il aurait une grave mission à remplir auprès du Tsar. En attendant, il était autorisé à lui faire une visite et à lui donner, de vive voix seulement, le titre de Majesté^.
Quelques jours après, en vue des pourparlers à engager, arrivèrent les instructions papales du 17 mai avec tout un dossier de pièces relatives à la Russie '. Au fond, ce n'était que la reproduction du rapport présenté, en 1705, à la Propagande par le cardinal Fabrizio Spada, ancien nonce de Pologne. Le secrétaire d'État l'avait seulement documenté et mis à jour jusqu'à l'année 1709. Le diplôme de liberté cultuelle en formait le point essentiel, et, jpour l'obtenir, on offrait en échange le titre de Majesté. En outre, le nonce devait patronner une ligue
1 Mabtbms, t. V, p. 161, n* 198; t. XIII» p. i, d» 471.
* ArckÎTes du Vatican, Francia, t. 231, 232, f. 256, 280, 296. — Tour< GUBKKV, t. II, p. 312 et 8uiv., n" CXLVI à CLII. — Archives de la Propagande, Acta, 1717, f. 273, n* 30.
' TouBOUBNET, t. II, p. 317, n* GXLVIII. — Il y a trois rédaction* différentes de ces instructions aux Archives de la Propagande : ^cfa, 1705, Scritt. orig.y n* 551, Scritt. ri/., t. III. — Le texte de Tourguénev présente de nouYelles variantes.
240 JAINSENISTES ET PRINCESSES
contre les Turcs, de concert avec Tempereur Charles VI, dont Pierre s'éloignait de plus en plus.
Quelle chance avait-on de réussir? I^e Vatican comptait un peu sur les bons souvenirs présumés du prince Kourakîne, et beaucoup sur les services rendus nag^uère à la cause d'Aug[uste II. Aussi bien cette phase diplomatique fut-elle représentée au nonce Bentivoçlio sous un jour plutAt artificiel : le Saint-Siège aurait été constamment Tadversaire de Stanislas, le partisan et le défenseur d'Auguste, qui est redevable à Clément XI d'être remonté sur le trône. En cherchant bien, on trouva même un projet de billet de Paulucci à Rourakine avec promesse de ne pas reconnaître l'élection de Stanislas. Le nonce n'avait qu^\ se prévaloir de ces faits pour exiger la réciproque. Le Pape avait tenu sa parole; celle de Kourakine, faisant à Rome entrevoir le diplôme, n'était-elle pas engagée?
Ainsi dressé, le nonce mit d'abord au courant de Taffoire le duc d'Orléans, mais à moitié seulement. Sans dire mot des Turcs, il ne lui parla que des intérêts religieux en Russie. Encore le fit-il à contre-cœur, rien que pour exécuter les ordres reçus, et craignant que ses confidences ne servissent aux Jansénistes. Le Régent, déjà informé par d'autres, se montra de bonne composition et prodigue de promesses, quitte à ne pas les tenir.
Bentivoglio s'adressa ensuite à Rourakine pour obtenir l'audience du Tsar et sonder le terrain. Au Vatican, on partait de la fausse persuasion que, lors de son dernier séjour à Rome, le prince, ayant le diplôme entre les mains, ne Favait pourtant pas livré, faute de sécurité complète sur les titres. Il en fera peut-être, se disait-on, l'aveu spontané. Le cas échéant, Bentivoglio aurait tiré de sa poche un bref papal avec le titre en vedette, et
LE TSâK a PARIS S4i
déclaré triomphalement que rien ne s'opposait plus à une parfaite entente. La scène était d'un arrangement diffi-^ culiueux. Prévenu contre les Russes, le nonce s'entourait de précautions : d'une main il aurait donné le bref, de l'autre reçu le diplôme, et encore ne serait-il pas rassuré sur le texte. Mais tous ces scrupules étaient vains et prématurés. Kourakine se renfermait dans un mutisme calculé. Il ne mordait pas aux affaires de Rome, et le nonce fut obligé d'évoquer lui-même le spectre du diplôme^ et de mettre le marché à la main. Le prince essaya de supprimer complètement la question. Puisque la liberté des cultes existe de fait, disait-il, le diplôme serait superflu. Pressé vigoureusement et de près, il demanda deux jours de répit pour en référer au Tsar. Et comme le nonce relevait les avantages de l'amitié papale, il tourna une phrase sur les troubles religieux de France et l'opposition contre Rome. Le fait était vrai, et il n'y avait qu'à le déplorer.
Grâce au concours du maréchal de Tessé, le nonce obtint au dernier moment l'audience qu'il avait recherchée. Le Tsar songeait au départ. Il avait étonné les uns et offusqué les autres. L*abbé Dubois en faisait un contremaître de vaisseau hollandais, mais des observateurs plus perspicaces admiraient, avec Saint-Simon, a la vaste étendue de ses lumières » et « son extrême curiosité toujours tendante à ses vues de gouvernement, de commerce, d'instruction, de police ^ » . La partie semblait déjà perdue, lorsque, le 13 juin, Bentivoglio fut averti que le Tsar était de retour de Versailles, et que la réception se ferait le jour même, à une heure. Fidèle au rendez-vous, il se rendit, revêtu de son costume de cour,
• Saixt-Simox, i. IX, p. 229.