‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 29 sur 72 · LA STATUE DE VÉNUS ET LE DIPLOME · texte numérisé non relu

LA STATUE DE VÉNUS ET LE DIPLOME

Si personne, né rejprésehtait plus les catholiques auprès du Tsar avec la) même autorité que le g^énéral Patrick Gordon^ au moins quelques membres de la communauté l'approchaientrils suffisamment pour se croire en mesure de renseig[ner le Saint-Siège.

; En première ïigpe figurent deux émigrés dalmates : Famiral Mathieu^ Zmajeyich, frère de Tarchevèque de Zara, décoré par le Pape depuis 1714, jaloux de mettre

298 JAKSEr^ISTES ET PRINCESSES

8on épée[au service pontifical, soucieux des avantages de ses coreligionnaires, et l' abbé Gruzzola, naguère client du même archevêque, et qui jse donnait pour sgccétaire du Tsar^. Tous deux correspondaient avec la mère patrie, et s'accordaient à trouver les Russes et leur monarque dans d'ex-cellentes dispositions envers les catholiques, pleins d'estime envers ceux qui, hier encore, n'excitaient que TaVersion. Mgr Vincent Zmajevich suivait avec intérêt le développement de la pensée religieuse en Russie, et servait à ses compatriotes d'intermédiaire à Rome. Son caractère intègre, son expérience, son talent hors ligne d'administrateur donnaient à sa parole une grande autorité.

Les procédés du Tsar justifiaient parfois l'optimisme de l'amiral' et de l'abbé. A la veille de l'expulsion des Jésuites, en 1718, il réclamait avec instance l'envoi d'un Franciscain en Russie*. Le^P. Giacomo d'Oleggio, membre de cet ordre, avait su gagner ses sympathies. Missionnaire en Ethiopie dans des moments critiques, persécuté, emprisonné, délivré de la captivité par un agent russe, amené à Pétersbourg, ses récits intéressèrent vivement le Tsar, qui conçut le projet de le renvoyer en Ethiopie et de lui adjoindre des Russes, qui étudieraient à fond le pays, sa position, ses mœurs, ses ressources. L'autorisation de la Propagande étant indispensable pour le P. Giacomo, le vice-chancelier Chafirov, sur l'ordre de son maître, s'adressa au préfet de la Congrégation, le cardinal Sacripante. Quelle allure courtoise dans cette

' Archive^ fie I9 Propagande, Scritt. rif.j t. IH. — Tueiher, Mon., p. 468, n* GCdX^XyiI. — Le nom de Gruzzola ne te trouve que dans les papiers de U- Pit^pagaode. ^

* Becgari, p. 54 à 477. — Moscou, Archives principales, Papiert d'Oieg^ gio, — Scd^bcALo^ Oitchètc, p. 169.

lettre! Quelle évocation obligeante d'anciens bons rap* ports! Tout fut {^acieusement accordé, et Ghafirov se répandit en remerciements.

Peut'-étrey en appelant le P. Giacomo, le Tsar songeaitil déjà à remplacer les Jésuites par d'autres missionnaires. / Toujours est*il que, dès le 3 juillet 1719, au lendemain de l'expulsion, la Propagande confiait u la mission de Moscovie », désormais vacante, aux religieux de -saint François ^ L'année suivante, le P. Gijacomo d'Oleggio, Franciscain réformé italien, et le P. Venustode Fribourg, Capucin suisse, partaient ensemble pour Pétersbourg. L'immense Russie fut partagée en deux parts. Mo scou revenait aux Capucins, la capitale de la Neva aux Ré* formés, avec droit à deux Capucins d'y résider en permanence. À peine les nouveaux arrivants furent-ils rendus à destination, que de fâcheuses dissensions se produisirent» On avait compté sur deux églises à Pétersbourg, l'une sur la rive droite, l'autre sur la rive gauche de la Neva. Il n'y en avait qu'une seule, celle des Jésuites; encore était-elle déjà occupée par le P. Patrice, Capucin, arrivé d'Astra«* khan au bon moment pour succéder aux expulsés. A qui serait^elle dorénavant? Capucins et Réformés ne purent s'entendre. On essaya pendant quelque temps de la cohabitation : elle réussit encore moins. La communauté se partagea aussi en deux camps, et la lutte intestine ne fit que s'aggraver.

Tandis que les enfants de saint François se querellaient entre eux, le Tsar reprenait ses relations avec Rome d'une manière assez bizarre. Un chef-d'oeuvre de l'antiquité païenne servit de trait d'union. On sait que Pierre était collectionneur. Trop dilettante pour se spécialiser,

' Archives de la Propagande, Àcta, 1719, f. 276.

il s'intéressait à tout et recherchait assidûment les monstres aussi bien que les œuvres d'act. En 1718, louri Kologrivov fut envoyé en Italie avec mission d'acheter un peu au hasard tableaux et statues de grands maîtres^. Ayant eu là chance d'acquérir un superbe marbre antique, une Vénus, il le fit restaurer dans l'atelier de Legros et s'apprêtait à l'expédier secrètement hors du pays. Mais le gouverneur de Rome, Falconieri, veillait sur les trésors artistiques de la ville et l'application exacte des lois protectrices. Il eut vent de ces projets et mit impitoyablement l'embargo sur la statue.

Très contrarié, Kologrivov avertit le Tsar et demanda ses ordres. Celui-ci voguait alors sur les flots de la Baltique, autour des lies d*Aland, où s'esquissait avec la Suède une paix qui ne devait pas aboutir. Malgré ces absorbantes préoccupations, on ne perdit pas de vue la belle prisonnière, et Sav a Vlad islavich, en mission temporaire à y^ni&e, dut négocier sa mise en liberté. Excellent intermédiaire, originaire de Raguse, d'ôû lui vient le surnom de Ragoiisiiiski, s'occupant tour à tour de commerce et de traduction, actif, adroit, entreprenant^ Vladislavich, à titre de catholique, inspirait confiance à Rome. Aussitôt, une correspondance s'engage entre le chancelier Golovkine, le vice-chancelier Chafirov, le Tsar lui-même d'un côté^ et les cardinaux Ottoboni et Albani de l'autre. Des sujets aussi disparates que la statue de Vénus, les reliques de sainte Brigitte et la charte de liberté pour les catholiques russes constituent le fonds de ces messages ^.

On constate d'abord qu'il y avait eu contravention, que la statue tombait sous le coup de la loi, et qu'elle aurait

* Tolstoï, t. !•% p. 162. — Pkkar«m, Naouka, 1. 1, p. Î52. — Sciimocrlo, Ottchètcy p. 102.

' Tolstoï, t. 1"", p. f387.

dû être confisquée. Mais par égard pour le souverain russe, et non sans arrière-pensée, Clément XI interpose sponlanément son autorité suprême. La répression fiscale est abandonnée, toute la procédure annulée, et, poussant la courtoisie jusqu'aux dernières limites, le Pape supr prime la cause même du litige en faisant de la statue .un don g^racieux au Tsar. Il avoue qu'il déroge ainsi à la tradition de ses prédécesseurs, et qu'il sacrifie « un chefd'œuvre récemment découvert et digne d'admiration . On comprit à Pétersbourg cet aimable langoge, et les remerciements furent mis au même diapason. Le cardinal Ottoboni, gagné à la cause moscovite, s'empressa de faire transporter la statue dans son palais, prit soin de la restaurer, et la remit entre les mains de l'agent chargé de l'expédier en Russie. Elle se trouve actuellement à I Ermitage.

En échange de ces bons procédés, Ottoboni souhaitait ardemment d'être mis en possession de quelques reliques de sainte Brigitte. Un motif de piété avait excité ce désir dans le cœur du cardinal, et il y était fortement ancré. La princesse Scandinave, fondatrice de l'abbaye de Wadstena, était morte à Rome, en 1373, au retour d'un pèlerinage en Terre Sainte, entrepris à Tàge de soixante-neuf ans. Durant son séjour dans la Ville éternelle, elle avait pris en affection l'église de San Lorenzo in Damaso, titre cardinalice d'Ottoboni, et située tout près de son palais. Le souvenir de ses dons célestes et de ses visions prophétiques survivait à la sainte et l'entourait d'une brillante auréole. De là le culte spécial que lui avait voué le cardinal, et son rêve de le rattacher ostensiblement à un objet visible de vénération. Que de démarches n*avait-il pas tentées! Que d'amères déceptions n'avait-il pas subies! Mais rien ne le décourageait. Les reliques tant désirées se

trouvaient à Stockholm. A moins de recourir à une transaction, les Russes ne pouvaient s'en emparer qu'à la pointe de Tépée. Au plus fort de la {][uerre, ils. pouvaient donc prodig^uer des promesses et entretenir des espérances, et à cet égard ils ne laissèrent rien à désirer.

Au-dessus des reliques et des marbres s'agitait une question autrement grave'. En offrant la statue, Clément XI avait remis sur le tapis Taffeire du diplôme et des titres, et proposé un mémoire explicatif : c'était la réouverture des négociations si souvent entamées en vain. Pierre s'y prêta de bonne grâce. Le cardinal Ottoboni et Sa va Viadislavich furent chargés des détails. Ce dernier reçut des instructions de Pétersbourg. Pierre se croyait en bonne posture, et se réclamait de la liberté accordée aux catholiques, surtout aux Capucins et aux Réformés, a Et ils l'auront toujours, ajoutait-il, pourvu qu'ils ne se mêlent pas, comme les Jésuites, des affaires d'État. » Ces paroles opposaient un formel démenti à l'oukaze du 17 avril 1-719 qui ne reprochait aux Jésuites que l'allégeance a l'Empereur; mais le Tsar n'y regardait pas de si près et ne se piquait pas d'être conséquent. Yladislavich était autorisé à donner les meilleures assurances pour l'avenir. Présentement, on attendrait le mémoire proposé par le Saint- Siège.

Des préparatifs se faisaient aussi à Rome. Copie était délivrée au cardinal Ottoboni d'une note papale autographe, résumant toute l'affaire en peu de mots. Une pièce plus étendue fut communiquée à. Yladislavich. Elle reproduisait les anciens desiderata : charte de liberté sur parchemin, passage eii Orient, sécurité et droit de retour pour les missionnaires en Russie. Quant aux titres, onpro-

* Tolstoï, t. I", p. 353. — Moscou, Archive» Princ, R. K. Diéla. — Rome, Bibl. Conîni, n»- 188, 1494. 1498.

DEBNIERE.S INEGOGIAXIQMS AV&G HOME ;308

posait réciproquement ceux de Majesté et de Saiateté.

Vladislavicb présenta un contre-projet qui, paratt-il, ne s*écartait pas beaucoup du texte papal, car il ne provoqua qu'une seule observation sérieuse. Il portait en toutes lettres l'exclusion des Jésuites. Cet article déplut à Rome. Le Pape voulait bien en tenir pratiquement compte, pourvu que la pièce ofBcielle fût plus discrète. En revanche, on aurait inculqué aux missionnaires de ne songer qu'à l'empire des âmes et de ne pas sortir de leurs attributio^is. Le 21 février 1721, Vladislavicb, prévoyant une issue favorable, s'offrait pour aller en personne à Rome présenter le diplôme, et recevoir le bref où les titres tsariens devaient être scrupuleusement con<* trôlés. Un motif personnel lui faisait encore désirer cette excursion. Marié récemment. à une patricienne de Venise dont la famille avait besoin dé redorer son blason» il sollicitait un bénéfice pour un parent de sa femm^e, et volontiers il eût renouvelé de vive voix « les dévotes instances » dé^à faites par écrit le 14 février 1720 '.

En vérité, on pouvait se croire à la veille d'un succès. Le but poursuivi par Clément XI avec une persévérance invincible, à travers tant de péripéties, sembl^ait atteint ou à peu près. Il ne manquait. plus que les dernièrçs formalités, lorsque tout fut brusquement remis en question. Le 17 mars 1721, Vladislavicb annonçait la mort du Pape, survenue le 8 du même mois. En diplomate avisç, il conseillait de surseoir à l'envoi du diplôme et de laisser le successeur du défunt renouveler ses instances. On suivit si bien ce ; conseil que le silence se fit autour du diplôme. On l'eût dit enterré dans la même tombe que Clément XI.

* Archives de. la :Prop.agande, Stritf, ùri^,, t. 034.

304 JANSENISTES ET PRINCESSES

Cependant, les renseigfnemetits optimistes ne manquèrent pas au nouveau pontife Innocent \U}' Et ils venaient de bonne source. Après deux ans d'apostolat à Pétersbourg, le 20 février 1722, le P. Apollinaire, Capucin, se complaisait à énumérer les triomphes de ses confrères et les siens'. Gomme tant d'autres avant lui, il ne doutait pas des bonnes dispositions de Pierre envers les catholiques, et la réunion des Égalises ne lui paraissait pas impossible. Les plus hauts personnages, disait-il, s*y intéressent. Il leur en parlait couramment, s'appuyant sur des textes de TÉcriture et des conciles. On l'approuvait, on Tcncourageait. «L'union des Églises est fiiite, aurait dit un évoque en lui tendant la main, par Tunion d'un Russe avec un Romain. » Et le a premier ministre » , présent à la petite scène, aurait ajouté : « Cela peut encore arriver. « Malheureusement, ces belles victoires ne se remportaient que sur le papier. En réalité, loin de s'unir aux orthodoxes, la communauté catholique, victime de ses dissensions, se désagrégeait de plus en plus.

En^l721, le Tsar fut pris de défiance envers, les Réformés. Leur correspondance avec Rome avait été salnie. Le cabinet noir Tavait déférée au synode, où siégeait Théophane Prokopovitch, l'ennemi acharné du Saint- Siège. Le rapport présenté en haut lieu trahit riiôstilité de l'apostat : il accuse gratuitement les Réformés d'être espions du Pape, et il en appelle au témoignage de l'histoire pour accuser les papes de faire assassiner les empereurs par les moines. Pierre eut la faiblesse de se laisser intimider*. 11 ordonna une enquête afin « de sauvegarder l'intégrité de la foi et la sécurité de l'État » . Non seulement les Réformés, mais tous les catholiques furent sou-

> TuBiRBS, Mon., p. 540, n« CGCLXI.

* TouTOÏ, t. 1*, p.-ifrt. — ArchÎTe* de la Propagande, ScriU, ri/., t. IV.

mis à cette mesure policière. Tfnr nAm^^rA fpf ft^farfAment relevé, et Ton prit note du lieu de lei iy résidence > Ëirmèmê"temps, un contrôle réglô llarrivée des prêtrej, et défense leur fut faite de se loger dans des maisons particulières. Quant aux Réformés, ils durent sortir indemnes de renquête, car, le 7 février 1724^ je. monarq^ue^se déclara de nouveau en leur faveur. On leur confia Tancienne église des Jésuites avec ordre de s'appeler désormais « curateurs d'âmes » et non missionnaires. Ainsi disparaîtrait, croyait-on, toute allusion choquante à des prédications étrangères, et le nom indiquerait mieux les fonctions. Le triomphe des Franciscain^«.£uL4U)ur contre- coup l a chute des Gap^ucins, Déjà le P. Giacomo d'Oleggio annonçait à Rome leur expulsion de Pétersbourg, lorsque, le 4 mai, sur les instances de Fagent nuançais Gampredon, ils rentrèrent en grâce et obtinrent la permission de rester dans la cajnt^e. A dire vrai, le Tsar en avait assez des uns et des autres. Vers la fin de Fa nnée 172 4, il les engageait tous. à partir ^^et sflugeôi*^ à les remplacer par des Domi^icaixis.

La mort Tempécha de prendre des mesures décisives. L'hiver de 1725 lui fut fatal. Des symptômes alarmants se produisirent. On crut le Tsar atteint de la maladie de la pierre, et une opération parut nécessaire. Le chirurgien Horn, appelé en toute hâte, découvrit des ulcères dans la vessie. La nature exerçait sa vengeance, et le malade expiait cruellement ses excès en tous genres. Des incisions tardives ne purent empêcher les ravages de la gangrène. Le 8 février (25 janvier), Pierre Alexeiévitch cessa de vivre.

Page 1