CHAPITRE PREMIER
I. Ambassade db Zibkowskt et de Blcmbeho. — L'Autriche succède à la Pologne. — Léopold I**. — Zierowsky et Blumberg désignés pour Moscou.
— Le P. Schmidt. — Le cardinal Kollonitz. — La situation à Moscou.
— L'archevêque de Naxivan. — Négociations officielles. — Confidences.
— Arrivée du P. Vota. — Concessions cultuelles. — Rapport de Kœnigsegg. — Organisation de la mission à Moscou. — Malentendus dissipés.
H. Mission de Haks Rurtz. — Le P. de Boye. — Accident de frontière.
— Le carrosse archiducal. — Le bref d'Innocent XI. — Déception. — Combinaison provisoire. — Un second missionnaire autorisé. — Budget de la mission. — Mort du P. de Boye. — La communauté catholique.
— Le général Gordon. — Francesco Guasconi. — Les cryptocatholiques.
— Le diacre Pierre Artémiev. — Expertise confiée aux Jésuites. —
— Artchil le Martyr, roi d'Ibérie, à Moscou. — Ses relations avec les Jésuites. — Ambassade polonaise. — Les PP. Mœller et Narmunth. — Arrivée à Moscou des PP. Avril et Barnabe. — Passage en Chine refusé.
* — Nouveau refus aux Jésuites français et polonais.
AMBASSADE DE ZIEHOWS&Y ET DE BLUMBERG
Vers la fin du dix-septième siècle, la diplomatie autrichienne déploie une grande activité au Kremlin : elle
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plaide la cause des catholiques établis en Russie. Et, succédant à la Pologne qui n'y réussissait guère, elle s*efforce à son tour de rétablir les rapports officiels entre les tsars et le Vatican. Les concessions à obtenir ou à faire relèvent d'une négociation complexe qui se déroule pendant une longue série d'années, et dont le point de départ est la ligue contre les Turcs. A cette époque, la cour de Vienne remportait au dehors des succès militaires, et développait savamment sa politique orientale. Après la triomphante apparition de Sobieski avec ses héroïques Polonais sous les murs de la capitale en détresse, le duc Charles de Lorraine et le prince Eugène de Savoie préludaient par leurs brillants faits d'armes au traité libérateur de Karlowic.
L'Empereur qui devait gagner cette insigne victoire diplomatique, et qu'entouraient de si vaillants capitaines, n'était lui-même ni un foudre de guerre, ni un homme d'État retors. Nature concentrée, réfractaire au vice, susceptible d'élévation, engourdi par l'étiquette espagnole, parqué dans un cercle étroit d'amis, Léopold I*' avait des qualités plutôt solides que brillantes ou chevaleresques. Des influences divergentes le rendaient hésitant; mais, au moment psychologique, il savait se ressaisir, ayant d'ailleurs des principes arrêtés sur lesquels il ne bronchait jamais. Ascanio Giustiniani et Domenico Contarini, ambassadeurs de Venise, le trouvaient d'intelligence affinée, supérieurement doué pour les langues et d'un savoir étendu. Leibniz saluait en lui l'union de la grandeur avec la vertu. Quant au représentant de Versailles, il prisait moins les penchants sérieux de l'Empereur, et une cour qui se délectait dans la musique, les lettres et les arts lui paraissait mélancolique.
Léopold conserva pour la vie l'empreinte de l'éducation première. Un Jésuite, Philippe Miller, l'avait élevé,
LES JESOITES A MOSCOU 79
initié aux lettres, et, durant vingtpquatre ans, avait dirigée sa conscience. Le disciple comprit le maitre, et marcha dans la voie qui s'ouvrait devant lui. A tout prendre, le trait saillant de la physionomie impériale était une foi robuste que son ardeur même rendait expansive. S'attachant à faire dominer dans ses États le catholicisme, Léopold ne demandait qu'à le propager ég^alement ailleurs, et sa politique envers Moscou devait s'en ressentir.
C'était au lendemain de la délivrance de Vienne par les Polonais de Sobieski. Vaincus, mais non écrasés, les Turcs se préparaient à la revanche. Et si formidable était encore leur puissance que, se défiant de ses propres forces, l'Autriche travaillait activement à la création d'une lig[ue g^énérale contre le Croissant. La Polog^ne et Venise se mettant de la partie, l'Empereur crut devoir adresser à la Russie un pressant appel.
En 1684, une ambassade autrichienne prit le chemin de Moscou *. Le baron Zierowskv, résident de Varsovie et détaché en mission temporaire, le baron Blumberg, Ignace de Guarient, tous diplomates de carrière, emmenaient avec eux, en qualité d'aumônier, un Jésuite prussien, le P. Jean Schmidt. Un autre Jésuite, originaire de Turin et déjà mentionné plus haut, Carlo-Maurizio Vota, rejoignit les ambassadeurs à Moscou, et, fort de la confiance impériale, y joua un rôle prépondérant. Une arrière-pensée, on le verra tout à l'heure, avait dicté ce double choix.
C'est qu'en effet la ligue antiottomane n'était pas la
seule préoccupation des ambassadeurs. Ils devaient, en
^ outre, essayer de rétablir les relations depuis longtemps
interrompues avec le Vatican, et revendiquer, en faveur
* Vienne, Archive» d'État, Bussica^ 1684, 5 janvier, Instructio; 27 janvier, Plenipoieutia. — Toeiker, Mon. y p. 266, n** CC et suiv.
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des catholiques de Russie, la liberté de leur culte. Nagfuère, les diplomates autrichiens avaient déjà hasardé des exig^ences de ce g[enre, mais sans aucun succès '. On revenait maintenant à la chargée avec un programme plus complet, mieux arrêté, et d'accord avec le nonce de Varsovie qui joignit à l'ambassade son propre agent du nom de Libert.
L'impulsion première venait, cette Fois, des Jésuites lithuaniens '. Pénétrer à Moscou était un rêve qu'ils s'efforçaient en vain de réaliser, lorsque Brzostowski, palatin de Troki, leur suggéra l'idée de s'adresser à Léopold l*'. Le résident de Varsovie, Zierowsky, servit d'intermédiaire, et c'est ainsi que le Père Schmidt, de la province de Lithuanie, fut admis à l'ambassade impériale. Ce n'était qu'un essai. Bientôt le cardinal RoUonitz devint le protecteur attitré des missionnaires de Moscou. Sa haute position à la cour lui en donnait la facilité. Confident préféré et toujours apprécié de l'Empereur, si bien que, par un rare privilège, il put, en 1702, célébrer le jubilé d'une amitié de cinquante ans, initié aux affaires d'État qu'il menait de front avec les affaires d'Église, se servant souvent des Jésuites, il était trop épris de l'union des Grecs avec Rome pour se désintéresser d'un poste avancé, jeté en pleine orthodoxie orientale. Quant à l'empereur Léopold, il entra résolument dans cet ordre d'idées, et s'acharna même à poursuivre un but qui parfois tournait au fantôme.
Les ambassadeurs trouvèrent, en arrivant, un terrain quelque peu déblayé. A la veille d'un régime inexorable de fer, la Russie était gouvernée par une singulière triade,
' Vienne, Archives d'Etat, Russica^ 1675, 16 septembre, Rapport de Bottoni.
* Notre Collection, 1687, 19 octobre, Scheu., Infonnatto.
issue d*une émeute prétorienne. Le tsar Fedor Alexeiévitch étant mort sans postérité, ne laissant que des frères et des sœurs, deux partis rivaux se trouvèrent en présence, les Miloslavski et les Narychkine, parents des deux femmes successives du tsar Alexis. Pierre, le plus jeune des frères, promettait seul de pouvoir, un jour, régner. Son élection se fit par surprise ; mais elle ne valut aux Narychkine qu'un succès éphémère, bientôt submerg[é dans des flaques de sang. Les Miloslavski ne renonçaient pas à leurs préten-> tions, et le Kremlin vit avec terreur arriver les stréltsy, ces prétoriens de Moscou, les armes à la main, et résolus à s'en servir. Un mot d'ordre avait parcouru leurs rangs : ils traquèrent les victimes désignées d'avance, et disposèrent à leur gré de la couronne. Après une courte mais sombre période de pillages, d'orgies et de massacres, lorsque des Narychkine, un Matvéïev, un Dolgorouki eurent été écharpés, les haines satisfaites et les vengeances assouvies, les destinées de la Russie furent confiées à une espèce de a triarchie » , deux frères assistés de leur soeur ainée : Ivan, idiot et impotent, Pierre, enfant de génie, et la régente Sophie. Ivan et Sophie représentaient les Miloslavski, Pierre les Narychkine.
Encore ces trois noms ne servaient-ils, pour le moment, que d'étiquette. Le pouvoir effectif était détenu par le favori de la régente, le prince Vasili Golitsyne, parvenu, grâce aux récents événements, à l'apogée de sa puissance. Type adventice celui-là, un précurseur, qui tranche sur les boYars ankylosés dans l'immobile tradition. Un vernis européen le rend cher aux étrangers. Sa demeure prévient en sa faveur. Elle a du cachet, et se réclame d'un luxe élégant. On y trouve des meubles sculptés, des œuvres d'art, des statues, des tableaux, des globes, et surtout des livres imprimés et copiés à la main, en diverses langues,