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PROJETS DE JEAN-CASIMIR

Encore un hors-d'œuvre et d'étranges équivoques avant la mission officielle d'un représentant du Tsar auprès du Pape. C'était vers 1667. Tandis que le malheu-

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reux Krijanic se morfondait en Sibérie, ses idées conciliatrices s'agitaient à nouveau dans le monde slave.

Cette fois, l'initiative venait de la Polog^ne. Naguère, au seul soupçon d'un rapprochement entre le Vatican et le Kremlin, Sigismond II, aussi effrayé que méfiant, avait lancé des anathèmes et des foudres. Point de ces faiblesses chez le roi Jean-Casimir. L'excès contraire est plutôt à craindre, tant il y met d'ardeur presque téméraire. C'est qu'avant de ceindre la couronne royale, il a porté tour à tour le froc et la pourpre : il lui en reste quelque chose. En 1643, un pauvre pèlerin polonais vint à Rome frapper A la porte du noviciat des Jésuites. A peine en eut-il franchi le seuil, que le monde et le sceptre réclamèrent le rejeton des Vasa. Promu au cardinalat, sur les instances de son frère Wladyslaw IV, il y renonce bientôt, et, à la vacance du trône, se fait acclamer roi de Pologne.

Vie nouvelle et changement de décor. Autant il avait émis de vœux, autant il lui fout maintenant de dispenses. Hier encore ministre de paix, il brandit aujourd'hui le sabre, et son règne est assombri par les guerres des Cosaques. Astreint au célibat, il épouse la veuve de son frère, Marie de Gonzague, et d'aucuns se scandalisent, à tort cependant, de le voir prendre au sérieux son rôle de mari. Mais au fond de cette àme inquiète, rêveuse et mal équilibrée, restait toujours un ferment monacal. Jean- Casimir reprendra la mitre, et s'en ira mourir obscurément dans l'abbaye de Saint-Martin de Nevers. Avant même d'abdiquer, il est hanté par des réminiscences d'an tan; parfois le théologien prend le dessus sur le roi. Quoi d'étonnant qu'il ait eu un accès de prosélytisme, lorsque ses ambassadeurs, retour de Moscou, lui parlèrent des tendances unionistes du Kremlin.

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Cela tenait du phénomène. D'où pouvait bien venir ce revirement? Le fameux procès du patriarche Nikon avait amené à Moscou de g^rands dignitaires d'Orient : Macaire> patriarche d'Antioche; Païsius, patriarche d'Alexandrie; Païsius Ligaridès, métropolite de Gaza et délégué du patriarche de Jérusalem. Les nouveaux arrivants se prêtaient facilement à la condamnation d'un collègue, défenseur intrépide des droits de l'Église, et qui les écrasait tous du poids (le son caractère intègre. Deux d'entre eux se résignaient au rôle de comparses, l'àmedu trio oriental était Ligaridès, type achevé d'un roué byzantin ^ Ancien élève du collège Saint-Athanase à Rome, où il avait terminé ses études par une brillante soutenance, missionnaire ensuite en Orient, que n'avait-il pas à son actif? Soif inextinguible de l'or, commerce usuraire, extorsion de deniers, apostasie de la foi romaine, intrusion dans l'épiscopat, falsification de lettres patentes, — tout cela caché sous des apparences de haute piété. Jouant le saint à merveille, affranchi de scrupules, Ligaridès eut vite conquis la confiance du tsar Alexis, si bien qu'il fut pendant quelque temps le maitre de la situation.

C'est à lui que revient peut-être l'initiative, et très certainement une part principale dans l'entreprise unioniste. Sans doute l'idée n'était pas neuve, elle courait les grands chemins; mais l'occasion était bonne de battre monnaie, si ce n'est à Moscou, au moins auprès de la Propagande, car Ligaridès s'en tenait consciencieusement au principe d'accepter des deux mains. Il avait à ses côtés, pour le seconder dans ses efforts, un étrange auxiliaire. Environ quatorze ans auparavant, vers 1654, un pauvre Père dominicain, Ludovic Szirecki, avait été fait prisonnier

' RiPTÉREv, p. 181. — Legrâsd, t. IV, p. 17, 56, 59. — Pieuliro, Païsius Ligaridès.

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par les Russes. Les pieux orthodoxes lui inflig^èrent un second baptême à triple immersion, et,, lorsqu'ils Teurent ainsi suffisamment purifié, ils en firent un interprète dans leurs bureaux. Mais les ablutions moscoWtes n'avaient atteint que Tépiderme de l'infortuné captif, son âme restait toujours latine. Le souvenir de la patrie lui était cher, il ne demandait pas mieux que de travailler à Tunion.

Cependant, sincères ou simulées, toutes ces belles aspirations n'eussent jamais réussi à prendre corps, si la politique d'annexion ne leur en eût donné la facilité. L'utopie de la fusion spontanée des Russes avec les Polonais survivait encore aux échecs d'Ivan le Terrible et de Stéphane Bathory. Le tsar Alexis l'avait admise dans son programme, et c'est ce qui permit à Ligaridès d'entrer en scène ' .

Vers la fin de 1667, les ambassadeurs polonais, Stanislas Beniewski et Gyprien Brestowski, vinrent à Moscou ratifier solennellement le traité d'Androusovo, conclu aii mois de janvier de la même année pour une durée de treize ans et demi. Une dure nécessité avait imposé cette trêve aux parties contractantes, mais ni l'une ni l'autre n'en restait satisfaite. On avait soulevé, sans la résoudre, la question passionnante de l'Ukraine : il s'agissait de trouver une issue. Le tsar Alexis eût volontiers tourné la difficulté en mettant sur le trône des Piast son propre fils. Le suffrage populaire en aurait fait le successeur de Jean- Casimir, que l'on prévoyait devoir disparaître sans laisser de postérité. Ainsi se serait apaisé le conflit séculaire entre la Pologne et la Russie, et les deux peuples slaves

« Thewer, Mon., p. 5Î à 65, n- XXII, XXIII, XXIX, XXXI, XXXVl; V. Mon. PoL, t. III, 572. — Korzon, t. II, p. 140, 318. — Golotatchev, passim.

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eussent vécu en paix côte à côte sous rhégémonie tutélaire du Kremlin. Des allusions discrètes furent faites dans ce sens aux ambassadeurs par le Tsar lui-même. Ordyne Nastchokine, le ministre des affaires étrang^ères de Tépoque, se char{][ea des explications ultérieures. Dans rintimité du banquet, le verre en main, il s'extasiait sur Tàge d'or que ferait naître Tunion dynastique, et, d'avance, chantait les victoires que l'on remporterait ensemble sur les Turcs.

Embarras des diplomates polonais. Le cas n'avait pas été prévu à Varsovie, car Jean-Casimir n'avait jamais cherché d'héritier à Moscou, ni donné d'instructions sur ce point. Rien n'empêchait cependant l'échange de vues, et ici surgissait en première ligne la question religieuse. Les Polonais se laisseraient-ils gouverner par un roi orthodoxe, ou bien le futur roi devrait-il se faire latin? Tel était le dilemme à résoudre.

Gomme il fallait s'attendre, des deux côtés, à des résistances opiniâtres, on recourut aux bons offices des patriarches d'Orient. Représentants autorisés de l'orthodoxie, ils furent chargés de s'aboucher avec les ambassadeurs polonais pour rechercher en commun une solution satisfaisante. Circonstance à noter : Ligaridès, armé de son latin, leur servait d'interprète. Ils crurent devoir élargir la question et la prendre de haut : pourquoi l'union religieuse des peuples ne suivrait-elle pas l'union dynastique, et les deux États pacifiés ne pourraient-ils pas inaugurer la paix de l'Église? Naturellement on ne parvint pas à des conclusions fermes, mais l'œuvre grandiose était amorcée, et, pour leur compte, les patriarches se montrèrent de bonne composition. Us choisirent le roi de Pologne pour intermédiaire auprès du Saint-Siège en vue de l'union, et demandèrent même qu'il donnât son

consentement par écrit en bonne et due forme. Autant valait noyer la question particulière dans une entreprise mondiale.

Les ambassadeurs ne sonjjèrent pas à se demander si rhabile interprèle n'avait pas forcé la note. Ils prirent tout à la lettre, et s'acquittèrent de leur commission en lui prêtant même une nuance optimiste. Aussi bien, à peine furent-ils rentrés à Varsovie qu'une rumeur étonnante se répandit à la cour et en ville : on se disait qu'il y avait grand espoir d'union ecclésiastique avec Moscou. L'initiative des patriarches semblait ne pas devoir avorter. D'ailleurs, chez les Moscovites eux-mêmes, des signes de résipiscence se laissaient surprendre : le concile de 1667 avait reconnu la validité du baptême latin, desanathèmes choquants avaient été supprimés, et le texte de la Vulgate faisait autorité. En y mettant beaucoup de bonne volonté, on pouvait croire à une évolution favorable aux Latins, C'était l'avis, parait-il, des ambassadeurs qui colportaient partout leur boniment*.

Quelle surprise pour Jean-Casimir! Quelle belle occasion de prendre une revanche sur les défaites militaires par un grand triomphe ecclésiastique ! Aussitôt un plan d'action est concerté. L'archevêque de Gnesen Nicolas Prazmowski, le nonce Antonio Pignatelli, les sénateurs polonais et lithuaniens y sont initiés. Jean-Casimir ne rêve rien moins qu'un nouveau concile de Florence qui se tiendrait à Moscou au mois de juin prochain; évêques russes et polonais s'y réuniraient sous la présidence d'un délégué papal, et l'entente mutuelle ne tarderait peut-être pas à s'établir. L'évêque de Chelm, vice-chancelier du royaume, Thomas Lezenski, prêta sa plume à son maître,

' Archives de la Propagande, Scn'U. orig., t. 442, f. 233, 1668, 29 février, dépêche du nonce Pignalelli/

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et transmit ces étonnantes propositions au Kremlin. Ses lettres, signées par le Roi, étaient fortement dosées de théologie et adressées au tsar Alexis, aux patriarches Macaire et Païsius, et à Ligaridès.

Si l'ancien cardinal allait vite en besogne, la nonciature de Varsovie y mettait plus de réserve. Elle était renseignée non seulement par les ambassadeurs, mais aussi par le P. Szirecki, rendu, grâce à leurs efforts, à son pays et à la liberté. Au moment de quitter Moscou,. Texcellent homme avait été hypnotisé par Ligaridès. En iermes pressants et énergiques, sous la menace des divines vengeances, le métropolite de Gaza Tavait adjuré d'exposer en Pologne à qui de droit Tétat satisfaisant des choses et de provoquer les mesures nécessaires. Szirecki y mettait d'autant plus de zèle qu'il tenait son mandant four entièrement dévoué à l'Église romaine, et se flattait jd'étre son intime ami. Mais le nonce, le futur pape Innocent XII, se montrait plus sceptique. Dans sa dépêche du 29 février 1668, adressée à la Propagande, après avoir exposé la série des faits, il se demande, en forme de correctif, si tout cela n'est pas une comédie faite exprès pour mettre le Tsarévitch sur le trône de Pologne. Cela n'empêcha point le successeur de Pignatelli, Marescotti, de recourir au P. Szirecki pour encourager Ligaridès à multiplier ses efforts.

Cependant, la dépêche du 29 février avait fait impression à Rome. Elle servit de point de départ pour une reprise de l'affaire moscovite *. A cet effet, une commission secrète fut établie, le 18 avril 1668. Elle était composée des cardinaux Chigi, Vidoni, Rospigliosi et Azzolini. Pour l'entourer de lumières, on lui communiqua, outre

1 Archives de la Propagande, Lettere, circa il Settentrioney t. 50, f. 56.

la dépêche du nonce, deux mémoires sur Moscou : Tun venait du monastère ruthènedes Saints-Serçe-et-Bacchus, Tautre du Père g^énéral des Dominicains. Pas de détails sur les séances de cette commission qui n'auraient, du reste, qu'un intérêt rétrospectif, car Tentreprise tombait d'elle-même.

Jean-Casimir fut des premiers à concevoir des soupçons. Le Kremlin ne répondait à ses lettres que par le silence. Au printemps de 1668 arrivent des ambassadeurs moscovites : ils sont obstinément muets au sujet de l'union. Le Roi n'y tient plus. Il adresse au Tsar une nouvelle missive qui ne parviendra jamais à sa destination, et ne sera pour lui qu'une source de soucis. En effet, le nonce en ayant eu connaissance se crut lésé dans ses droits, et fit porter au souverain de respectueuses réclamations. Pur malentendu, car Jean-Casimir agissait de bonne foi et n'aspirait guère au césaropapisme. Un courrier expédié en toute hâte fit rebrousser chemin à la malencontreuse lettre, et, le 11 avril 1668, le cardinal Orsini, protecteur de Pologne, reçut des explications rassurantes avec prière de les transmettre au Pape ' .

Les chicanes de la nonciature n'en rendirent pas moins un bon service au Roi, en supprimant sa seconde lettre au Tsar qui n'aurait été qu'un coup d'épée dans l'eau. La réalité ne correspondait pas aux espérances, et les soupçons de Jean-Casimir n'étaient que trop légitimes. Ligaridès lui-même se vit obligé de les confirmer et de rendre les armes. Dénoncé comme papiste par Nectaire, nouveau patriarche de Jérusalem, et trouvant la partie trop dangereuse, il s'empressa de l'abandonner, et fit savoir à

' ArchiTes de la Propagande^ Scr. Bif., Moscovia^ l. 1", i. 303, 1668, 11 avril, Jean-Casimir à Oraini. — Archives du Vatican, Polonia, 1. 182, 1668, hr avril, dépêche de Rome; t. 82, même date, dépêche du nonce PignateHi.

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Varsovie qu^il n'y avait plus aucun espoir de réussite. En très peu de temps tout fut changé : un des deux patriarches était déjà parti, Tautre se préparait au départ, et en dehors d'eux personne à Moscou ne s'intéressait à l'union.

Jean-Gasimirse le tint pour dit et n'insista plus. Ildeve* nait trop évident que toute l'affeire se réduisait à des malentendus et à des exagérations plus ou moins intéressées. Les largesses d'Alexis envers les ambassadeurs polonais avaient, parait-il, excité des convoitises malsaines. Aussi les anecdotes optimistes ne cessèrent de circuler. On se racontait même que la tsaritsa Marie Miloslavska, Polonaise d'origine, et première femme d'Alexis, lui avait, en mourant, recommandé l'union des Églises. Le Tsar n'en arriva jamais à ce point; il se contenta d'une ambassade politique à Rome.

HENZIES A ROME

Vers la fin de l'année 1672, les portes du Kremlin s'ouvrirent à des messagers en partance pour Vienne, Paris, Londres, Copenhague, Stockholm, La Haye, Berlin, Dresde, Venise et Rome. Munis de lettres tsariennes, ils s'en allaient prêcher la croisade contre les Turcs. C'était une innovation. La Russie reprenait conscience d'ellemême. Elle se sentait solidaire avec l'Europe, et demandait, en vue de la question d'Orient, à faire entendre sa voix au conseil des peuples.

La trêve d'Ândrousovo stipulait, en cas d'invasion musulmane, une action commune avec la Pologne contre le

Padischab et le khan de Crimée. Cette condition se vérifia en 1672, un siècle après Lépante. Mohammed IV n'eut pas plus tôt appris qu'on se battait furieusement sur le Bhin, que, traversant le Danube, le 1 1 juillet, il jeta cent mille hommes dans les provinces polonaises. La rumeur populaire lui prétait des projets gigantesques : reculer jusqu'à la mer Baltique les frontières de son empire, et rallier sa flotte dans le port de Danzig. Ses débuts furent brillants. Dès le 27 août, Timprenable Kamenets se rend à discrétion, Mohammed y fait son entrée solennelle, et le sabot de son cheval foule les images sacrées. Bientôt la paix déplorable de Lvov livre au vainqueur la Podolie et rukraine, et lui ouvre le chemin de Varsovie et de Kiev. Humiliée et affolée, la Pologne se voit menacée d'être engloutie par le torrent islamique.

Les victoires turques créaient un vrai danger pour toute la chrétienté. La Bussie, proche voisine de la Pologne, s'en émut particulièrement. Fidèle aux articles 18 et 19 du traité d'Androusovo, Alexis se mettait en mesure non seulement de tirer son sabre du fourreau, mais aussi de chercher des alliances militaires en Europe. C'est bien dans ce but que l'on expédiait les émissaires mentionnés plus haut. L'obligation en avait été contractée, et, bon gré mal gré, il fallait s'exécuter. Il n'y eut, parait-il, un moment d'hésitation qu'à l'endroit de Bome. Toujours est-il que le chef du prikaz diplomatique se crut obligé de saisir le Tsar d'un rapport spécial sur ce point'.

Un partisan du progrès européen occupait alors ce poste. Marié à une Écossaise, possesseur, chose rare à cette époque, d'une bibliothèque, soucieux de l'instruction de son fils, Artamon Matvéïev se piquait de faire de

' Pam. dipl. Snoch.j t. IV, col. 851. — Bamtych-Kamensbi, t. Il, p. 237.

la grande et bonne politique, sans se douter qu'il était quelque peu en retard sur son siècle. Son rapport motivé le trahit. Assurément, le Pape verrait avec plaisir un envoyé moscovite à sa cour, il n'hésiterait point à exciter les princes contre les Turcs. Jusque-là le calcul était juste ; mais s'imaginer que les princes, dociles à Tappel, prendraient aussitôt les armes, c'était peu connaître l'état de l'Europe et vivre sur des traditions surannées. N'importe, il faut savoir gré à Matvéïev d'avoir compris que la Papauté est une institution mondiale, et d'avoir voulu faire cause commune avec elle.

Restait à faire le choix de l'envoyé. Opération délicate, vu le nombre restreint de sujets capables, à moins de s'adresser aux étrangers qui offraient plus de ressources. A cette époque, la chute des Stuarts avait amené en Russie un certain nombre d'Écossais. Serviteurs d'une cause perdue, ces Quentin Durward de l'exil gardaient au loin leurs qualités de race finement observées par Walter Scott. C'est à eux que l'on songea, et Paul Menzies de Pitfbdels fut désigné pour la mission de Rome. Un Écossais catholique s'en allait donc représenter auprès du Pape le Tsar orthodoxe. Pour piquante qu'elle fût, cette combinaison n'en relevait pas moins d'un calcul administratif, mais peut-être l'éternel « cherchez la femme » y était-il aussi pour quelque chose. L'Écossaise est bien douée, énergique; elle sait, au besoin, s'armer d'une insistance opiniâtre. OrMatvéïev, nous l'avons dit, était marié à une Écossaise, une Hamilton. Une autre Hamilton, Eudoxie, nièce de la première, était l'épouse de Fedor Narychkine. Toutes deux étaient apparentées ë Menzies. Et les Narychkine se trouvaient près du trône depuis que le tsar Alexis le partageait avec leur parente Nathalie, recueillie dans la maison de Matvéïev. Les pièces officielles ne le disent

point, mais comment ne pas supposer que les Hamilton ont aidé leur compatriote, leur parent et ami, qui était aussi, on le verra, Tami des Narychkine? Le voyage de Rome rentrait trop dans les aspirations de Menzies, un soldat étranger improvisé diplomate russe est un phénomène trop anormal pour qu'il ne faille pas admettre des influences occultes et puissantes ; et pourquoi ne seraientelles pas féminines?

D'ailleurs, elles s'exerçaient en faveur d'un homme bien méritant'. Rejeton d'une famille illustre, ancien élève des Jésuites de Douai, Menzies était plus intelligent et courageux que fortuné. La révolution avait englouti le patrimoine ancestral ; les épaves recueillies après la tempête revenaient de droit au frère aîné. Paul, en sa qualité de cadet, devait se créer sa position lui-même. Le voilà donc sur les grands chemins du continent, sans autre bagage que son nom et sa valeur. La Pologne l'attire d'abord, mais il n'y reste pas longtemps, et met bientôt son épée au service de la Russie. En juin 1661, il quitte Varsovie, et, le 19 septembre, il a déjà baisé la main auguste du tsar Alexis, surmonté heureusement l'épreuve de l'examen, et obtenu l'admission, avec le grade de capitaine, au régiment d'infanterie de son compatriote Daniel Crawford.

Rude métier que celui d'officier instructeur en Russie, ou même de commandant. Menzies l'exerça d'abord à Moscou et puis à Smolensk, non sans trouver des adoucissements à son labeur. La Sloboda moscovite lui rendait un lambeau de patrie, avec des camarades tels que Patrick Gordon et Thomas Daliel, royalistes intransigeants, comme lui, et catholiques convaincus. Leurs

v/ ' TcHAHTKOT, Po$ol$tvCy p. 1, 8 etsuiv., généalogie des Menzies, détaili biographiques d'après les sources de première main.

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cœurs battaient à Tunisson, ils mettaient en commun leurs souvenirs et se berçaient des mêmes espérances. A Smolensk, Tamitié des Narychkine, qui accueillaient volontiers les étrangers, lui procura des heures de détente et, plus tard, de grands avantages. Deux voyages vinrent rompre la monotonie de la vie de caserne. En 1667, on renvoie en Suède embaucher des ouvriers, et en 1671, des affaires de famille le rappellent dans son pays natal, où l'attend un vrai triomphe. Menzies est entouré de prévenances et d'égards, Aberdeen le déclare citoyen d'honneur; mais les plages hospitalières d'Ecosse ne retiennent pas longtemps Témigré volontaire. Son avenir est en Russie. Sa femme, une Moscovite, au dire du P. Vota, Tattend à Smolensk. Il reprend donc sans tarder le chemin de sa patrie d'adoption, et, à travers des provinces belligérantes, échappant aux dangers, rejoint sa garnison. A peine est-il arrivé que des ordres pressants le ramènent en toute hâte dans la capitale. On le soumet à un interrogatoire, et il donne d'abondants détails sur la situation politique des États qu'il venait de parcourir, sur les opérations militaires des bords du Rhin et sur la marche agressive du Sultan ^

Il ne s'agissait pas, dans l'espèce, d'une banale information. Menzies, déjà promu au grade de major d'infanterie, put se convaincre bientôt qu'on avait sur lui des vues plus sérieuses. Les Hamilton et les Narychkine ont pu le mettre sur les rangs, lui prêter le concours de leurs éloges; c'était à Matvéïev, chef du prikaz diplomatique, de vérifier leur dire, s'il voulait enrôler leur candidat. L'épreuve réussit à souhait. On jugea l'officier capable de remplir une mission politique, et ordre lui fut donné de

^ TcHiBYKOY, Posolstvo, p. 109, iiO, n** 27, 28; Une Àmbastade, passim.

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se rendre à Rome en passant par Berlin, Dresde, Vienne et Venise.

Nul doute que Menzies ait accepté cette destination avec enthousiasme. Rome, sièg^e de la Papauté, attirait le catholique, et la riante Italie Tenfent du Nord brumeux. Une lettre datée de Ferrare, à citer plus bas, en est la preuve : quelle hâte d'atteindre le but, quel désir intense de voir le Pontife! Le personnel de l'ambassade ne laissait pas d'être étrangement bigarré : en dehors de sousordres insignifiants, Menzies avait pour doublure le podiatchi Mikhaïlo Tarasov, raide et vieux jeu, et pour secrétaire particulier un aventurier protestant, Laurent Rinhuber ^ Le chef tranchait sur l'entourage : évidemment il ne pouvait compter que sur ses propres inspirations. Et sa mission, à dire vrai, était hérissée de difficultés. Une croisade contre l'islam, car tel était le mot d'ordre du Kremlin, au moment où Louis XIV déclarait la guerre à la Hollande, ressemblait fort à un anachronisme. Prôner cette croisade au nom d'une puissance encore jeune, n'était-ce pas se prévaloir d'une autorité contestable? Et des rivaux jaloux ne pouvaient-ils pas soupçonner l'aigle moscovite de viser une autre proie que les Turcs? Sans doute, au lendemain du remous populaire provoqué par Stenka Razine, le tsar Alexis devait modérer son ambition; mais le patriarche d'Antioche, Macaire, ne lui avait-il pas souhaité, dès 1655, de devenir un nouveau Constantin, et de régner dorénavant en a monocrate * » ?

* Pour les détails sur Rinhuber, voir Pjkrliko, Saxe et Moscou,

* C'était au moment de la guerre contre la Pologne, Macaire disait au Tsar : « Que (Dieu) te donne la victoire, comme il l'a donnée au grand Gonstaptin, et qu'à l'instar du sien, il Casse ton nom, au lieu d'autocrate, monocrate, et qu'il t'accorde pour tous les siècles son trône en héritage. ■ Le texte ajoute qu'Alexis entendit ces paroles avec grande joie et baisa la main du patriarche. (Paul d'Alep, t. III, p. 19.)

Flatterie intéressée, dira-t-on, rêve creux d'avenir. N'importe, Tidée était lancée, et, d'instinct, la vieille Europe se mettait en garde contre les convoitises présumées de la Russie.

Effectivement, parti du Kremlin, le 30 octobre 1672, Menzies n'eut d'abord à subir que des déceptions ^ La méfiance se fit jour surtout à Vienne. L'empressement de Moscou à l'endroit de la Pologne parut suspect. Aux yeux de Léopold I*% la croisade n'était qu'un spécieux prétexte pour pécher en eau trouble, faire guerroyer au loin les alliés, et s'emparer de la Podolie et de l'Ukraine. D'ailleurs, l'Empereur n'avait pas les coudées franches : un traité secret conclu avec Louis XIV, le 20 janvier 1668, le paralysait. Il se tint donc sur la réserve et déclina courtoisement toutes les propositions russes. L^électeur de Saxe, Jean-Georges II, s'autorisa de son exemple pour se maintenir dans la plus stricte neutralité. Quant au grandélecteur Frédéric-Guillaume, pressé de près par les Français, il n'avait ni le temps, ni l'envie de s'occuper de la Pologne. Mêmes dispositions fâcheuses à Venise, avec plus de verbiage diplomatique. Saignée à blanc par une guerre de vingt-cinq ans contre les Turcs, en deuil de l'héroïque Candie, la Seigneurie renonçait aux champs de bataille et se renfermait dans un rôle passif.

A mesure que Menzies avançait dans son voyage^ des réflexions de plus en plus attristantes devaient l'assaillir. L'appel belliqueux du Tsar restait sans écho. Les cours

* Vieruie, Archive* d'État, Russica, 1673. — Dresde, Archives d'État, Locat 9772. — Koehre, p. 154. — Venise, Archives d'État, Esp. Princ, t. 78, f. 26 V. et suiv. ; Czar di Moscovia, Lettere, 1655-1740, n» 13; Cerem.y t. 3, f. 171; Senaio Cortij t. 50, î. 50 à 141. — Moscou, Archives Principales, Autriche, n* 13. — Londres, Record OfKce, Italian Statei, 37. Rome, 1673, 1, 22, 29 juillet, 5 août. -> Tcbartkov, PosoUtvo, p. 128 à 172, n" 47 à 95.

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qu'il venait de visiter ne 8e laissaient ni entraîner, ni convaincre. Désormais tout son espoir se concentrait sur le Pape. Sans être aussi efficace que le supposait MatvéTev, Faction pontificale exerçait encore une influence appréciable, et il fallait tâcher d'en tirer parti.

Un vieillard aimable et pieux, Clément X, issu de la famille patricienne des Âltieri, tenait alors entre ses mains débiles les clefs des Grégoire VU et des Inno« cent III ^ Tous les honneurs lui étaient venus à la fois. Cardinal sur le déclin de Tàge, n'ayant pas encore reçu le chapeau, il se voyait déjà couronné du trirègne qu'il n'avait ni désiré, ni recherché. Le fardeau était au-dessus de ses forces; il le porta doucement, après avoir essayé, en vain, de le décliner. Réglée jusque dans les moindres détails, sa journée s'ouvrait de bonne heure. De longues oraisons remplissaient la matinée. Bien de plus simple que son intérieur, rien de plus frugal que ses repas. Aux heures convenues, ambassadeurs, cardinaux et ministres se présentaient tour à tour et recevaient des audiences; Pure formalité. Ni Tàge avancé de Clément X, ni ses habi* tudes d'esprit ne lui permettaient de s'appliquer au^ affaires d'État qu'il n'avait jamais pratiquées, encore moins de s'initier à la politique étrangère, livre fermé pour lui. D'ailleurs, un ministre vigilant se tenait à ses côtés, lui épargnant les embarras et lui ménageant un tranquille repos. Au fond, le cardinal Paluzzi, promu cardinal neveu, autorisé à porter le nom et les armes des Âltieri, ne laissait au Pape que l'auréole de la majesté et détenait lui-même le pouvoir. L'un bénit, et l'autre gouverne, disait-on couramment à Rome. Aussi le cardinal neveu passait-il pour un phénomène de bonne fortune.

* Le Belaxioni délia Carte di Aoma, t. II, p. 356, 381, 391. — BiLur, p. 221.

La veille encore obscur et pauvre, le voilà tout à coup au pinacle, ministre omnipotent et toujours écouté, enrichi par la vacance de quelques gros bénéfices. Cette haute position le trouvait dépourvu des qualités nécessaires pour Toccuper avec éclat. En dehors de Rome, il n'avait été qu*à Pérouse pour y faire ses études, et à Montefiascone où il avait rempli les fonctions d'évéque. Sa sphère d'observation était donc limitée. Les rapports de nation à nation, les nouvelles formations d'États, les luttes des partis politiques, les grands intérêts de la chrétienté étaient pour lui des questions absolument neuves, et ce n^est point par simple intuition que Ton réussit à les pénétrer. Il connaissait mieux la cour de Rome avec ses ressorts délicats et ses rouages complexes. Imprégné des traditions de la grandeur papale, il en sauvegardait soigneusement les prérogatives. Sitôt que la dignité de son maître était en jeu, le cardinal s'armait de résistances invincibles, et savait tenir tète aux plus fiers monarques. D'ordinaire, une courtoisie vraiment romaine inspirait ses démarches, excitant, au dire de l'ambassadeur de Venise, Piero Mocenigo, des espérances qui parfois ne se réalisaient guère. Menzies devait apprendre à ses dépens combien cette observation était juste.

Des renseignements flatteurs avaient précédé l'arrivée à Rome de l'envoyé moscovite ^ La nonciature de Vienne ne tarissait pas d'éloges sur son compte. Â Venise, il fit la même impression favorable, et sur la nonciature, et sur le jésuite Vota, pour lors très en vue, et dont il sera question plus bas. Celui-ci s'empressa d'esquisser la biographie de Menzies, et, selon Tordre qu'il en avait reçu, rédigea en

* TuEiKKii, Mon., p. 70, 73, n** XLÏI, XLVI. — Archives du Vatican, Fariù-oiari, t. 5t, f. 5*1, 1673, 10 juillet, Lauri à Alueri; Vene%ia, t. 182, Vota à Varese, sans date.

toute hâte, à Tusag^e du cardinal Altieri, un mémoire sur Moscou, simple compilation de Herberstein, de Possevino, d'Oléarius, et de quelques géographes ^ Par suite de ces nouvelles, Tattente allait croissant à Rome, lorsqu'on apprit tout à coup que Menzies était tombé malade à Ferrare. Aussitôt, le cardinal Altieri lui envoya une lettre affectueuse avec ses souhaits de prompt rétablissement et Tannonce de la bénédiction papale. Joie débordante du patient : le remède spirituel lui a rendu la santé du corps, rémotion bienfaisante a triomphé de la fièvre. Il lui tarde de venir à Rome déposer ses hommages aux pieds de Sa Sainteté, et remercier celui qui a été l'intermédiaire de si hautes faveurs.

La lettre est datée du 29 juillet 1673 '. Environ quinze jours après, le 18 août, Menzies, complètement rétabli, faisait son entrée à Rome par la porte Flaminienne que Bernini venait de restaurer en honneur de la reine Chris* tine, et le merveilleux décor du Monte-Pincio se déroulait devant ses yeux. Des appartements avaient été aménagés pour lui au palais Vidman, sur le Monte-Cavallo, non loin du Quirinal, alors encore résidence papale d'été. On ne lui épargna ni honneurs, ni attentions, bien qu'il ne fût pas ambassadeur en titre, mais simple envoyé. Une petite cour lui fut attribuée avec Pompeo Rocci, camérier de cape et d'épée, en tête; avec des officiers tranchants, des palefreniers, des valets. Il avait à sa disposition deux carrosses, dont l'un doublé de velours noir et agrémenté defiocchi. Le tout, selon l'usage, aux frais du Pape '.

> Le mémoire de Vota a été publié par TouRorÉKEv, t. II, p. 249,

n'CXVIII, avec les initialeg C. M. V. D. C. D. G., c'est-à-dire Carlo Mau-

rizio Vota délia Compagnia di Gesù. Il est de 1673, non de 1672.

. * Voir l'Appendice, n* I.

^> ' Pour le séjour de Menzies à Rome, voirTHRiKEB, Mon.^ p. 75, n* XLVII.

— Vatican, Archives Ceremonieri, t. 507, f. 680 à 70S v. — Venise,

Menzies justifia complètement la réputation qu'on lui avait faite. Vêtu à la française, parlant couramment plusieurs langues, sachant tourner des lettres latines, ayant Tusage du grand monde, il en imposait à Tentourage par ses allures et la distinction de ses manières. Il y avait mesure et tact dans ses paroles, réserve et discrétion dans son maintien. Sa piété sérieuse et simple édifiait la prélature et l'élément clérical qui domine à Rome. Également dévoué, quoique à des titres divers, à son Tsar et au Pape, il s'intéressait au sort des catholiques fixés en Russie. On pouvait causer à Taise avec lui, se foire des confidences mutuelles.

D'ailleurs, il était bien entouré. La colonie écossaise de Rome, composée surtout d'émigrés, partisans des Stuarts, se groupait autour du collège national dirigé par les Jésuites, où de jeunes étudiants se formaient à la vie apostolique. Le P. Guillaume-Louis Leslew, sur le point de devenir recteur, faisait alors partie du corps enseignant de cet établissement. Un billet de ses supérieurs du 20 août 1673 le chargea, au nom du cardinal Altieri, de se mettre aux ordres de l'ablégat de Moscou, car tel était le titre que l'on donnait à Menzies '. Un autre Guillaume Leslew, prêtre séculier et cousin du premier, partagea avec lui la tâche et l'honneur.

Le cardinal Altieri n'avait en vue que l'agrément de Menzies. Le doyen du sacré collège, Francesco Barberini, semble avoir voulu faciliter sa mission en lui procurant d'utiles auxiliaires. Sympathique à la Russie par tradition

Archives d'Éut, Senatc secreti, (ilza 180, n** 175 à 191. — Londres, Record Office, Italian States, 37, 1673, 19 août, 14 octobre. — Pam. dipl. Snoch., t. IV, col. 1034 et suiv. — Tchabtkov, Posolstvo, p. 172 à 218, n" 96 à 130. — Cbrui, p. 52. — Scbmourlo, Posolstuo, poitim. ' Notre Collection.

de famille, depuis que le tsar Ivan lY avait admis à sa cour Raphaël Barberini, protecteur d'Ecosse et de Grèce, il avait à cœur, plus que les autres cardinaux, le succès de Fablégat moscovite. Aussi toute la clientèle de la maison princière se mit en campagne. Au premier rang figure Scarlati. D'origine toscane, Tabbé Pompeo faisait son chemin dans la prélature, et rôdait un peu autour des ambassades à la recherche d'une aubaine diplomatique. Volontiers, il s'improvisait correspondant des chancelleries étrangères, témoin ses lettres au secrétaire d'État Williamson qui se conservent au Record office à Londres. Chargé de défendre les intérêts de la reine Marie-Gasimire à la diète de Pologne, il finit par devenir, en 1678, ministre à Rome de l'électeur de Bavière Ferdinand. C'était l'homme qu'il fallait à Menzies. Il lui donna toute sa confiance et recourut à ses talents. Un enfant de Raguse, Georges Palmotic, vint aussi se présenter, au nom du même cardinal, et offrit à Menzies la Christiade, poème slave sur la vie de Jésus-Christ, composé par son frère Giunio et qu'il avait accompagné d'une préface. Le livre parut intéressant, et l'idée fut émise de l'imprimer en caractères russes.

Bientôt il fallut affronter les questions épineuses d'étiquette que soulevait nécessairement l'audience papale. Là-dessus, Menzies avait des opinions arrêtées qui lui font honneur, et qu'il a exposées dans ses lettres au vice-chancelier Kônigsegg, lorsque des difficultés analogues surgirent à Vienne *. L'importance relative du protocole ne lui échappait point, il se pliait aux exigences du Kremlin, mais, se mettant au-dessus des préjugés, il n'entendait pas que l'on sacrifiât aux compétitions de préséance la

» ToHARYUOv, Posohtvo, p. 132, n« 53; p. 140, n» 58, 59.

60 PROSELYTISME ET DIPLOMATIE

croisade contre les Turcs. Tous, même à Rome, n'avaient pas la même largeur d'esprit.

La pierre d'achoppement à Taudience était la triple gfénuflexion devant le Pape et le baisement de la mule pontificale, ou plutôt de la croix brodée sur la mule. Cette antique coutume scandalisait les Russes. Coller ses lèvres sur une pantoufle et se prosterner aux pieds d'un homme, — ils n'y voyaient pas d'autre symbolisme et se montraient réfractaires à l'usage. Leur mentalité déroutait les Romains, jaloux de s'honorer eux-mêmes en honorant le vicaire du Christ, et incapables d'en juger autrement. Menzies redoutait cet écueil, et d'avance il s'en était ouvert à Matvéïev qui, de vive voix, lui avait permis, à titre de catholique, d'agir à sa guise. Mais qu'est-ce qu'une parole jetée au vent à côté d'un ordre écrit et parafé? Dès son arrivée à Riga, relisant ses instructions à tête reposée, il y avait découvert, à son grand ébahissement, la défense expresse pour lui et pour Tarasov de baiser la mule du Pape. Aussitôt il avait écrit à Matvéïev, exposé son embarras, et demandé une solution définitive. Disons-le de suite, les réponses de Moscou ne parvinrent à Menzies que sur son retour, l'une à Venise, l'autre à Vienne, toutes les deux également raides et négatives. Au moment critique, il était donc abandonné à ses propres lumières. Que va-t-il faire?

'L'audience eut lieu, le 28 août, au Quirinal, dans la salle dite des Paramenti. Clément X, revêtu de l'étole, était assis sur son trône, entouré d'une élite de huit cardinaux : Barberini, doyen du sacré collège ; Altieri, Chigi, Rospigliosi, tous trois neveux de Papes; le landgrave de Hesse et Orsini, représentants de races illustres et protecteurs, l'un du Saint-Empire, l'autre de Pologne; enfin Carpegna et Massimo, cardinaux palatins, admis d'office ^

à ces sortes de cérémonies. D'aucuns prétendent qu'il y eut avant Faudience de laborieuses discussions. On ne serait pas même parvenu à s'entendre, et Menzies aurait seulement promis de se tirer d'affaire sans offusquer personne. Le fait est que les versions romaines sur Tentrevue du Quirinal sont très diverg^entes. Voici celle du cardinal Virginio Orsini, témoin oculaire, soucieux de la vérité, car il avait à renseig^ner lui-même le roi de Pologne'. Dans sa lettre du 2 septembre 1673, il écrit donc que renvoyé, moscovite a fait les trois génuflexions d'usage, et qu'à la troisième, aux pieds du Pape, il baissa profondément la tête, sans que l'on put distinguer s'il avait, oui ou non, baisé la mule pontificale. Même inclination douteuse à la fin de l'audience, mêmes génuflexions renouvelées trois fois. Grâce à l'adresse du principal acteur, la situation était sauvée. La lettre du Tsar fut acceptée, Menzies déclina la kyrielle de titres tsariens, et le Pape s'informa de la santé d'Alexis Mikhaïlovitch. Quant à Tarasov, Orsini le traite de quantité négligeable, et ne se donne pas la peine de parler de lui. La vérité est que ce sous-ordre, moins conciliant que son cbef, s'obstinait à ne faire que des saluts très profonds sans jamais vouloir plier le genou. Aussi s'empressa-t-on de le dissimuler en le plaçant au dehors du carré d'honneur.

La version du cardinal Orsini étant confirmée par le journal des maîtres de cérémonies, on peut admettre son exactitude, de préférence à d'autres récits évidemment tendancieux. Et il y en eut de toutes sortes. Le croiraiton? Menzies fut accusé auprès du Pape, le landgrave de Hesse le lui souffla à l'oreille, d'avoir escamoté les génuflexions traditionnelles. On lui faisait la partie belle,

' Rome, Archives Orsini, Lettere del cardinal Virginia Orsini, 1673, 2 et 16 septembre, au roi de Pologne.

car le contraire était bien avéré. Il se hâte d'interpeller le cardinal Altieri, proteste de son innocence, de sa g[ratitude^ jette Feu et flamme contre ses calomniateurs, et se dit tout prêt à baiser iterum aique iterum les pieds du Pape, tt faveur, ajoute-t-il, que j'ai prié Votre Éminence de m'accorder * . » Voilà un mot fait exprès pour dérouter les critiques qui voudraient à tout prix accorder entre eux les témoignages contemporains. Il y a mieux encore. Comparez la lettre autographe, mentionnée ci-dessus, de Menzies au cardinal neveu, avec le rapport officiel du même personnage au tsar Alexis, et vous vous demanderez si les deux pièces traitent de la même audience, tant il y a entre elles d'antilogies indéniables : les fameuses génuflexions sont affirmées dans Tune et reniées dédaigneusement dans Tautre, de même que le baisement de la mule. Qu'est-ce à dire? Menzies, à n'en pas douter, s'est exprimé d'une manière à Rome et d'une autre manière au Kremlin, où il n'y avait personne pour contrôler son récit.

A l'issue de l'audience, des visites de cérémonie furent échangées avec les cardinaux, à commencer par le doyen du sacré collège et le cardinal neveu, et avec les membres de la famille papale. Menzies se présenta au frère du cardinal, Angelo, marié à la propre nièce de Clément X et promu général des galères; au jeune don Gasparo, fils d' Angelo, général de la Sainte Église romaine, sur lequel, à titre de petit-neveu direct du Pape, reposaient toutes les espérances d'avenir, et rien qu'à voir le somptueux palais élevé par les Altieri sur la place du 6'esù, on en devinait l'étendue. S'autorisant de l'exemple des cardinaux, les ambassadeurs de France, d'Espagne, de Venise traitèrent d'égal à égal avec leur collègue moscovite. La reine Chris-

' Voir l'Appendice, n* II. — Le rapport de Menzies au Tsar est dans Parti, dipl. Snochy t. IV, col. 1037 et suiv.

tine, les mains encore teintes du sang de l'infortuné Monaldeschi, voulut bien lui offrir ses services, et renouer ainsi ses anciennes relations avec le tsar Alexis.

Après les visites, les affaires. Menzies avait remis à Clément X un messag^e, en langue russe, d'Alexis Mikhaïlovitch, énorme parchemin à lettres d'or, encadré de fleurs, et s'était courtoisement offert pour en faire la traduction'. Le message roulait sur la guerre contre les Turcs. Moins exigeant que le tsar Ivan IV, Alexis ne demandait pa&de le réconcilier avec un Stéphane Bathory, victorieux et menaçant, mais de consolider seulement le pacte déjà conclu avec la Pologne, de prêcher la croisade, et de réunir les princes chrétiens pour discuter les bases d'une ligue antiottomane : un nouveau congrès de Mantoue, proposé par le Tsar au successeur de Pie II.

L'ardeur belliqueuse d'Alexis Mikhaïlovitch eût suffi pour mettre bien en cour son représentant à Rome. D'autres avances venaient encore s'y joindre : il s'agissait de rétablir les rapports officiels, interrompus depuis l'aventure de Dmitri, de s'envoyer mutuellement des ambassades, de rapprocher la Russie de l'Occident et de Tapparenter avec les vieilles dynasties régnantes. A en croire Rinhuber et les bruits vagues qui circulèrent à Vienne, la liberté des cultes, et, sur le désir de Matvéïev, l'union des Églises, devaient être aussi soumises à un nouvel examen'.

Quoi qu'il en soit, si ces questions n'ont pas été traitées à fond et par ordre supérieur, au moins ont-

> Theiner, Mon., p. 76, n» XLVIII.

* Voir les dépêches- citées plus haut de Mocenigo et de Scarlati. Les mémoires de Rinhuber se trouvent dans Stixe et Moscou^ p. 127, n* V, et aux Archives de la Propagande, Moscovia, Polonia e Butenif Relaûoni miscellanee, t. 1*.

elles été effleurées dans des épanchements confidentiels. Et il en reste des preuves. Ainsi Menzies demandait à être éclairé sur Ligparidès, dont j'ai mentionné plus haut les ajpssements à Moscou. Le loyal Écossais ne soupçonnait même pas que le métropolite de Gaza fût un intrigant de première force; il le jugeait capable de rendre des services à la cause catholique, et n'avait des doutes que sur Torthodoxie de sa doctrine. La Propagande fit, à cette occasion, une enquête sur la vie de Ligaridês, et les ré- ^ sultats en furent pitoyables. A son tour, Menzies fournit de précieux renseignements sur Taccès de la Chine du côté de la Sibérie, et sur les caravanes qui s'organisaient dans ces contrées. La Russie n'ouvrait pas facilement cette voie mystérieuse aux étrangers, et les missionnaires du Céleste Empire tenaient à la connaître, plus encore à la pratiquer, afin d'éviter les tempêtes et les dangers de l'océan. Il y avait espoir que le tsar Alexis se montrerait plus conciliant; au moins son représentant croyait-il pouvoir l'assurer. Déjà on parlait d'établir une poste entre Rome et Moscou, par Venise et Vienne. Scarlati aspirait à l'honneur d'être l'agent officieux de la Russie, et, dans la 1. suite, on eut effectivement recours à ses services ^

Tandis que l'ablégat remportait des succès de société, une grave question se débattait à la cour pontificale. Il fallait répondre à la lettre d'Alexis, personne ne le révoquait en doute ; mais quel titre donnerait-on à ce souverain boréal? Sur ce point particulier, des ordres péremptoires avaient été octroyés à Menzies. Le message papal devait porter en vedette le titre de Tsar, sans quoi défense absolue de l'accepter. Cette fière déclaration, sitôt qu'elle fut produite, mit en émoi la chancellerie pontificale, et

* Archives de la Propagande, Begistro di Lettere, t. 61, î. 141. — CfUini, p. 54. — Moscou, Archives Principales, Autriche , n" 13.

MISSION DE MBNZIES 65

c'est sur ce terrain ingrat que s'engagea la grande bataille.

La lutte s'annonçait comme devant être violente. On se demandait à Rome ce que voulait bien dire ce mol étrange de Tsar, d'allure prétentieuse et de dérivation inexplicable? Synonyme de roi et peut-être de césar, ne serait-il pas suspect à la Pologne, et ne léserait*il pas les droits du Saint^Empire? D'ailleurs ne dérogerait-on pas A sa, propre dignité, en traitant ainsi le nobilis vir d'autrefois, très regardant lui-même dans les marques d'honneur qu'il décernait au Saint-Siège? Le cardinal Altieri se renferma dans ces limites étroites, et résolut de résister à outrance. Il était secondé par le secrétaire d'État, le cardinal Nerli.

Devant cette opposition menaçante, Menzies redoubla d'activité, communiquant son zèle à ses partenaires. D'avance il avait préparé le terrain en faisant l'éloge d'Alexis, princed'un caractère élevé, partisan du progrès, désireux de répandre partout la lumière. Libre à chacun de conclure qu'il méritait et au delà les honneurs du protocole. Pour gagner les hésitants, Menzies rédigea un mémoire destiné à faire le tour des ambassades et des palazzi cardinalices, et qui, condensé en dix points, se résumait dans un dilemme : titre de tsar et excellents rapports avec le Kremlin ou rupture complète. Scarlati se chargea de délayer cette prose laconique et d'en faire, à l'usage du cardinal Nerli, un spécimen d'érudition, hérissé de dates, de noms propres, de renvois aux registres pontificaux, avec des réponses aux objections qui pourraient surgir, et une longue liste de titres exotiques accordés quand même par les papes. Dans le mémoire de Stefano Gradi, agent de Raguse, qui se mit aussi de la partie, ce sont l'histoire et la théologie qui prédominent. A travers la même prolixité, il aboutit à la même conclusion que Scarlati, tout en suggérant encore d'autres

60 PROSELYTISME ET DIPLOMATIE

moyens dans différents ordres d'idées. Moins d'illusions chez Palmotic qui n'est pas aus'si crédule que son compatriote. Ne va-t-il pas jusqu'à supposer des arrière-pensées chez les Russes? Sous l'empire de ces doutes, il n'opine pas pour la concession immédiate du titre, et s'en tient prudemment à la nécessité d'une sérieuse réflexion ^

Les démarches personnelles de l'ablégat, les mémoires qu'il lançait discrètement lui gag^nèrent des partisans. Plusieurs cardinaux soutenaient vig^oureusement sa cause. De ce nombre étaient Barberini, firancacci, Cybo etOdescalclii, le futur Innocent XI. Même le protecteur de Pologrne, Orsini, fit preuve de sage modération, se bornant à sauvegarder les droits de la République et ne repoussant pas les transactions. Quant au corps diplomatique, en majorité du moins, se plaçant au point de vue purement politique, il faisait des vœux de réussite en feveur de l'ablégat, d'autant que la plupart des chancelleries admettaient déjà le titre de tsar dans le style officiel. L'ambassadeur de Venise, sollicité par son collègue moscovite, risqua même une interpellation directe au Pape, agitant devant ses yeux le spectre du Grand Turc aux prises avec l'Italie en quête d'alliances militaires.

Peine perdue, car la décision finale dépendait de l'omnipotent neveu qui ne se laissait convaincre ni par les diplomates, ni parles cardinaux. Son siège était fait : pas d'innovation, reprise des anciennes formules. En agissant ainsi, il se flattait de rester non seulement dans la tradition romaine, mais de faire encore du même coup chose agréable à l'Empereur et au roi de Pologne. Et il

' TciHARTKOv, Posolstuo^ p. 198 à 212, n** 121 ter, mémoires de Menziet, de Palmotic et de Scarlati. — TocnGCÉnEV, t. II, p. 230, n* CXVII, mémoire de Gradi. — Saint-Pétersbourg, Académie des sciences, Varia, f. 257 à3Jl, n"LI à LVII.

ne' désespérait point de triompher des prétentions du prince moscovite. Assurément l'attitude de Menzies ne Fy autorisait pas. L'ablég^at avait remué ciel et terre pour obtenir la concession ambitionnée; mais, lorsqu'il eut communication du bref papal en réponse au message d'Alexis, et qu'il le trouva vierge du titre tsarien, il déclara formellement, sans se départir de sa courtoisie habituelle, qu'il ne recevrait jamais un écrit si peu conforme à la dignité de son maître. Il se mettait en face de la réalité, et n'en faisait mystère à personne : c'était la rupture diplomatique avec ses conséquences fatales. L'inflexible Altieri ne se rend pas, des finasseries lui semblent préférables. Il écrit à Menzies une lettre alambiquée, à double sens, avec force protestations d'estime et promesse d'envoyer le bref directement à Moscou '. Grâce aux égards mutuels qu'on se montrait, l'audience de congé se passa sans incident. Le Pape offrit une chaîne d^or à Menzies et le combla de ses bénédictions. Profondément ému, l'Écossais catholique, oubliant qu'il représentait un tsar orthodoxe, n'adressa au chef de son Église qu'une seule prière. Gomme tous ses compatriotes, il professait une grande dévotion envers sainte Marguerite, reine d'Ecosse, femme de Malcolm III. La concession d'un office en l'honneur de la bienheureuse eût comblé tous ses vœux : il ne demandait pas d'autre grâce. Elle lui fut accordée dans le cours de l'année.

« Il part satisfait, » écrit Altieri â ses nonces. N'était-ce^ pas trop dire? u II part non satisfait du tout, n écrivait à son tour Virginie Orsini en Pologne *. La vérité est que

* Voir l'Appendice, n" III, VI. — Le3lko, p. 110.

' Archives du Vatican, Polonia, t. 183, 1673, 30 septembre, Altieri à Buonvisi. — Archives Orsini, Lettere^ 1673, S3 septembre, Orsini à Gramignoli.

Tablégat n'attendait satisfaction que de Tavenir. Arrivé à Lorette, il donne libre cours à ses sentiments, se répand en actions de g^râces, et se flatte que le messager promis apportera au Tsar une lettre acceptable, a Au nom du salut de la République chrétienne et de FÉglise catholique, écrit-il, qu'on lui donne son titre intégralement. Sans quoi je n'ose rien espérer du bon succès de Taffaire. Je crains plutôt que, se croyant offensée par le chef suprême de l'Église catholique, Sa Majesté Tsarienne ne désavoue entièrement et ne renie son amour et sa bienveillance envers tous les catholiques '. »

TENTATIVE d'iMMOCENT XI

L'échec de Menzies à Rome n'empêcha point le triomphe de sa cause, il ne fit qu'en ajourner l'avènement. Sans doute, l'émissaire papal qui devait suivre Tablégat ne parut jamais au Kremlin, mais le Vatican garda bon souvenir du noble Écossais, de sa parole insinuante et de ses arguments. Le coup avait porté, et, sitôt que le cardinal Altieri eut quitté le pouvoir, des concessions spontanées donnèrent tardivement, hélas! satisfaction aux exigences de Menzies.

Ce fut d'abord un dilettante en diplomatie qui vint, vers la fin de l'année 1674, appuyer de son témoignage l'importance du protocole à la cour des tsars *, Jacques Reutenfels, Courlandais, fils d'un secrétaire royal de

> Voir l'Appendice, n« IV, V.

• Archives de la Propagande, Âcta, 1674, Congre^atio 12 novembris, î. 321. — PiEnuNG, Saxe et Moscou^ p. 113.

PoIog[ne, se flattait de connaitre à fond la Russie. Au moins, y avait-il passé deux ans et Tavait-il étudiée; témoin son livre De rébus moscoviiicis qu'il dédia, en 1680, à Gôme III, g^rand-duc de Toscane, et qui n'est pas dénué d'intérêt. Pour lors, son ambition se bornait à être envoyé à Moscou par la Propagande ou bien à y faire pénétrer des missionnaires. Le moment lui paraissait favorable à cause de « l'extrême bonté » du tsar Alexis qu'il soupçonnait, à tort cependant, d'être personnellement enclin vers l'union avec Rome.

Le mémoire qu'il présenta au Vatican érige en condi*tion première et absolue la concession des titres exigés paroles tsars '. C'était le langage de Menzies avec son inflexible rigueur. Mais, une fois l'obstacle écarté, tout le reste s'arrangerait facilement, grâce aux procédés suggérés par Reutenfels. Chose étrange! on dirait qu'il s'inspire de Krijanic. Les mêmes idées reparaissent ici, sauf les envolées audacieuses et les rêves de grandeur nationale. Plus modeste que le Croate, le Courlandais ne songe pas à mettre la Russie à la tête des nations sœurs, ni à provoquer par surprise l'union avec le Saint-Siège. Son horizon est moins vaste : il n'ose même pas prétendre à l'exercice public du culte romain, et ce qu'il nomme « liberté clandestine w lui suffit. A part cela, c'est du Krijanic renforcé. Reutenfels s'engage avec lui dans des sentiers détournés, et il partage son aveugle confiance dans les stratagèmes innocents.

Tout se fera en secret. Le missionnaire devra se déguiser, se transformer en Asiatique, s'adapter au génie moscovite, et entrer en Russie sous prétexte de commerce avec des ballots de marchandises. A peine arrivé, marcher

' Tchténia, 1906, t. IV, p. 1 à Î4. -

70 PROSELYTISME ET DIPLOMATIE

hardiment vers le but : s'établir non parmi les étrang^ers de la Sloboda, mais au Kremlin, dans les entours de la demeure tsarienne; se mettre en rapports avec les personnages influents, leur offrir des présents; tâcher d^être au mieux avec tout le monde, non seulement avec les catho* liques, mais aussi avec les luthériens et les calvinistes, les moines grecs et petits-russiens, voire les apostats; gagner à sa cause les interprètes des bureaux; se concilier les bonnes grâces du Tsar, étudier son caractère et ses inclinations; enfin obtenir une charge à la cour, et pénétrer ainsi dans Tintimité du souverain.

Et comment s'y prendre pour parvenir à ces hauteurs? C'est la science qui favorisera Tessor du missionnaire. Qu'il soit versé dans les lettres et les arts, la mécanique, la métallurgie, l'hydraulique; qu'il soit au courant des alliances politiques; qu'il propose de se rendre auprès des cours étrangères ou bien d'activer le commerce à Kiev, Arkhangelsk et Tobolsk ; de faire des sondages dans la mer Caspienne, d'émonder les vignes d'Astrakhan, de soulever la cloche d'Ivan Véliki, et, homme à tout faire, qu'il sache monter un théâtre pour distraire le Tsar. Après cela, il est bien entendu que les ministères auprès des catholiques ne souffriront aucune difficulté : la science servirait la foi et la piété, et, grâce à l'étiquette profane, on pénétrerait dans l'empire des âmes. Un bureau de correspondance, organisé à Rome, enregistrerait les succès des missionnaires, et leur transmettrait des conseils et des ordres. Ce programme était facile â coucher sur le papier, mais se prétait-il â exécution? On ne voit pas que le Vatican ait secondé les projets de Reutenfels; toutefois, son insistance au sujet des titres tsariens a pu faire impression, d'autant que les idées conciliatrices reprenaient le dessus.

MISSION HE MRNZIES 71

Ou s'en aperçut à la mort de Clément X. Un saint à miracles succéda au pontife octogénaire. Les archives de la maison Odescalchi sont pleines de procès canoniques dressés en vue de la béatification d'Innocent XI. Celui-ci n'avait jamais approuvé, on s'en souvient, la politique d^Altieri vis-à-vis de la Bussie. Le nouveau secrétaire d'État, le cardinal Cybo, s'était aussi rallié aux opposants. Tous deux, le Pape et son ministre, les yeux tournés vers Stamboul, ne demandaient maintenant qu'à revenir sur les fins de non-recevoir opposées naguère aux avances moscovites. Le nonce de Varsovie, Martelli, leur en donna l'occasion, en 1677. Au lendemain de Zurawno, et tandis que Louis XIY traitait avec la Porte, il annonçait qu'une ligue contre les Turcs était en train de se former entre l'Autriche, la Pologne et la Russie. Le joint pour avoir prise sur Moscou était ainsi trouvé. En se servant des Polonais qui offriraient, au nom du Pape, le titre tsarien, on guérirait l'ancienne blessure, et une entente cordiale s'établirait. Plus de scrupules d'étiquette, aucune déchéance pour la dignité du Saint-Siège, aucune appréhension du côté des autres cours; on trouva même des antécédents dans les formules de Clément YIII '.

En conséquence, le nonce de Varsovie fut chargé, le 6 mars 1677, de s'entendre avec Sobieski, de se servir des ambassadeurs polonais qui iraient à Moscou ; au besoin, d'y envoyer lui-même quelqu'un, ne fût-ce qu'un Basilien ruthène, qu'on dispensait d'avance du jeûne et du port de l'habit monacal. Initié à ces projets, le Roi les approuva et conseilla seulement de remplacer le Basilien ruthène par un Italien. Pour les détails, il renvoya le

' Archives du Vatican, Polonia, t. 183 A. 1677, 6, 13 mars, 19, 26 juin, 3, 24 (bit), 31 juillet, etc., Cybo à Martelli, Potonia, t. 96, 1678, 18 avril, Martelli à Cvbo. — Détails sur Innocent XI dans Immich.

7% PROSELYTISME ET DIPLOMATIE

nonce au chancelier de Liihuanie, Pac, qui se montra de bonne composition et demanda des éclaircissements.

A la suite de cette requête, quelques cardinaux se réunirent en conseil au Vatican, et, le 24 juillet, de longfues dépêches furent adressées au nonce de Polog^ne. Si elles étaient tombées sous les yeux de Menzies, il les aurait lues avec une légitime fierté. Le Pape rendait hommage à son caractère, et ne demandait qu'à reprendre et parfoire l'œuvre ébauchée en 1673. Dans Thypothèse d'une représentation diplomatique, Tancien ablégat était désigné d'avance comme persona graia de préférence à tout autre. Et comme les Polonais prévoyaient la possibilité d'un arbitrage analogue à celui que Possevino avait exercé au nom de Grégoire XIII, ou bien une intervention commune des princes catholiques et protestants, le Pape acceptait volontiers l'un et l'autre et promettait son concours. Naturellement, le titre tsarien qui résumait les espérances de succès donnait lieu à de prolixes explications.

Mais tandis qu'à Rome on escomptait leur amitié, les deux peuples slaves faillirent se brouiller. En avril 1678, Sobieski annonça tristement au nonce qu'il ne parvenait pas à s'arranger avec les Russes. Le désaccord tournant à l'hostilité, il ne songeait à rien moins qu'à l'alliance avec les Turcs. Stupéfait et indigné, Martelli réclama vigoureusement, et le Roi s'enhardit à demander si le Pape préférait l'alliance des schismatiques à celle des musulmans. La réponse vengeresse ne se fit pas attendre.

Malgré l'accès de désespérance du roi de Pologne, le prince Michel Gzartoryski obtint à Moscou, en mai 1678, la prorogation de la trêve pour treize ans ' . Sobieski

' BàHTYCH-RlMKSiSKl, t. II I, p. 151.

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aurait préféré une paix définitive et durable, et c'étaient précisément les résistances des boïars sur ce point qui le disaient pencher vers les Turcs. Quant aux affaires romaines, Gzartoryski trouva chez les llusses de la répug^nance à entrer en rapports avec le Saint-Siège. Un moment, il crut surprendre de meilleures dispositions, mais en réalité elles n'étaient qu'apparentes et éphémères. Il n'y avait plus d'Artamon Matvéïev au Kremlin, le tsar Fedor avec ses dix-huit ans ne savait pas s'orienter, et son favori lazykov se laissait absorber par d'autres préoccupations.

En dépit des efforts de Martelli, les pourparlers qu'il avait provoqués restèrent toujours languissants.

Interpellés à Varsovie, les envoyés moscovites se disaient dépourvus de pleins pouvoirs, tandis qu'à Moscou les ambassadeurs polonais trouvaient porte close. On s'en remettait à un prochain congrès, encore n'était-ce qu'un pis-^aller. En réalité, les négociations ne furent reprises sérieusement qu'en 1684, et dans des conditions nouvelles.

Aux démarches de Martelli et même à celles de Menzies se rattachent les projets de Rinhuber que nous avons déjà vu à Rome en 1673. Aventurier saxon, qui ne manquait pas de savoir-faire et d'audace, esprit impressionnable et mobile, nature organisée pour la vie nomade, Rinhuber avait d'abord exercé la médecine à Moscou, et puis, mis en goût par une première mission diplomatique, n'ayant pu se faire nommer agent de Saxe en A.byssinie, il revint à Rome, en 1679, avec des commissions verbales, disaitil, de Menzies. Il les résuma dans un mémoire qui semblait fait exprès pour encourager les tendances du cardinal Cybo et les négociations pendantes de Martelli. Au demeurant, il revenait sur les anciennes propositions, et.

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de la part de son mandant, exprimait le désir et la prière que Ton reprit contact avec le Kremlin malg^ré les changements qui y étaient survenus ^

L'aplomb de Rinhuber lui permit de vivre à Rome aux frais du Vatican, d'autant plus que, lâchant Luther, il se feisait passer temporairement pour un vulg^aire papiste. So(i humeur vagabonde n'y tint pas longtemps. Au bout d'un an à peu près, un nouveau mémoire en douze points est élucubré^. A travers les redites sur le commerce d'Orient, la croisade contre les Turcs, l'alliance des Polonais avec les Russes, l'apostolat parmi les Tatars et les Chinois, l'importance des titres tsariens, l'auteur arrive à formuler les deux idées qu'il a le plus à cœur : nécessité d'un représentant papal à Moscou qui soit versé non seulement en théologie, mais aussi en histoire, afin de réfuter les erreurs courantes sur les Latins, et alliance de la Russie avec Louis XIV pour faire converger avec les vues romaines le commerce de la France et sa diplomatie. Tout cela n'est pas absolument neuf, mais c'est ingénieusement rafraîchi. Rinhuber possédait à merveille Tart de varier son boniment et de captiver son interlocuteur. Le vicaire apostolique du Tonkin, Mgr Fallu, de passage à Rome, fut tellement impressionné par ses dires qu'il proposa à Colbert d'en faire un agent français en Russie. On en resta là.

Une requête accompagnait le mémoire de Rinhuber. Sa santé exigeait un changement d'air, il s'offrit d'aller à Moscou, muni d'un viatique et de lettres pour les

' Saxe et Motcou, p. iS7, texte du mémoire in extenso.

• Archives de la Propagande, Moscovia, Bel. mite, t. 1*. — Tukirkii, Mon., p. 164, n« CLI. — Paris, Aff. étrang., Bustie, t. !•', f. 101. — Archives du Vatican, Polonia, 183, A, 1680, 4 mai, Cybo à Martelli. — A Paris, Rinhuber s* est appelé Laurent de Reinufer.

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nonces. Satisfaction fut donnée à ce désir, car, le 4 mai 1680, Gybo transmit la requête à Martelli, en lui recommandant de faire passer le postulant en Russie avec les ambassadeurs polonais. Le cardinal y perdit sa peine et son argent : Rinhuber ne revint à Moscou qu'en 1684, après bien des détours. Encore ne fut-ce que pour défendre les intérêts protestants, et faire au Kremlin tt une grimace espagnole » au P. Vota qu'il accuse de lui avoir fait « une grimace italienne » .

Les agissements de Rinhuber n'exercèrent pas d'influence directe et immédiate sur la politique du Vatican, pas plus que les mémoires de Reutenfels et de quelques autres agents de bonne volonté. Toutefois, ces relations encourageantes, périodiquement renouvelées, venant de différents côtés, conBrmant les données officieuses de Menzies, ont certainement entretenu la mentalité optimiste qui se révélera bientôt dans les dépêches romaines.

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