‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 3 sur 72 · PREMIER VOYAGE DE K.RIJANIC EN RUSSIE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE DE K.RIJANIC EN RUSSIE

Bien que sufBsamraent armé pour sa mission, Krijanic ne pouvait se rendre aussitôt à Moscou. En dehors des obligations envers son propre évéque qui, du reste, ne tarda point à mourir, le !" décembre 1642, il traînait encore un boulet à son pied. Une misérable dette d'environ deux cents écus, contractée à Tépoque des études, devait être liquidée sur place : il y allait de la conscience. Et cette question matérielle, sous une forme ou sous une autre, restera Taccablant souci de toute son existence ^

Agram ne retint pas longtemps le jeune prêtre à son retour de Rome. La réputation de polyglotte Tavait précédé dans son pays d'origine. Déjà d'illustres familles songeaient à lui confier leurs enfants; mais, redoutant la vie énervante des châteaux, il déclina ces offres, devint professeur au séminaire, bientôt après se fit nommer curé de Nedeltsi et puis de Varazdine. Un homme ordinaire eût été au comble de ses vœux, la position étant aussi honorable que lucrative. La grande âme de Krijanic ne pouvait s'en contenter. Sa paroisse lui semblait une prison, sa tête était en travail, sa pensée Tentrainait vers le Nord. Ayant calculé qu'il lui faudrait quelques années pour légler ses affaires, il en conçut un vif dépit, et se mit à chercher les moyens d'en finir plus promptement.

Deux solutions s'offraient à lui : ou bien se rendre à Ghelm auprès de Tévêque Méthode Terlecki, ardent pro-

* Starine, t. XVIII, p. 216 et suiv., n"* I à XII. — Archives de la Propagande, Lettere di Germania^ t. 39, f. 66. — BiÉLOKornov, p. 220 et suit., Q« 16, 21, 24 à 40, V3.

pagateur de l'union, qui Tinvitait à venir, et auquel Urbain VIII avait adressé la parole célèbre : « mes Ruthènes, c'est par vous que j'espère atteindre TOrient » ; ou bien se faire appeler à Rome, et, sous les auspices de la Propag[ande, se consacrer à la polémique. Dans les deux cas, un subside étant nécessaire, il s'empresse d'en saisir la Gong[rég[ation ; mais bientôt il se repent d'avoir parlé finances. Dorénavant, plus de chiffres, car il est désintéressé; il veut qu'on le sache et tient à le prouver. Il s'arrange donc tant bien que mal avec ses créanciers, et, grâce à un suprême effort, libre de ce côté, il se déclare prêt à partir pour Moscou.

La réponse de la Propagande, datée du 12 mai 1646, ne lui parvint que le 3 juin. Le poste de Chelm étant déjà occupé, c'est à Smolensk, alors encore sous la domination polonaise, mais limitrophe de la Moscovie, qu'on l'envoie. L'évêque de cette ville, Pierre Parczewski, de passage à Rome, consent à le recevoir dans son diocèse et lui donne rendez-vous à Vienne. Cette destination parut à Krijanic absolument providentielle. Naguère il avait jeté lui-même son dévolu sur Smolensk, et c'était maintenant le devoir qui l'y appelait. Le cœur léger, il résigna sa paroisse, et partit immédiatement, sans même prendre congé de sa vieille mère, et sans rien dire à personne de ses desseins; car, au premier mot de Moscou, on l'avait déjà traité d'halluciné. Son bagage de voyageur consistait principalement en livres, notes et écrits.

Sa joie ne fut pas de longue durée. De cruelles et nombreuses déceptions l'attendaient à l'entrée même de sa nouvelle carrière. En vain s'était-il hâté de se rendre à Vienne. L'évêque ne quitta Rome que vers la fin de l'année 1646, et c'est à Varsovie, où Krijanic l'avait précédé, qu'ils se rencontrèrent. Dès la première entrevue.

UN PANSLAVISTE MISSIONNAIRE iT

le désaccord fut complet, et le désenchantement réci* proque. Calculateur et pratique, ne déboursant ses écus qu'à bon escient, d'une rudesse voisine de la brutalité, Parczewski, évéque de rite latin, se souciait peu des Ruthènes qui n'appartenaient pas à son troupeau. Il traita de Folie et de présomption les timides ouvertures de Krijanic qui, se voyant mal compris, se g^arda bien de lui faire des confidences ultérieures, et se soumit, pour le moment, à toutes les volontés de son maître, il fallait bien faire de nécessité vertu.

Arrivé à Smolensk, le pauvre Croate fut log^é dans un réduit sans fenêtres et sans meubles, astreint au chant des heures canoniques; avec cela mal nourri, mal chauffé, mal vêtu, et, ce qui le rendait tout à fait malheureux, privé des moyens de poursuivre ses études favorites : pas de livres curieux, pas de manuscrits à étudier, aucun échange d'idées avec des hommes compétents, car il ne pouvait aborder que des Polonais hostiles aux Rutbènes où des Ruthènes mal informés de leurs affaires. Ce n'est pas ainsi qu'il entendait sa mission, et à aucun prix il ne voulait y renoncer. N'obtenant rien par la voie des remontrances, il fait une scène à son évéque aux abords de l'église, lui présente une requête qui est rejetée, et prend à témoin de sa protestation le clergé et le peuple. Une explication orageuse s'ensuivit. Krijanic tint ferme. On lui permit, de guerre lasse, d'accepter une aumônerie chez un magnat, mais les bonnes grâces de l'évêque furent perdues à jamais.

Le voilà donc dans le château de Galynski, son hôte éphémère. Il étale ses livres, reprend la plume et se remet au travail; mais il n'est satisfait qu'à moitié, car sa détresse est extrême, et aucune lumière ne point à l'horizon. Que n'a-t-il pas souffert! Quelles épreuves l'at-

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tendent encore ! Il en prévoit de bien dures, mais, loin de l'atterrer, cette prévision exalte son courage. Use dit qu'il faut semer dans les larmes pour récolter dans la joie, que la vertu n'est belle qu'en raison du sacrifice, et, seul devant Dieu, en son âme et conscience, il s'engage sous la foi du serment, et se consacre à la mission de Moscou. En même temps, de nouveaux projets assiègent son esprit; il ira chez les Jésuites de Vilna suivre des cours de mathématiques et d'astronomie, pour discuter avec le Tsar la réforme du calendrier; les Basiliens lui ouvriront leur riche bibliothèque, et il exploitera leurs trésors. Pour exécuter tous ces projets, il lui faut trois ans et six cents écus une fois donnés, dont cent à sa vieille mère besogneuse. Et, oublieux de ses anciennes résolutions, il soumet son désir à la Propagande.

Tandis qu'il attend une réponse qui ne viendra jamais, une occasion se présente d'aller à Moscou, il la saisit au vol. Déjà il avait rencontré à Varsovie, en 1646, l'agent russe Dokhtourov, et lui avait communiqué les épigraphes de la fameuse chapelle des Ghouiski et la devise d'un canon enlevé aux Russes par les Polonais. A cette occasion, on lui avait bien dit que l'entrée de la Russie ne lui serait pas fermée, mais d'importunes allusions confessionnelles avaient ralenti son élan. Maintenant, il partait dans des conditions rassurantes d'indépendance, en compagnie de l'ambassadeur polonais, Casimir Pac, envoyé officiellement auprès du Tsar. Cette sauvegarde lui procura, vers la fin de l'année 1647, deux mois de tranquille séjour à Moscou. Le résultat principal du voyage, dont les détails nous échappent, fut une trouvaille qui confirmait tous les soupçons de Krijanic et justifiait ses théories '.

' BiÉLOKouROv, p. 68/13 et suîv.

Le patriarche Joseph gouvernait alors TÉglise russe. Il est resté célèbre pour avoir donné une puissante impulsion à la production typog[raphique. Ce n'étaient plus seule* ment des livres liturgiques, comme autrefois, qui sortaient des presses moscovites, mais aussi des livres d'enseignement, de patristique, d'apologie et de polémique. Personne ne se doutait alors que ces nouvelles éditions, avec leurs grossières erreurs, deviendraient un jour l'arsenal des raskolniks. Le mariage projeté entre un protestant et une orthodoxe, Waldemar, prince royal de Danemark, et la tsarévna Irina Mikhaïlovna, donna lieu à d'Apres controverses qui eurent un écho dans la littérature courante. G*est précisément vers cette époque, en 1644, et sous l'impression du moment, que fut rédigée la KiriUova Kniga (livre de Cyrille), ainsi nommée à cause d'une paraphrase de saint Cyrille de Jérusalem qui en forme le début.

Un curieux recueil, celui-là. Il portait l'estampille officielle, car le tsar Mikhaïl avait lui-même provoqué cette diatribe « contre les hérétiques et dissidents, Romains et Latins, Luthériens et Calvinistes » , afin de mettre les chrétiens de la a terre russe » en état de leur a fermer la bouche V . En exécution des ordres souverains, le protopope Rogov et quelques savants du même acabit avaient réuni en un seul volume tout ce qu'ils avaient trouvé de plus fort en faveur de leur thèse : manuscrits et imprimés avaient été mis à contribution. Il en sortit une rudis indigesiaque moles qui eut pourtant du succès. Le patriarche y puisait des arguments dans la discussion contre Waldemar, et, sur un tirage de 1,163 exemplaires, on en vendit 1,032 dans l'espace de quatre mois. Un in-folio de ce genre ne trouverait peut-être pas, de nos jours, le même nombre d'acheteurs parmi les orthodoxes.

Grâce à cette diffusion, la Kniga devait fatalement

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tomber entre les mains de Krijanic. Il en prit connaissance et fut exaspéré. A vrai dire, il y avait bien de quoi. Maintes pagres de ce factum regorgeaient d'erreurs et de calomnies tantôt révoltantes, tantôt ridicules : on reprochait, par exemple, aux Latins d'enseigner soixante-douze hérésies, et, crime irrémissible, de manger des grenouilles. Le reste était à Tavenant. Le pudibond Croate y trouvait même une liberté d'allures qu'il qualifiait de dévergondage cynique et qu'il se refusait à mieux préciser. C'était donc un poison, un poison violent, qui se répandait à pleines mains parmi les Russes, sans que personne songeât à les prémunir par un contre-poison; car les évéques ruthènes eux-mêmes, les plus intéressés à l'affaire, ignoraient jusqu'à l'existence de l'odieux volume.

De cet ensemble de choses se dégageait avec évidence la nécessité d'une réfutation. A meilleur titre que tout autre, Krijanic avait le droit de le proclamer. N'avait-il pas constamment soutenu que les Russes étaient des victimes de leur ignorance? Désormais la preuve était entre ses mains, et il pouvait la fournir à d'autres. Il n'y aurait plus, pour amener l'entente, qu'à renverser cet échafaudage de mensonges. Lui-même se chargeait de le faire. Son rêve favori était de devenir le Bellarmin des Slaves, de les armer contre les Grecs comme le Jésuite italien avait armé les Latins contre les Protestants. Le moment lui paraissait favorable, puisque Toccasion s'offrait d'ellemême. Il aurait d'abord admonesté le patriarche qui avait permis d'enseigner ces scandaleuses erreurs, et puis il les aurait réfutées à grand renfort de syllogismes; car Krijanic était partisan du système scolastique. Telle était sa confiance dans le bon sens national qu'il ne doutait pas de remporter une brillante victoire. Déjà il voyait tous les exemplaires de la Kniga empilés sur la place publique, ^

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livrés aux flammes vengeresses d'où sortiraient Tunion et la paix. Pourquoi faut-il que la question de g^ros sous l'arrête encore ici? Il Tinsinue à la Propag^ande qu'il met au courant de sa trouvaille; mais l'article finances est discrètement écarté, et, le 1*' septembre 1648, on le prie d'expédier à Rome la fameuse Kniga,

Imposer cet envoi à Rrijanic, c'était lui demander un sacrifice au-dessus de ses forces. Rien ne prouve qu'il se soit décidé à le faire, et il est plutôt probable que, malgré sa vie errante, il ne s'est jamais séparé de son trésor. Ne pouvait-il point, à Toccasion, le porter lui-même à Rome? Après le voyage de Moscou, il se dirige sur Vienne, où une grave maladie le retient des mois entiers. Rendu à la santé, il trouve moyen d'aller à Constantinople avec l'ambassadeur impérial Schmidt. Mais le ciel bleu de l'Orient ne captive pas longtemps l'infatigable pèlerin; un autre centre d'attraction l'appelle impérieusement, et c'est encore sur les bords du Tibre que nous le retrouvons vers la fin de l'année 1651.

Sa position est plutôt enviable dans la Ville éternelle. Membre de^ la Congrégation illyrienne de San-Girolamo, aumônier de la 'garde suisse, il a des loisirs pour vaquer -k ses écrits, et il se met à compiler sa Bibliothecà schtsmaii" corum, dont un volume se conserve encore à Rome, à la bibliothèque de la Minerve, quoique bien des feuillets soient déjà entamés par une encre corrosive.

L'ouvrage était conçu sur un vaste plan. Il devait non seulement réfuter la Kniga^ mais aussi démolir toutes les objections produites jusque-là par les orthodoxes et former une apologie complète de la foi romaine. Aussi bien, à la suite des extraits de la Kniga, viennent ceux des Photius, des Barlaam, des Gabriel de Philadelphie. Le choix des auteurs est fait de manière à concentrer la discussion sur

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les points principaux en litige, tels que la primauté du Pape, le Filioque et le calendrier. Confiant dans ses preuves et fort de son impartialité, Krijanic ne craig^nait pas de donner d'abord la traduction latine des opinions adverses; après quoi viendrait leur réfutation. Malheureusement, cette seconde partie, qui aurait été la plus intéressante, n'est point arrivée jusqu'à nous. Nous n'avons que la première, simple traduction d'auteurs déjà connus. Les épigraphes scripturaires qui l'ouvrent révèlent les préoccupations de l'auteur et ses plus radieuses espérances : elles préconisent la vérité et la charité, et rappellent qu'un jour viendra où il n'y aura ni deux peuples, ni deux royaumes, mais un seul troupeau avec un seul pasteur ^ Quelques années se passèrent dans cette studieuse retraite. Krijanic était, à Rome^ en renom de travailleur consciencieux. On lui savait gré d'avoir apporté des ouvrages peu connus de polémique, et de s'appliquer à les faire connaître. Des livres de sa co^mposition, parmi lesquels il y en avait un sur les proportions musicales, furent examinés à la Propagande et jugés favorablement par le cardinal Brancacci, et même par Holstenius, le savant bibliothécaire de la Yaticane, dont l'avis faisait autorité. Son caractère plaisait moins que ses livres. Krijanic n'était plus le sympathique étudiant d'autrefois; les épreuves et les déboires l'avaient trop secoué. Toujours en quête d'une issue pour son activité débordante, il faisait l'impression d'un homme mal équilibré; « cervelle troublée et extravagante, » disait-on, sur laquelle on ne peut pas compter^.

' Rome, Bibliothèque de la Minerve, mss, XX, II, 19. — Le volume a été acheva en 1656.

* Archiv fur slav, Phil,, U VI, p. 121. — Archives de la Propagande, Ada, t. Î7, f. 97 V.

Ces différentes opinions sur Krijanic et ses travaux furent émises en pleine séance de la Propagande, le 1*' octobre 1657, à l'occasion du subside qu'il deman-; dait, soit pour aller à Moscou, soit pour continuer à écrire. Il était d'ordinaire à court d'argent, et, pour sortir d'embarras, il s'adressait toujours à la Congréga* tion. Par une de ces inconséquences qu'il est difficile d'expliquer, malgré sa réputation de médiocre missionnaire, on lui octroya quand même la mission de Moscou. Mais le pape Alexandre VII rapporta cette décision, le 26 janvier 1658. Il préféra gardera Rome le laborieux Croate, et lui accorda une pension de quatre écus par mois, à charge de terminer les travaux ébauchés.

On pourrait croire que, pensionné par le Vatican, Krijanic se serait mis résolument a l'œuvre sans rêver de nouveaux déplacements. Il n'en fut rien. l]n besoin intense d'expansion lui rendait à la longue insupportable la vie concentrée. Peut-être aussi n'était-il pas entière-* ment satisfait du travail qu'il avait entrepris : après avoir constamment plaidé la cause des réfutations systématiques en langue russe, il en élaborait une en latin qui ne trouverait à Moscou que très peu de lecteurs. N'était-ce pas se donner à soi-même un formel démenti?

Quoi qu'il en fût, vers la même époque, des rumeurs qu'il accueillit avec empressement se répandirent fort à propos : on prêtait aux Moscovites le dessein d'ériger des chaires de philosophie. Aussitôt, sa mobile imagination s'enflamme ; c'est l'aube, d'après lui, d'une ère nouvelle; c'est le moment de renouer des relations amicales. En conséquence, il insinue au Pape d'envoyer un légat à Moscou, et s'offre pour les fonctions d'interprète. £t, comme le Vatican ne se presse pas d'entrer dans ses vues, il se replie sur lui-même. Un jour, c'était en 1658|

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il emballe ses papiers et ses livres, et, à la sourdine, de son propre chef, se met en route pour Moscou. Cette résolution avait été précédée d'une lutte intérieure. Car enfin, de quel droit s'ing^érait-il dans une mission qui ne lui était pas confiée? Il se raisonne et, se prévalant de Tancienne autorisation de 1646, parvient à se former la conscience. En réalité, ce sont les attirances irrésistibles du Kremlin qui Taveuglent et le poussent vers le Nord. Il cède, et cet instant de Faiblesse lui vaudra de longues et cruelles souffrances.

DEUXIEME VOTAGR DE RRIJANIC EN RUSSIE

Tout, à peu près tout est mystère dans ce second voyage de Russie, sauf la fidélité presque inviolable de Krijanic à ses principes, ses plans d'avenir et ses procédés naïvement cauteleux.

Pour se rendre au pays de ses rêves, il traverse la Petite- Russie, dévastée par le fer et le feu, et qui cherchait encore son maître. Partisan convaincu de la domination tsarienne, il s'attarde parmi les Cosaques, et n'arrive à Moscou que le 17|27 septembre 1659.

Alexis Mikhaïlovitch gouvernait alors le pays. On se trouvait à la veille du bouleversement radical dont les avant-coureurs se faisaient déjà sentir. L'état d'àme, comme nous dirions, était tel que Krijanic pouvait le souhaiter. Deux courants se partageaient la nation. Réfractaire à toute innovation, la masse se complaisait dans sa grossière inertie et son isolement, tandis qu'une élite, assoiffée de réformes, se rapprochait sans scrupule de

Tétranger, et demandait des lumières aux Petits-Russîeos, aux Grecs et même à rOccident. Encore quelques années, et Siméon de Pololsk, moine et lettré, deviendra Toracle de la cour et Féducateur du Tsarévitch. Il ouvrira des écoles et fera représenter au Kremlin des pièces de théâtre. Tout cela rentrait dans le programme de Krijanic, et le rôle de Siméon était bien celui qu'il eût volontiers revendiqué pour lui-même. Mais ses antécédents ne le comportaient pas : le sort ne lui réservait que d'amères déceptions.

De prime abord, Taccueil fut bienveillant et les formalités d'installation ne donnèrent lieu à aucun incident fâcheux. Soumis à l'interrogatoire de rigueur, le nouvel arrivant fit preuve de sévère discrétion. Pas un mot de son sacerdoce, de son séjour à Rome, de ses attaches à la Propagande. Il se donne pour un lettré, expert en traduction, voué à renseignement, ne demandant qu'à se rendre utile. Là-dessus on lui offre, avec un logis convenable, les présents d'usage en étoffes, vivres et fournitures. Désormais, la salle est faite, l'acteur n'a plus qu'à entrer en scène.

Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis que le jeune étudiant de Saint-Athanase avait confié au papier ses premières inspirations sur la mission de Moscou et la manière de s'y prendre pour réussir. Ni le temps, ni l'expérience n'avaient entamé ses opinions. Il est aussi simpliste qu'aux premiers jours, tout en se piquant d'être fin, car ses visées secrètes se réduisent à des artifices innocents. En effet, les Russes, et ce sont encore les plus avancés, prétendent conquérir la science sans sacrifier l'orthodoxie, tandis que, d'après Krijanic, le progrès devrait aboutir à l'union. Peu lui importe l'inévitable heurt des dernières échéances. Il se croit assez habile pour orienter

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Taffaire à sa façon, sans effaroucher ou inquiéter personne, ne s'occupant, comme il aime à le dire, que du rt préambule de la conversion » . Tout plein de son idée, oubliant qu'il est étranger, inconnu au Kremlin, où règ^ne encore une routine séculaire, il se propose d'emblée, le 27 septembre 1659 (vieux style), pour historiog[raphe officiel de Moscou et bibliothécaire en titre» chargé de cataloguer les livres du Tsar et de les classer. Son ambition n'a rien de personnel, ou de mesquin : ce sont les Russes, ce sont les Slaves qu'il veut délivrer d'un opprobre. Un sage de l'ancienne Egypte avait traité les Grecs d'éternels enfants, parce qu'ils ne scrutaient pas leurs origines. Krijanic s'indigne de voir le même reproche peser sur ses compatriotes, et il se sent en mesure de les en délivrer. Qu'on le laisse faire, et il saura rédiger les annales russes, réfuter les calomnies d'Adam Oléarius, rembarrer les Polonais, revendiquer les titres tsariens, traduire les chroniques grecques, vulgariser les sciences administratives, composer une grammaire slave avec un dictionnaire, enfin surveiller la réimpression de la Bible d'Ostrog. Les gloires du passé se confondraient ainsi avec d'appréciables avantages pour le temps présent '.

En tenant ce langage, Krijanic, au risque de passer pour un vulgaire aventurier, taillait en plein dans le neuf. Personne avant lui n'avait fait au Kremlin des avances encyclopédiques de ce genre. Présumant de ses forces, il assumait pour lui seul la besogne de toute une académie. Le bon sens moscovite, sans même se douter de l'arrièrepensée d'union, s'aperçut immédiatement des dangers du cumul et ne se laissa point séduire. A en juger d'après les pièces qui nous restent, de toutes les offres de l'entre*

' BlÉLO&OUROV, p. 88.

prenant travailleur une seule fut acceptée : on le chargea de composer une grammaire slave et un dictionnaire.

Les voilà donc en passe de se réaliser, ne fût-ce qu'en réduction, les visions hardies caressées naguère au collège Saint-Athanase. L'obscur étudiant est installé à Moscou, défrayé par le Tsar, pourvu d'un office rétribué qui lui donne accès auprès des personnages les plus en vue. Gomment a-t-il profité de cette situation? Quels ont été les résultats de son action? A défaut des détails qui nous manquent, force est de s'en tenir aux points de repère et aux allusions. On n'en saura pas plus long tant que le mémoire de Krijanic sur son second voyage de Moscou ne sera point retrouvé.

11 est sûr d'abord que le pensionnaire du Tsar s'est appliqué sérieusement aux travaux de linguistique qui lui avaient été demandés. Il en reste des preuves matérielles : des dissertations grammaticales et des corrections d'un dictionnaire latino-slave. Mais ce n'étaient là que des degrés à franchir pour arriver jusqu'aux sommités de l'échelle sociale. La manœuvre savamment concertée ne réussit qu'en partie. Rien ne prouve, en effet, que Krijanic ait été admis en présence du tsar Alexis Mikhaïlovitch, comme le comportait le point culminant de son programme. Toutefois, il était en bonne voie d'y parvenir, car déjà la faveur de quelques personnages marquants lui était acquise.

D'aucuns parmi les boïars sympathisaient avec l'Occident, reconnaissaient sa supériorité et se mettaient volontiers à son école. Ils devaient se complaire dans des causeries amicales avec un étranger initié aux lettres et aux sciences, capable d'élargir leurs horizons, et pouvant les renseigner sur les questions brûlantes du jour. Deux hommes célèbres, Morozov et Rtistchev, se sont surtout

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rapprochés de Krijanic ; au moins est-ce à eux qu'il consacre ses plus chauds et affectueux souvenirs, mérités sans doute à plus d'un titre.

Dans sa longue et laborieuse carrière, Morozov avait connu tous les genres de péripéties. En faveur à la cour et détesté par le peuple, beau-frère du Tsar et condamné à Texil, rendu enfin à ses dignités et à ses charges, succombant sous le poids des affaires d'État, coutumier d'expédients parfois funestes, il se sentait au-dessous de sa position, regrettait son manque d'instruction, et se livrait avec tant d'ardeur à l'étude que les ignorants le tenaient pour un sorcier adonné à la magie noire. Dans ces conditions, Krijanic, pour être bien reçu par Morozov, n'avait qu'à se présenter chez lui.

Rtistchev devait être d'un accès encore plus facile, grâce à d'inconscientes affinités intellectuelles. Nature mystique, profondément religieuse, ce jeune okolnitchi, passionné pour le progrès, avait repris à son propre compte l'idée prônée naguère par Pierre Moghila, et fondé, en 1648, à deux verstes de Moscou, près de l'église Saint-André, un monastère qu'il peupla de moines petits-russiens. Un calcul intelligent dictait ce choix. En contact avec l'Occident, initiée à ses méthodes qui lui venaient de Pologne, l'école de Kiev possédait des maîtres habiles, capables de réveiller l'esprit scientifique. On lui en demanda quelques-uns pour le nouveau monastère, et ils furent chargés, sitôt arrivés, d'enseigner la grammaire, la rhétorique et la philosophie. En dépit de ses fonctions absorbantes, Rtistchev se mit lui-même au nombre des premiers disciples. Le jour, il faisait son service auprès du Tsar, et, pour se détendre, il passait ses nuits dans le, couvent à étudier les lettres grecques, à converser avec les moines, à enrichir son esprit de connaissances variées.

Une question se pose ici d'elle-même, et pn verra tout à l'heure comment elle se rattache à notre sujet. Dans un mémoire présenté à la Propagande en 1682, Krijanic revient sur son séjour de 1659 à Moscou, et se félicite d'avoir non seulement surpris tous les arcanes du Kremlin, mais d'avoir aussi connu beaucoup de personnes de différentes conditions qui professaient en secret la religion romaine. L'intimité ne tarda point à s'établir entre le prêtre déguisé et ces crypto-catholiques. Une grande ferveur régnait parmi ces derniers. Plusieurs d'entre eux insistèrent auprès de Krijanic pour la publication d'un livre apologétique en langue russe qui aurait soulagé leur<6 consciences, et leur aurait permis, Dieu aidant, de professer publiquement leur foi '.

On se demande quels étaient ces courageux néophytes, et ce qu'il y avait de réel, de positif dans leurs aspirations? Cette curiosité est d'autant plus légitime qu'il y eut, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, des tentatives sérieuses de propagande catholique. Il n'est pas encore possible de percer à jour le travail mystérieux et latent qui s'est fait, mais les indices en sont déjà visibles et se laissent constater. Ainsi, en 1699, le P. Jean Milan, dont il sera question plus tard, établi à la Sloboda et au fait de tous les agissements, ne tarit pas d'éloges sur un couvent des environs de la capitale, composé de moines unis au Saint-Siège, et gouverné par un saint et savant archimandrite. Le personnel de la communauté se rajeunissait par des recrues envoyées de Pologne, et suffisamment versées dans la langue pour jouer le rôle de tt Buthènes ». Le P. Milan ajoute que « beaucoup d'autres a désiraient l'union avec Rome et n'étaient

1 fiiÊLO&ornov, p. 278, 282.

retenus que par la crainte de se compromettre ^ Des allusions du même genre se rencontrent ailleurs. Elles prouvent que, vers la fin du dix-septième siècle, le mouvement unitaire prenait de l'extension et qu'il datait de loin.

Peut-être ces circonstances n'ont-elles pas été étrangères au malheur qui fondit à Timproviste sur Krijanic, et dont la cause est restée à peu près inconnue. Des soupçons pouvaient l'atteindre. On dirait que cet homme de dévouement était prédestiné à la souffrance. A peine seize mois d'un bonheur relatif se sont-ils écoulés à Moscou qu'un oukaze d'exil vient, comme un coup de foudre, briser son existence. Alexis Mikhaïlovitch le reléguait à Tobolsk, dans une terre inhospitalière, au milieu des neiges et des glaces de la Sibérie. C'était une séquestration, une mort anticipée ; mais tel était le bon plaisir du Tsar. Il tenait lieu d'enquête et de jugement, et n'admettait pas de tergiversation. L'ordre fatal, daté du 8/18 janvier 1661, partait du bureau des Affaires livoniennes; il était contresigné par Ordyne-Nastchokine, partisan du progrès occidental. Krijanic restait au service de l'État avec de gros émoluments qui ne furent réduits que plus tard, mais il était condamné à vivre dans le désert, loin des boïars qu'il voulait gagner à sa cause, loin du théâtre où devait se déployer son action.

Cet enchevêtrement de faveurs et de châtiments ne rend que plus inexplicable le vrai motif de la disgrâce de Krijanic. Les hypothèses varient à l'infini, et les aveux de la victime sont loin d'être suffisants. En 1676, s'adressant au prikaz, il donne par écrit un double motif de ses revers : d'abord un oukaze d'Alexis Mikhaïlovitch condam-

' Pisma... Jezouïtovy p. 30, 234.

nant à Texil tous les étrang^ers célibataires et récemment arrivés, et puis « un bête de mot » qui lui aurait échappé ^t qu'on aurait exploité contre lui. Or, il se trouve que Tétrange oukaze n'a jamais été enregistré ; quant au a bête de mot » , il reste dans le vague. Et comme s'il eût voulu brouiller les cartes à plaisir, interrogé de vive voix au prikaz, à propos de sa requête, le pauvre homme affirme pertinemment ne pas savoir pourquoi il a été exilé. L'incertitude n'est donc pas dissipée, et l'on ne voit même point comment elle pourrait l'être '.

Quoi qu'il en soit du motif, le fait brutal du déplacement obligatoire n'est que trop avéré. Le 20/30 janvier 1661, Krijanic quittait Moscou, inaugurant par cet exode un exil de quinze ans. Pour un Méridional, doué d'une activité fiévreuse, la transition ne laissait pas d'être rudement cruelle. Trop rapide la déchéance de Rome â Tobolsk, t^op décevante la triste et morne réalité après tant d'illusions écloses au soleil brûlant d'Italie !

Tobolsk, centre administratif d'une province en formation, n'était qu'une ébauche de capitale, à physionomie cosmopolite : Russes, Polonais, Lithuaniens, Suédois et Allemands se superposaient aux indigènes. La présence des Raskolniks y ajoutait une nouvelle variété confessionnelle. En vue de ces éléments hétérogènes, on comprend que les voïévodes aient été embarrassés de trouver pour Krijanic, comme le portait l'oukaze, un •emploi convenable. Après quelques tentatives qui échouèrent piteusement, on le laissa, parait-il, à ses loisirs. Il put reprendre la plume et se livrer aux travaux de son choix.

A le voir absorbé par ses études favorites et plongé

* BlÉLOKOUROV, p. 174.

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dans ses nouvelles recherches, tout en poursuivant le même objectif, on ne sait s'il faut s'étonner davantage de sa souplesse et de sa vivacité d'esprit ou de son invincible ténacité. Jeté aux extrémités du monde civilisé, réduit à une condition lamentable, loin de se laisser abattre^ il reprend son œuvre et il élarg^it son cadre. La Sibérie et la Chine vont l'occuper, entrer dans ses calculs, et lui suggérer des combinaisons. Rien ne lui échappe : aux vues d'ensemble succèdent les détails. Il passe en revue les nationalités, les coutumes locales, les industries, l'histoire du pays, l'exploitation de ses richesses, la recherche de l'or, et^ à l'occasion, il ne recule pas devant l'alchimie et la démonologie. Il est si richement documenté que, lorsque Spathar^ envoyé de Moscou à Pékin, passe par Tobolsk, de longs et fréquents colloques s'engagent entre eux. L'ambassadeur y puise des lumières dont il saura tirer profit, et Krijanic lui remet un gros volume de sa composition sur le commerce à établir avec la Chine. Plus tard, sollicité par un ami, et recueillant ses souvenirs, il écrira un livre copieux sur la Sibérie, digne de faire pendant à celui d'Isaac Massa '.

Mais tous ces travaux plutôt profanes n'en gardent pas moins à ses yeux un caractère purement accessoire. Ils sont subordonnés à l'idée maitresse de sa vie, inspiratrice de ses œuvres, qui n'est autre que l'unité religieuse des Slaves et leur union avec Rome. Sous l'empire de cette préoccupation, il creuse son idée fixe, il l'analyse, il la développe en tous sens dans sa Politique et sa Providence divine^ où se déverse en partie, pendant le séjour à Tobolsk, son activité littéraire^. Les attaques virulentes que l'on y rencontre souvent contre les Grecs et les Alle-

* Historia de Sibiria^ dans TiTOv, p. 115, n*VII.

^ Pour lee détails bibliographiques, voir BiÉLOKounov, p. 6 el suiv.

UN PANSLAVISTE MISSIONNAIRE 8ft

mands, contre la xénomanie en général, ont leur raison d'être spécifique. Quel que soit le souci de l'indépendance nationale, de la dig^nité personnelle, de Findividualité reconquise, Krijanic voudrait isoler les Busses de tous les ennemis du Saint-Sièg^e, des disciples de Photius et des tenants de la Réforme. Une fois séparés de ces dangereux alliés, rendus à leur propre inspiration, instruits et éclairés, les orthodoxes de Moscou n'opposeraient plus, pensait-il, de résistance invincible, à condition que Ton sût adroitement s'y prendre.

Or, l'adresse souveraine — est-il nécessaire de le répéter? — se réduisait, d'après Krijanic, à faire de longs détours avant d'atteindre le but. Ce système ingénieux d'approches, il l'avait préconisé à Rome, pratiqué à Moscou, et longtemps il ne l'abandonne pas en Sibérie. En un rien de temps, il avait acquis une connaissance approfondie de la société moscovite; il en avait sondé les plaies, apprécié les vertus, constaté les lacunes, et, chose plus étonnante, il avait même entrevu les réformes à introduire. Ses études d'histoire slave et de linguistique marchaient de front avec les observations d'ordre pratique. Maintenant il confie au papier les résultats de ses travaux. Il se met à disserter savamment sur la forme de ^gouvernement la législation, les finances, le commerce, l'industrie, Tagriculture. Il se garde bien d'être vague ou banal. Tout est clair chez lui, précis, déterminé; tout se tient, se déduit logiquement. On le dirait absorbé par ces hautes considérations, si le refrain de l'union, reparaissant périodiquement, ne trahissait pas sa tendance vers le but suprême et unique de sa vie.

Cependant l'heure allait sonner où l'intrépide lutteur, à bout de forces, se montrerait moins intransigeant. Les événements semblaient conjurés contre lui. Son tour-

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