‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 4 sur 72 · IV. s · texte numérisé non relu

IV. s

ment perpétuel était la disette de livres. Et, tandis qu'il en achète avec ses derniers sous, sa pension est réduite d'une {yrosse moitié, et un voïévode trop zélé lui confisque son Oléarius pourTenvoyer au Kremlin. Puis, c'est un mal cruel qui le réduit à l'inaction et le cloue sur un lit de douleur. Il ne s'en releva qu^après avoir senti les étreintes de la mort, et il faillit y perdre les oreilles et les yeux. Au physique, il n'est plus qu'une ruine. Le moral s'en ressent. Le séjour deTobolsk lui devient intolérable. Il rêve, mais en vain, de se fixer au milieu des Raskolniks, dans le couvent de Solovetsk; enfin, c'est la nostalgie de l'Occident qui s'empare de tout son être. Il pousse un cri de détresse. Durant sa maladie, il a fait un vœu à saint Nicolas; il supplii qu'on l'autorise à l'accomplir, qu'on le laisse faire son pèlerinag^e, qu'on lui rende sa liberté.

C'est ce désir intense d'élargissement qui l'amène à faire une brèche dans son programme. Pour sortir de son enfer, il se déclare en possession d'un secret dont dépendent l'avenir et le bonheur des Moscovites, et qui ne saurait être confié que personnellement au Tsar. Et, comme le Kremlin ne se presse pas de répondre, il met ses confidences par écrit ^ Vn gros volume sort de sa plume féconde, une savante exégèse en fait les frais; au premier plan figure la promesse prophétique d'unité : un seul troupeau et un seul pasteur. Tout son espoir est dans ces mots, il les prend comme devise d'avenir. La glace une fois rompue, il se lance dans la polémique sur les points controversés entre les Églises d'Orient et d'Occident, et plaide avec vigueur la cause de l'union. Ainsi s'effondrait la théorie du a préambule » , puisque le secret n'était

' SOKOLO%', p. 16.

UN PANSLÂVISTE MISSIONNAIRE 85

plus dosé et livré peu à peu, mais dévoilé du coup; puisqu'il allait au Tsar directement, non par des voies intermédiaires. C'est que désormais le système des longs circuits n'était plus applicable. 11 faut rendre cette justice à Krijanic qu'il a tenu bon jusqu'au bout. Il ne s'est rendu qu'à la dernière extrémité; encore n'a-t-il sacrifié que des accessoires; quant à l'idée unitaire, elle s'identifie plus que jamais avec son existence.

La voix du malheureux exilé trouva enfin un écho au Kremlin. Gracié par le successeur d'Alexis, le tsar Fedor, il quittaTobolsk,le5/l5 mars 1676, pour reg^agner Moscou. Bien ne l'attachait plus à cette capitale. S'il avait désiré naguère d'y pénétrer, il lui tardait maintenant de s'éloigner de ces murs crénelés, témoins de son échec. Sa mission en Russie était irréparablement compromise, il n'y avait pas à en douter. Il se réservait, on le verra, de la poursuivre ailleurs.

Mais les rôles étaient renversés. Les proscripteurs d'autrefois voulaient garder auprès d'eux le chanoine d'Agram, bien qu'il ne fit plus mystère de sa profession, et qu'il se révélât tenace dans sa foi latine. Ce ne fut pas sans difficultés qu'il parvint à franchir la frontière, le 9/19 octobre 1677, en compagnie de Gabel, ambassadeur de Danemark, après avoir proposé de traduire, à titre de rançon, les PoUiica d'Aristote, ou bien d'offrir au Tsar soit une ingénieuse invention musicale, soit une espèce de pej-petuutn mobile agrémenté d'un pendule. Le voilà rendu à la liberté. Que va-rt-il faire? Champion irréductible, il marchera par d'autres sentiers vers son but idéal. Et, à vrai dire, sa nouvelle détermination causera une surprise déconcertante. Dès l'année 1678, il revêt, dans un couvent de Vilna, la robe blanche des Frères prêcheurs. D'où lui venait cette vocation tardive? 11 est difficile de le

deviner. Peut-être les quatre Dominicains, ses compagfnons d'exil à Toboisk, avaient-ils dirigé ses pensées de ce côté. Mais Krijanic n'avait pas le tempérament monacal. De graves dissentiments ne tardèrent pas à éclater entre ses supérieurs et lui, et son caractère ardent reprit le dessus. L'impulsif reparut avec toute sa véhémence.

Fidèle à son idée, il entendait lui consacrer les restes de sa vie agitée, composer des ouvrages de polémique et de controverse, ensuite aller à Rome faire profiler la Propagande d'une expérience chèrement acquise. Ses chefs hiérarchiques ne partageaient pas sa manière de voir, et lui suscitaient discrètement des obstacles. De là, un conflit qui, en 1681, passa rapidement à l'état aigu, car, pour être moine, Krijanic n'en tenait pas moins à sa propre volonté et à son bon plaisir. Surexcité par l'opposition qu'il rencontrait, résolu de se rendre quand même à Rome, il se mit à manœuvrer dans ce sens en dehors de l'ordre et dans l'ordre même ^

D'abord c'est le nonce de Varsovie, Opizio Pallavicini, qu'il saisit de son affaire, et auquel il envoie ses manuscrits tt sur les erreurs des Grecs et les fables des Moscocovites » . Soumis à la révision des Jésuites, ils furent trouvés irréprochables. Et comme, par une heureuse coïncidence, un émissaire devait être envoyé à Moscou, Krijanic parut au nonce l'homme indiqué pour remplir cette mission. En conséquence, au mois d'août 1681, ordre lui fut donné de venir à Varsovie.

Cet ordre du nonce arrivait à un moment critique. Quelques mois auparavant, au chapitre de Vilna, Krijanic avait sollicité de ses confrères en religion l'autorisation de se rendre à Rome. Elle lui fut tour à tour accordée et

* BiKLOKOUROv, p. Î65 et8uiv., n'*25 à 18, p. Î06.

reFus'^e, ce qui Texaspéra tellement qu'il eut recours à un moyen radical, et mit en doute la validité de ses vœux. Armé de bulles pontificales, Tancien élève de Saini-Athanase se faisait fort de prouver que ses engagements envers Tordre de saint Dominique étaient de plein droit nuls et non avenus, et qu'il fallait le traiter non en moine, mais en simple missionnaire. La discussion battait son plein à l'arrivée des lettres d'appel du nonce. Naturellement, celles-ci ne firent que compliquer la situation.

Krijanic en sortit par un coup de tête à sa façon. Prenant à la lettre une parole équivoque de son supérieur, il quitte son froc : vêtu en prêtre séculier, il parait devant Tévêque, et, en pleine cathédrale, lui présente une requête motivée avec exposition de ses griefs et demande de protection.

Cette scène lui valut le départ pour Varsovie, fin janvier 1682, sans toutefois le mettre à l'abri des plus cruelles épreuves. Le nonce, prévenu par les Dominicains, le traita d'apostat, lui ferma sa porte, et ne voulut pas échanger une seule parole avec lui'. Les brusques procédés du nonce furent le prélude d'un exil de trois mois dans un couvent de province, après quoi Krijanic fut réintégré dans celui de Vilna.

Hommes et faits semblaient conspirer contre lui, mais rien n'ébranlait sa ferme résolution de revoir la Ville éternelle. La même attirance fascinatrice que Moscou avait exercée naguère sur le jeune et intrépide missionnaire, Rome l'exerçait maintenant sur le lutteur aguerri. Présenter ses mémoires à la Propagande, exposer ses idées sur l'union des Églises, conserver ainsi pour l'avenir

* A défaut de Krijanic, le nonce jeta son dévolu sur Antoine Schiminan, mineur conventuel. Archives de la Propagande, Ârta 1682, f. 87; Lettere délia S. C, t. 71, 16 mars 1682.

38 PROSELYTISME ET DIPLOMATIE

les Fruits de sa longue expérience, revivre dans des disciples ou des imitateurs, c'était là le plus vif désir de Krijanic. Il y voyait le triomphe de ses idées favorites, la consommation de son œuvre et le couronnement de sa vie. Sur le déclin de Tàge, criblé de maladies, il se sentait encore assez de vigueur pour reprendre son bâton de pèlerin et faire à pied le long et pénible voyage.

Pendant qu'il roulait ces projets dans son cerveau, sa cause était, sur son initiative, examinée à la Propagande. Deux points furent soumis aux consulteurs de la Congrégation : d*abord la validité des vœux de Krijanic, et puis son désir de venir à Rome. La décision ne se fit pas attendre. Les engagements vis-à-vis de Tordre de saint Dominique furent reconnus obligatoires et réguliers, la bulle d'Urbain VIII^ n'interdisant les vœux monastiques que pendant les trois premières années après la sortie du collège. D'autre part, on s'intéressa aux renseignements que pourrait donner sur la Russie un missionnaire qui se vantait d'en posséder tous les secrets, et les supérieurs de l'ordre furent mis en demeure d'envoyer Krijanic à Rome.

Mais il était écrit qu'il ne reverrait jamais la cité bénie, complice de ses premières ardeurs, et que Rome ne recueillerait pas les suprêmes accents de son zèle. Encore une fois, l'autorisation tant désirée lui fut d'abord accordée, et puis, on ne sait trop pourquoi, refusée. Krijanic ne l'entendait pas ainsi. Chargé de ses volumes et tout à l'espérance, il se mit en route sans compter avec les difficultés, sans reculer devant les bruits de guerre et d'invasion musulmane.

Cependant la situation devenait de plus en plus menaçante. Lorsque le hardi pèlerin arriva aux portes de Vienne, il trouva la ville assiégée par les Turcs, et l'armée libératrice de Sobieski campée sur les hauteurs du Kah-

lenbcrg. Dans le tumulte de la bataille et Tivresse d'une sanglante victoire, qui se serait soucié d'un pauvre voyageur en route pour Tltalie? Un seul mot laconiquement révélateur nous apprend qu'il trouva la mort dans les rangs de Tarmée polonaise, sans doute au service des malades et des blessés. Et puis le silence se fait autour de cette existence aventureuse et tourmentée. On ne sait ni la date précise de la mort de Krijanic, ni Tendroit où repose sa dépouille terrestre. Il n'a point récolté lui-même le Fruit de ses travaux, ses deux missions à Moscou ne lui ont rapporté que des souffrances et l'exil. Il a fallu des siècles pour faire germer la semence jetée laborieusement dans le sol. La postérité a rendu justice à l'infatigable travailleur et reconnu ses mérites. Ses œuvres l'ont fait revivre parmi nous. Elles portent l'empreinte d'un esprit supérieur, et, quoique en plusieurs points contestables, elles défient le temps et l'oubli.

Page 1