‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 31 sur 72 · LES DOLGOROURI ET JUBÉ · texte numérisé non relu

LES DOLGOROURI ET JUBÉ

férences en Russie, où des théologiens des deux camps auraient discuté la réunion des Églises. Les jansénistes s'empa rèren t démette idée, jetée au hasard, et, se prévalant d'une circonstance fevorable, envoyèreni.un dç& Ifiun à Moscou avec mission^, sinon de résoudre, au moins d'agiter le problème jusque-là insoluble. Des princesses entreprenantes, qui Teùt supposé? leur aplanissent la voie et servent admirablement leur cause.

Un souffle de Iatinisme^ôjQi|ftail.(ltt§^^ la femille Dolgorouki, d'ancienne et très illustre origine, distinguée par les services rendus à l'État. Le prince Grê^ goire, longtemps ambassadeu r auprè s d'Auguste If j^^y i y ipathisait si bien avec les catholiques qu'il faisait élever ses enfants chez les Théatins, sous la direçtioiL du P. Afo celli ^ En même temps, il donnait au nonce de Varsovie Fes meilleures espérances de concorde religieuse. En 1720, prévoyant sa prochaine rentrée en Russie, il voulut emmener avec lui l'éducateur de ses fils^Je. ga£daji§ns sa maison quatre ans environ, et se montra très reconnaissant envers la Propagande qui lui avait accordé cette faveur réputée insigne.

Un homme à ressources, ce P. Arcelli. Le tsar Pierre le prit en estime et affection. Catherine voulut lui confier l'instruction de ses filles, et, n'était une complication imprévue de voyage, leThéatin devenait professeur attitré à la cour de Russie. D'autre part, la Propagande lui demandait des rapports confidentiels sur la mission moscovite. Arcelli suffisait à tout et s'occupait encore des catholiques étrangers, car, dans sa demeure, pleine liberté lui avait été octroyée par le Tsar. Il songeait même à la création d'un petit couvent de son ordre, lorsqu'il fut

* Archives de la Propagande, Àcta, 1720, f. 525; 1722, f. 587; Sertit, rtf.y Moseovioy t. IV, 1723, 6 janvier, 15 mars.

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rappelé à Varsovie, où il devint Tagent secret du roi d*Espa^ne et le correspondant du duc de Liria qui rêvait des infantes sur le trône de Pologne '.

^f^ prinfiP P ! '?[/' ' ■■'^'r'' qu'un timide prégiir firur, moins soucieux de propafj^ande catholique que de Téducation de ses enfants. Une de ses parentes, Irina Pétrovna, y mettra plus de zèle, et, sous prétexte d'instruction, amènera dans le pays un missionnaire. Elle entrait dan^ le monde au moment où le Tsar rendait la femme russe à la vie sociale. Plus de térém, plus de séquestration vio* lente, plus de cloison infranchissable entre les deux sexes. Ces souvenirs asiatiques disparaissant, Tépouse revendiquait au foyer la place qui lui est due, la mère rentrait dans ses droits sacrés, la vie de famille prenait un tour européen. Le séjour à.J'étranger, le contact avec ujie société choisie, les impressions de culture, ne pouvaient ^ que développer Tesprit nouveau infusé par les réformes. V ^ La princesse Irina eut la chance de profiter de tous ces

» . avantages. Le travail d'assimilation lui était d'autant plus

v^ A\C^ aisé que le sang des Golitsyne qui coulait dans ses veines Ty prédisposait par le fait d'atayisme. E lle suiyj t <^a'^ mari, Serge Pétrovitch, en Hollande, où l'appelait Texigçnce du service, et, lorsqu'il dut rentrer en Russie, elle resta avec ses enfants dans sa villa de La Haye, située sur la paroisse du curé janséniste Dalennoort. Cette circonstance, on le verra, n'est pas indifférente.

Élevée dans l'orthodoxie, Irina PétcoyxuiL .deviutxatho* lique en Hollande. Comment se fit cette transformation*? A en croire les dossiers du synode de Russie, les visites échangées, d'après la coutume du pays, avec le curé

* Lmià, Conquista, p. VII.

• PÉiunSKi, Ottchi'te, p. Î6. — Dolgoroukow, Mémoires, t. 1", p. 6 et fuiv.

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Dalennoort en furent la première occasion. Étran(]rère aux

subtilités de Técole, lajgrincesse ne voyait pas g^rande

différence entre son Église et TÉiglise latioe. Le curé

Fencourageait dans cet ordre d'idées, atténuant lui-même

autant que possible les diyerg[ences confessionnelles.

tt Vous avez sept sacrements, disait-il, et nous aussi. La

communion sous les deux espèces n'est qu'un point de

discipline. Il n'y a désaccord qu'au sujet de la procession

du Saint-Esprit. » Tandis qu'on essayait ainsi de se rap*

procher, survint une maladie mortelle de la princesse.

Pas de prêtre orthodoxe à sa portée. Que faire? Elle

s'adressa au curé janséniste, lui Ht sa confession, et reçut

de sa main la sainte Ëucharisûe. Heveny^..à.la.-âanté> ellç n en contmua pas mning à fy^fy^f^^^^^j* Vy^W^f^ /^^^ih^ligiiA^

et même à y recevoir les sacrements. Lorsqu'elle communiait, pour la soustraij;e jjiUX.regw:ds..de la foule, Dalennoort disait exprès la messe de g^rand matin.

Cette page laconique et sèche, d'allure officielle, écrite au cours d'un procès dont il sera encore question, est complétée par les sources jansénistes. Le péril de mort et le curé Dalennoort n'auraient pas été les seuls facteurs de la conversion. Dès le principe s'exerce une influence amicale et féminine. Au cours de ses voyages, la grande dame russe s'était liée d'amitié avec la princesse d'Auvergne, fille du prince de Ligne, nature ardente et passionnée, aimant la foi et désirant son triomphe ^ Fallait-il qiie sa mauvaise étoile la mit à Paris sous la direction spirituelle de ce même Boursier que nous avons vu haran-

' Marie- Anne, princesse d'Auvergno, t'poiiea en premières noces un cadet de la maison de La Tour d'Auvergne, éteinte en 1802. Veuve à vingt et un ans, elle se remaria au marquis de Mézy en conservant son titre de princesse d'Auvergne. Troyes, Bihl., n" 2156, 2200, 7, — Allard, De Prinses, p. 7.

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guer le Uar Pierre à la Sorbonne! C'est dire qu'elle devint sous peu janséniste renforcée et militante. Elle fut initiée aux plus hautes spéculations de la nouvelle école^ témoin ses lettres qui se conservent à la bibliothèque de Troyes. Il en est une, par exemple, consacrée à la question abstruse, si jamais il en fut, de la possibilité du péché dans Tétat de convulsion. Abordant cette controverse, en vog^ue parmi les tètes fortes de la coterie, la princesse, d'un ton magistral, s'élève avec plus de force cependant que de bonheur ou de science contre ceux qui soutiennent la thèse négative. Une notice manuscrite de la même bibliothècpie porte qu'elle mourut en paix avec le Saint-Siège ; d'où l'on pourrait conclure, si d'autres sources n'infirmaient pas ce renseignement, que son cœur valait mieux que son esprit.

Quoi qu'il en soit, mise en présence d'une autre princesse de caractère élevé, mais adonnée à l'orthodoxie, on pouvait prévoir que son zèle ne resterait pas inactif. Elle avait, au dire des jansénistes, un talent admirable pour attirer les âmes à Dieu et à la connaissance de la vérité dont elle était uniquement occupée. Peut-être trouva-t-elle aussi des affinités dans l'état d'âme de la princesse Irina. Toujours est-il qu'elle sut lui communiquer le feu sacré qui la dévorait elle-même, et, sans (îiire de polémique, doucement, délicatement, elle la mit en rapports avec l'archevêque d'Utrecht, Barchman Wuvtiers, qui occupait ce siège en dépit deja défense papalç . D'après d'autres récits, c'est l'abbé Jubé, dont nous ferons bientôt la connaissance, qui aurait reçu les premières coufidenoes de la néophyte russe. Peu importe la priorité de l'un ou de l'autre; tous deux connurent la princesse, devinrent ses conseils et ses guides. De concert avec eux, elle fit son abjuration, le 1 1 juin 1727i à JLeyde, eotre le& ma ,jn ,<f

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il rrarnhtiTftuTifr rl'Virtd it Disons ici, une fois pour toutes, à la déchargée de la princesse Irina, qu*elle semble n'avoir jamais compris les tendances schismatiqaes du jansénisme. Elle abandonnait Torthodoxie pour embjruLggsx*./!/^ bonne foi, Tunité catholique.

Ses enfants, encore bien jeunes, suivirent son exemple. Tant que la famille demeura en Hollande, les secours spirituels ne lui manquèrent pas; c'est au moment du départ que Ton se vit dans un cruel embarras. Il qV avait que peu de prêtres en Russie. En trouverait-on à sa convenance?* Irina TPetrovna s'en tint au parti le plus sûr, et multiplia ses instances afin d'obtenir un chapelain qui, à l'occasion, se transformera en professeur, venu de l'étranger, non pour feîre 'de la propagande, mais pour enseigner les participes. Les désirs de la princesse rentraient parfaitement dans les desseins des jansénistes. Faire pénétrer un des leurs en Russie, n'était-ce pas réaliser le conseil donné naguère par Vasili Dolgorouki, prendre contact avec les orthodoxes, et les gagner peut-être à la cause des appelants? Aussi bien, tout le parti se mit-il en mouvement. Les réfugiés de Hollande ne voulurent pas trancher à eux seuls une si grave question. Elle fut déférée aiix docteurs de Sorbonne. Les voyants de Paris, ainsi les appelait-on dans l'intimité, désignèrent pour cette Jnissi on un de leurs plus fervents adeptes» Tancien curé d Asnièr es'.

A leur point de vue, le choix était excellent. Jacques Jubé, qui usurpa plus tard le nom sonore Arjic la fleur. élaii*wPi^ toute vérité, unjelf-made. Fils d'une blanchisseuse de Vanves, ayant perdu son père en bas âge, il se formait lui-même à la rude école des privations etsefaçon-

' Xouv. Eccl. du 23 oct. 1746. — Allard, Utrecki, p. 3J4.

naît à Tendurance. Pour suivre à Paris les cours de rhéio* rique et de philosophie, il faisait à pied ses quatre lieues par jour, ne regagnant ses pénates qu'à la nuit tombante. Dans rintervalle des classes, pour repasser ses leçons et prendre ses modestes repas, il n'avait d'autre refuge que / les allées solitaires ou les porches des maisons écartées. Les Nouvelles Ecclésîasti(/ues le contemplent avec admiration dans ces asiles singuliers, » où il n'éprouvait pas plus de distractions, disent-elles, qu'un géomètre au fond de son cabinet. i> Ce qui est mieux constaté que cette force étonnante de concentration, c'est que le tempérament robuste du jeune homme résista à toutes ces fatigues. Ses études n'en souffrirent pas non plus, car on l'admit aux honneurs d'un acte public, et il fut diplômé maitre es arts.

Le nouveau lauréat se destinait à la carrière ecclésiastique. Des personnes charitables lui obtinrent une bourse à Saint-Magloire et lui en facilitèrent l'entrée. Le séjour dans un séminaire infecté de jansénisme eut sur toute la vie de Jubé la plus funeste influence. Ordonné prêtre, nommé à la cure de Yaugrigneuse, il se jette à corps perdu dans les querelles qui divisaient alors l'Église de France. 11 fit ses premières armes dans une brochure de haute spéculation sur Jansénius et sur la notion de la grâce. L'imprimeur y perdit sa maîtrise, tandis que Jubé y gagna d'être promu par le cardinal de Noailles, en 1701, à la cure d'Asnières-sur-Selne, où ses qualités purent être mieux appréciées.

Irréprochable dans sa vie privée, de mœurs austères, d'un zèle soutenu, d'une charité à toute épreuve, il aimait à soulager les malades, a secourir les pauvres. Ses loisirs étaient consacrés à des occupations sérieuses : les nombreux écrits qu'il a laissés après lui en rendent témoi-

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gnage. Ce n'est pas qu'il ne donnât dans Texagération, même dans ce qu'il faisait de mieux. Ainsi il en revenait de son propre chef aux rigueurs de Tancienne discipline, soumettant à des pénitences publiques les pécheurs scandaleux, et reléguant à Tentrée de Téglise les filles coupables. La marquise de Parabère eut elle-même à se ressentir de ses sévérités. Jamais il ne consentit à célébrer les saints mystères devant la maîtresse du duc d'Orléans, et elle fut de la sorte publiquement avertie de ses faiblesses.

Mais ce qu'il y avait de plus déplorable chez le curé d' Asnières, c'étaitson fanatisme pour les doctrinesjansénistes. Ses relations intimes avec le diacre Paris, de miraculeuse mémoire, qui venait de temps en temps se retremper au presbytère hospitalier, n^étaient pas de nature à y porter remède. Toute la paroisse en fut victime, et le culte extérieur en souffrit le premier. Plus d'images, plus de crucifix, plus d'ornements sur l'autel, prières de la messe récitées à haute et intelligible voix, les strophes du Salutaris Hostia proscrites à jamais, pour ne pas renouveler, disait gravement Jubé, le souvenir des entreprises belliqueuses de Jules II. C'étaient là les principales innovations connues sous le nom collectif de liturgie d' Asnières qui ont fait dans leur temps beaucoup de tapage autour d'elles. La hwWeVnigenitus^ destinée à pacifier les esprits, ne fit qu'exaspérer davantage le curé réformateur. On vit alors ce fougueux janséniste sillonner en tous sens le diocèse de Paris, frapper aux portes des presbytères, exciter le clergé à la résistance et organiser l'armée des appelants.

£n 1724, une aventure plutôt désagréable l'oblige d'interrompre ses courses. Le 19 octobre, il est mandé pardevant M. d'Ombreval, lieutenant général de police. On

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avait saisi à Rouen un ballot contenant des brochures jansénistes, et envoyé furtivement de Hollande à Tabbé Ambon. La police avait ses bonnes raisons de croire que Jubé n'était pas étranger à cette contrebande. Pressé de s'expliquer, il avoue qu'il est le destinataire des livres, et, pour justifier l'adresse : en grec, dit-il, Ambon veut dire Jubé. Parfait. Cette spirituelle excuse ne suffit point pour tirer le curé d'embarras. Un procés-verbal, dressé séance tenante, fut envoyé en haut lieu, et le bruit se répandait déjà qu'il serait transmis au conseil de conscience. En attendant, Jubé avait pris ses mesures. Après en avoir averti par lettre le cardinal de Noailles, il quitte sans adieux paroisse et paroissiens, sauf à leur écrire plus tard de touchantes épitres sur les tristesses du pasteur éloigné de ses ouailles.

Ses amis songèrent alors à tirer parti de ses loisirs, et l'occasion s'en présenta bientôt. En 1725, Benoit XIII réunit à Saint-Jean deLatran un concile qui devait donner plus d'éclat et de retentissement à la bulle Unigenùus. Les jansénistes se crurent appelés à y remplir une double mission : défendre leurs intérêts de coterie et renouer les relations avec la Russie*. La seconde partie du programme semble avoir été aussitôt abandonnée que conçue; quant à la première, c'est Jubé qui en fut chargé. J'épargne au lecteur les détails de ces obscures intrigues, et je me flatte qu'il m'en saura gré : au point de vue russe, on n'y trouve rien d'intéressant. Il suffira de mentionner l'escapade du mandataire janséniste. Toujours le même, il se montra si turbulent à Rome qu'il se vit, un jour, obligé de s'enfuir à Naples et de regagner ensuite secrètement la France.

1 Troyes, Bibl., n<» 1256.

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