LE TSARÉVITCH ALEXIS. — LE TRES SAINT SYNODE
Au zèle persévérant des docteurs de Sorbonne, Pierre n'opposait qu'indifférence doublée de courtoisie. Des
événements de famille et les réformes qu'il méditait I*éloipaient de plus en plus d'une conciliation que, du reste, il n'avait jamais prise au térieux.
L'année 1718 est une année funèbre, marquée par la mort du tsarévitch Alexis dans des conditions tristes '. Le fils de la répudiée était l'âme de la sourde mais irréductible opposition contre les mesures novatrices de Pierre. L'ancien régime avec sa rouille séculaire s'incarnait dans cet homme aux habitudes g^rossières, hanté par l'idéal d'un monde disparu. Nul doute que, succédant à son père, comme c'était son droit, Alexis n'eût brusquement fait reculer la Russie en arrière et repris les traditions de la routine moscovite. Mais Pierre veillait sur son œuvre. Il n'entendait pas l'exposer à une faillite. Que le sentimen* talisme et les combinaisons familiales y fussent pour quelque chose, j'hésite à le croire. La ligpne d'évolution de Pierre se dessine plus simplement. Alexis se dressait devant lui comme un obstacle, et il l'a broyé impitoyablement. S'il n'a pas mieux assuré l'avenir de l'empire, s'il n'a pas transmis son héritag^e à une lignée digne de lui, c'est que le temps et l'occasion ont trahi le despote trop habitué à se faire obéir.
Après avoir vainement essayé de le façonner à son image, l'avoir menacé de le déshériter, Pierre mit son fils en face d'un angoissant dilemme : s'amender sérieusement ou s'ensevelir dans un couvent. Alexis opta pour le couvent, mais Pierre ne se pressa point de lui en ouvrir les portes. Il partit pour l'étranger s'enrichir d'observations et conclure des alliances politiques. Vis-à-vis de son fils, sept mois d'inquiétant silence, et puis, le 26 août 1716, nouvelle et impérieuse sommation datée de Go-
' OcsTRULOv, t. VI, passim. — Pkkarski, Naoukoy t. II, p. 420. — Waliszbwkt, Pierre le Grande p. 560. — VocuK, passim.
penhag^e : rejoindre le Tsar à l'étranger ou se revêtir, sans tarder, de la bure. Traqué dans ses derniers retranchements, Alexis mit alors à exécution le projet qui devait le perdre. Il quitta Pétersbourg, mais, au lieu d'aller retrouver son père, il se rendit secrètement à Vienne auprès de l'empereur Charles VI, son beau-frère. Il était accompagné de sa maîtresse Euphrosine, déguisée en page, Finnoise de basse extraction, qu'il avait installée chez lui du vivant même de sa femme ; et son incessante préoccupation était d'avoir un pope à sa disposition et de ne pas manquer les offices. Cet alliage de dévotion rituelle avec une conduite licencieuse, hérité de Byzance, se pra7 tiquait à Moscou, et n'est pas encore complètement démodé dans la Russie moderne. A l'hôte importun qui s'improvisait presque brutalement chez lui, l'Empereur ne refusa point de donner asile. Toutefois, conscient de la gravité du fait, et prévoyant de rudes démêlés avec le Tsar, il essaya de cacher Alexis et de faire perdre ses traces. D'abord il l'interna, au fond du Tyrol, dans la forteresse d'Ehrenberg, et, comme le mystère s'éventait, il le fit transférer à Saint-Elme, autre château fort, situé sur une haute montagne, non loin de Naples, et cédé à l'Autriche par le traité d'Utrecht.
Malgré les plus minutieuses précautions, et quoique le Tsarévitch fût traité en Masque de fer ^ les limiers moscovites ne tardèrent pas à découvrir le lieu de son refuge. A leur tête se distingue Pierre Tolstoï. L'ancien ambassadeur aux tendances unionistes ne pense plus qu'à son mandat policier. Son astuce et ses mensonges triomphent des résistances d'Alexis qui consent à rentrer en Russie. Et à peine est-il en possession de sa proie que Tolstoï demande le prix du sang. Car ce sont des scènes sanglantes qui vont se dérouler autour du trône.
«70 JANSÉNIStES ET PRINCESSES
Pierre avait promis le pardon à son fils et même — c'était ridée obsédante du malheureux — le mariag^e avec Euphrosine, à la double condition du renoncement à la couronne et d'un aveu complet de ses abaissements. La stipulation est acceptée, et Tenquéte commence. On la fait et refait. Avec son cortège épouvantable de fer et de feu, elle anticipe le châtiment. Pierre y prend personnelle-» ment part, fouillant les consciences, scrutant les intentions, écrivant de sa main les questionnaires. Les témoignages les plus accablants furent ceux de la perfide Euphrosine que son amant avait toujours innocentée, et qui livra secrets et lettres. Seule de tous les complices, elle fut non seulement épargnée, mais encore rémunérée. Quant aux autres, ils furent, au gré du Tsar, empalés, roués vifs, décapités, knoutés, exilés, condamnés aux travaux forcés. Restait le principal coupable. Méritait-il le pardon qu'on lui avait foit entrevoir? Pierre ne voulut point trancher la question lui-même. Une cour de justice est convoquée. Les plus hauts dignitaires civils et militaires en font partie. Ils sont au nombre de cent vingtsept. Au-dessus de leurs têtes plane le verdict fatal. Le 24 juin, Alexis est condamné à mort. Deux jours après il n'était plus.
A-t-il réellement subi sa peine? Est-il tombé de frayeur et d'épuisement? Des serviteurs trop dévoués ont-ils prévenu le bourreau officiel? Tout cela est enveloppé de mystère. Après avoir remué pendant quatorze ans la poussière des archives, Oustrialov, historien complaisant, n'ose pas hasarder d'avis péremptoire, et laisse au choix du lecteur neuf versions discordantes sur la fin d'Alexis. H est certain que Pierre s'est donné beaucoup de mal pour accréditer partout la version officielle qui laisse le Tsarévitch mourir d'un coup d'apoplexie à la lecture qu'on lui
DEKNIEBES NEGOCIATIONS AVEC ROME t7i
fait de l'arrêt suprême. Aussitôt après la catastrophe, Pierre exprime la crainte que la calomnie ne s'empare de cette affaire, et, à plusieurs reprises, il insiste sur la véracité et Texactitude du texte lancé par les bureaux. L'Europe a dressé Toreille, on veut capter son opinion. Une dépêche circulaire est donc adressée à tous les diplomates russes, et un déluge de brochures à estampille facilement reconnaissable inonde les cours étrangères ^ Et, malgré tant d'efforts, un souffle de scepticisme persiste à travers les âges. On penche à croire que la mort du Tsarévitch a été violente. Si personne n'a porté la main sur lui, c'est que la torture a remplacé le bourreau. Oustrialov lui-même est obligé d'avouer que cette hypothèse est de toutes la plus probable. Un organisme détraqué par l'abus de la boisson, en proie aux plus violentes émotions, pouvait<*il résister au supplice de la question? Quoi qu'on dise, le stigmate sanglant reste au front de Pierre. Avant lui, dans un acoès de furieuse colère, Ivan IV le Terrible avait donné à son fils un coup mortel d'épieu. A la vue du <iadavre, sa douleur éclate en sanglots. L'assassin a la pudeur du repentir. Pierre ne connaissait pas ces retours aur lui-même. Au lendemain de la mort d'Alexis, il est en fête. Le 37 juin est l'anniversaire de la victoire de Poltava : il y a banquet, divertissements , feux d'artifice. Le drame femilial est brusqué. Rien n'y parait plus. Le maitre a repris sa belle humeur.
Si le deuil n'a pas de prise sur le père, le monarque n'en a l'esprit que plus libre pour dresser le bilan des découvertes qui se sont produites au grand jour. L'enquête n'avait été, dans toute la rigueur du mot, qu'un vaste procès de tendance. En fait de complot, on ne tire
* Pb&absili, Naouka, t. II, p. 426. ^ SoLOviév, t. XVII, col. 490. — Paris, Affaires Étrangères, Moscovie, t. IX.
au clair qu'une intrigue amoureuse d'Eudoxie Lopoukhine avec un vulgaire officier du nom de Glébov. Aussitôt le malheureux amant est empalé. Les faiblesses de réponse infidèle, ses lettres galantes, ses aveux sont livrés à la curiosité malsaine du public dans le manifeste tapageur du 5 mars 1718 '. La cabale s'évaporait en tripotages, et Alexis n*y entrait pour rien. Où chercher les chefs d'accusation? A défaut de crime d'État et de conjuration réelle, on s'acharnait contre les dispositions intérieures et les désirs coupables. Mettre à nu les cœurs, surprendre leurs desseins même hypothétiques, faire vibrer les fibres les plus secrètes et en saisir les échos, voilà où prétendaient en venir ces farouches inquisiteurs. Sans doute, Pierre le savait, l'opposition ne désarmait point» Grâce à l'odieuse enquête, il put en mesurer la profondeur et l'étendue, en sonder les racines, en constater les ramifications. Le monde clérical y jouait un grand rôle. Alexis avait de nombreux partisans dans le haut et bas clergé, clergé blanc et clergé noir. Mécontents, fanatiques, visionnaires foisonnaient dans la tribu de Lévi. A leurs yeux, le Tsar bigame et germanisant passait pour l'Antéchrist, le fléau du peuple, l'avorton d'une femme étrangère, ils formaient le noyau d'une armée réactionnaire qui, docile à l'appel, eût été à la dévotion d'Alexis. Sur un peuple ignorant, d'une piété bâtarde, exaspéré par les réformes, leur parole pouvait exercer une action pénétrante. Le Baskol servait d'avertissement; il offrait la preuve du degré d'intensité qu'atteignaient les remous
* Ou8TRiAfX)v, t. VI, p. 477. — Voici le jugement de Pkkarski, Naouka, t. II, p. 418, sur les complices d'Alexis : « Lecture faite du manifeste, on peut donc uniquement prendre en pitië les aberrations et la crédulité de cet hommes, mais on ne saurait voir en eux des criminels d'État. Toute leur faute se Réduit à des lettres et discours .futiles, ainsi qu'à avoir appartenu au parti plus faible et privé de toutes cessources. >*
DERNIERES :NKG0GIAT10NS AVEC ROME 273
populaires provoqués par les scrupules religieux. Alexis s'en doutait bien. Il n'aurait qu'un mot à dire, et toiis seis partisans seraient mobilisés, ils marcheraient comme un seul Homme. Aussi est-ce non seulement aux sénateurs^ mais encore aux évêques qu'il s'adresse. Il leur envoie dç Saint^Elme une lettre circulaire et suggestive : qu'on lié l'oublie pas, il est en j)arfaite sécurité, un grand monarque le protège, à son heure il reviendra, et que le peuple lui reste attaché. ' , i
Curieux et instructif est l'incident de Dosithée, évéque de Rostov. Encore simple archimandrite, il recevait dans son couvent, à la nuit tombante,. la malheureuse Eudoxie avec son amant Glébov. A l'échange mutuel de plaintes qui servait à leurs entretiens de thème favori succédèrent les visions prophétiques. Des images parlantes dévoilaient à Dosithée l'avenir, et, prévoyant sans regret la niort de Pierre, il annonçait qu'Eudoxie rentrerait au Kremlin et reprendrait sa place' à la cour. Quel baume pour le cœur ulcéré de cette femme condamnée au cloitre qu'elle abhorre! Pleine d'espoir, elle quitte son voile: et sa bure'^ reprend ses costumes séculiers, et peu s'en faut qu'elle n'étouffe à force de prostrations devant les images thau"maturges. Mais les années passent, rien né change, et Dosithée s'en prend à certains pécheurs qu'il faut aupar ravant faire sortir des feux de l'enfer. Déjà ses prières, les avaient délivrés à moitié, lorsque, dénoncé par Eudoxie', il est arrêté. et amené à Moscou pour y être jugé par sejs pairs. On alla vite en besogne. Le voyant est dégradé^ soumis à la torture, condamné à mort, exécuté. Mis en présence de ses juges et confrères, il leur avàitlancé cette parole vengeresse et révélatrice : «Je suis seul victihie dans cette affaire ; mais voyez donc ce qui se passe au fond de vos cœurs, écoutez ce qui se dit dans le peuple; i>'