IV
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Un autre complice tient à peu près le même lang^age. Alexis aimait à s'entourer de pères spirituels et de confesseurs. Plus d'une fois il avait révélé les arcanes de sa conscience au protopope Jacques Ignatiev. Et ne voilà-t-il pas qu'il le met aussi en cause ! Il s'agit d'un homme protégé par le droit divin. Le secret sacramentel sera-t-il gardé et respecté? Servira-1>il de rempart suffisant? Alexis fiait lui-même des aveux, et, dans les spasmes de la torture, Ignatiev les confirme. Son pénitent lui a confié, sous te sceau de la confession, qu'il a désiré la mort du Tsar. Et la réponse du confesseur avait été : « Dieu te pardonne. Nous en sommes tous là. Le peuple souffre trop. »
Cette hostilité du clergé capable d'inventer des visions et dominant les consciences fit sur le tsar Pierre une durable impression. A côté de Dosithée et d'Ignatiev, il y avait d'autres prêtres, d'autres moines, tous animés du même esprit d'opposition. Ceux que l'enquête put atteindre subirent leur peine, mais la masse restait, dans ses profondeurs, intacte et menaçante. Pierre n'était pas homme à tolérer cet état de choses. Depuis longtemps il méditait la réforme du clergé. Tout à l'heure il la mettra en pratique, et l'on verra dans l'ensemble de son œuvre et dans quelques détails caractéristiques l'influence du procès d'Alexis et de l'enquête.
SaintrSimon raconte une piquante consultation du Tsar orthodoxe auprès d'un roi huguenot ' . Pierre aurait entretenu Guillaume de Hollande de ses vaporeux projets de réunion avec Rome. Celui-ci l'en aurait dissuadé et lui aurait conseillé d'imiter l'Angleterre, « et de se faire luimême chef de la religion chez lui, sans quoi il n'y serait jamais bien le maître. » Quoi qu'il en soit de ces confi-
^ Saiht-Simov, t. IX, p. 226.
dences, toujours est-il que, sans se préoccuper des modèles d'outre*mer, g^uidé par Texpérience acquise et son instinct de despote, Pierre sut créer un mécanisme puissant qui ravala TÉg^lise sous la dépendance absolue de TÉtat. Depuis la mort d'Adrien, le patriarcat n'existait plus en Russie : le champ était libre aux innovations.
La pensée réformatrice de Pierre s'est incarnée dans le célèbre Règlement ecclésiastique ^ On sait quel a été, pour cette œuvre, son collaborateur assidu. Théophane Prokopovitcb, réputé protestant par d'intègres collèg^ues, tenait la plume, soignait les détails, documentait les principes, développait les points de vue; mais l'inspiration venait du maître. Parfait accord entre eux. Ni l'un ni l'autre ne semblent jamais avoir songé que l'Église est une société divinement établie sur un fondement inébranlable, avec une hiérarchie spéciale, des droits imprescriptibles, des promesses impérissables et un but surnaturel. Table rase est faite de ces vérités primordiales. L'Église est traitée en création purement humaine, ne relevant que du pouvoir civil, soumise à ses lois et à son bon plaisir. Cet envahissement arbitraire du domaine ecclésiastique, divinement soustrait à l'homme, constitue le vice capital du Rffglement, et en fait un instrument d'oppression bureaucratique. Les fréquents appels aux conciles généraux, les citations des Saints Pères dissimulent mal cette tendance fâcheuse, et ne sauraient en atténuer la portée.
C'est avec cette mentalité que Pierre mit la dernière main à la nouvelle charte constitutive de l'Église russe. Il avait adopté dans toute l'étendue de l'Empire, pour les diverses branches de l'administration, le système des
' Une tradaction latine en a été publiée à Péterabourg, en 1785^ par le prince Potemkine, sous le titre : Statutum canonicum sive ecctesiasticum Pétri Magniy vulgo Bequiamentum.
collèges, espèces de ministères, où plusieurs agents remplacent le ministre responsable et se contrôlent mutuellement. L'Église eut aussi son collège décoré du nom pompeux de très saint synode, il faisait pendant au sénat dirigeant, organisé de la même manière, selon les mêmes principes que les bureaux laïcs quelconques. Primitivement, il était composé d'un président, deux vice-présidents, quatre conseillers et quatre assesseurs, nommés par le Tsar et choisis à son gré parmi les évéques, prêtres et moines. Bien que ces élus fussent au premier plan sur la scène, ce n'est point parmi eux qu il faut chercher le personnage le plus important du synode. A côté d'eux, en réalité au-dessus d'eux, fonctionne le procureur géi^al, chargé d'être n l'œil » du maître. Toute une chancellerie travaille sous ses ordres. C'est lui qui est la cheville ouvrière. L'initiative lui revient dans toutes les affaires; il les présente, munies de références suggestives, au synode, recueille les votes, fait son rapport directement au Tsar, et lui sert d'intermédiaire officiel dans ses relations avec le clergé. Sans en porter le titre, il est un vrai ministre des cultes, et ministre d'autant plus impérieux que, selon la pensée de Pierre, les fonctions de procureur synodal conviennent mieux aux anciens militaires et à leurs habitudes de commandement. Ce rapprochement vaut un programme. Un homme à poigne, façonné lui-même à la discipline, obligé par état de l'inculquer à d'autres, ne souffrira pas de résistance à ses ordres et saura faire évoluer les membres du clergé comme les soldats d'un régiment.
D'ailleurs une rigoureuse concentration semblait opportune, car la sphère d'action du synode ne laissait pas d'être singulièrement vaste. Toute la tribu de Lévi, — le clergé formant une caste, — depuis les évéques des plus grands
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diocèses et les archimandrites des plus riches monastères jusqu'à la veuve du dernier sacristain qui serait mort dans les glaces de la Sibérie, tous les laïcs impliqués d'une manière quelconque dans des affaires de conscience dépendaient du nouveau bureau qui seul désormais légiférait en matière religieuse, accordait les dispenses spirituelles et gouvernait TÉglise. Après avoir concentré ainsi dans le synode la plénitude du pouvoir sacerdotal, Tavoir mis sous la surveillance, pour ne pas dire sous la tutelle, de son représentant, Pierre consomme Tùsiirpation des droits deTÉglise en gardant pour lui la suprême autorité, s'érigeant en juge du synode qui prononce sans appel et en dernier ressort. Plus la prérogative est exorbitante, mieux il faut la faire pénétrer jusqu'au fond des âmes. Les membres du synode sont donc obligés, sous la foi du serment, de la reconnaître au Tsar qui ne manquera point de s'en prévaloir*. L'abdication était complète, complète aussi la mainmise de l'État sur l'Église. César pénétrait dans le sanctuaire, s'y installait en dominateur, dictait la loi à un clergé asservi, lié aux poings et aux pieds. C'en était fait de la liberté de l'Église. Désormais, ses plus hauts représentants ne seront plus que des fonctionnaires, justiciables en dernier lieu par-devant le pouvoir civil. Comment la sève vivifiante ne tarirait-elle pas dans sa source? La charte constitutive du Tsar équivalait à une sentence de mort.
Sans doute il serait téméraire d'affirmer que le procès d'Alexis ait été la cause déterminante des réformes ecclésiastiques; mais, en toute justice, une part d'influence,
^ Le sermept des membres da synode contient ces mots : « Confiteor porro et jurejurando assevero supremum hujusce Collegii judtcem esse ipsum totius Rossis Monarcham, Dominum Nostrum cleiuentissimam. » Siai. can.f p. 6. — Cette formule a été abrogée en 1901.
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ne fût-ce que dans un seul point de haute portée, doit lui être attribuée. L'idée de la réforme était certainement préexistante. Étant donné le caractère autoritaire du réformateur et son mépris croissant des traditions les plus respectables, son œuvre devait être liberticide et déprimante. Le choix d'un système n'était donc plus à faire; il ne restait qu'à le mettre en pratique, avec plus ou moins de conséquence, plus ou moins de rigueur. Or, sous l'action du fer et du feu, l'opposition, dévoilant ses procédés et donnant la mesure de ses forces, fournissait A Pierre les moyens de la poursuivre dans ses replis ténébreux, et provoquait une répression de plus en plus impitoyable. Quelques traits du Règlement sont, à ce point de vue, caractéristiques et convaincants. Ainsi l'image de Dositbée, colporteur de visions mensongères; celle de Jacques Ignatiev, écoutant les confidences d'Alexis, flottaient certainement devant ses yeux, lorsque Pierre se déchaînait contre les faux prophètes et les confesseurs de traîtres. L'allusion au Tsarévitch est même tout à fait explicite et sert de préambule à une législation sacrilège. Alexis, on s'en souvient, s'était accusé à confesse d*avoir souhaité la mort de son père, et la confession va devenir entre les mains de Pierre un instrument d'espionnage. En effet, une disposition longuement motivée du Règlement impose aux confesseurs l'obligation de dénoncer les pénitents qui avoueraient avoir médité un complot icontre l'État ou un attentat contre le Tsar et sa famille'. Peu importe qu'il y ait eu ou non un acte extérieur ; c'est la pensée même, c'est le for intérieur que la loi veut atteindre en se dissimulant derrière le tribunal sacré. Cette mesure inique comporte toutefois un tempérament.
* Stat. can.j p. 115.
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On suppose que le coupable ne manifeste aucun repentir, qu'il persiste dans son dessein sinistre, et qu'il s'en accuse plutôt pour s'y raffermir que pour déplorer sa faute. Le confesseur, dans ce cas, doit d'abord lui refuser l'absolution, et puis le dénoncer sommairement et sur>le-champ à l'autorité séculière. Ce n'est pas tout. Comme ce genre de crimes relève de la chancellerie secrète et du Préobrajenski Prikaz, odieux tribunal de torture, c'est là que le dénonciateur devra se rendre en toute hâte pour y exposer le fait en détail. Voilà donc bien le pope orthodoxe réduit à l'état de policier et de délateur officiel, et le Tsar surpris en plein exercice de pouvoir spirituel.
Mais que devient le secret inviolable du sacrement? Le confesseur ne se rend-il pas coupable de trahison? Non, dit le Règlement, car sans repentir il n'y a pas de confession. Misérable sophisme, dirons-nous à cela; car, si le repentir est nécessaire pour l'efficacité du sacrement, il ne l'est pas du tout pour imposer la loi du silence dans sa plus inexorable rig^ueur. Quelles que soient ses dispositions, sitôt que le pénitent a l'absolution en vue, le confesseur est tenu, sous peine de sacrilèg^e, à un mutisme qui n'admet pas d'exception. Le Règlement se rend si bien compte de Ténormité de cette prétention que, d'avance, il s'épuise en efforts pour calmer les scrupules qui peut-être se produiront. 11 en appelle à l'oukazedu 17 mai 1722 ', comme si la sanction souveraine pouvait couvrir des abus intolérables et les rendre inoffensifs. Il en appelle encore, et fort mal à propos, au texte de l'Évangile sur la correction fraternelle et à la pratique séculaire des cas réservés.. Étrange logique ! Le Règlement raisonne à peu près ainsi :
' Dans d'autres textes du Rè(jlement^ on renvoie à l'oukaie du S8 arrif
S80 Jansénistes et princesses
saint MathieU) pour couper court au scaiidale^s'en remet entièrement à TÉg^Iise ; donc il faut s'en remettre au Tsar. Ou bien encore : Tévéque, dans son diocèse; a le droit canoniquement reconnu de se réserver personnellement l'absolution de certains péchés désig^nés d'avance. Prémisse incontestable; mais qui s'attendrait à la conclusion que voici : donc il faut dénoncer au Tsar les criminels d'État? L'incohérence de ces déductions en dit assez sur le parti pris dont s'inspirait l'auteur du Règlement,
Les usurpations du Tsar sur les droits de l'Égalise orthodoxe devaient nécessairement avoir un contre-coup sur ses rapports avec l'Égalise romaine, ou plutôt, car on traverse une période de stagnation, sur sa mentalité à cet ég^ard. Le rég^ime préconisé par le Règlement est celui de l'autocratie laïque implantée dans l'Égalise. Tranchons le mot : c'est du césaropapisme poussé jusqu'aux dernières limites et mis savamment en pratique. Dans ces condi- «tions, l'union avec Rome non seulement d'après la for« mule du' concile de Florence, mais encore d'après celle, très mitigée, de la Sorbonne, devenait tout à fait impossible. ?4i les docteurs parisiens, ni, à plus forte raison, les représentants du Saint^Sièg^e, n'eussent jamais admis la confusion des pouvoirs qui doivent rester distincts, l'asservissement du clergé à l'État, le bouleversement de la constitution divine de l'Église. Le tsar Pierre devait bien s'en douter. Aussi est-ce. probable^ pour ne pas dire absolument sûr, qu'il n'attachait aucune importance au commerce épistolaire avec la Sorbonne, et que la lettre de Théophane a été envoyée à Paris, uniquement pouf dégager la parole donnée en public.
Le Règlemeni entravait non seuleinent les projeta d'union, du reste sans consistance aucune, mais il devait à la longue rendre difficile la situation des catholiques ^n
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Russie. Qu'elle 'soit dominante ou tion, FÉg^lise romaine se réclame toujours de la liberté pour correspondre avec son chef visible, soutenir et dirif^er les consciences, accomplir sa /lission surnaturelle. Or, le pouvoir qui ^e targ[ue d'avoir asservi FÉglise dominante aura toujours de la peine à reconnaître les franchises d'une autre Égalise quelconque qui ne jouit pas de cetle pTéfogâtive II croirait commettre une inconséquence, presque une injustice, en accordant à d'autres ce qu'il reiuse à ceux qui le touchent de plus près, et il se voit condamné à se débattre dans un cercle vicieux et sans issue. Toutefois, ces difficultés ne devaient surgpir que plus tard, lorsque des annexions successives de provinces polonaises auraient rendu nécessaire rérection d'une hiérarchie catholique en Russie. Du temps de Pierre, les catholiques se réduisaient aux étrang[ers, assez nombreux il est vrai, admis au service du Tsar ou a[)pelés pour exécuter des travaux. Ils se groupaient dans les villes, et, au point de vue religieux, ne se plaignaient pas de leur sort. Le Vatican s'y intéressait toujours, et n'abandonnait pas Tidée du diplôme. Même l'expulsion des Jésuites ne découragea point le Pape.
Malgré l'expulsion officielle de 1689, malgré les fins de non-recevoir, opposées, aux instances de Kurtz et de Zieroivsky, les Jésuites étaient bel et bien, sous pavilloii impérial, rentrés à Moscou, et avaient repris i^ossessioa de leur chapelle. Guarient, l'on »en souvient, leur avait servi d'introducteur et de complice, et les patentes de
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Vienne lég^itimaient leur présence. C'est dans ce haut patronag^e que la diplomatie autrichienne voyait Tunique garantie de leur sécmrité, et c'est lui précisément qui, par suite d'événements imprévus, devint la cause«4e leur perte.
Les nouveaux arrivants, les PP. Milan et Berula, gardaient Tincognito*. L'aigle impériale étendait sur leur modeste demeure ses ailes protectrices. Ils étaient pensionnés par l'Autriche, relevaient de son ambassadeur, portaient un costume clérical, et s'appelaient missionarii cmsarei. Grâce à ces apparences, on pouvait les prendre pour de simples prêtres latins. Ils s'en applaudissaient à cause des facilités qui en résultaient pour leurs ministères. Nous ne pourrions pas faire la millième partie de ce que nous faisons, écrivaient-ils, si Ton nous savait Jésuites. Aussi leur maxime favorite était-elle : travailler beaucoup et parler peu ; agir et se taire.
Ce travestissement leur ménageait des surprises. Un des missionnaires visitait, en compagnie de Guarient, le fameux couvent de la Nouvelle Jérusalem, tout plein des souvenirs du patriarche Nikon, son immortel fondateur. Les moines Taccueillirent aimablement, lui montrèrent l'église, le trésor, les cellules, mais sitôt que par hasard on eut nommé les Jésuites, ne se doutant de rien, ils ne cachèrent pas leurs sentiments d'horreur et d'aversion. Dans d'autres occasions, pour ne pas se livrer, il fallait recourir à la finesse. Lorsque Kourbatov revint de Rome, sa ferveur de néophyte le conduisit immédiatement chez les missionnaires. Il avait abjuré l'orthodoxie dans la maison professe du Gesù, sa patente de converti étalait le nom de Thyrse Gonzalez, et il apportait les salutations
' Piiwa, p. Î31 , 373, etc.
affectueuses du Père général à a nos chers Pères de Moscou » . Embarras des Jésuites, qui se voyaient innocemment trahis et ne voulaient pas se découvrir. L'on ergota d'aboriJ sur le titre de « Pères « qui convient à tous les pasteurs d'àmes. Et lorsque Kourbatov, un peu déconcerté, posa directement la question : a Pouvez-vous nier que le général des Jésuites soit votre chef? » il s'entendit répondre : « Le général des Jésuites n'a rien à faire avec les préires séculiers, encore moins est-il leur chef, n La pointe ne fut pas poussée plus loin. Je livre ce dialogue à mes lecteurs, au risque de provoquer le scandalum pustl" lorum. Les moins délicats en pareille matière seront peutêtre les premiers à dénoncer Texécrable abus des équivoques. Sans doute, rien ne vaut la parfaite sincérité. Toutefois, le mot historique de saint Athanase pèse aussi dans la balance. Pour dérouter ses ennemis, l'indomptable lutteur rentrait dans la ville d'Alexandrie, qu'il venait de quitter, et descendait le Nil en bateau. Apostrophé sur la piste d' Athanase par des sbires lancés à sa poursuite et qui remontaient bonnement le fleuve, il leur répond : a Allez toujours; il n'est pas loin. «•
Quoi qu'il en soit, par la force même des choses, le secret moscovite ne pouvait se garder à la longue. Il devait fatalement devenir le secret de tout le monde, tant il y avait de personnes initiées à la situation. Lefort n'avait pas tardé à flairer quelque chose de suspect. Les soupçons qu'il dissimulait sous les dehors de la courtoisie se propagèrent peu à peu après sa mort prématurée, sans toutefois faire esclandre et sans jamais dépasser des sphères restreintes. Le Tsar était mieux renseigné que les autres. S'il n'a pas été complice dès le début, comme d'aucuns le voudraient, il a certainement très vite percé à jour le mystère. Lorsque le P. Innés, à mentionner
tu JAISSËISISTES ET PRINCESSES
bîenlôt, parut devant lui, sa première question fut celleci : u Étes-vous Jésuite comme les deux autres? » Et la réponse affirmative ne valut au Père que des encouragée* ments et des conseils de prudence ' . La position des missionnaires n'en restait pas moins épineuse et précaire, car Tautorisation officielle ne visait que les prêtres séculiers avec exclusion formelle des Jésuites. Ces derniers avaient, sinon forcé la consig^ne, au moins tourné la difficulté. Malgré la tolérance passive qu'on leur accordait, ils se sentiiient toujours, comme Foiseau sur la branche, à la merci de Timprévu. Frêle esquif, vogfuant en pleine mer sous un ciel brumeux et sur des flots perfides, — voilà l'image de la mission qu'ils affectionnent. . Force est de leur rendre cette justice qu'ils ne donnèrent aucune prise à des mesures vexatoires, encore moins a la peine de Texil. En 1703, Jean Innés, Écossais, attaché à la province des Jésuites d'Autriche, vint s'adjoindre aux deux missionnaires amenés par Guarient. Le P. Milan se maintint jusqu'à la fin à son poste de combat. Ses deux compagnons furent, à des époques différentes, remplacés par Jean Bayer et Jean Hitrecius. Jamais le chiffre de trois ne fut dépassé à Moscou, sauf quand, pour peu de jours, s'arrêtait un voyageur.
L'école, avec ses cours d'allemand, de géométrie et d'algèbre, servait à la mission de palladium. En 1705, elle se vida tout à coup. Les jeunes gens, à peine formés, furent envoyés en partie à l'armée qui manquait d'officiers, en partie à l'étranger pour y continuer leurs études. L'interruption, du reste, ne fut que passagère. Dès l'année suivante, l'école vit de nouveau accourir des fils de boïars.
' YieDoe, Archives d*État^ Russîcoj 1703.
DERNIERES INEGOCI ATIONS AVEC ROME t85
Eà général/ sur Taction et l'existence des missionnaires, nous n'avons, à cette époque, que fort peu de renseignements. Leur vie s'écoulait dans les- travaux obscurs de l'apostolat, au milieu des succès et des revers qui sont le partage ordinaire de toutes les céuvres. D'année en année, les ministères allèrent toujours en se développant. Les catholiques, il est vrai, n'étaient pas nombreux. Il n'y en eut jamais au delà de deux mille et quelques, mais à cause de leur dispersion sur d'énormes espaces, il fallait, pour les atteindre, braver les distances, et dépenser beaucoup de fatigue et de temps. Installés uniquement à Moscou jusqu'en 1715, les missionnaires se voyaient obligés de rayonner dans toutes les directions; de visiter Pétersbourg, Narva, Abo, Arkhangelsk, Voronège, Kazan, Astrakhan, Azov. Partout les attiraient des catholiques, soit des militaires, soit des ouvriers, soit enfin des prisonniers arrachés aux Turcs, et dont la captivité remontait parfois au siège de Vienne.
Une date inoubliable fut celle de l'année 1705. Elle est marquée par le meurtre des Basiliens à Polotsk, qui arrêta en. route les messagers de Rome, et par Tautorisatibn accordée aux Capucins de construire une église à Moscou sous le vocable des saints apôtres Pierre et Paul. A cette occasion, l'on s'en souvient, Joseph I" recommanda les. Jésuites au Tsar et le P. Broggio parut sur la scène. Les Russes avaient besoin de l'Empereur et même du Pape, car Charles XII ne consentait pas à rengainer son sabre. Cet enchevêtrement d'intérêts fut profitable aux missionnaires. Le feu ayant consumé leur modeste chapelle de bois, si chère à Gordon et à Guarient, ils élevèrent sur le même emplacement, au su et au vii de tout le monde, une église en pierre. Le 20 octobre 1706, vieux style, Menchikov leur en donna même, au nom du
Tsar, la formelle autorisation et en avertit a respectueu* sèment « le pape Clément XI. La pièce originale, signée en russe par Fomnipotent favori, se conserve, disons-le encore une fois, aux Archives du Vatican, et le texte ea a été imprimé par Theiner ^ C'est donc en vain que des doutes ont été élevés sur la légalité de cette construction. La grosse difficulté ne venait pas de là, mais plutôt du manque de ressources. Pour couvrir les dépenses les plus urgentes, une somme de douze mille florins était nécessaire. Où trouver des fonds si considérables? On les réunit a grand*peine. Jacques Gordon, fidèle aux traditions de famille, donna deux mille florins, les Italiens d'Azov allèrent jusqu'à mille, Tobole du pauvre et le produit des quêtes fournirent le reste. Les travaux marchèrent rapidement, et, en 1707, le dimanche dans Toctave de saint Ignace, la nouvelle église, dédiée comme l'ancienne à la Sainte Trinité, fut ouverte aux fidèles. Un cimetière exclusivement réservé aux catholiques l'entourait. C'est là que fut transportée la dépouille mortelle du P. de Boye, et personne n'y trouva rien à redire. Les années suivantes, Téglise s'enrichit de dorures, d'une balustrade, et même d'un orgue aux accords harmonieux et puissants.
Le Tsar était si bien renseigné sur ces constructions qu'il en a même profité, car le presbytère, élevé à côté de l'église, servit, sur son ordre, de prison à l'arche vèque latin de Lvov, Constantin Zielinski^. Apparenté avec Stanislas Leszczynski, ce prélat l'avait, sous l'égide des Suédois, couronné à Varsovie, et puis s'était laissé surprendre par les armées russes. Chérémétev, l'ancien pèlerin de Rome, le jugea de bonne prise, et, n'obtenant pas de rançon
' Archives du Vatican, Poloniay t. 131. — Thkinrh, Mon., p. 403. * ZALBRSkr, t. III, p. 404, 414.
suffisante, l'envoya soùs escorte à Moscou. Pierre le fit interner dans la maison des Jésuites avec défense d'en sortir et sans attribution de secours. En vain le Pape demandait-il son élargissement. Kourakine, alors à Rome, ne répondit que par de vagues promesses. Les Pères, geôliers malgré eux, entourèrent de soins le vénérable captif, réclamèrent à leur tour un peu de liberté pour lui et des moyens de subsistance conformément à son rang. Leur voix ne porta pas assez loin. Ce fut la mort qui, le 6/17 février 1709, mit un terme aux souffrances de Tarcbevéque. Le P. Berula était exaspéré de cet oubli et de cet abandon, a tyrannie, ô mœurs! n écrit-il à ce sujet. Sa lettre était destinée à un haut dignitaire qui avait accès auprès du Tsar, mais elle alla droit au cabinet noir. La preuve, c'est qu'elle se conserve encore aux archives principales de Moscou ' . Heureusement, elle était rédigée en latin. On n'aura point trouvé de clerc assez savant pour la déchiffrer, et l'auteur resta indemne* Autrement, sa tournée en Autriche n'aurait pas si bien réussi. Berula avait la nostalgie, non pas précisément de son pays, mais de sa cellule. Après tant de travaux distrayants, il lui tardait de se recueillir, de jeter paisiblement, en face de l'éternité, un regard en arrière. Dès 1707, il avait été convenu qu'il rentrerait en Bohême. L'attente devait être longue. En 1713, il fit d'abord une excursion en Autriche, revint à Moscou avec huit musiciens et deux serviteurs, et ne fut définitivement rappelé que vers 1715.
Les bonnes relations avec l'Autriche duraient encore en 1707 et 1708. L'alliance avec elle, l'Angleterre et les Pays-Bas séduisait et préoccupait le Tsar. Pour en faire
* Aims/s. Kat. Viéia, n» K I^ lettre, datée du 1*' août 1708, est aiiëpigraphe. I ,
accepter les bases, Urbich se démenait à Vienne avec Tardeurd'un nouvel arrivant qui se croit méconnu et mal rétribué. Sur la fin de 1707, il renouvelle ses pressantes représentations à la cour. Le 12 janvier de Tannée suivante, il reprend la plume, se plaint du trop long[ silence, énumère les mérites du Tsar vis-à-vis de TEmpereur, et ne manque pas de mentionner tout ce qui s'est fait pour les catholiques. Ci Le Tsar, écrit-il, a autorisé Texercice du culte romain, Térection d'églises et de couvents, et le passage des missionnaires jusqu'en Chine à travers la Russie ^.n Depuis que Léopold T' avait montré tant de zèle pour les Jésuites, on se prévalait auprès de TAutriche de tous les avantages accordés aux catholiques, même de la liberté cultuelle, quoiqu'elle fût inscrite dans la loi.
Le baron Urbich aurait pu encore ajouter qu'on laissait les Jésuites circuler librement dans toute l'étendue de l'empire, et visiter les centres des groupements catho- •liques. Une lettre du P. Milan, du 6 août 1712', donne une idée de ces excursions. En 1711, tandis que Pierre se dirigeait vers le Pruth, Milan se rendait auprès des Italiens dans la forteresse d'Azov. La campagne contre les Turcs se menait vigoureusement. Sous les murs d'Azov parait la flotte ennemie. L'armée de descente n'avait qu'à marcher pour s'emparer de la forteresse dépourvue de garnison. Et voilà qu'elle se rembarque sans avoir tiré un coujp de fusiH et s'en va mettre le siège devant Taganrog où la défense est mieux organisée. La malchance poursuit les Turcs. Sur terre, ils n'ont pas de cavalerie à opposer aux Kalmouks et aux Cosaques. Sur mer, ils sont assaillis par
de furieuses tempêtes; à peine l'accalmie s'annonce-t-elle
* Vienne, Archives d'État, Eussica, Urbich à Joseph I**", 1708, 12 jan-
yier.
• Pisma, p. 374.
DERNIERES NËGOClÂTIOMS AVEC ROME 280
qu'ils aperçoivent  Thorizon une nuée de ichaïki\ les torpilleurs de Tépoquë. Montés sûr ces esquil^, les Cosaques se lançaient hardiment sous les rames des g^ros bâtiments et en trouaient les carcasses. Les Turcs échappèrent à Tattaque par une fuite précipitée et se tinrent à distance. On était à la joie du succès, lorsque des salves répétées d'artillerie se firent entendre, et que les navires ennemis cinglèrent vers la Grimée. Ils s'en allaient fétér la paix arrachée sur les bords du Pruth à la détresse russe : Azov repassait aux Turcs, Taganrog devait être démantelé, et le P. Milan disait à toute cette région un long et mélancolique adieu. Au point de vue du missionnaire, l'expédition avait été fructueuse : avertis par le danger, tous s'étaient sérieusement préparés à la mort. >
L'année suivante, 1712, vint le tour de Kazan. Une soldatesque cosmopolite campait dans ces parages. Les catholiques allaient jusqu'à cinq cents, ramassés de tous les coins de l'Europe, tour à tour soldats ou prisonniers en Pologne, en Suède et en Russie. Aux prises avec la fièvre paludéenne, le P. Milan n'en continua pas moins son voyage et visita les Tchérémisses. La moisson lui semblait jaunissante : erreurs grossières dans ce peuple, beaucoup de simplicité, et personne, hélas! pour leur annoncer la bonne nouvelle de l'Évangile. Suc les ruines de Bolgari, ancienne capitale des Bulgares du Volga, il évoqua la vision de Tamerlan, et il eut là curiosité de pousser jusqu'à l'endroit où devait se trouver le fameux baranetzde Herberstein, espèce de plante qui, disait-on, se transformait en mouton. En réalité, ce n'était qu'un melon de forme oblongue dont la peau se laissait utiliser. Delà, la confusion passée à l'état de légende. Le P. Milm regagna Moscou, sinon tout à fait sain, au moins complètement sauf. Les voyages ne se faisaient pas toujôurs^diitfis
les mêmes conditions de sécurité. En revenant d*Azov, il arriva au missionnaire d'être maltraité, trahi, abandonné par ses compagnons de route, et de ne devoir son salul qu*à la divine Providence.
Cependant, les absences prolongées des ouvriers évangêliques laissaient leurs travaux en souffrance dans le centre même de la mission. D'autre part, les catholiques de Pétersbourg désiraient avoir un prêtre à demeure fixe, et la jeune capitale, déjà pourvue d'une modeste chapelle, méritait cette distinction. Ils adressèrent leur, requête à Tévéque de Livonie. Celui-ci leur envoya immédiatement le P. Daniel Zierowski, Jésuite de Lithuanie, et les premières impressions du nouvel arrivant furent, comme souvent c'eét le cas, des plus favorables. «Le Tsar et la Tsaritsa, écrivait-il, le 9 avril 1715, sont bien disposés envers nous '. Le Tsar a fait hommage à Téglise d'une œuvre d'art en argent. Les cours — sitôt arrivé, il avait ouvert une école — sont fréquentés par les fils des boïars et des princes, et le nombre des élèves va toujours croissant. Quelques évéques du rite grec, c'est-à-dire orthodoxes, désirent vivement l'union avec l'Église romaine. » Le P. Daniel en concluait que l'on pourrait envoyer des Jésuites à volonté, pourvu qu'ils fussent initiés aux sciences et aux arts. Il demandait surtout un second prêtre, sachant les langues. On lui adjoignit, vers 1717, le P. Michel EngeU. Â la même époque, trois Jésuites résidaient à Moscou : Milan, Bayer et Hitrecius.
Aux prévisions optimistes du P. Daniel, l'avenir ne devait donner que trop tôt un formel démenti *. Dès 1717, les signes précurseurs de la tempête parurent à l'horizon.
* Archîyet de U Propagande, Scriu. ri/,, t. 111.
< Vienne, Bibl. Pal., 3197, ad ann. 1717. — Soloviét, I. IV, col. 6%3. -- Aichîvet delà Propagande,. S^rrill.. ri/., t. 111»
Défense expresse fut faite aux Jésuites d'entreprendre des excursions lointaines; ils durent presque ^'immobiliser dans les capitales. L'année suivante, on exigea un serment de fidélité pour le fils de Catherine, au détriment d'Alexis qui se voyait privé du trône. Était-ce un traquenard? Les droits du neveu de leur impératrice devaient être chers aux Autrichiens. Us consultèrent, en effet, les Jésuites, sujets également de l'Empereur. Ceux-ci laissèrent à chacun la liberté d'agir à sa guise, échappant ainsi au piège, si toutefois il leur avait été dressé. En même temps, on leur suscitait à chaque pas des difficultés de détails, tout en profitant de leur présence et de leurs travaux. L'école ne devait jamais chômer, et Izmaïlov, nommé, en 1719, ambassadeur en Chine, recherchait leur amitié, et n'avait, à Pékin, qu'à se louer de leurs procédés.
A vrai dire, les missionnaires impériaux. n'avaient pas démérité auprès des Russes. Les épreuves auxquelles on les soumettait n'étaient que le contre-coup des rapports tendus avec le Saint-Empire. L'Autriche échappait aux étreintes du Tsar, évoluait vers la Turquie et la Pologne, gênait les Russes en Allemagne et en Suède. La disparition de Charles Xll compliqua encore davantage la situation politique. Une autre source de mésintelligence entre les deux cours était l'affaire d'Alexis qui s'était réfugié auprès de Charles YI, et dont on gardait encore quelques lettres que le Tsar réclamait impérieusement. Enfin, la dernière goutte qui fit déborder la coupe fut une question de personnel diplomatique.
L'Autriche était représentée auprès du Tsar par Otto Pleyer'. Les Jésuites déploraient cette nomination, car, connaissant l'individu, ils ne se promettaient de sa part
• Soi^YiÉv, t. IV, col. 521,
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rien de bon. Les événements justifièrent leurs prévisions. Pleyer ne sut pas se créer une position dig^ne de lui. Son petit talent musical ne rachetait pas ses maladresses; ses collèg^ues le traitaient en virtuose plutôt qu'en diplomate, et les missionnaires, Jésuites ou autres, ne trouvaient pas en lui de soutien. A la fin, le Tsar lui-même le prit en horreur, et, sous prétexte de relations suspectes, demanda son rappel. L'ayant obtenu après de laborieuses négociations, il le fit partir sans lui accorder d'audience et sans lui donner les présents d'usage. La cour de Vienne s'émut, et la revanche ne se fit pas attendre. Le représentant du Tsar, Vésélovski et un agent russe à Breslau, sont invités à partir sur-le-champ. Exaspéré par cette mesure, Pierre voulut avoir le dernier mot. Pour se venger de i'nffront qu'il croyait avoir reçu, il n'avait à sa portée que les missionnaires impériaux. C'est à eux qu'il s'en prend, ce sont eux qui seront les victimes.
Le 17 avril 1719, vieux style, Toukaze fatal est si^é par le Tsar« contresigné par le chancelier Golovkine '. On y^uit le procès à TEmpereur, et l^expulsioa de^-J^uites y est ord<mnée à titre de représailles pour le renvoi ^de Vésélovski. Légalement, dit le décret, les Jésuites n'auraient pas dii être admis en Russie. On les tolérait par égard pourTEmpereur. Cette considération disparaissant, la loi doit être appliquée dans toute sa rigueur. Elle le fut en effet.
Le 2S5 avril, le P. Engell est requis de se présenter pardevant le chancelier Golovkine et le vice-chancelier Chafirov : l'expulsion, dans uii délai de quatre jours, lui est officiellement annoncée '. Et, comme le P. Daniel est
^ Archives de la Propagande, Scritt. nf.j t. IIÏ. — P. S. Zak.y t. V, p. 694. • Moscou, Archives Principales, Diélo o vysylkié lézofitou. — Vienne, Bibl. Pal, 3197. ad ann. 1719. — TIlW^Kn,. Mo;i, p. 517, n» GCCMI.
momentanément absent, un officier de justice est lancé à sa poursuite. En même temps, avec une naïveté qui vous désarme, ordre est donné de séquestrer les papiers des Jésuites, pour voir s'ils ne contiennent rien de criminel. L'oukaze du 17 avril faisait allusion à des correspondances illicites, et c'est le 25 que l'on cherche à se documenter. Une perquisition a lieu dans la maison; Ton s'empare des écritures pour les soumettre à un examen minutieux. Les lettres du P. Milan au P. Engell parurent les plus suspectes. Que ne contenaient-elles pas? Théophane Prokopovitch traité de luthérien et de calviniste, indigne d'être nommé évèque; malmenés les docteurs de Sorbonne qui s'érigent en arbitres suprêmes; par contre, les meilleurs souhaits â l'adresse d'un converti anonyme et d'un Jésuite russe, Alexis Ladygenski, résidant à Rome. Lorsque tout fut traduit et analysé, l'on soumit le P. Engell à un interrogatoire. Lettre par lettre, il dut sVxpliquer et entrer dans les plus menus détails. Les inquisiteurs russes rivalisaient de zèle avec ceux d'Espagne. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire, et on en resta là.
A Moscou, l'expulsion prit des allures plus brutales, et provoqua un déploiement de forces tout à fait inutile. Le 28 avril, à onze heures du soir, la maison est cernée par une soixantaine de soldats. Des coups redoublés retentissent à la porte. Elle reste close tant que la sommation légale n'est pas faite. Enfin, le commandant de la ville se nomme, et on le fait entrer. Un commissaire et des agents l'accompagnent.' Ils demandent tout d'abord le diarium^ journal que les Jésuites sont censés rédigera leur usage. Gomme il n'y en avait pas, les importuns visiteurs font main basse sur toutes les écritures qu'ils trouvent. A minuit, ils ont fini leur odieuse besogne, et s'en vont en promettant des explications pour le lendemain. Ils re-
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viennent, en effet, sur les quatre heures, et ils exhibent un bout de papier, trouvé dans la maison, et qui leur parait compromettant. C'était tout simplement un thème scolaire proposé aux élèves et relatif au commerce de Pétersbourg. Malgré la solution de Ténig^me, les agents n*en montrèrent pas moins de zèle pour rechercher des marchandises suspectes qu'ils ne trouvèrent naturellement pas. L'oukazé d'expulsion fut alors promulgué et affiché aux portes de l'église. Le départ devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures. Les Pères s'exécutèrent sans phrases. Ils n'essayèrent même pas, comme en 1698, de plaider leur cause, et ne songèrent qu'à faire leurs paquets. Le lendemain matin, 30 avril, messe en musique, confes^ siens nombreuses, adieux mutuels. Dans la soirée, aux fidèles et aux amis succède la populace. Sous les yeux des agents qui se disent privés d'instructions, elle met la maison au pillage, dévalisant tout, depuis le grenier jusqu'à la cave. Après cette scène de vandalisme, on demande aux Jésuites les clef^ de la maison. Ce fut leur tour de se récuser. « Les terrains et les bâtisses, dirent-ils, appartiennent à l'Empereur; c'est à lui aussi que reviennent les clefs. » Et, ce disant, ils les déposèrent au pied d'une statue de la Sainte Vierge. Au coucher du soleil, le signal du départ est donné. Une dernière fois, les partants adressent la parole à la communauté : remerciements au Tsar et réconfort aux catholiques. Entourés de soldats, et secouant la poussière de leurs pieds, ils se mettent en route. Et quelle route! De longs et inutiles détours, des séjours fastidieux dans des espèces de cachots, et, sans discontinuer,, de mauvais traitements. Les expulsés n'at* teignirent la lErontière et ne jouirent de la liberté que le 25 août.
Cependant^ pour que l'expulsion des Jésuites n'effarou-
chat point les catholiques, quelques mesures de précaution furent immédiatement prises. Ch afirov adressa une lettre rassurante à l)amiral Zmajerich, un des catholiques les plus en vue, et Ton s^occupa de rempla c er les mission^ naires i jùRfiriaiix. par . d&3 Ctftpnrin< ftu dti -déformés,
n'ayant; fl^^nnn s^tfnch^^VAâi. L'4«it»iche .
A Rome, cette mesure du Tsar ne provoqua, parait-il, aucune protestation. Celle de l'Empereur, Teùt-il formulée, n'aurait compté pour rien. Il n'y avait donc qu'à en prendre son parti, en espérant des temps meilleurs. Les Jésuites laissaient en partant deux mille catholiques et au delà, étrangers d'origine et disséminés un peu partout. Dans le nombre, il y avait quelques Russes dont les noms restent inconnus : un évêque, trois prêtres et vingt* cinq » nobles tf . Ces derniers sont assez problématiques. La plupart avaient abjuré l'orthodoxie à l'étranger et secrètement. Rentrés chez eux, ressaisis par les affaires ou le service, intimidés peut*étre, ils semblaient plutôt hésitants que convertis.
Aux travaux entrepris par les missionnaires survivait le souvenir des difficultés qu'ils avaient rencontrées dans l'exécution. Ils rédigèrent sur ce sujet un mémoire qui donne une fidèle image de la situation'. Un des plus grands obstacles était la puissance des hérétiques étrangers, leur haute position à la cour et à Tarmée, leur inti* mité avec le Tsar, et la protection qu'ils accordaient à leurs coreligionnaires. Vis-à-vis de sa rivale, la communauté catholique, à ne considérer que l'extérieur, faisait triste figure. Elle était, en général, mal composée, l'élé* ments adventices, flottants et même suspects. Depuis la mort du général Gordon, il n'y avait personne qui pût,
* Pttinàf p. d66'.'<t — Le même mémoire avec quelqueê yariantes dans le mt. 3197 de I» Bîbl. Palatine de Vienne.
avec, égale ^autorité, la représenter auprès du Tsar, car Pleyer, a{jent de TEmpereur, ne se souciait que fort peu de cetle attribution de sa chargée. £t puis, il y avait à répiirer les scandales des apostats défroqués, à lutter coiilre les Juifs arrivant de Pologfne, et cumulant avec le baptême Tobservation du sabbat. Rien à espérer dea Russes, dont Finconstance est plus déroutante encore que la perfidie, qui ne discutent pas suffisamment par euxmêmes, et préfèrent s'en remettre au bon plaisir du Tsar. Et que peut-on attendre du Tsar? N'a-t^il pas égorgé les Basiliens? N'est-il pas coutumier d'outrages envers le Pape?
Et cependant, malgré ces mécomptes, Fidée du retour en Russie n'était pas complètement écartée'. Des amis dévoués partageaient le même espoir, et offraient leurs bons offices pour triompher des obstacles. En 1720, le général Weisbach, envoyé à Vienne par le Tsar pour rétablir la bonne entente avec l'Empereur, s'efforçait spontanément, et à l'insu de son maitre, de ramener les Jésuites à Moscou. Et d'abord, il entendait leur conserver la maison et Téglise, bâties aux frais de l'Empereur, et se concertait é ce sujet avec le P. Bayer, ancien missionnaire de Moscou, en résidence à Breslau. En même temps que les lettres de Weisbach iarrivaient sur les bords de l'Oder si x Cap ucins en route pour la Russie. Deux se rendaient à Pétersbourg, quatre à Moscou, et ils se disaient dûment autorisés à occuper les bâtiments abandonnés par les Jésuites.
* Sans vouloir approfondir la question, le P. Bayer prévoyait que l'on se trouverait vis-â-vis d'un fait accompli. L'intervention de la' cour d'Autriche' ne lui inspirait
' SoLOTiBy, t. IV, col. 529. — Pi$ma, p. 380. — Moscou, Archîyet Principales, B. K. Diéloy !!• II.
DERNIERES NEGOCIATIONS ATBG ROMR 297
qu'une médiocre confiance. En tout cas, il charg^eait ses confrères de Vienne de faire constater les droits impériaux de propriété et de régler une fois pour toutes la partie financière. Le gfénéral Weisbach veillerait, de son côté, à conserver en bon état la maison et surtout la bibliothèque, la dispersion des livres étant à craindre.
Ces précautions ne servirent à rien, car jamais plus les Jésuites ne rentrèrent en corps à Moscou. Ils n'y pénétrèrent qu'individuellement. Dès Tannée 1722, le P. Beno s-y installait en qualité d'aumônier de l'ambassade d'Autriche. Son séjour, du reste, n'y a point laissé de traces. La requête présentée à l'Empereur par les Pères de Bohème pour faciliter leur rentrée en Russie resta aussi sans résultat.
L'expulsion des Jésuites n'empêcha point le Saint- Sièg[e de renouer, à la première occasion, les rapports avec la Russie, d'autant plus que de nouveaux personnagfes reprenaient l'ancien refrain des sympathies catholiques du Tsar.