CHAPITRE PREMIER
l'union et MOSCOU
I. Élection de Martio V. — Renouveau de l'Église et de Rome. — Né{»ociations avec l'Orient. — Mort de Martin V. — Élection d'Eugène IV. — Ses antécédents. — Sympathies pour l'Orient. — Difficultés. — Le concile de Bàle. — 11 envoie ses délégués à Constantinople. — Conditions du Pape et du concile. — Mandataires de Jean Paléologue à Bàle. — Isidore, hégoumène de Saint-Démétrius. — Ses lettres, sa tournure d'esprit, ses sentiments, sa foi, son patriotisme. — Arrivée à Bàle. — Discours de Cesarini et d'Isidore. — Le concile général meilleur moyen de réunion. — Décret du 7 septembre 1434. — Le chanoine Fréron auprès du Pape. — Eu^jène IV se rallie au concile. — Ordres et contreordres. — La réunion du concile on Occident est décidée. — Détente à Constantinople. — Accusations contre les mandataires de Bàle. — Nouvelle rédaction du décret du 7 septembre. — Byzance et les Russes. — Le siège de Kiev. — Déceptions de Jonas. — Isidore nommé métropolite de Kiev. — Un monde nouveau. — La Russie dans sa période laborieuse.
— Les fils de Kalita. — Leur politique savante. — Concentration à Moscou. — Le grand IcHiaz Vasili II. — Accueil d'Isidore au Kremlin.
— Opposition au départ. — Départ pour l'Italie. — Incident à louriev
t LES RUSSES ET LE CONCILE DE FLORENCE.
— Impressions de voyage. — Arrivée à Ferrare. — Les Grecs au concile. — Translation da concile à Florence.
II. Jean Paléologue à la porte San-Gallo. — Les Médicis. — Leur entourage. — Humanistes à la cour pontiHcale. — Désillusions au sujet des Grecs. — Luttes de l'esprit. — Procédure adoptée. — Synthèse du concile. — Rites d*Orient et d'Occident mis sur le même pied. — Questions dogmatiques. — Le Filioque et la primauté du Pape. — Rôle d'Isidore.
— Ses tendances conciliatrices. — Profession de foi. — Démarche auprès du Pape. — Rédaction de la bulle. — Sa promulgation. — Points expressément mentionnés. — Nombreuses copies de la bulle. — Traduction russe. — Epigraphes latines. — Médailles. — Bas-reliefs de Philarèle. — Relation du pope Siméon. — Discours de Marc d'Éphèse. — Tristesse du pope. — Avrami refuse de signer la bulle. — La réclusion le fait changer d'avis. — Logique d'Isidore.
III. Les fiançailles de l'Orient avec l'Occident. — Questions militaires. — Mémoire de Torzelo. — Isidore intermédiaire entre le Pape et l'Empereur. — Promesses d'Eugène IV. — Légation d'Isidore. — Pension des Rosses. — Promotion cardinalice. — Titre d'Isidore. — Séjour à Venise.
— Siméon et Foma en fuite. — Incidents étranges. — Lettre circulaire d'Isidore. — Réception à Cracovie par Olesnicki. — Principe pacificateur.
— L'union à Chelm. — Lettre d'Isidore en faveur de Bobilas. — Bon accueil à Kiev et à Smolensk. — Disposition des esprits à .Moscou. — Arrivée d'Isidore. — Promulgation de la bulle. — Dénouement tragique.
— Emprisonnement du métropolite. — Griefs de Vasili. — Réunion du clergé. — Condamnation d'Isidore. — Sa fuite. — Incidents à Tver et à Novogrodek. — Départ pour l'Italie.
L'élection du cardinal Colonna, qui prit le nom de Martin Y en montant sur le siège de saint Pierre, mit un terme, en 1417, au schisme funeste d'Occident et aux beaux jours d'Avignon. La papauté sortait triomphante d'une lutte qui avait duré trente-neuf ans, et l'intensité même de la crise n'en prouvait que mieux la force de résistance, Tindestructibilité du suprême pouvoir spirituel. Le nouvel élu, cédant à une heureuse inspiration, reprit le chemin de Rome, où l'entrée solennelle, grâce aux
étapes forcées à Mantoue, Florence et ailleurs, n*eut lieu que le 30 septembre 1420. Veuve trop longtemps de ses maîtres, victime d'un déplorable vandalisme, la cité éternelle attendait, pour se relever de ses ruines, le retour du pontife. Les travaux considérables de voirie et d'édilité, la restauration des basiliques et des ég[lises, les chefsd'œuvre d'un Gentile de Fabriano, d'un Vittore Pisano, d'un Masaccio enlevé à la Toscane, devinrent comme le symbole du renouveau qui s'opérait dans toute TEglise. Les Jean XXIII, les Benoit XIII, les Clément YIII, dispa-* rurent peu à peu. S' appuyant sur sa famille pour dompter les factions politiques, aidé de ses frères et neveux, tous richement dotés et peut-être même trop, Martin Y reconstitua le patrimoine de saint Pierre, rendit à la papauté son prestige, et fit rentrer dans leurs orbites normales le monde et les affaires ecclésiastiques.
Au milieu de ces soucis, tandis que l'Occident travaillé par les Hussites, troublé par des fantômes de concile, attendait des réformes qui tardaient avenir, l'attention du Pape dut aussi se porter vers FOrient. A mesure que les Turcs accéléraient leur marche en avant et resserraient Constantinople dans un cercle de fer, les Grecs, à bout de ressources, se rapprochaient des Latins et, pour conclure une alliance militaire plus durable, offraient à nouveau d'oublier les anciennes querelles dogmatiques et disciplinaires. Membres de la même Église, soumis à la même autorité. Grecs et Latins eussent opposé une masse plus compacte et plus homogène aux forces ottomanes qui menaçalentla presqu'île des Balkans. Le Saint-Siège, selon sa coutume traditionnelle, ne fit pas difficulté d'entrer dans cet ordre d'idées. Les négociations se poursuivaient activement, une ambassade byzantine était en route pour Rome, un concile devait se réunir, lorsque Martin V,
frappé d*apopIexie, mourut subitement le 20 février 1431.
Reprendre en 80us-œuvre les pourparlers de son prédécesseur et les conduire à bon terme échut en partage à Gabriel Gondulmaro, qui, ceignant le trirègne, s'appela Eugène IV. Le neveu de Grégoire XII était un enfant de Venise, cette vieille et active intermédiaire entre l'Europe et rOrient, souvent plus préoccupée d'étendre ses domaines et de placer ses marchandises que de propager le règne du Christ. Toutefois le lion héraldique de Saint-Marc abritait sous ses ailes non pas seulement une marine de commerce et de guerre, mais aussi des hommes au cœur ardent, aux vues larges et profondes, aux convictions franchement chrétiennes. Eugène était de ce nombre, au témoignage de saint Antonin, bon juge en pareille matière ^ D'une stature imposante, d'un port majestueux, il garda toute sa vie les habitudes d'austérité et de piété contractées au couvent de Saint-Georges in Alga. Encore simple moine augustin, il voyait souvent les navires de la Seigneurie faire voile vers le Levant, et ses vœux d'apôtre s'élançaient à leur suite dans le lointain sillage. Une mission pontificale lui donna l'occasion de parcourir l'Épire, la Macédoine, la Thrace, l'Asie Mineure et l'Egypte. Dès lors, sur tous les degrés hiérarchiques qu'il eut à parcourir, la question d'Orient au point de vue religieux devint Tobjet de ses prédilections. Il s'en occupa assidûment pendant le concile de Constance, et fut initié à toutes les négociations ultérieures. Appelé à la suprême magistrature de l'Église, le pontife n'eut garde d'oublier les projets du cardinal et du moine.
A la vérité, il fallait avoir une indomptable énergie pour songer à Tunion des Églises en face des épreuves qui
* Chronicorum tertia parSf p. 519.
assaillirent le Saint-Siège aussitôt après la mort de Martin y. Là faction des Golonna, irritée par les mesures violentes prises en toute hâte contre elle, troublait la paix à Tintérieur. Au dehors, le duc de Milan Filippo-Maria Visconti manifestait des intentions hostiles contre le Pape, ami de Venise et de Florence, et soudoyait des condottieri, un Fortibraccio, un Sforza, qui ravageaient impunément les États de TËglise. En 1434, la révolte éclata à Rome même. Le Capitole fut pris d'assaut. Les fils dégénérés desGracques proclamèrent la république. Le Pape, obligé de fuir, descendit le Tibre à fond de cale pour échapper aux pierres lancées contre lui et, passant à Ostie sur une galère, alla se réfugier à Florence, où il demeura quelques années au couvent des Dominicains de Santa-Maria Novella. Entouré d'ennemis qui le serraient de près les armes à la main, Eugène devait encore compter avec des adversaires d'un autre genre, dont les efforts tendaient à paralyser son action pontificale. Un concile s'était improvisé à Bàle, dans des conditions assez étranges, et comme il dégénérait en conciliabule, le Pape lui signifia l'ordre de se dissoudre. Mais bientôt il rapporta sa décision et, prévoyant une résistance inflexible, ébranlé par l'avis de quelques cardinaux, il reconnut, le 15 décembre 1433, la légitimité du concile. Malgré cette mesure d'indulgence, les difficultés persistèrent et prirent même parfois une tournure menaçante. En particulier, au sujet des affaires d'Orient, il y eut des réticences, des manques d'entente mutuelle, voire des divergences, qui faillirent compromettre le succès de la conciliation, car les Byzantins traitaient simultanément avec Bàle et avec Rome, ce qui rendait ces relations singulièrement complexes '.
1 Pour les toorces da concile de Florence, voir : Hergehroether, Hand" Imehy t. III, p. 388 à 391. — A citer notamment : Labbe, Stropoulos»
En effet, Eugène IV négociait depuis longtemps la paix religieuse avec les Byzantins, que les Pères de Bàle n*y attachaient encore aucune importance. Lorsque leur existence conciliaire fut menacée à cause de cette entreprise, ils la firent même dédaigneusement passer pour un « vieux refrain » et une « cantilène démodée » . Préoccupés des Hussites qu'il tardait à l'Empereur de voir désarmés, les Pères abandonnaient TOrient aux soins charitables du Pape et ne se lançaient pas à la poursuite d'un fantôme insaisissable. Mais, sitôt qu'on s'aperçut des succès d'Eugène, un complet revirement s'opéra dans les esprits, et l'espoir de rétablir l'unité de l'Église exerça sur les Pères de Bàle une séduction fascinatrice. Ils se mirent promptement en rapport avec les Grecs, sans en avertir toutefois le Pape. A l'insu de celui-ci, deux délégués se rendirent, en 1433, à Gonstantinople, avec mission, — qu'on nous passe le mot, — d'escamoter au profit de Bàle les négociations déjà engagées avec Rome. Aussi devaient-ils insister sur l'importance et la grandeur du concile, mieux secondé par les princes que le Pape, et par conséquent plus à même de préparer l'union et d'organiser la croisade.
Héritier des projets religieux de son père Manuel, l'empereur Jean Paléologue, quoique en pourparlers très actifs avec le Pape, n'en accueillit pas moins gracieusement les délégués de Bàle, et s'empressa d'envoyer, de son côté, des mandataires dans la cité conciliaire. Les avantages de cette tactique ne pouvaient lui échapper : traitant à la fois avec deux parties également désireuses de réussir, il devait espérer de dominer la situation. A l'encontre du Pape, qui
Allacci, Gbogoki, Gcbthe, Zdishman, Fhommann, Mâciire, Chkytbst, Otteictbal, DELBKTonsKi, Driese&e, Gabbâ de Vaux, Wâbschaube. — Bibl. Laurenziana, AcquUti e Doni, 143; Strozzi. n* 33. — Bibl. da Vatican, fonds •lare, t. XII, f. 55. — Bibl. Barberini, t. XVI, f. 85.
consentait à une réunion sur le Bosphore , lés Pères du concile plaidaient vigoureusement en faveur de Bàle, et, quoique sane argent et sans crédit, ils prenaient sur eux tous les frais de déplacement que le Pape laissait, au contraire, à la charge des Byzantins. Les conditions des deux parties présentaient ainsi des avantages différents, et si Gonstantinople sollicitait les préférences des patriotes byzantins y peut-être était-ce encore plus urgent de ménager un trésor obéré, à moins qu'il ne fût possible d'obtenir gain de cause sur les deux chefs à la fois. Jean II confia toutes ses pensées et donna ses pleins pouvoirs aux trois ambassadeurs choisis pour se rendre à Bàle : Démétrius Paléologue, son parent; Isidore, hégoumène de Saint- Démétrius; Jean Dishypato, officier de palais.
Pour la première fois, Isidore, déjà connu à la cour de Byzance, parait ici sur la grande scène de Thistoire. Dans la suite du récit il tiendra une place considérable, et dès à présent il ne saurait passer inaperçu. Le monastère de Saint-Démétrius, qu'il gouvernait en qualité d'bégoumène, était de fondation impériale. Le fondateur lui-même, Michel VIII, en a conservé le souvenir dans les quelques pages d'autobiographie qu'il nous a laissées ^« A la tête de la communauté se trouvait toujours un personnage plus ou moins en vue. Si ce poste important a été confié à Isidore, c'est qu'il a dû le mériter par ses qualités personnelles plutôt que par sa naissance. Originaire de Gonstantinople, rien n'indique qu'il ait appartenu à une famille illustre; par contre, ses lettres témoignent d'une intelligence cultivée et d'un noble caractère. L'époque contemporaine leur a imprimé son cachet : c'est l'humaniste qui tient la plume et se complaît dans les artifices du langage. Il ne
' Khrist. Tchténié, noyembre-décembre 1885, p. 529.
fait pas mystère de son admiration pour » Tharmonie des phrases, la justesse de la composition, la puissance du ton, la vivacité de la pensée », et ce qu'il apprécie chez les autres, il n'a garde de le négliger dans ses propres lettres. Des pages entières, à notre gré trop filandreuses, sont consacrées à des excuses, des plaintes, des regrets, au sujet de quelque message perdu ou retardé ou qui n'a pas été suffisamment bien tourné. La lecture des poètes, qu'il cite volontiers, Tavait initié à la mythologie ; aussi les dieux de rOlympe, les muses, les sirènes, Tambroisie, le nectar, lui fournissent souvent des allusions ingénieuses. S'il ne peut prendre son essor et voler vers ses amis, il s'assoit sur le rivage, et il pleure rien qu'au souvenir des causeries attachantes qui ont passé aussi vite que la fleur printanière. La note gaie n'est pas exclue : un lièvre, coupable de grands ravages dans le jardin, est soumis au jugement de Salomon et envoyé à un ami en pourvoi d'appel.
Soiis ces dehors maniérés ou plaisants se cachait un esprit sérieux et pratique. Dans les deux lettres à Guarino de Vérone, il est beaucoup question de livres. Isidore envoie à son ami quelques œuvres de Xénophon, lui promet celles de Lucien et d'Athénée et entend bien être payé de retour. La préoccupation littéraire ne le quitte jamais, et lorsqu'il est obligé, à Ëpidaure et à Sparte, de songer aux travaux de la campagne, au labour de la terre, aux bœufs et aux chevaux, c'est à ses livres, à ses études qu'il a le plus de peine ù renoncer. Les lointains voyages lui paraissaient séduisants. Lorsque Manuel Chrysoloras traversait l'Europe depuis l'Espagne jusqu'aux îles Britanniques en passant par «l'opulente» ville de Paris, Isidore l'estimait heureux de voir tant de régions nouvelles et se comparait lui-même à une taupe fatalement renfermée dans un cercle étroit. C'est qu'il jugeait des voyages d'après le parti qu'il tirait
même des simples déplacements. Arrivé à Vitylo, il examine la ville et le port, déchiffre les inscriptions gravées sur les colonnes, constate Tinfluence de Thellénisme sur les Albanais, monta^ards farouches et sauvages que le contact avec les Grecs a rendus traitables et presque policés.
Mais ce qui frappe surtout dans les lettres d'Isidore, c'est rélévation des sentiments. Bien qu'il se plaigne du mépris, qui est le partage des moines, lui-même jouissait d'une haute considération. Il écrit à l'empereur Manuel ca homme habitué à traiter avec son maître ; il s'adresse aux despotes de la Morée, à Michel le Sacellaire, au métropolite de Midia, à celui de Kiev, comme on s'adresse à des égaux. L'hégoumène est un ami dévoué, s'intéressant au sort d'autrui, aimant à échanger des idées, à dire des choses agréables; il est aussi Tavocat des pauvres et le refuge des malheureux. Une cruelle épreuve avait atteint les Hélicovounites : leurs vignes dévastées par l'orage ressemblaient à des pins. Privés de leur unique ressource, ces pauvres campagnards n'avaient plus de quoi payer les impôts qu'on s'obstinait à exiger. Isidore se charge de leur cause; il la plaide avec ardeur, sa voix prend des accents pathétiques, il en appelle à la pitié, à la justice, aux ordres de Dieu^ à travers l'urbanité du langage se fait sentir la fermeté du défenseur. Et ce n'était pas là une simple effusion de philanthropie ; l'hégoumène se guidait par des principes surnaturels. Bien qu'il fût humaniste, il n'a jamais donné dans les rêves du néoplatonisme : ses convictions sont restées franchement chrétiennes ; il croyait à un Dieu personnel, créateur de toutes choses et rémunérateur, à sa providence, aux mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, à la chute de l'homme, à son élévation à l'état de grâce, à ses destinées immortelles. Les prières qu'il adresse
au tt despote des despotes » portent Tempreinte vivante de sa foi, qui s'épanche surtout à Monembasie, où il avait, parait-il, une mission spéciale à remplir, en belles et graves paroles. La piété n'excluait pas chez lui le patriotisme : la terre de Pélops lui est chère, et rien que son nom fait vibrer ses fibres les plus intimes. Isidore n*a jamais trahi ou désavoué ses sentiments : tel il était à Byzance et en Morée, tel on le retrouve, à différentes époques, en Occident * .
Divers incidents de voyage, tempête sur mer, agression sur les grandes routes, retardèrent l'arrivée des ambassadeurs gi*ecs à Bàle jusqu'en juillet 1434. Le cardinal 6iuliano Gesarini présidait le concile. Ami des humanistes, il souhaita la bienvenue aux arrivants dans un de ces discours, si chers à la Renaissance, où la profusion des mots étouffe les idées, où la rigueur même du raisonnement est parfois sacrifiée aux formules oratoires et aux exigences de l'effet. Après des réflexions à perte de vue sur la paix et l'union, Gesarini exposa brièvement la marche suivie jusque-là dans les affaires et les résultats obtenus. Pour conclure, il hasarda l'opinion qu'au fond les différences entre l'Orient et l'Occident se réduisaient à des questions de forme, et que la nouvelle de la fusion des Églises serait comme le signal d'une croisade générale : les princes chrétiens viendraient spontanément se ranger sous l'étendard de saint Pierre, et rien que l'effet moral de cette levée de boucliers serait désastreux pour les Turcs. Toute cette harangue respirait l'enthousiasme et la joie par suite de l'arrivée des ambassadeurs grecs, que l'orateur saluait avec des éloges sympathiques et discrets.
Ghargé de la réponse, Isidore, dans un discours grec
* Regel, Analecta, p. xxxviii, 59. — Bibi. du Vatican, fonds grec, &• 914, f. 56 à 62. ~ Appendice, n" I.
traduit en latin par Aurispa, sut non seulement se maintenir au même diapason, mais, grâce au génie oriental, pousser encore plus loin TafFectation de la phrase et Taudace de Thyperbole. Fatigue du voyage et peu versé dans réloquence, il s'avoua tout à fait au-dessous d'une tâche où les plus grandes voix de Tantiquité eussent certainçment échoué, car le concile de Bâle, disait-il, ne saurait être en aucune façon dignement apprécié. L'orateur remonta ensuite jusqu'au siège de Troie et redescendit jusqu'aux guerres récentes entre la France et l'Angleterre, afin de prouver, l'histoire â la main, les avantages de la paix et les détriments des discordes. Reprenant la thèse de Gesarini, il déclara absolument futiles les causes de la rupture entre les deux Églises : simples malentendus, dont le démon s'est servi pour creuser des abîmes. Si cette largeur de vues trahit le futur partisan de l'union ^ le patriote se révèle quand vient le tour de Byzance. Nation infortunée, s'écrie Thégoumène en parlant des Grecs, mais illustre et puissante ! Des provinces nombreuses en Europe et en Asie reconnaissent encore sa souveraineté. La juridiction du patriarche byzantin s'étend jusqu'en Russie, pays immense, qui touche aux monts hyperboi*éen8. Quelle gloire par conséquent de travailler â l'union de Byzance avec Rome! Ne serait-ce pas, se demande le moine ébloui par cette vision, élever un monument grandiose qui rivaliserait avec le colosse de Rhodes, dont le sommet atteindrait les cieux et dont l'éclat rejaillirait sur l'Orient et l'Occident?
Aux discours d'étiquette succédèrent les discussions. En principe, on admettait de part et d'autre qu'un concile général serait le meilleur et peut-être l'unique moyen de s'entendre. La divergence portait sur le lieu de la réunion : tandis que les Grecs penchaient vers Gonstantinople, les
Pères du concile insistaient fortement pour Bâle.On dépensa beaucoup de temps en efforts stériles avant de se résoudre à des concessions mutuelles. Enfin il fut convenu qu'en toute hypothèse la préférence resterait à TOccident, et que l'empereur Paléologue y viendrait en personne avec le patriarche. Les Grecs durent se contenter de Tespoir que le concile se réunirait dans une ville plus rapprochée de rOrient que Bâle. En revanche, les Pères se chargèrent, avec plus de hardiesse que de prudence, des frais énormes qu'entraînerait nécessairement le voyage de tant d'évéques et de princes. Ils promirent aussi, sur demande expresse des Byzantins, de soumettre ces stipulations à l'approbation pontificale.
Le -7 septembre 1434, toutes les difficultés ayant été écartées, le décret Stcutpta mater fut, en séance solennelle, promulgué dans la cathédrale, adopté par les Pères et juré par les Grecs. Ce document célèbre résume les conditions mentionnées plus haut et reproduit en latin, à leur suite, le chrysobulle de l'Empereur du II novembre 1433 et la lettre du patriarche du 15 octobre de la même année. Un mot fatal, trompant la vigilance des intéressés, s'était glissé dans le texte conciliaire. Les Pères y annonçaient pompeusement qu'après avoir calmé les récentes discordes* des Hussites, ils allaient s'occuper des discordes anciennes des Grecs. Mettre ainsi sur la même ligne ceux qui se croyaient archi orthodoxes avec d'odieux hérétiques était un affront qu'on aurait pu supprimer sans inconvénient. Cependant Thégoumène Isidore, pas plus que ses collègues, ne fut choqué de ce rapprochement. Leurs compatriotes, nous le verrons bientôt, se montrèrent plus perspicaces et surtout plus susceptibles. En attendant, le chanoine d'Orléans, Simon Fréron, fut chargé de porter le décret au Pape.
Mission délicate. Grande avait été la surprise d'Eufjène sitôt que les démarches entreprises à la sourdine par les Pères eurent transpiré. Son désappointement s'accrut à Tarrivée du mandataire. Le Pape se fut réservé volontiers la haute direction de l'affaire byzantine. L'idée d'un concile à Gonstantinople lui souriait : proclamée sous les voûtes de Sainte-Sophie, l'union eût peut-être trouvé plus d'écho en Orient, et le sanctuaire national eût mieux attesté la liberté des serments de paix. Enfin la question financière elle-même réclamait un examen plus approfondi, car les Pères de Bàle comptaient sur des ressources très problématiques. Cependant, vis-à-vis d'un concile toujours prêt à se révolter, le Pape, déjà fugitif à Florence, crut devoir se rendre aux conseils »de modération qui prévalaient dans son entourage. Le 15 novembre 1434, il envoya à Bàle un message dans lequel, après avoir motivé sa ligne de conduite, il se ralliait à l'opinion du concile si celui-ci restait inébranlable.
Bientôt après, deux ambassadeurs grecs, Georges et Manuel Dishypato, arrivèrent avec de nouvelles instructions. De plus en plus l'Empereur se rapprochait du Pape, insistait sur la réunion du concile à Gonstantinople, et enjoignait à Isidore et à ses collègues de réformer dans ce sens les engagements qu'ils auraient pu prendre.
Eugène IV, redevenu maître de la situation, oublia lej questions personnelles pour ne songer qu'aux meilleurs moyens d'atteindre le but. II n'usa point de représaiilc i envers les Pères de Bàle, dont les démarches intempestives avaient provoqué ce chassé-croisé d'ordres et do contre-ordres; il ne reprocha pas aux Grecs, excusable3 d'ailleurs à cause des distances et des retards, d'avoir négocié en double, mais fidèle à ses engagements du 15 novembre, il ne voulut pas trancher la quesliou lui-
même et la renvoya par-devant le concile. Tout fiers de ce premier succès et sûrs d'avance de Tapprobation pontificale, les Pères n'en mirent que plus d'obstination à défendre leur plan. Force fut aux Grecs de sacrifier Gonstantinople, et d'accepter la réunion du concile en Occident ^
Désormais il ne manquait plus à ces préliminaires que la suprême ratification de Jean II. Le théâtre de Faction se transporte ainsi au palais impérial de la Corne d'or» où naguère avaient germé les premiers éléments de la division. En ce moment y tandis que les projets de concile surexcitaient les passions religieuses, l'approche du danger inspirait des sentiments conciliants. A en croire les Latins, un Traversari, un Giovanni de Raguse, un Menger, un Fréron, il y eut comme un courant de sympathie pour Rome qui traversa Ryzance. Si l'Empereur craignait surtout les Turcs, car la paix chèrement achetée à Mourad II n'était qu'une trêve peu rassurante, le patriarche Joseph, vénérable vieillard entouré de l'estime générale, s'inspirait de motifs plus élevés. Autour de ces deux personnages se groupait un parti peu nombreux, il est vrai, mais prêt à tout sacrifier pour les grands intérêts de la patrie et de la vérité. Même dans les masses, au moins à Gonstantinople, on se plaisait à signaler une détente. Ainsi le clergé et le peuple se portèrent en foule à Sainte-Sophie pour assister aux prières solennelles, décrétées par le patriarche en vue de l'union des Églises. La cérémonie fut émouvante. Cependant l'accalmie était, en général, plutôt apparente que réelle, et les proportions que prenaient certaines questions secondaires légitimaient des craintes pour l'avenir. Les fastidieux détails des derniers arrangements relatifs
iCeccoki, p. Lzviii, Lxxx, xcYi, cxiii. — Zhishmak , X>t> Unionsv.,p. là 125. — UiLLER, 1. 1, p. 336 à 370. — BibL Laurenziana, Stro:;^i^ u^ 33. — CucrcoNi, p. 156.
L*ONION ET MOSCOU. 15
fin concile, qui touchaient surtout au point d'honneur et à l'argent, sont en dehors de notre sujet. Un seul incident où figure rhégoumène Isidore mérite d'être relevé.
Aussitôt que les mandataires latins et grecs, chargés des préliminaires du concile, furent réunis à Constantinople, en septembre 1435, des bruits malveillants se répandirent sur les trois ambassadeurs de Bàle, Démétrius, Isidore et Jean. On les accusait d'avoir sacrifié des intérêts majeurs à de (utiles considérations personnelles, et d'avoir négligé de se concerter sur les mesures à prendre. L'affaire fut débattue devant l'Empereur. Démétrius présenta la défense des ambassadeurs, Isidore le soutint vigoureusement, et ils gagnèrent leur cause, mais ce ne fut que pour subir une nouvelle et plus forte attaque. Lorsque le décret du 7 septembre 1434 tomba dans le domaine public, une véritable tempête se déchaîna parmi les Byzantins, furieux de se voir assimilés aux Hussites. D'un commun accord, le texte outrageant fut repoussé et une réparation jugée nécessaire. De fiers et durs reproches atteignirent les ambassadeurs de Bàle : un seul mot de leur part eût suffi pour modifier la rédaction. Pourquoi ne l' avaient-ils pas prononcé? Gomment n'avaient-ils pas reculé devant la lourde responsabilité du silence? On se mit immédiatement à l'œuvre afin de régler ce différend, et il ne fallut pas moins de trois séances orageuses pour trouver un biais admissible par les deux parties. Les Latins consentirent enfin à rédiger un nouveau texte qui serait soumis aux Grecs avant d'être envoyé au concile de Bâle ; mais, tandis qu'ils travaillaient à cette tâche, l'Empereur voulut que les Grecs dressassent im contre-projet, et il nomma à cet effet une commission de quatre membres, parmi lesquels se trouvait Isidore. Les commissaires en furent pour leurs frais de composition, et l'Empereur pour son excès de pru-
dence, car le nouveau texte des Latins enleva tous les suffrages, et rincident fut clos à la satisfaction générale ^ . L'hégoumène Isidore, quelle qu*eût été sa conduite à Bàle, n'avait pas perdu, on le voit, la confiance de l'Empereur, qui ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve eu l'envoyant à Moscou. Laissons les Grecs à leurs préparatifs en vue du concile qui s'ouvrira en Italie. Pour saisir l'importance de la mission confiée à Isidore, il importe de se rappeler quelles étaient alors les relations entre Moscou et Ryzance.
Évangélisée par des missionnaires grecs, enclavée dès le dixième siècle dans le patriarcat de Constantinople, la Russie restait de loin en communion d'idées avec la métro* pôle, et conservait avec elle des liens hiérarchiques. Le patriarche d'Orient nommait le chef de l'Église russe métropolite u de Kiev et de toute la Russie » , ou, pour le moins, confirmait son élection. Au point de vue politique, l'empressement des empereurs grecs variait selon les circonstances. Lorsque les Mongols envahirent la Russie et la rendirent tributaire, Ryzance n'envoya aux vaincus ni soldats ni argent; maintenant que les rôles semblaient vouloir changer, on eût accepté volontiers le secours des Russes contre les Turcs. La gravitation vers Moscou s'imposait par la l'orce même des choses.
La vacance momentanée du premier siège de Russie offrait une occasion propice d'entrer en matière, bien que le choix du nouveau titulaire présentât de singulières difficultés. Kiev, la cité sainte, le berceau de la foi des Russes, subissait alors la domination des Lithuaniens, et sitôt qu'il y avait un métropolite à nommer, ils opposaient leur propre candidat au candidat de Moscou. £n I43I, à la
* SvROPOLLos, p. 22 à 42.
mort de Photius, le grand kniaz Vasili II lui donna immédiatement pour successeur Tévéque de Riazan, Jonas. Mais tandis que le nouvel élu tardait à se faire confirmer, Gérasime, luttant de vitesse et favorisé par les Lithuaniens, parvint à obtenir du patriarche d'Orient la nomination officielle et définitive. Le rival de Jonas périt tragiquement sur le bûcher, en 1435, et un rayon d'espoir brilla aux yeux de Tancien prétendant, qui se rendit en toute hâte à Constantinople pour n'y trouver encore qu'une amère déception. Longtemps à l'avance l'Empereur et le patriarche avaient pris leurs mesures : il leur fallait k Moscou un homme dévoué à leur cause et capable de faire triompher une idée. Leur choix s'arrêta sur l'hégoûmène Isidore, qui fut aussitôt promu au siège de Kiev et consacré par le patriarche. On n'accorda à l'évéque moscovite que la promesse de succession en cas de survivance. Résigné à sou sort, quoique trompé dans son attente, Jonas, en compagnie d'Isidore, de l'ambassadeur impérial Gudela et du moine Grégoire, reprit le chemin de Moscou dans les premiers mois de l'année 1437.
En quittant le Bosphore pour se rendre sur les rives de la Moskva, l'ancien moine de Saint-Démétrius entrait dans une sphère d'action complètement neufe pour lui et encore peu connue de ses compatriotes. Le métropolite de Russie passait pour un des plus hauts dignitaires de TÉglise d'Orient; on comptait pour un bonheur d'être nommé à ce siège réputé aussi lucratif qu'honorable. Depuis l'invasion des Mongols, les Grecs n'y parvenaient plus que rarement, car les grands kniaz préféraient les Moscovites, et savaient s'y prendre pour les faire réussir. Cependant le prédécesseur immédiat d'Isidore, Photius^ était originaire de la Morée. Il avait échangé avec l'hégoûmène des lettres qui probablement n'avaient pas beaucoup
appris à ce dernier. Aucun guide éclairé ne s^ofFrait pour orienter le nouveau métropolite, et la mission qu'il avait à remplir était des plus difficiles; car, on ne saurait en douter, il se rendait à Moscou principalement pour engager les Russes à prendre part au prochain concile ou pour avoir, au moins, un titre légitime de les y représenter. Les antécédents d'Isidore à Bâle, l'insistance des By^.antins sur son choix, toute la suite de l'histoire, en fournissent des preuves inéluctables. Partisan de Tunion des Églises, ardent patriote, Isidore arrivait au Kremlin avec des projets bien arrêtés et l'inébranlable résolution de les exécuter. Or, ni les conditions politiques et religieuses de Moscou, ni l'homme qui détenait le pouvoir ne favorisaient ces entreprises.
En effet, la Russie traversait alors sa période laborieuse d'unification territoriale et de réaction contre les Tatars, Longtemps victime d'un système d'apanages qui Tavait morcelée en lambeaux, durement rançonnée par la Horde d'or et soumise à son joug, elle ne sortit victorieuse de ces épreuves que grâce à la politique savante, tenace, invariable, mais cruelle et sans scrupules, des princes de Moscou. Les fils de Monomaque et de Kalita devinrent comme les fermiers généraux du tribut à payer aux Tatars, et ils s^acquittèrent de cette charge de manière à faire prospérer leurs propres finances. Au milieu de la détresse générale, cet argent leur permit d'acheter les principautés vacantes. Des alliances avantageuses et trop souvent des intrigues et des rapines arrondirent encore leurs domaines, admirablement situés au cœur même de la Russie. Ils furent préservés de l'émiettement par suite de circonstances particulièrement heureuses et souvent fortuites. Lorsque les augustes représentants de l'Église, les métropolites, vinrent y fixer leur résidence, Moscou acquit
aux yeux des croyants un prestige sans pareil. Enfin une haute et suprême consécration lui fut donnée par la translation de Timage vénérée de la sainte Vierge de Vladimir, à laquelle se rattachent de chères et glorieuses traditions. A mesure que la jeune principauté concentrait les forces nationales, elle reprenait conscience d*elle-méme et se sentait en mesure de tenir tête aux Tatars. Dmitri Donskoï, s' armant de courage, remporta sur eux une brillante victoire. Ses successeurs, moins hardis, 8*en tinrent à une hostilité latente, mais active et persévérante.
Le grand kniaz Vasili II, qu'Isidore trouva sur le trône, appartenait à cette pléiade de princes qui savaient à merveille tantôt louvoyer et temporiser, tantôt prendre les armes, sans jamais perdre de vue Thégémonie de Moscou et TafFi^mchissement du joug tatar. Les chroniques lui ont gardé le surnom de temny (aveugle), pour avoir eu les yeux crevés par un de ses neveux, dont il avait soumis le frère au même supplice. Les vingt premières années de son règne furent remplies de discordes et de sang. Vasili eut à défendre son titre de grand kniaz contre son oncle louri, qui s'appuyait sur les coutumes russes traditionnelles; mais, au tribunal du khan tatar, Tor de Topulent neveu et les bassesses de ses boïars prévalurent sur les subtilités juridiques de l'oncle. Le iarlyk échut au plus offrant et au moins fier, et la guerre intestine se ralluma immédiatement. A peine Vasili en était-il sorti vainqueur qu'il fiit fait prisonnier par les Tatars de Kazan, et ceux qui payèrent sa rançon comprirent la grandeur du désastre. Ces revers successifs n'empêchèrent pas VasiU d'englober des apanages dans sa principauté, de faire sentir à Tver, à Riazan et même à Novgorod, la pesanteur de son bras. Quant à la Horde d'or, sans jamais l'attaquer de front, le grand kniaz minait sourdement sa puissance, en accordant
iO LES RUSSES ET LE CONCILE DE FLORENCE.
un asile et en octroyant des domaines aux Tâtars transfuges, qui devenaient de précieux auxiliaires contre leurs anciens maîtres.
Malgré ces guerres, ces intrigues, ces préoccupations de toutes sortes, Vasili trouvait encore des loisirs pour les affaires ecclésiastiques. La nomination d^Isidore dut nécessairement le contrarier. L'échec à deux reprises du candidat moscovite portait déjà une sensible atteinte au prestige du Kremlin, et des conséquences encore plus graves étaient à craindre dans Tordre pratique. Jusque-là les chefs de TÉglise avaient servi d'instruments dociles aux chefs de l'État. Jonas, le malheureux candidat russe au siège métropolitain, eût sans doute fait preuve de souplesse envers son maître; on avait d'excellentes raisons pour le croire. Mais en serait-il de même d'Isidore? Ce prélat byzantin servirait-il le grand kniaz avec le même dévouement que Photius? saurait-il s'adapter aux mœurs de Moscou, oublier les intérêts des Paléologues pour ne penser qu'à ceux de Vasili? Cette incertitude devait inquiéter un prince habitué de longue date à trouver dans son métropolite un allié sûr et fidèle.
Cependant, telle était encore Tautorité dont jouissait Byzance que, par égard pour l'Empereur et le patriarche, Vasili renonça à l'homme de son choix et subit l'évéque qui lui était imposé. Il fit même à Isidore un accueil gracieux. C'était vers Pâques 1437. Aux solennités d'installation succéda le banquet d'usage, et les présents traditionnels furent offerts au nouveau pasteur. Le prestige de l'Orient l'entourait; il en imposait à son entourage et, parlant plusieurs langues, passait au milieu des Russes pour un phénomène de science.
Toutefois, la bonne harmonie ne dura pas plus longtemps que les cérémonies banales de réception. Le grand
L'UNION ET MOSCOU. îl
kniaz ne dissimula point son humeur sitôt qu'il eut vent des desseins d*lsidore. Le concile dont il a été question plus haut allait se réunir à Ferrare. Grecs et Latins s'y donnaient rendez-vous pour discuter les conditions d'un rapprochement définitif. Rien n'était plus légitime que d'y faire représenter la Russie. Elle formait une partie notable du patriarcat de Byzance, et celui-ci se glorifiait de la compter parmi ses provinces ecclésiastiques. Isidore l'avait proclamé à Bàle et, conséquent avec lui-même, il demanda à son nouveau maître l'autorisation de se rendre au concile.
Évidemment, tout cela avait été concerté d'avance : Isidore remplissait un programme soigneusement élaboré sur les rives du Bosphore, identique à celui qui s'exécutait à Trébizonde, en Géorgie, en Serbie et ailleurs. Mais Vasili, complètement étranger à ces nouvelles idées, élevé dans le culte superstitieux de la routine, n'en fut pas moins frappé d'une profonde stupeur. Le chef de TËglise russe au milieu des Latins, discutant avec eux sur des matières de foi, voire négociant un rapprochement, il y avait là de quoi déconcerter le bon prince moscovite. Les Grecs eux-mêmes lui avaient enseigné que les sept premiers conciles généraux méritaient seuls d'être respectés, que tous les autres devaient passer pour nuls et non avenus à partir du huitième, où le pape Kicolas avait condamné le patriarche Photius ; et voilà que le métropolite, oubliant ces rancunes séculaires, songeait à une étrange innovation! Pour expliquer ce phénomène, les chroniqueurs scandalisés s'en prenaient à l'inspiration du diable, et Vasili se fit l'interprète de l'indignation générale, lorsque, renchérissant sur les théories byzantines, il parla en ces termes à Isidore : a Père, sache que le septième concile a exposé toute la doctrine des apôtres, et qu il a
voue d'avance aux anathèmes ceux qui songeraient à un huitième concile. » Le métropolite ne se laissa pas ébranler par cette naïve théologie, et les foudres suspendues au-dessus de sa tête ne lui inspirèrent aucune crainte. Se réclamant de la promesse faite au patriarche, il insista avec tant de vigueur et de force que Vasili se crut obligé de lui accorder Tautorisation demandée. Pour calmer ses scrupules, le grand kniaz munit Isidore de judicieux conseils. « Puisque tu te rends, lui disait-il, à ce huitième concile, réprouvé par nos samtes traditions, au moins reviens-nous avec Tancienne foi de Vladimir. Garde-toi bien d'y changer quoi que ce soit, car toute innovation nous serait désagréable. » La chronique ajoute qu'Isidore s'engagea par serment à remplir cette condition en réalité illusoire, car il s'agissait précisément de constater qui des deux, de Byzance ou de Rome, avait conservé intacte et pure la foi de Vladimir.
Lorsque tous les obstacles furent surmontés, le 8 septembre 1437, Isidore se mit en route avec une suite évaluée à plus de cent personnes. On distinguait parmi ses compagnons, outre Grégoire et Gudela, l'évéque de Souzdal Âvrami, le pope Siméon, également de Souzdal, Tarchimandrite Vassian et le boïar Foma Matveïev, qu'une autre source feit passer pour délégué par le kniaz de Tver. Jamais encore caravane si nombreuse n'avait quitté Moscou avec un but de voyage si éloigné, une mission plua importante à remplir.
Au début, Isidore fut accueilli de ville en ville comme Test un pasteur vénéré par ses ouailles. Le kniaz Boris de Tver le reçut en grande pompe. A Novgorod et à Pskov, l'enthousiasme se manifesta également dans des banquets et des processions. C'est à louriev qu'eut lieu, d'après les sources russes, le premier incident de mauvais augure^
LUNION ET MOSCOU. tZ
La ville étant habitée par des orthodoxes et des catholiques, les deux clergés vinrent à la rencontre du métropolite. Au grand scandale de ses compagnons, Isidore vénéra la croix latine avant les images russes. Dès lors, il passa pour suspect.
A Riga, l'arrêt se prolongea quelques semaines. Le moine Grégoire fiit envoyé à Kœnigsberg pour se renseigner sur la sûreté des routes et obtenir des sauf-conduits. Le grand maître de Tordre Teutonique, Paul de Rusdorf, s'y prêta volontiers. Sur les avis qu'il ne tarda point à recueillir, on décida, afin d'éviter la Samogitie, de s'embarquer, et de descendre la Baltique jusqu'à Lûbeck. Désormais, les Moscovites respireront l'atmosphère occidentale. Leur itinéraire les conduisait à travers l'Allemagne par Lunebourg, Leipzig, Bamberg, Nûrnberg, où ils arrivèrent le 30 juin et visitèrent les fortifications de la ville, Augsbourg, Innsbruck, jusqu'à la vallée de l'Adige et jusqu'en pleine Italie '.
Ils nous ont révélé eux-mêmes les fraîches et naïves impressions, qu'a provoquées dans leurs esprits la vieille civilisation d'Europe. Ce récit, bien entendu, ne vient pas d'Isidore, initié au progrès de la Renaissance, mais d'un de ses compagnons dont le nom est resté inconnu. Une cruelle mystification, qui se rattache aux légendes du Dauphiné et du lac de Lucerne, fit découvrir à nos voyageurs sur les bords d'un fleuve imaginaire la patrie de Ponce- Pilate qu'ils nomment hardiment la ville Pont ou Pontisk. En général, ce qui les frappe le plus, c'est l'aspect exté-
» Poln. Sobr,, t. III, p. 112; t. IV, p. 122; t. V, p. 267; t. VI, p. 151; t. VIII, p. 100. — Kniffa step., t. Il, p. 71. — Akty Istor,, t. I, p. 73, 84, 95.— Bdhob, t. IX, D« 252, 267, 270, 289, 309. — Ropp, 2 Ablh., 2 B., p. 161, n* 200. — Chroniken der d, Sl, t. X, p. 155. — Kabgk, Die Reise.
— ArchÎYes de Kœnigsberg, Ordcnsbricfarchiv, t. XIII, f. 486, 513, 514,
— ArchÎYet de Miirnberg, Jahresrcgister, t. IV, f. 294,
rieur des villes d'Occident. L'ancienne Moscou avec ses méchantes maisons de bois n'offrait rien de comparable aux cathédrales gothiques, aux palais somptueux, ni même aux modestes demeures bourgeoises des cités d'Allemagne. Les fontaines publiques avec leurs ornements bizarres, géants de bronze ou de marbre, monstres marins ou dieux mythologiques, vomissant de toutes parts des eaux abon* dantes, excitèrent la plus vive admiration des Moscovites. Leur enthousiasme ne connut plus de bornes à la vue d'une antique horloge de Liibeck, qui représentait des scènes bibliques en sonnant les heures. Ils ne pouvaient détacher les yeux de ce prodigieux spectacle dont les moindres détails intéressaient leur pieuse curiosité. La visite de quelques abbayes leur suggéra des observations judicieuses : ils remarquèrent que les bibliothèques contenaient beaucoup de livres, qu'on servait à table du bon vin, et que les femmes n'entraient pas dans les couvents d'hommes. Le progrès occidental, on le voit, n'attirait pas les Moscovites par ses grands côtés. En vrais primitifs, ils se contentaient des apparences. Quant aux phénomènes de la nature, à la beauté des sites, à la variété des paysages, ils y restèrent indifférents jusqu'à la vue des montagnes du Tyrol. Au pied de ces colosses, qui élèvent jusqu'aux nues leurs cimes couronnées de neige, les habitants des plaines ondulées du Nord ne cachèrent pas leur étonnement et leur surprise. Bientôt aux chaînes majestueuses des Alpes, à leurs derniers contreforts, succédèrent les riantes campagnes de la haute Italie. Isidore se dirigea sur Padoue et arriva, le 15 août 1438, à Ferrare '.
Le concile était déjà réuni dans la capitale où les mar-
' Sardaiiov, t. II, p. 81. — Pavlov, p. 90. — Voir ausû le récit attribué à Avrami, Popov, p. *00. — Ddmoucbel, passim.
quis d'Esté tenaient leur cour brillante, où les lettrés et les poètes se donnaient volontiers rendez-vous, et qui devait être un jour illustrée par TArioste et le Tasse. Le 27 novembre 1437, les galères pontificales stationnées dans la Corne d'or avaient pris le large, emmenant en Italie, avec Jean Paléologue et son frère Démétrius, le patriarche Joseph de Constantinople, et un nombre considérable de métropolites, d'évêques, d'hégoumènes et de grands dignitaires de la cour. La traversée fut longue et désastreuse. Les Byzantins n'arrivèrent à Venise qu'en février 1438. Accueillis avec un grand déploiement de pompe par le doge Francesco Foscari, le Sénat et le peuple, ils furent bientôt invités à se rendre à Ferrare, où, malgré la résistance d'un petit nombre, le Pape avait transporté le concile qui siégeait à Baie. L'Empereur accepta cette proposition, et, à partir de cette époque, brisant complètement avec les récalcitrants, il s'en tint toujours au Pape.
Les Latins réunis à Ferrare avaient inauguré leur première séance, dès le 8 janvier 1438, sous la présidence du cardinal Albergati. Le 9 avril eut lieu l'ouverture solennelle du concile, en présence d'Eugène IV et des Byzantins. Après quoi le chômage des sessions générales dura jusqu'au 8 octobre. En vain s'était-on flatte de voir, dans l'intervalle, arriverlesambassadeursdesprincesd'Occident. L'empereur Sigismond venait de mourir en décembre 1437, et son successeur, Albert d'Autriche, ne manifestait aucun empressement. L'Allemagne gardait la neutralité entre les débris sdbismatisants du concile de Bàle et le nouveau concile de Ferrare. Charles VII taillait la plume qui devait signer la Pragmatique sanction de Bourges et défendait même aux prélats français de se rendre en Italie. Les souverains se désintéressaient de l'union religieuse avec
les Grecs et croyaient ne rien risquer en tergiversant.
Ce temps forcé d'arrêt fut consacré à des études préliminaires et à des discussions privées. L'Empereur en prenait philosophiquement son parti et cherchait à utiliser ses loisirs. Mal satisfait des chevaux fournis par le Pape, il en acheta un de bonne race à Gudela. Après quoi, accompagné de son frère, il se livra avec tant d'ardeur à la chasse que les habitants des environs, soucieux de conserver leur gibier, portèrent plainte au marquis Niccolo. Quant au métropolite de Kiev, il se voyait rendu à ses amis, ses collègues, ses compatriotes. L'humaniste retrouvait à Ferrare son correspondant Guarino, ancien disciple à Byzance des deux Ghrysoloras, et maintenant maître luimême, entouré d'estime et de vénération. Giovanni Aurispa, qui avait traduit en latin le grand discours de Bàle et jouissait en paix de gras bénéfices obtenus par faveur, devait aussi lui être connu. Le docteur de la Cour, Ugo Benzi, s'imposait de lui-même à tous les Grecs. Il se piquait d'être aussi fort en théologie et philosophie qu'en médecine et ne demandait qu'à faire preuve de ses talents. Mais ce n'était là qu'un avant-goût des jouissances d'esprit qu'allait offrir aux Pères du concile le foyer de l'humanisme.
A peine les travaux conciliaires furent- ils organisés qu'un projet de translation en interrompit la marche. La peste sévissait à Ferrare, et les compagnons d'Isidore, peu faits au climat d'Italie, furent, parait-il, les plus éprouvés '. A ce motif d'intérêt général et qui servit de prétexte officiel s'ajoutaient, en faveur du changement, des raisons particulières auxXiatins et au Pape. Niccolo Piccinino rôdait avec sa bande autour de la ville et entretenait
' Stropoulos, p. 145. — Fnizzi^ t. III, p. 427 à 436.
de secrètes intelligences avec le duc de Milan. Chaque jour, Taudacieux condottiere, déjà maître de Bologne, Imola, Forli et Ravenne, pouvait tenter un coup de main, s'emparer des restes du trésor pontifical, et isoler complètement le Pape de ses États. Pareil voisinage n'était pas fait pour rendre le séjour de Ferrare attrayant. D'autre part, Florence, sous l'impulsion des Médicis» briguait depuis longtemps l'honneur d'héberger le concile. Elle offrait au Pape, avec une sécurité parfaite, des sommes considérables pour faire face aux dépenses qui dépassaient déjà les prévisions, et ce secours pécuniaire, malgré les conditions onéreuses de restitution, n'était pas à dédaigner. Les Grecs résistèrent longtemps. Si la contagion les effrayait, ils craignaient beaucoup plus de s'éloigner du rivage, de pénétrer plus avant dans le continent, et de rendre plus difficile le retour dans la patrie; mais, pensionnaires du Pape, sous la pression de l'Empereur, la détresse les obligea à céder. Le 10 janvier 1439, dans la seizième et dernière session de Ferrare, le décret de translation fut promulgué, et aussitôt Grecs et ^Latins partirent pour la Toscane.
Lorsque l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, arriva, le 16 février 1439, à Florence^ avant de se rendre au palais Perruzi, assigné pour sa demeure, il fut complimenté à la porte Scm-Gallo, en langue grecque, par Léonard l'Ârétin, chancelier de la république toscane. Dès le mois précédent, Jean Dishypato, chaudement recom-
mandé parle cardinal Cesarini, avait inspecté Tinstallation des Grecs et concerté avec les autorités locales les dernières mesures à prendre *.
Dans le grand mouvement de la Renaissance qui se développait alors en Italie, et dont les Médicis étaient les promoteurs discrets et généreux, la rencontre des Grecs et des Latins sur le sol étrusque doit être considérée comme une date remarquable. L'échange d'idées, fréquent et animé, qui se produisit en dehors des discussions conciliaires, ouvrit nécessairement de vastes horizons aux intelligences en travail, jalouses de pénétrer tous les secrets de l'antiquité, en quête d'un nouvel et plus poétique idéal.
Le génie des Médicis planait au-dessus de la pittoresque cité baignée par les eaux blondes de TArno et entourée de toutes parts d'un amphithéâtre de délicieuses collines. Cosimo, surnommé père de la patrie, vivement épris des souvenirs de Rome et d'Athènes, propageait autour de lui le culte des sciences et des arts. Le goût de l'antiquité, les lettres grecques et latines, la philosophie d'Aristote, non encore supplanté par Platon, exerçaient sur les esprits un charme irrésistible et acquéraient chaque jour une vogue nouvelle.
Autour de Cosimo et de son frère Lorenzo se groupait une élite de lettrés, amateurs de beaux manuscrits, infatigables chercheurs, collectionneurs de raretés et de chefsd'œuvre. Les uns avaient respiré l'air de Byzance, les autres, sans quitter l'Italie, avaient eu pour maître Chrysoloras, tous cherchaient à être grécisants. L'Arétin, déjà nommé plus haut, écrivait son histoire de la république de Florence. Son successeur dans la charge de chancelier,
^Archives de Florence, Mediceo inn. il princ, filza XIII, d* 90.
Carlo Marsuppini, ensei{jnaitréloquence et le grec et tournait les vers avec facilité. Aussi versé dans Thëbreu que dans le grec, Gianozzo Manetti, Tancétre des antisémites, se plaisait à confondre les rabbins. Quelques autres humanistes, obligés de résider ailleurs, appartenaient néanmoins à la même pléiade par leur genre d'études, leurs sympathies, leurs fréquentes relations. Aux absents non moins qu'aux présents, Niccolo de Niccoli servait de courtier sagace en littérature, voire de petit Mécène, et, partageant leurs nobles passions, savait satisfaire ses goûts de bibliomane malgré la pénurie de ses ressources.
Si Eugène IV restait lui-même étranger au renouveau de la Péninsule, l'humanisme n'en comptait pas moins de brillants représentants parmi les membres du concile et jusque dans l'entourage du pontife. Le cardinal Albergati se distinguait aussi bien par la sainteté de sa vie que par son amour éclairé des lettres, et dans la tète de son secrétaire, Tommaso Parentucelli, germaient les projets grandioses qui devaient éclore dans celle du pape Nicolas V. Cesarini, revêtu depuis longtemps de la pourpre, et Landriani, qui allait l'être bientôt, ne croyaient pas déchoir en revendiquant leur place au milieu des orateurs et des écrivains. D'autres cardinaux, moins ardents, se contentaient de protéger les artistes, de faire des collections ou de soigner leurs bibliothèques. Personne n'eût osé se montrer ostensiblement réfractaire.
Mais c'est surtout parmi les secrétaires pontificaux et les scrittori que pénétrait le nouveau ferment littéraire. Trop souvent, surtout depuis le concile de Bâle, le pamphlet avait servi d'arme puissante aux ennemis de TÉglise. Pour lutter avec succès, il fallait désormais recourir à des plumes exercées, élégantes, trempées dans de bonne encre. Or, on ne les trouvait guère que parmi les huma-
nisies. L'arrivée des Grecs en Italie les rendait, à un autre titre, tout à fait indispensables : ils étaient les seuls à pouvoir servir d'interprètes. Aussi, Giovanni Aurispa et peut-être Guarino vinrent exprès de Ferrare à Florence. Bien auparavant, et pour d'autres motifs, Gregorio Corraro avait été appelé à la Cour pontificale. Moins brillant, mais plus solide que la plupart de ses collègues, Flavio Biondo les surpassait tous par son application au travail. Poggio Bracciolini et Lorenzo Yalla jouissaient d'une grande célébrité, bien que leur caractère fût au-dessous de leur talent. Leurs opinions risquées en matière de foi, leur firivolité, pour ne pas dire leur cynisme, les mettaient souvent en opposition avec cette même Église qu'ils prétendaient défendre dans leurs écrits officiels ou officieux. Celui de tous qui répondait le mieux à la situation, bien qu'il n'eût, en qualité de moine, aucune charge à la Cour, était Ambrogio Traversari, général des Camaldules. Il maniait le grec avec la même aisance que le latin, cultivait les lettres sans négliger la théologie, correspondait assidûment avec l'élite toscane et se complaisait depuis longtemps dans l'union des Églises. C'est à lui que le pape Eugène IV passait de préférence les affaires les plus délicates; il était confident et conseil.
Parmi les Grecs présents au concile, il y en avait un qui éclipsait tous les autres, et dont la gloire allait grandissant de jour en jour : c'était l'intègre et savant Bessarion, l'adversaire de Marc d'Éphèse. Gémiste Pléthon l'avait initié à la haute spéculation et aux belles études philosophiques, mais le disciple surpassait le maître, égaré dans une théosophie presque palienne. Les nouveaux arrivants n'avaient guère d'autres célébrités qu'ils eussent pu faire valoir, à l'exception peut-être encore de Georges Scholarius. La réalité ne répondait pas à Tattente, et on ne
tarda point à revenir sur bien des illusions. Rien que Taspect extérieur des Grecs avec leurs costumes étranges, longs et flottants, leurs barbes tantôt prolixes et touffues, tantôt rares et courtes, leurs sourcils peints et leurs cheveux épars, excitait les sarcasmes des Italiens habitués à un autre genre d'élégance. Chacun se figurait à sa guise les petits-fils des héros chantés par Homère, les descendants de Périclès et de Démosthène, et, à les voir tels qu'ils étaient, les plus sérieux, bien à tort certainement, ne pouvaient s'empêcher de rire.
Quelles que fussent les impressions mutuelles, les luttes de l'esprit, en dehors des questions théologiques, étaient à prévoir, sitôt que les humanistes seraient en présence des Grecs. Ugo Benzi fut peut-être le premier à descendre dans l'arène, où se précipitèrent après lui tous les combattants. Les noms d'Aristote et de Platon furent prononcés; aussitôt les opinions se partagèrent, peu à peu surgirent deux partis fortement tranchés. Les Grecs se divisèrent entre eux, et Gémiste Pléthon prit la plume pour défendre son divin Platon. Personne ne suivait ces discussions avec plus d'intérêt que Cosimo. Les premières origines de son académie datent de cette époque. Après la dissolution du concile, à Rome aussi bien qu'en Toscane, ces mêmes questions furent encore souvent agitées. C'est toute une page d'histoire littéraire qui n'a pas encore été écrite avec les curieux détails qu'elle comporte ' .
Si important qu'il soit dans les fastes de l'humanisme, le concile de Florence l'est encore plus dans l'histoire de l'Église et au point de vue théologique. Réuni en Italie, au lendemain du grand schisme d'Occident, et à la veille de
' VoiGT, Vie Wiederbelebung, 1. 1, p. 287; t. II, p. 27, 116. — Reumont, Loremoy t. I, p. V02. — Ki.eite, p. 59, 14G. — Legbasd, Bibl. helL, 1. 1, p. xixi, xciv, etc. — BàîfDiNi, SiDOv, Vast, passiniy Uocuoll.
la Réforme, succédant à rassemblée turbulente de Bâle, il a contribué au prestige de la papauté en Europe et attiré vers le Saint-Siège les regards de tout TOrient. C'est au point qu'on n'a souvent voulu voir dans la convocation de ces assises qu'un plan politique d'Eugène IV pour réduire à l'impuissance les Pères de Bàle et faire éclater aux yeux du monde le triomphe de Rome. Mais s'il entrait dans les vues du Pape de maîtriser des adversaires dangereux, son zèle d'apôtre recherchait avant tout cette unité de croyances que, moine encore, il avait rêvé de rendre à la chrétienté. Aussi bien les décisions doctrinales de Florence ont-elles une portée et une valeur impérissables : c'est le programme de concorde religieuse entre l'Orient et rOccident qui s'imposera de lui-même à tous les essais de réunion.
La rédaction des formules définitives fut excessivement laborieuse, car il fallait remonter cinq ou six siècles en arrière, toucher aux fibres les plus intimes de la vie nationale, pénétrer même dans le sanctuaire des consciences. La vérité faisait appel à toutes les énergies, et toutes les résistances devaient se produire au grand jour. Aussi les discussions furent animées, prolixes, souvent fastidieuses et pleines de récriminations parfois brillantes, lorsque d'habiles théologiens, unTorquemada, un Giovanni de Raguse, se livraient à leurs inspirations. Les Grecs avaient apporté avec eux un grand nombre de manuscrits : c'est dans les plus vieux parchemins qu'on voulait contrôler les textes des docteurs de l'Église. L'exégèse se mêlait ainsi à la spéculation. La diversité des langues multipliait encore les dilBcultés. Dans les réunions plénières, un interprète traduisait les discours des orateurs du grec en latin et du latin en grec. Niccolo Sagundino, originaire d'Eubée, s'acquittait de cette tâche avec une facilité merveilleuse et
à la satisfaction générale, ne laissant rien à désirer soit pour Texactitude, soit pour la célérité. Six notaires, trois grecs et trois latins, consignaient par écrit ce qui était prononcé de vive voix. Le gros du travail se faisait dans un comité composé successivement de quatre-vingts, puis de quarante, vingt, et enfin de seize membres, moitié grecs, moitié latins'. En remontant jusqu'à la synthèse des controverses de Florence, on peut dire que Tunion des Églises s'est faite en vertu de ce principe souverainement équitable et théoriquement admis des deux côtés : unité dans la foi, variété dans les rites.
La question du rite est plus importante et plus complexe qu'on ne le croiraità première vue. Les usages liturgiques, désignés dans leur ensemble du nom de rite, se sont introduits dans les Églises avec l'assentiment des autorités compétentes, mais sous l'influence du génie populaire, des coutumes locales, des événements historiques. Grâce à ces origines, ils deviennent un élément de la vie nationale, surtout lorsque la langue du pays pénètre dans les livres sacrés et dans les services religieux. A la différence des subtilités dogmatiques, accessibles seulement aux intelligences d'élite, les rites sont du domaine commun; ils tombent sous les yeux du vulgaire, et un fanatisme aveugle les confond parfois avec l'essence même de la religion. Or, de tout temps, l'Orient et l'Occident ont suivi des rites différents, et, pendant de longs siècles, l'unité dans la foi n'en a pas souffert. Lorsque Photius, doué d'un esprit à large envergure, rompit ouvertement avec Rome, il insista de préférence sur le désaccord dans les hautes et subtiles controverses théologiques, sans négliger cependant les divergences rituelles. Il était
1 fiibl. da Vatican, fonds Vatican, n* 4163, manatcrit de Fantino Valaretto, archeTèque de Crète, présent au concile.
vi^Tré à ses socceMdurs, moins soucieux d'érudition > d'eaagérer rimportance des variétés liturgiques et d*en ftdoe un engin, fianmdable de guerre. Sur les vingt-deux pokit» de discordance ënumérés par le patriarche Michel Gémlaire, la plupart se réduisent à des usages extérieurs d'une portée absolument secondaire, tels que les axymes, le jeûne du samedi, la coutume des prêtres de se raser la barbe, celle des évèqnes de porter Tanneau au doigt. A.vec le temps, ces griefs ne firent que s'accroître et, au qua» torzième siècle, mêlant Taccessoire an principal et faisant flèche de tout bois, Byzance accusait les Latins d'être tombés dans des « hérésies innombrables ' » .
Il importait de mettre un terme à ces funestes malentendus, de dégager les croyances dogmatiques, et de kdsser aux différents rites, tant qu ils n'atteignent pas le dogme, leur caractère inoffensif. Un vaste champ de concessions s'ouvrait ici, et on pouvait se donner des gages mutuels d'estime et de bonne volonté, car s'il fallait imposer aux Grecs le respect des usages latins, il fallait aussi leur rendre la pareille en respectant les usages grecs. Les Pères de Florence ont fait preuve dans ces débats d'une grande largeur de vues : les deux rites d'Orient et d'Occident ont été, pour ainsi dire, mis sur le même pied et revêtus d'une nouvelle sanction officieUe. Le Saint- Siège approuvait si bien cette ligne de conduite qu'il ne s'en est jamais plus départi. Benoît XIY a rendu un brillant hommage aux rites orientaux dans un bref à jamais célèbre, et Léon XIII est animé des mêmes sentiments. Aujourd'hui, comme au lendemain du concile de Florence, les préjugés sont encore possibles dans le vulgaire, mais les hommes éclairés sauront à quoi s'en tenir et, pour
> Heroeriiobtubr, Photius, t. 111, p. 820 à 843.
décimer Tiuiilé, n'essayeront pas de se retrancher dans les rkes nationaux.
To«t autre était la nature des questions dojpnatiques. Sur ce terrain élevé, la disenssion changeait d'allures, et les procédés se pliaient nécessairement aux creyances. Sitôt qu'on se trouvait en présence d'un dogme enseigné par Jésos-^brist, l'entente à l'amiable devenait im[>ossible. Le dépôt sacré de la révélation doit être, en effet, conservé dans son intégrité; aucune puissance bumaine ne saurait y toucher. Le but de la discussion, dans cbaque cas particuKer, ne pouvait être que celui de fournir la preuve de la révélation du point proposé. Cette preuve une fois bien et dûment étdt^lie, il n'y avait plus qu'à s'incliner, et l'accord s'imposait de lui-même. D'ailleurs, c'eût été injuste et sacrilège d'exiger des membres du concile qu'ils se missent par avance dans la disposition d'esprit que Descartes a nommée doute méthodique, et qu'ils consentissent à suspendre leur assentiment à des doctrines d'après eux divinement révélées. La bonne foi et l'amour de la vérité étaient des armes suffisantes pour livrer le combat; toute autre prétention eût été déplacée.
Des deux points principaux sur lesquels il y avait dissension complète, le premier se rapporte au mystère de la Sainte Trinité, qui a été dès l'origine du christianisme recueil des esprits téméraires. L'Occident a toujours cru que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe par une éternelle et ineffable spiration. Cette croyance a été insérée dans le symbole. Une autre doctrine avait prévalu parmi les adhérents de Photius et rallié peu à peu tous les Orientaux. Ils enseignaient que le Saint-Esprit procède seulement du Père, et, poussant les choses à l'extrême, ils faisaient un crime aux Latins d'avoir ajouté le FiUoque au Symbole. De même que la vie inté-
rieure de Dieu, la constitution hiérarchique de TÉglise se concevait de part et d'autre différemment. La primauté de juridiction divinement accordée à Tévéque de Rome, reconnue jadis par Tantique Orient, TOrient des Athanase, des Basile, des Grégoire, des Ghryso«tome, était contestée par rOrient des Photius et des Michel Gérulaire, qui n'admettait qu'un simulacre de primauté d'honneur, quitte à rendre acéphale TÉglise fondée avec un caractère saillant d'unité.
Quel a été dans les discussions conciliaires le rôle d'Isidore? Par le fait même de sa position élevée et de se^ relations étendues, le métropolite de Kiev se trouvait appelé à occuper parmi ses collègues une place marquante. Investi de la confiance de l'empereur Jean et du patriarche Joseph, représentant d'un pays dont les Grecs ambitionnaient l'alliance, vicaire du patriarche d'Antioche, dispo-sant, paraft-il, de ressources abondantes, il avait entre les mains des moyens puissants de se faire valoir, et sa haute intelligence lui permettait de s'en servir avec succès. Toutefois son rôle a été bien différent de celui de son ami Bessarion. Orateur et polémiste, passé maître dans l'art de développer un principe jusqu'à ses dernières conséquences, sachant confondre l'adversaire sans trop l'irriter, le métropolite de Nicée donnait souvent de sa personne, et ses discours substantiels et serrés reflètent toutes les phases du mouvement synodal . Isidore était plutôt homme d'action que rhéteur exercé ; il avait déjà insinué à Baie que l'habitude de la parole lui manquait, et, en effet, dans les réunions de Ferrare et de Florence, il se renferma le plus souvent dans le silence. S'il se décide à parler, c'est pour lancer quelques mots incisifs qui trahissent surtout du caractère. Aucune trace des hyperboles, des phrnses sonores et creuses prodiguées à Bàle. On dirait qu'un seul
effort Ta complètement épuisé et qu'il est heureux, quand c'est possible, de s'en remettre à d'autres pour les frais d'éloquence '.
Si le métropolite de Kiev s'efface dans les grandes luttes oratoires, il reparait avec ses traits fortement accusés dans les réunions privées et dans les entretiens familiers. C'est là qu'on le voit constamment à côté de Bessarion, promoteur infatigable de la paix, partageant ses opinions et secondant ses efforts. Médiateur préféré entre l'Empereur et le Pape, sitôt qu'il y avait des malentendus à dissiper, il ne s'écarta jamais des principes formulés à Bâle. Le doute sur ses dispositions n'est pas possible : il défendait les dogmes latins avec l'ardeur d'un homme convaincu, et avec des arguments qui témoignent d'une conviction rationnelle bien arrêtée. Aussi Silvestre Syropoulos, le Sarpi du concile de Florence, le poursuit-il de ses traits les plus acérés. Il le considère comme membre militant du triumvirat formé avec Bessarion et le protosyncelle Grégoire, entièrement dévoué au Pape et désireux de conclure l'union. Aux yeux du fougueux stavrophore de Sainte- Sophie, c'était là une trahison à la cause nationale. 11 en fait un crime à Isidore, qu'il représente comme intrigant, ambitieux, voire corrupteur de textes. Reproches très graves, qu'on ne saurait admettre sur la foi d'un adversaire déclaré qui se dispense d'en fournir les preuves*.
Les dispositions conciliatrices d'Isidore apparurent avec éclat au moment où les deux plus graves questions dogmatiques furent discutées, et dans des circonstances particulièrement remarquables.
Et d'abord il fut du nombre de ceux qui ne voulurent pas s'éterniser dans des questions secondaires se rattachant
> Labde, t. XIII, col. 58, 108, 392, 1172. ' Stdopoulos, p. 223, 230, 241.
à la procession du Saint-Esprit, et qui préférèrent engager le débat sur le fond même des choses. Gomme nous Favons déjà mentionné, le Filioque est non seulement un dogme des Latin«, mais encore un article ajouté à leur Symbole. Évidemment, cette addition n'est qu*un accessoire. Si le dogme est vrai, FËglise aie droit de le professer publiquement. Telle n'était pas l'opinion de certains Grecs, qui y voyaient un sacrilège et s'attardaient sur ce point en litige. Isidore, au cotitraire, vota pour le passage à la discussion sur l'essence du dogme hii-méme. Et^ quand la fameuse lettre de saint Maxime Ait proposée comme base de conciliation, il fut un de ceux qui l'accueillirent avec le plus d'enthousiasme.
Vers la fin du concile, lorsque la lassitude s'emparait des esprits et que les Grecs>, au risque de compromettre le succès, méditaient un prompt départ, le métropolite de Kiev redoubla d'activité et fit preuve de fermeté et de hardiesse. C'était le 30 mars 1489. Les Grecs, l'Empereur en tête, réunis dans la cellule du patriarche, revinrent à nouveau sur la procession du Saint-Esprit. Les preuves théologiques avaient été produites, reproduites et discutées à satiété. Ce n'était pas la lumière qui manquait. Il ne fallait qu'un suprême effort pour déconcerter l'opposition et entraîner les hésitants. Isidore se chargea de cette mission. Avec une franchise qui lui fait honneur et une élévation de vue incontestable, il se déclara publiquement en faveur de l'union avec les Latins, union des âmes et union des corps, selon son expression pittoresque, qui rattache l'alliance militaire à la paix religieuse. Et abordant la question par son côté pratique : « A moins de consommer l'union, dit-il à ses compatriotes, il faut partir. Rien de plus facile par lui-même que le départ, mais où aller? quand partir et comment? C'est là ce que je ne vois pas. »
L'UNIOn ET MOSCOU. t9
On De pouvait faire un aveu plus complet de détreMe; cette amorce une fois jetée, Isidore revient aux principes surnaturels, à sa conception unitaire de rÉg[lise ; il en développe l'économie avec une force et une lucidité qui trahissent un mûr examen. Se renfermant dans le sujet particulier que Ton traitait ce jour-là : « Nous admettons tous la tradition divine, disait-il aux Grecs, et puisqu'elle est représentée par les Pères d'Orient et d'Occident^ il ne saurait y avoir entre les uns et les autres d'opposition inconciliable. Or, les Pères d'Occident enseignent catégoriquement que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; c'est donc dans ce sens qu'il faut expliquer les textes des Pères d'Orient qui, pour être moins clairs, n'en sont pas moins susceptibles de la même interprétation, sans qu'on soit obligé de les forcer. » Ce raisonnement, dont Betsarion s'était déjà servi, n'admettait pas de réplique; personne n'essayait plus de le réfuter, et, confiant dans sa cause, le métropolite fit un jour sa profession formelle de foi devant ses confrères byzantins. « Il faut accepter, leur dit-il, la doctrine des Pères d'Occident : l'Esprit procède du Fils, le Père et le Fils sont le principe du Saint-Esprit. Telle est ma conviction, je la confesse et je la déclare devant Dieu et devant les hommes. »
Non content de ces manifestations platoniques, le partisan convaincu de l'union risqua même une mesure importante d'initiative. Déjà, an grand scandale de Syropoulos, il avait reconnu au Pape le droit de juger en dernier appel, de trancher les causes majeures en Orient, de lancer l'anathème contre ceux qui n'admettraient pas le concile de Florence ; cependant, toutes ces questions restaient encore ouvertes, la sanction solennelle tardait à venir. Vers la fête de saint Jean-Baptiste, quelques opposants indomptables soulevèrent même de si grosses diffi-
cultes que TEmpereur découragé songea à regagner les rives du Bosphore. Isidore intervint avec la ténacité d'un homme qui veut résolument atteindre son but. Il raisonna l'Empereur et négocia avec ses collègues. Ceux-ci renoncèrent aux discussions ultérieures, et celui-là fléchit sur toute la ligne. Le moment sembla dès lors favorable pour hâter une décision suprême. Accompagné de Dorothée de Mytilène, Isidore s'empressa d'aller trouver le Pape. Ils le mirent au courant des dernières péripéties et insistèrent avec force sur une prompte solution, a Déjà, ajoutaient-ils, bien des solennités se sont succédé sans que l'union fût proclamée. La fête imminente des saints Pierre et Paul nous semble une indication providentielle. Ne devraientils pas, le jour même où ils ont reçu la couronne de gloire, accorder à leur successeur légitime la couronne de l'union? Presse-toi donc, et puissions-nous, le jour de leur fête, célébrer ensemble les saints mystères. » Les métropolites allaient au-devant des vœux du Pape, qui n'attendait qu'une démarche de ce genre pour en venir à une solution. Il répondit par des remerciements que la Bulle d'union conBrma bientôt.
La rédaction latine de cette pièce importante fîit confiée à Traversari. Il en avait sous la main les éléments tout prêts dans les différentes cédules adoptées de part et d'autre. Rien n'y manquait qu'une entrée en matière et une conclusion. Bessarion assistait le moine latin pour la traduction grecque.
La solennité de la promulgation eut lieu le 6 juillet 1439 à Santa-Maria del Fiore, cathédrale de Florence, sous l'élégante coupole que Brunelleschi venait d'achever comme pour servir d'écho impérissable aux accents des Pères du concile. Ce jour-là, toute la ville se mit en fête. Une foule immense remplissait les vastes nefs, des flots de lumière
jaillissaient de Fautel, la vibrante musique italienne alternait avec les serments de paix éternelle entre Rome et Byzance. Le cardinal Gesarini lut le texte latin, Bessarion le texte grec de la bulle Lœtentur cœli. Elle mentionne expressément les décisions suivantes : 1* le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ou du Père par le Fils comme d'un seul et unique principe et par une seule spiration; 2* Taddition du Filioque au Symbole a été légitime ; 3** TEucharistie peut être consacrée avec du pain de froment soit azyme, soit fermenté ; 4* immédiatement après la mort, les saints jouissent de la vision de Dieu, et les réprouvés descendent aux enfers; 5* le Pape est le successeur de saint Pierre, sa juridiction s'étend sur TÉglise universelle, il est le père et le docteur de toutes les nations. Dans Tordre hiérarchique, le second rang après lui revient au patriarche de Constantinople, le troisième à celui d'Alexandrie, le quatrième à celui d'Antioche, enfin le cinquième à celui de Jérusalem. Quelques Grecs refusèrent de signer la bulle. A leur tète se trouvait Marc d'Éphèse. C'était de mauvais augure.
Cependant Eugène lY voulut que non seulement le parchemin, mais aussi la pierre et le bronze gardassent pour la postérité le souvenir de cette heureuse pacification. Et d'abord, il demanda à l'Empereur et aux Grecs de signer cinq autres exemplaires delà bulle. Ceux-ci en réduisirent le nombre à quatre; encore fallut-il de laborieuses négociations et de nouvelles largesses pour obtenir cette faveur. Après quoi il parait que chacun des seize secrétaires apostoliques ou scrittori fut mis en demeure d'en tirer vingtcinq copies, ce qui porterait le nombre total de ces pièces à quatre cents. Les signataires ne sont pas toujours les mêmes. L'exemplaire publié par Milanesi porte les noms des personnages suivants : du côté des Grecs, l'Empereur,
ht LES RUSSES ET LE CONCILE DE FLORENCE.
Tingt métropolitee y compris Isidore, quatre dignitaires byzantins, i'évéque russe Ayrami, sept hégoumènes; du côté des Latins, le Pape, huit cardinaux, deux patriarches, soixante et un évéques, quatre généraux d'ordre, trenteneuf abbés. Un exemplaire de la bulle particulièrement intéressant pour les Russes est celui qui se conserve, sous le n* 4, dans le coffret en argent offert jadis par le cardinal Gesarini à la seigneurie de Florence, et confié maintenant à la garde de la Laurenziana. Il est divisé en trois colonnes^ dont chacune contient le môme texte, mais en langue différente, en latin, en grec et en slavon. Gomme la pièce date du concile, il est à présumer que la traduction russe a été faite par un des compagnons d'Isidore, peut-être par Avrami lui-même *.
On fut moins prodigue de pierre que de parchemin. Dans rintérieur de la cathédrale de Florence, deux modestes épigraphes latines rappellent aux visiteurs le fait de Tunion. L'une est au-dessus de la porte d'entrée et^ victime des injures du temps, menace de disparaître. L'autre, plus détaillée, gravée dans le marbre à côté de la sacristie, fait allusion à la longueur des discussions conciliaires, au grand nombre des évéques grecs et latins réunis sous la présidence du Pape et de TEmpereur, enfin au triomphe de la vraie foi, qui est celle de l'Église romaine.
Mais c'était au métal de fournir le monument le plus durable. Outre la médaille frappée en l'honneur du concile, le Pape fit représenter quelques scènes byzantines dans les portes de bronze de Saint-Pierre, œuvre de Philarète et de ses disciples. On y voit l'Empereur s' embarquant à Gonstantinople pour l'Italie, fléchbsant le genou devant le Pape, assistant aux séances du concile, se rem-
* MiLAKKSi, p. 196, — Tbbiiier et Miklosico, p. 46. Le texte tlaTon a été publié par M. Loparev, t. I, n* cxu.
L'UNION ET MOSCOU. ht
barquant à Venise pour regagner sa patrie. C'est sam doute à la même occasion, pour le dire en passant, que Yittore Pisano fit sa belle médaille de Jean Palëologue.
Ces œuvres d*art et ces écritures devaient témoigner, selon la parole d*Eugène IV, que le mur qui avait si longtemps séparé TOrient de TOccident était tombé. C'est ainsi que Ten tendait Isidore, mais ses collègues russes ne partageaient pas son avis et ne cachaient guère leur hostilité. A ce point de vue, la relation du pope Siméon est assez curieuse. Seul de toute la caravane moscovite, il a consigné par écrit ses impressions sur le concile. Ce n'est pas l'histoire qu'il &ut chercher dans ce tissu d'erreurs grossières. Il s'en dégage plutôt des observations psychologiques qui relèvent l'étrange rudesse du prêtre de Souzdal, subitement transporté dans un milieu lettré, imposant et bien au-dessus de sa sphère ordinaire.
Au gré de Siméon, le concile de Florence se résume dans des opérations financières et des mesures de police : avec l'argent et les menaces tout s'explique. Les questions plus élevées ne lui apparaissent que confusément et comme à travers un brouillard épais. Marc d'Éphèse, l'adversaire implacable des Latins, est le seul qui captive son attention au point de l'absorber complètement. Et voici comment il raconte les exploits de son héros. Dès la quatrième session de Ferrare, tandis que les autres évéques gardaient le silence, Marc éleva doucement la voix, et reprocha au pontife romain de se nommer tou* jours le premier, de supprimer dans les prières la mention de l'Empereur, de refuser aux patriarches le nom de frères, de rejeter les sept premiers conciles et d'en réunir un huitième, afin de favoriser le latinisme aux dépens de l'orthodoxie. Le Pape, se jugeant incapable de répondre, de savants théologiens parlèrent à sa place. Après quoi,
reprenant la parole, Marc d'Éphèse s'exprima à peu près en ces termes : « 0 Latins, jusques à quand rejetterezvous dans votre démence les sept premiers conciles? Le premier a été tenu sous Silvestre, le dernier sous Adrien; anathème à qui en supprimera ou bien y ajoutera, ne fûtce qu'une seule syllabe. » Ce discours produisit l'effet d'un coup de foudre. Le Pape, les cardinaux, les évêques, tous les Latins, pris d'une terreur subite, s'éloignèrent précipitamment. Les Grecs restés seuls jouirent en paix de leur triomphe. Et, comme Siméon ne se rendait pas compte de ces péripéties, un métropolite complaisant lui donna le mot de l'énigme : Marc, champion de l'orthodoxie, avait surpassé Chrysostome et vengé brillamment les Orientaux. Désormais, Siméon fera répéter sans cesse à son héros le même refrain des sept conciles méconnus et du huitième convoqué en dépit des canons. Les Latins, silencieux et stupéfaits, seront victimes d'accidents sinistres, preuves évidentes de leur égarement et de la vertu surhumaine de Marc. Le « philosophe Jean » tombe raide mort à ses pieds pour avoir essayé de le corrompre. A « l'archimandrite Ambroise » il prédit, prophète véridique, la mort dans quarante jours. Inaccessible aux séductions et à la crainte, il rejette l'or qu'on lui offre, et la menace du bûcher ne le fait pas plier.
Après avoir esquissé son personnage à grands coups de pinceau, Siméon, sans transition aucune, arrive au dénouement du concile, à la dernière session, où la bulle d'union fut promulguée. Insensible aux merveilles qui s'étalaient sous ses yeux, le pope moscovite s'abandonnait à une tristesse profonde, et, navré de voir les Grecs baiser la main du Pape en fléchissant le genou, il répétait du bout des lèvres la prière expiatoire : « Seigneur, nous avons péché. » Au nom de ses ouailles russes, le métro-
polite de Kiev apposa sa signature à la bulle d'Eugène IV , mais Tévéque de Souzdal, Avrami , refusa obstinément la sienne. Huit jours de réclusion lui inspirèrent d'autres idées, et bon gré, mal gré, il s'exécuta.
Nous avons reproduit les points saillants du récit de Siméon^ Inutile d'ajouter qu'ils ne s'accordent pas avec les actes du concile tels qu'ils nous sont parvenus et que, dans les détails, ils ne soutiennent pas la critique. C'eût été fastidieux de les réfuter chacun en particulier. L'impression générale qui en ressort, c'est qu'Isidore faisait cause commune avec les Latins : là-dessus toutes les sources sont d'accord.
Siméon s'en scandalisait, et des historiens récents partagent jusqu'à un certain point sa manière de voir. On reproche à Isidore, représentant du grand kniaz Vasili et de tous les Russes, d'avoir trahi son mandat et compromis arbitrairement ses mandataires. Mais la théorie du mandat n'est pas admissible quand il s'agit d'un concile. Les droits imprescriptibles de la vérité et les devoirs impérieux de la conscience doivent être mis en première ligne. Ayant reconnu que l'Église de Rome est la seule vraie Église, Isidore ne pouvait lui refuser son adhésion. Et ce qu'il faisait en son propre nom, il devait le faire au nom de ses ouailles, sauf plus tard à les instruire, car c'eût été injuste de les supposer volontairement rebelles à la vérité. A la veille du concile, aucun mandat, aucune convention, ne pouvait réserver des garanties à l'erreur. Après le concile, la vérité seule, démontrée et reconnue, réclamait tous les suffrages. Isidore s'est tenu à cette règle de conduite, la seule absolument logique. Il y resta fidèle pen« dant toute sa vie au milieu des plus pénibles circonstances.
> PopoT, p. 337 à 359. — Patlot, p. 198 à 210. — STcnsHBieii.
Le grand acte que Ton a si heureusement nommé les fiançailles de FOrient avec FOccident étant consommé, il fallut 8*occuper des consëquenees pratiques amenées par le nouTel état des choses.
On se rappelle que Tunion relieuse avec les Latins se confondait parfois avec Talliance contre les Turcs. Les progrès de Tlslam sur le vieux sol européen provoquaient ce rapprochement et lui donnaient une poignante actualité. Menacés de plus près que les autres, les Byzantins devaient s*en préoccuper davantage. Un curieux document adressé à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et daté de Florence, le 16 mars 14S9, nous initie aux idées courantes en cette matière parmi les optimistes. Il émane de messire Jehan Torzelo, dievalier, serviteur et chambellan, comme il se dit, de Fempereur de Gonstantinople, qui avait passé douze ans à la eour du Grand Turc et puisé, croyait-il, ses renseignements aux meilleures sources.
Torzelo évalue les forces des Ottomans à cent mille hommes de cavalerie, dont vingt mille d'élite et dix mille bien armés, et dix mille hommes d'infanterie. C'est à ce chiffre, d'après lui, que se réduisait la formidable puissance qui faisait trembler le monde chrétien ; mais Favenir lui réservait sous peu un cruel démenti. En attendant, le plan de campagne ne l'embarrassait guère. 11 aurait fallu réunir quatre-vingt mille hommes en Hongrie, les embarquer sur le Danube et les diriger de trois côtés différents : sur Viddin, Belgrade et la Grèce. En route on
L UNION BT MOSCOU. «T
aurait fait de nouvelles recrues : la Ra6cie eût donné quarante mille chevaux, TAlbanie vingt mille, la Morée quinze mille. Ailleurs, parmi les sujets chrétiens du Grand Turc, cinquante mille hommes auraient pris les armes. La Valachie eût envoyé cpùaze mille excellents cavaliers. On obtenait ainsi aisément, sur le papier, une armée de deux cent vingt mille hommes. Avec la même facilité on les foisait manœuvrer mentalement, et « en moins d'ung mois tout serait finy par la grâce de Dieu » . Torzelo ne cache pas que d'aucuns voudraient, en outre, armer vingt galères, et « suis assez, dit-il, de cette opi* nion combien qu'il ne me samble pas trop nécessaire, mais il ne peut nuyrè i> . Une fois en si bonne veine, il ne s'arrête plus, et ajoute encore à sa grande armée cent mille hommes qui seraient fournis par TAllemagne, la Hongrie, la Bohême. « Et en volant faire la dite entreprinze, conclut Torzelo, s^roit chose treslegiere de la povoir faire et je diray la manière : que notre sainct Père le Pape donne la conqueste à aucun noble et vaillant prince à ce souffissant et mette indulgences par toute chrestienté pour assambler argent tant pour souldes de gens comme pour autres choses ' . »
En regard de la réalité, ce n'était là que chimère et ironie. Ceux qui traitaient sérieusement Taffaire au lieu de rédiger des mémoires, ne savaient que trop combien il y avait d'obstacles à vaincre, et quelle indifférence, quelle torpeur, envahissaient le monde chrétien. Les meilleurs esprits parmi les Latins étaient convaincus qu'il importait de ne pas laisser les Grecs en détresse. Traversari pressait le Pape de leur accorder des secours; malheureusement Eugène lY ne pouvait que regretter
1 ScoEFER, p. 263 à 268.
8on impuissance et prodiguer des promesses. Plus d'une fois cette question épineuse avait été soulevée au concile, mais elle ne fut réglée que dans les premiers jours de juin 1439. C'est encore Isidore, quoique métropolite des Russes, qui sert d'intermédiaire aux Grecs. L'Empereur renvoya auprès du Pape pour sonder ses intentions, et Isidore s'en revint avec trois cardinaux, porteurs des communications pontificales. Outre les frais de déplacement pour regagner Gonstantinople, et certains avantages à retirer des pèlerinages de Jérusalem, Eugène IV s'engageait à entretenir trois cents soldats pour la défense de la ville, à fournir vingt galères pour six mois ou dix pour un an, enfin, lorsque le besoin s'en ferait sentir, de réclamer les secours des souverains. Avec cela on était loin des chiffres fantastiques rêvés par Torzelo, et, plus modéré que son chambellan, l'Empereur se contenta de demander que ces promesses fussent mises par écrit * .
Du reste, à l'issue du concile, des préoccupations d'un autre genre revendiquèrent leur place au premier plan. Pour consolider le fait accompli, pour s'assurer de l'avenir, il fallait incarner dans la vie des peuples les principes d'union religieuse adoptés par le concile. A cet effet, différentes mesures furent concertées selon la diversité des milieux et des circonstances. En Russie, cette mission devait naturellement échoir au métropolite de Kiev. Eugène IV l'arma de son mieux en le chargeant d'une œuvre si ardue dans un pays trop éloigné pour permettre des relations fréquentes. Isidore ftit nommé, le 17 août, légat a latere pour la Lithuanie, la Livonie, toute la Russie et les provinces polonaises enclavées dans le territoire de la métropole kiévienne. Les termes du
I Labbe, t. XIII, col. 486.
diplôme sont des plus flatteurs pour le mandataire pontifical, dont la vertu, la science, le zèle, sont comblés d'éloges. Un sauf-conduit garantissait la sécurité du voyage *.
Le légat fut un des derniers à quitter Florence. Le 23 octobre, on versa à son procureur Grégoire Targent du voyage jusqu'à Venise, et le restant de la pension. Celle-ci comportait quatre-vingt-onze florins par mois pour Isidore et les vingt-neuf hommes de sa suite. La somme totale s'élevait à six cent cinquante-quatre florins. Détail à relever : le même jour, mais séparément, deux cent trente-sept florins furent payés à Tévéque de Souzdal et au boïar Foma, à titre d'ambassadeurs ruthènes. Ils avaient huit compagnons sous leurs ordres et recevaient trentecinq florins par mois ^. Cette division des bourses semble indiquer que nous sommes en présence de deux groupes indépendants. En effet, le boïar Foma, nous Tavons dit, passe dans certaines sources pour délégué du kniaz de Tver, mais rien de pareil n'étant mentionné au sujet d'Avrami, aucune conclusion catégorique ne saurait s'imposer.
Plus pressé que tous les autres, l'Empereur était déjà parti depuis le 26 août. C'est surtout dans cet intervalle, entre son départ et la fin du concile que, d'après Syropoulos, Isidore aurait brigué le siège de Constantinople, vacant depuis la mort du patriarche Joseph, et desservi un ami de la veille pour écarter le rival du lendemain. L'ennemi déclaré du métropolite de Kiev est le seul qui, en cette circonstance, l'accuse de vulgaire ambition. D'autres honneurs attendaient le partisan de l'union. Le 17 décembre, Eugène IV fit une nombreuse promotion
> TvEiNEu, Vet, Mon, PoL, t. II, p. 41, n»« 56, 57. * GoTTLOB, Aus den Aechnungsbiichern, p. 64, 65.
et admit deux Grecs dans le Sacré Collège : Bessarion et Isidore. Celui-ci reçut le titre cardinalice des saints Pierre et Marçellin. L'église de ce nom est située sur la via Merulana; ses origines remontent à Grégoire III, mais elle a été complètement rebâtie par Benott XIV sur les plans de Girolanio Teodoli.
Cette haute distinction trouva le légat encore en Italie. De Florence il s'était rendu avec Traversari à Pise, hisLoriœ gratia, dit celui-ci, sans mieux expliquer cette formule familière. Nous trouvons ensuite le métropolite à Venise, où il resta assez longtemps, à cause peut-être de son indécision sur la route à prendre pour rentrer à Kiev. L'itinéraire d'Allemagne inspirait des craintes, par suite de la mort de l'empereur Albert. Isidore, d'après une lettre d'Eugène IV à Jean Paléologue, aurait songé à faire un détour par Constantinople ; mais, renonçante ce projet, il s'embarqua, le 22 décembre, pour Pola dans la direction d'Agram et de Bude *.
Le séjour de la caravane russe à Venise fut signalé par des incidents caractéristiques. Fidèle à ses convictions et conséquent dans ses procédés, Isidore, tout en retenant le rite grec, officiait dans les églises latines, et entendait que ses compagnons de voyage fissent de même. En cas de résistance, il ne reculait pas devant les moyens coercitifs. C'est Siméon qui TaFfirme, et lui-même fut la première victime de ces rigueurs. Les scrupules du pope se réveillèrent alors avec une telle violence qu'il en vint à un parti extrême : le 9 décembre, il prit secrètement la fuite, avec le boïar Foma, pour rentrer au plus tôt dans la patrie de l'orthodoxie. Trouver son chemin de Venise jusqu'en
* Stuopodlos, p. 286, 305. — Traversaiii, liv. VU, ép. xiii. — Ribl. du Vatican, fonds grec, n" 133, lettre originale d'Eugène IV à Jean Paléologue.
Russie, traverser des pays étrangers dont il ignorait les coutumes et la langue, n'était pas une entreprise facile pour un Moscovite du quinzième siècle. Siméon nous a livré ses secrets dans un récit qui achèvera de le peindre et fixera le degré d'autorité qu'il faut lui accorder. Nos deux voyageurs essayèrent d'abord de tourner la difficulté en se joignant à des marchands ambulants, mais ils ne tardèrent pas à se trouver dans un terrible embarras. Depuis quelque temps déjà ils marchaient à travers un pays sauvage, par un chemin tortueux et étroit, suspendu entre des précipices et des montagnes inaccessibles. Les voici tout à coup en présence d'un repaire, d'une ville de brigands, dit l'auteur, qui barraient fièrement le passage aux pèlerins. Inutile de demander le nom de cette ville étrange; il faut croire sur parole. Mais que faire dans des conjonctures si critiques? La nature moscovite se laisse ici saisir dans son réalisme primitif : Siméon se mit tran^ quillement à dormir, et le sommeil lui porta bonheur. Saint Serge, patron de Moscou, lui apparut en songe, et, lui reprochant ses parjures, l'adressa à dame Eugénie qui viendrait à son secours ; ensuite il ajouta : « Tu me promettras de nouveau un pèlerinage, tu mentiras encore, mais je saurai te contraindre à visiter mon sanctuaire. » Malgré ces menaces, le visionnaire se réveilla la joie dans l'àme. On se remit aussitôt en route. La mystérieuse Eugénie donna l'hospitalité aux voyageurs et, sur le départ, un guide pour traverser la ville. A l'approche de la caravane, les portes de fer roulèrent sur leurs gonds et s'ouvrirent comme par enchantement. Les Moscovites pénétrèrent sans encombre dans l'enceinte fatidique et en sortirent avec la même aisance, tandis que les brigands poussaient des cris de guerre et s'agitaient sur les murs «ans faire de mal à personne. Délivrés du danger, les
pèlerins exhalèrent leur reconnaissance dans une hymne à saint Serge'. Laissons-les poursuivre gaiement leur route et revenons à Isidore.
Il semble avoir eu un plan prémédité et fait exprès de longfues étapes en pays slaves pour gagner partout des adhérents et décourager la résistance. On dirait qu'après avoir lancé Tidée de Timion, il voulait venir à Moscou comme porté sur des ailes, et marchant de succès en succès se préparer un triomphe définitif au Kremlin. Rendu à Bude, il adressa, le 5 mars 1440, une lettre circulaire aux fusses et aux Lithuaniens pour leur annoncer Tunion de Florence et les exhorter vivement à Taccepter. Gomme on rejetait à Moscou le baptême des Latins, il insiste sur la validité de ce sacrement dans les deux Églises, et déclare expressément que désormais, en pays étrangers, les Grecs pourront fréquenter les églises latines et les Latins les églises grecques. C'était Tapplication pratique du principe adopté à Florence : unité dans la foi, variété dans les rites. La lettre d'Isidore, consignée dans les chroniques russes, parvint à sa destination, nous ne saurions dire à quelle époque, mais ne produisit certainement pas Teffet désiré *.
Cependant une réception bienveillante attendait le légat dans les provinces slaves limitrophes de Moscou. Il y arriva vers les fêtes de Pâques de Tannée 1440. Malgré les invitations réitérées d'Eugène IV, les Polonais, fidèles au concile de Bàle, n'avaient point paru à Florence. A cette époque, Zbigniew Olesnicki, évêque de Cracovie, exerçait sur ses concitoyens une influence prépondérante, imposant au pays ses propres volontés. En matière reli-
* Ces renseignements ont été écrits sous la dictée de Sîméon, vers 1441 ou 1443, et intercalés dans une Vie de saint Serge. (Popot, p. 339 à 344.)
• Poln. Sobr., t. VI, p. 159. — Harasikwicz^ p. 77. — Lrwicki, Unia.
gieuse, 8a politique était hésitante entre le concile et le conciliabule 9 le Pape et F Antipape > et plus d'une fois elle a varié. Élevé au cardinalat par Eugène IV, le même jour qu'Isidore, en attendant qu'il le fût à nouveau par Fusurpâleur savoyard, Olesnicki s'en tenait pour le moment à Tobédience légitime, et il pouvait saluer dans le légat un collègue dévoué à la même cause. Il lui fit les honneurs de son diocèse, l'hébergea à ses frais d'abord à Sandec et puis i Gracovie. Dans les deux villes, en pleine église latine, Isidore officia solennellement selon le rite grec. Olesnicki comprit mieux que personne l'importance de ce fait. Un élément d'unité était jeté au milieu des populations divisées. Désormais Polonais catholiques et Russes orthodoxes appartenaient à la même Église, reconnaissaient le même chef spirituel, leurs cœurs battaient à l'unisson malgré la différence extérieure des rites. Ce n'est pas que ce résultat fût obtenu d'emblée et qu'il n'y eût pas d'obstacles à surmonter; ainsi, dans ce même passage d'Isidore, la population russe de Lvov montra, purait-il, peu d'empressement et ne voulut pas assister à la messe pontificale du légat; mais un principe fécond et pacificateur entrait par là même dans la société, il n'y avait plus qu'à le fortifier et le développer, comme le fit Wladyslaw III, lorsqu'il garantit, en 1443, l'égalité devant la loi à tous les catholiques, qu'ils fussent du rite latin ou du rite grec.
L'union fut aussi proclamée à Chelm, où les arrièreneveux de ces premiers unis ont prouvé de nos jours l'héroïsme de leur foi. Le légat y inspira une telle confiance que le pope Bobilas, de l'église du Saint-Sauveur, vint lui confier ses peines et se plaindre qu'on lui enlevait son jardin. Isidore écrivit en sa faveur, le 27 juillet, aux starostes et voïévodes de Chelm, leur inculquant que, par la gfàce de Dieu, Latins et Russes ne formaient • plus .
qu'une seule Église. Dans « la mère des villes russes » , à Kiev, la plus belle conquête des Lithuaniens sur Moscou, le succès fut complet. Le prince Alexandre Vladimirovitch, gendre du grand kniaz Vasili, se montra plein d'égards envers le nouveau cardinal, tëmoin la charte du 5 février 1441, dans laquelle, de concert avec les grands de sa cour, îl confirma a son seigneur et son père » Isidore dans la tranquille possession des biens-fonds et des revenus attachés à la métropole de Kiev. Un fait d'un autre genre prouve que l'apôtre de l'union rencontra aussi des sympathies à Smolensk : le prince louri lui prêta main-forte contre le pope Siméon. Grâce à saint Serge, l'intéressant voyageur coulait à Novgorod une vie douce et paisible jusqu'au moment où il fut cité par-devant louri et livré à Isidore, qui l'emmena prisonnier à Moscou *•
Les triomphes à peu près constants dans la Russie méridionale inspirèrent à Isidore une certaine confiance dans sa cause; peut-être en conçut-il même trop de hardiesse. Car c'est à Moscou que devait se livrer la bataille décisive, autrement importante que les précédentes rencontres. C'est dans la capitale de l'orthodoxie que l'union allait subir l'épreuve suprême. Il s'agissait de faire accepter le concile de Florence par un souverain habitué à des évêques complaisants, par un clergé composé de Siméon et d'Avrami, par un peuple imbu de préjugés contre les Latins. La besogne était rude.
En effet, le lien hiérarchique avec Rome, nous l'avons • déjà dit, n'existait plus au quinzième siècle, et l'hostilité
» Codex Epist., u II, p. 364. — Dluoosz, t. IV, p. 6t» à «t6. — ZuBRZTC&i, p. 101. — Lbwicki, Index, n? 2403. — Bibl. da Vatican, fonds •lare, t. XII, p. 18, copie de la lettre d'Isidore à Chelm, imprimée dans H4BA8IEW1CZ, f . 75. — Àkty Istor., 1. 1, p. 488, n» 259. — Popot, p. 355. — La Goustinskaia Liét. affirme qu'Isidore a été chassé da Kier. (Poln. Sobr,, t. II, p. 355.)
LUNION ET MOSCOU. 55
contre TOccident allait toujours croissant. Renchérissant sur les Grecs, les Russes reprochaient aux Latins de donner à la terre le nom de mère ou, selon d'autreft% celui de matière. On avouera qu'il n'y avait rien en cela de trop réprébensible. Tout aussi inoffensive était l'histoire d'un légendaire Pierre Gougnivy, qui aurait bouleversé les doctrines romaines et semé partout la discorde. Quoique consignés dans les chroniques, ces deux griefs furent abandonnés par la suite, et l'on se retrancha dans ceux que Byzance ne cessait de mettre en avant. Peu à peu, en passant par les épttres des évéques et des moines, telles que celles de l'hégoumène Théodose, des métropolites Georges, Jean II, Nicéphore, ils pénétrèrent jusque dans la formtchaîa Kniga ou livre canonique des Russes. On finit par faire des recueils spéciaux d'écrits dirigés contre les Latins. Dn trait commun à toutes ces productions littéraires, c'est la confusion permanente de Tessentiel avec Taccessoire : la discipline passe parfois avant le dogme, et il est plus criminel de se raser la barbe que d'enseigner l'hérésie. Ces élucubrations haineuses n'atteignaient naturellement qu'un petit nombre de lettrés, la plupart des Moscovites ne sachant encore ni lire ni écrire. Une autre circonstance impressionnait plus profondément les masses. Les ennemis politiques de la Russie, Polonais, Lithuaniens, Suédois, Porte-glaives, professaient la foi catholique selon le rite romain : adversaire devenait ainsi synonyme de Latin. Aussi, grâce à cette confusion, le Latin passait-il pour un hérétique de la pire espèce, qu'il fallait purifier et rebaptiser avant de lui tendre la main.
Isidore ne semble pas avoir tenu suffisamment compte de ces antécédents et de cette disposition des esprits. Plus énergique que mesuré, il a trop présumé de son ascendant sur Vasili, dont il avait brisé les résistances lors du départ
pour ritalie, et auquel il &e flattait de pouvcHr imposer le concile de Florence. Le Byzantin de la Renaissance ne connaissait pas à fond la Russie et les Russes. Disons à sa décharge que les documents indigènes ne peuvent être ici contrôlés par d'autres sources.
L'arrivée d'Isidore à Moscou eut lieu dans la troisième semaine du grand carême, le 19 mars de Tannée 1441. Un laps de temps considérable s'était écoulé depuis la promulgation de la bulle d'Eugène IV, mais telle était alors la rareté des communications, tel aussi l'isolement des Russes, qu'ils ignoraient encore les détails du concile de Florence. Le métropolite fut reçu sans arrière-pensée d'opposition, avec les honneurs dus à son rang. Il ne ramenait que peu de ses compagnons, la plupart ayant été victimes de la peste à Ferrare. Parmi les survivants, on remarquait l'évéque Avrami, qu'Isidore, disait-on, avait contraint à signer la bulle d'union, et le pope Siméon, chargé de fers dont saint Serge ne se pressait pas de le délivrer. A supposer que ces faits soient exacts, la rentrée du métropolite se faisait sous de fâcheux auspices. Avrami et Siméon n'étaient pas hommes à comprimer leur indignation au fond de leur cœur. Les chaînes elles-mêmes du malheureux pope ne manquaient pas d'éloquence ^
Isidore ne tarda pas à se rendre en pompe à la cathédrale. Au grand scandale des orthodoxes, on portait devant lui une croix latine avec un Christ en relief, et trois massues qui désignaient, selon la chronique, sa nouvelle dignité cardîi^alice. Malgré cet appareil, personne ne songea à éearler le métropolite de l'autel. Les offices suivaient leur cours ordinaire, si ce n'est qu'au moment des commémoraisons liturgiques Isidore laissa tomber de ses
' D'après une autre source, Avrami serait arrivé avant Isidore, ce qui aurait permis d'organiser la résistance. (DstEKTOnsKi, Flor» ou,, p. S54.)
lèvres le nom d'Eugène IV. Déjà choqué par cette innovation, Vasili fut au comble de Fexaspération lorsque, à rissue de la messe, Isidore promulgua la bulle d'union signée par les évéques d'Orient et d* Occident. Ce procédé justiBait les craintes du Kremlin à la veille du concile, et la réalité surpassait tout ce qu'on aurait pu appréhender. Aussi le dénouement de la scène fut-il des plus tragiques. Le prince orthodoxe traita le métropolite de pasteur perverti, de loup ravissant, et, au lieu de recevoir, selon l'usage, sa bénédiction, il le consigna dans le couvent de Tchoudov pour y être gardé à vue. Le cardinallégat n'était plus qu'un prisonnier à la merci du pouvoir séculier.
Rien ne permet d'affirmer que Vasili agissait par esprit de vengeance ou sous l'inspiration d'une rancune personnelle. Tout erronés que fussent ses principes, ils n'en étaient pas moins bien arrêtés et conformes à ses sentiments. Son principal grief contre Isidore, comme il l'a exposé dans ses lettres, était d'avoir livré l'Ëglise russe à l'Église romaine, qu^il supposait apostate, et reconnu la primauté du Pape, dont il contestait les droits. La haute portée du fait ne lui échappait point, mais, à travers rignorance, les préjugés, les préventions, il n'en saisissait pas la grandeur et la légitimité. Les traditions byzantines, les polémiques contre les Latins, avaient obscurci la notion de l'Église fondée divinement dans l'unité et devant la conserver à tout jamais. La bulle d'Eugène IV, rédigée en latin et en grec, munie d'un sceau de cire verte, n'inspirait à Vasili que méfiance : il ne savait trop à quoi s'en tenir au sujet du purgatoire; dans le Filioque il ne voyait pas la différence entre les spirateurs et la spiration ; par contre, disciple fidèle des maîtres byzantins, il avait iiorreur des azymes et de tout ce qui portait le cachet latin.
A ses yeux, le porteur et promulgateur de cette bulle devait être criminel.
Néanmoins l'arrestation d'Isidore étant arbitraire, elle avait besoin d'être dissimulée par des apparences canoniques. Vasili convoqua donc une réunion d'évéques, d'archimandrites, d'hégoumènes et de moines, dans le but, disent les annales, de juger Isidore d'après les décrets des apôtres, des sept conciles et des saints Pères. Les évéques étaient au nombre de six ; parmi eux se trouvaient Avrami, signataire de la bulle de Florence, et Jonas, le malheureux candidat à la métropole de Kiev. Composé de la sorte, ce tribunal, selon le droit byzantin en vigueur à Moscou, n'avait point qualité pour citer à sa barre le chef suprême de l'Église russe, qui ne relevait que de ses pairs. Cependant, soit ignorance des juges, soit ordre formel du grand kniaz, on ne tint aucun compte de ce vice radical de procédure. Il tardait, d'ailleurs, au clergé moscovite de manifester hautement son opinion et de jeter sur Isidore un blâme retentissant. On examina d'abord ses doctrines, qui étaient celles du concile de Florence. Elles furent rejetées en bloc comme hérétiques et scandaleuses. Les peines les plus graves eussent été portées contre le coupable, s'il n'eût réussi à s'y soustraire. Grâce probablement aux vastes souterrains du couvent de Tchoudov, Isidore, accompagné de son inséparable Grégoire, s'échappa de sa prison, le 15 septembre 1441, et, prenant la fuite, se dirigea sur Tver. A voir la mollesse des geôliers, la nonchalance de Vasili pour se mettre sur les traces du prisonnier, on est tenté de croire que les Moscovites n'étaient pas fâchés de se débarrasser de leur métropolite sans recourir à des mesures de rigueur.
Isidore, de son côté, devait se féliciter d'avoir recouvré sa liberté. Une tardive expérience lui dessillait les yeux.
Il voyait maintenant que l'union avec les Latins ne se laissait pas imposer par surprise à un peuple ignorant sans doute, mais inébranlablement attaché à ses traditions et gouverné par un prince hostile aux doctrines romaines. La démarche mal concertée de Moscou rappelle les discussions de Bâle, qui aboutirent au fameux décret rejeté par les Byzantins. Dans ces deux occasions, la mesure et le tact ont certainement manqué à Isidore.
Le voyage ne se fit pas sans fâcheux incidents. Le métropolite retrouva à Tver le même prince qui l'avait naguère gracieusement accueilli lorsqu'il se rendait au concile. Toujours chancelant dans son amitié pour Moscou, Boris n'en suivît pas moins dans ce cas particulier l'exemple de Vasili. 11 ne montra que méfiance à l'égard du fugitif et le fit enfermer dans un couvent. Ici encore on semble lui avoir ménagé des facilités d'évasion, car cet étrange prisonnier parvint sans trop d'obstacles jusqu'en Lithuanie. Nouvelle déception à Novogrodek, cette fois à une cour catholique, où il aurait pu s'attendre à une franche cordialité ; mais le prince Casimir favorisait l'antipape Félix Y, et un cardinal d'Eugène IV ne pouvait être bien vu d'un partisan du duc de Savoie. Désormais le monde slave n'offrait plus d'asile au vaillant promoteur de l'union de Florence. Sa pensée dut naturellement se reporter vers celui qui l'avait comblé d'honneurs et encouragé dans la lutte. Il partit pour l'Italie, où l'appelaient les plus chers souvenirs du passé et l'espoir de servir mieux que partout ailleurs la cause qu'il aimait tant '.
» Poln. Sobr., t. VI, p. 160 à 169; t. VIII, p. 108 à 110, et les passage» cite» plu» haut, lor» de l'arrivée d'Isidore à Moscou. — Aktjr Jstor., t. I, p. 71, 83, 94, 110, 116, 118, 492, 506, 514. — Àkty Arkhéogr. Exp,, t. I, p. 58. — LiéL Zan. Arkh. Kom., tr. III, p. 33. La plupart de ce» document» ont été réimprimé» dans Roussk. Ist, Bibl., t. VI.