CHAPITRE II
Isidore et le Sacré Collège. — Arrivée à Sienne. — Ghapeaa rouge et apé« rition de la bouche. — L*union à Constantinople. — Mission d'Isidore « en Grèce et en Russie » . — Bref d'Eugène IV. — Grégoire Mammas, patriarche de Constantinople. — Consécration de Daniel. — Xa défaite de Varna. — Nicolas V et ses projets. — Jonas métropolite de Kiev. — Reconnu par Casimir. — Plaintes contre Tévèque latin de Vilna. — Diocèse de la Sabine confié à Isidore. — Nouveaux bénéfices. — Situation de Constantinople. — Isidore y est envoyé. — Préparatifs de la mission.
— Naples et Chio. — Discourt d'Isidore à Constantinople. — L'union proclamée à Sainte-Sophie. — Discordes. — Les galères de Venise. — Tours et murs réparés aux frais d'Isidore. — Il est chargé de la défense du bastion Saint-Démétrius. — Prise de la ville par les Turcs. — Légende sur Isidore. — La version vraie. — Un cri d'alarme. — « L'homme providentiel > à Venise. — Isidore à Bologne. — Émotion à Rome. — La paix de Lodi. — Lettre d'Isidore. — Mort de Nicolas V. — Conclave de Calixte III. — Isidore à Venise. — Faveur obtenue pour les Grecs. — Pension pontificale. — Bénéfices. — Résignation de droits. — Division de la métropole de Kiev. — Nomination de Grégoire. — Incident au conclave de Pie II. — Bénéfices. — Affaires de Russie. — Bref du 11 septembre 1458. — Le roi de Pologne se déclare pour Grégoire. — Le chevalier Jagubi. — Le congrès de Mantoue. — Isidore nommé patriarche de Constantinople. — Issue du congrès. — Excursion d'Isidore à Venise.
— Départ pour Ancône. — Projet d'une campagne dans la Morée. — Retour à Rome. — Maladie d'Isidore. — Son geiire de vie à Rome. — San-Biagio et la Palazzuola. — Réputation de vertu. — Goût des livres et des études. — Manuscrits prêtés par Calixte III. — Leur conservation.
— Isidore homme d'action. — Entouré de Latins. — Train modeste de maison. — Etat des finances. — Procès avec l'archevêque d'Athènes.
— Autres procès. — Lettre au marquis de Mantoue. — Cérémonie touchante au Vatican. — Dernières phases de la maladie. — Entrevue avec le cardinal Gonzaga. — Pieuse mort d'Isidore. — Ses traces dans la monde slave. — > Réaction à Moscou par suite du concile de Florence
— Les Grecs déconsidérés. — Explication de la chate de Constantinople. — Intuition patriotique. — Les gloires de Byzance refluent vers Moscou.
Jeté en prison pour avoir promulgué Tunion de Florence, échappant comme par prodige à la captivité, Isidore rentrait en Italie avec Tauréole d'un confesseur de la foi, d*un homme inébranlablement fidèle à ses serments. Il pouvait s'attendre à être bien accueilli par le collège cardinalice, qui comptait alors dans son sein un Golonna, courbé sous le poids de son nom illustre, un Capranica, modèle accompli du prince de l'Église, Albergati, l'ancien président du concile à Ferrare, le savant théologien Torquemada, l'infatigable Cesarini, Barbo, neveu d'Eugène IV et ardent collectionneur de pierres dures et de monnaies, Scarampo qui portait mieux la cuirasse que la pourpre, Guillaume d'Elstoute ville, opulent, fastueux, apparenté aux rois de France, éclipsant tous les autres par l'étalage d'un luxe raffiné. Isidore avait sa place marquée à côté de Bessarion : les malheurs d'une commune patrie, l'attachement à la même Église, formaient entre eux un lien indissoluble.
A cette époque, une phase d'apaisement s'annonçait pour l'Italie. Après un exil d'environ dix ans, Eugène IV se voyait sur le point de regagner Rome. Le 6 juillet 1443, il avait ratifié le traité de Scarampo avec le roi Alphonse de Naples, et rendu parla aux États de l'Église une pleine sécurité. Le contre-coup de cette paix se fit sentir jusqu'à Bàle où siégeaient encore un certain nombre de récalcitrants. Des prélats napolitains y jouaient un rôle prépondérant, et lorsque, de concert avec le Pape, Alphonse les eut rappelés, l'existence ultérieure du conciliabule fut compromise. Délivré de ces néfastes électeurs d'un antipape, rassuré sur les bonnes dispositions des Romains, Eugène IV pouvait se promettre un moment de répit.
A Tarrivée d'Isidore, le Pape était encore à Sienne. C'est là qu'il fallait aller le trouver. Les treize cardinaux présents se rendirent, le 11 juillet 1443, jusqu'aux portes de la cité à la rencontre du métropolite, et l'accompagnèrent au palais pontifical. Eugène IV le reçut en plein consistoire, lui donna le baiser de paix et lui imposa le chapeau rouge. Quatre jours après, eut lieu, en consistoire secret, l'apérition de la bouche, dernière cérémonie d'usage pour l'admission au Sacré Collège. Ordre fut aussi donné afin qu'Isidore touchât dorénavant sa part dans les distributions d'argent \
Si le cardinal ruthène, comme l'appelaient d'ordinaire les contemporains, ne pouvait annoncer au Pape qu'un très mince succès du concile de Florence parmi les Slaves, à son tour le Pape n'avait guère de meilleurs renseignements à lui donner au sujet de l'Orient. On ne put se bercer longtemps d'illusions. Bientôt après la promulgation de la bulle du 6 juillet 1439, l'union avait été rétablie avec les Arméniens, les Éthiopiens et les Jacobites. La pièce qui concerne ces derniers porte la signature d'Isidore *. Plus tard, les Ifens d'unité furent resserrés avec les Syriens, les Chaldéens, les Maronites. L'impulsion donnée à Florence semblait se propager parmi les peuples d'Orient. Malheureusement, au centre même des Églises séparées, à Constant inople, la bulle d'Eugène IV rencontra une vive résistance. Les habitants de la capitale se partagèrent en d<lux camps ennemis. Les partisans de l'union, en dépit de la protection officielle de l'Empereur, de son frère Constantin, du nouveau patriarche Métrophane, étaient antipathiques aux masses. On leur jetait à la figure les épithètes d'azymites et de latinisants, et ces deux mots
' RORZERIOWSKI, p. 32.
• Labbe, t. Xlll, col. 1201 h 1213.
résumaient des haines profondes et des rancunes séculaires. Par contre, le suffrage populaire acclamait les adversaires de Tunion. Le despote Démétrius se mit à leur tête, Marc d'Éphèse leur soufBa son fanatisme dans Tâme, les moines du Sinaï et du Mont-Athos se rallièrent à eux, Georges Scholarius leur prêta Tappui de ses conseils et de son nom yénéré. Devant celte opposition systématique, passionnée, irréductible, les efforts de TEmpereur, hésitant et mal conseillé, restèrent frappés d'impuissance. Quoique peu satisfait de la cour byzantine, qu'il jugeait timide et craintive, Eugène IV ne perdait pas de vue la croisade contre les Turcs et l'établissement de Tunion. Il écrivait des lettres pressantes au despote Constantin et lui renouvelait les promesses de secours. Isidore venait à propos pour être associé à ces travaux. Il fut immédiatement chargé d'une mission « en Grèce et en Russie » , confirmé légat du Saint-Siège et, pour frais de déplacement, muni d'une somme de mille ducats. Sans attendre le départ du Pape pour Rome, où l'entrée solennelle ne se fit que le 28 septembre, le cardinal à peine arrivé se remit en route, le 28 août, accompagné d'un servant d'armes florentin nommé Antonio Nicolai. Pendant le voyage, qui semble avoir été assez long, l'échange de lettres avec Rome fut fréquent. De toute cette correspondance, qui eût été si curieuse à connaître, il ne reste plus, que nous sachions, qu'un seul parchemin du 11 juin 1445 adressé au légat par le Pape, dernière épave des archives d'Isidore, qui s'est égarée dans un volume de la bibliothèque Yaticane. Malgré sa brièveté, ce message en dit long sur les dispositions d'Isidore avant et après le concile de Florence. Le Pape le remercie avec effusion des renseignements donnés sur les affaires ecclésiastiques et profanes ; il le prie, si c'est possible, de les multiplier encore afin que l'on puisse, jour
par jour, prendre les mesures opportunes pour l'union
des Églises et la destruction des infidèles, a Quant à
vous, mon fils, dit-il en finissant, nous vous exhortons en
Notre-Seigneur à rester toujours, dans les affaires de
Tunion, égal à vous-même, à rivaliser avec vous-même, à
vous surpasser, car si, avant d'être enfant de la sacro-sainte
Église romaine, vous avez déployé pour Tunion le grand
zèle que nous savons, vous comprendrez aisément quelles
' sont maintenant vos obligations, depuis que vous êtes
\, devenu un membre si important de la même Église. » Le
O témoignage ne saurait être plus formel, ni la fidélité
d'Isidore à ses principes mieux constatée ^.
Sur ce voyage du cardinal les détails nous font absolument défaut. A-t-il poussé une pointe jusqu'en Russie, comme Tinsinuent les sources romaines? Rien ne permet de l'affirmer. D'autre part, il est sûr qu'il a visité Constantinople. Peut-être son influence n'a-t-elle pas été étrangère à la promotion de Grégoire Mammas au patriarcat. Métrophane n'ayant pas été remplacé, le siège était vacant depuis près de trois ans. L'Empereur ne parvenait pas à se prononcer. Il n'aurait voulu ni décourager les partisans de l'union, ni déplaire à leurs adversaires. Enfin il se décida, vers le milieu de l'année 1446, en faveur du protosyncelle Grégoire, ancien membre du concile de Florence, ami de Ressarion, et qui avait écrit lui-même contre Marc d'Éphèse . Pareil choix n'était pas pour déplaire à Isidore. Une parfaite harmonie régnait entre lui et le nouvel élu; naguère ils avaient combiné leurs efforts pour combattre le bon combat. Réunis de nouveau à Constantinople, ils consacrèrent ensemble l'évêque russe de Vladimir Volynski,
• R0RZBRIOW8KI, p. 32. — Archive» du VaticaD, Intr. et e*., n» 410^ f. 107 ▼•. — Regeita, n» 433, f. 188 v\ — Bibl. du Vatican, fonds grec, n* 133, lettre originale d'Eugène IV.
Daniel, et le métropolite de Kiev put se croire un moment rendu à ses ouailles'. Vers la méipe époque, d*autres évéques furent, parait-il, convoqués dans la capitale, mais les indications se bornent ici à de va^^es allusions. Quoi qu*il en soit, Isidore ne parvint pas à briser la résistance contre Rome, ni à triompher des hésitations de l'Empereur : l'union ne fut pas proclamée sur les rives du Bosphore.
Les dissensions intérieures rendaient les Byzantins sourds à la voix des événements. Un terrible avertissement leur avait été donné en 1444. La g[uerre avec le prince de Garamanie avait obligé le sultan Hourad à transporter en Asie le gros de ses troupes ; les possessions turques en deçà du Bosphore se trouvaient ainsi à découvert et presque sans défense. La flotte chrétienne, croisant dans les eaux de la mer Egée, pouvait empêcher le retour de Tennemi, et rien que Toccupation militaire des provinces balkaniques eût été une conquête sur Tlslam. Wladyslaw Jagellon, roi de Pologne et de Hongrie, eût été Thomme indiqué pour tenter ce coup de main, mais il venait de conclure une trêve avec Mourad II. Le cardinal Gesarini l'engagea i la rompre. Se croyant délié de son serment, Wladyslaw réunit une armée et marcha sur Varna : une catastrophe Ty attendait. Le Sultan avait trompé la vigilance de la flotte et ramené ses janissaires et ses troupes en Europe ; l'inaction forcée de Wladyslaw leur donna quelques jours de répit pour se remettre des fatigues ; le 1 0 novembre 1 444, on livra la bataille. La déroute des armées chrétiennes (iit complète, les Turcs en firent une horrible boucherie. Wladyslaw et le cardinal Gesarini restèrent parmi les
' PoPOY, p. 332, lettre de Grégoire Mammas \ Alexandre de Ricv, où il anooDce l'arrivée d'Isidore. — Macaire, t. VF, p. 369, lettre de Daniel sur sa consécration.
morts. La chrétienté se ressentit longtemps de ce désastre, et les Byzantins purent voir quel sort les attendait.
Isidore ne revint à Rome qu'après la mort d*Eugène IV. Même parmi les électeurs du nouveau Pape le nom du cardinal ruthène n'est pas encore mentionné. Il n'avait pas prêté son concours actif à Tère qui s'ouvrait, mais elle ne pouvait que lui être sympathique.
Les dix-huit cardinaux réunis en conclave à Santa-Maria sopraMinerva qui donnèrent leurssuffragesJeGmars 1447, à Thomas Parentucelli, firent monter la Renaissance sur la chaire pontificale. Jeune encore, il avait respiré l'atmosphère de Florence, et l'empreinte de l'humanisme lui resta pour la vie. La foi et la piété s'alliaient chez lui à un goût exquis et à des conceptions grandioses. L'Église lui apparaissait comme Tépouse mystique du Christ que les sciences, les lettres et les arts ont mission de glorifier icibas. Rome devait devenir la vivante expression de cette pensée. Au-dessus du tombeau des api^tres, centre et foyer lumineux, se fùt élevée une splendide basilique; tout autour, de vastes édifices eussent donné asile au Pape, à sa cour, aux cardinaux; d'autres eussent accueilli les chefsd'œuvre de sculpture, de peinture, d'orfèvrerie, les collections d'antiques, de pierres dures, de médailles, et surtout de parchemins aux lettres d'or, de manuscrits aux fines miniatures, aux reliures étincelantes de joyaux; d'immenses galeries eussent rayonné jusqu'au Tibre et relié le Vatican à la rive opposée. La Rome de Nicolas, peuplée d'humanistes, de savants, de lettrés, d'artistes de tout genre, entourée de gros murs et défendue par des tours, eût surpassé la Rome d'Auguste. Était-ce un rêve ? Était-ce un projet sérieux? Le fait est que le Pape avait déjà mis la main à l'œuvre lorsqu'une mort prématurée vint l'enlever.
Cette brillante tournure d'esprit de Nicolas V s'accor-
LE CARDINAL ISIDOUB. 67
daitayec les dispositions d'un cardinal qui avait vécu sous le ciel de la Grèce et apprécie de tout temps le commerce des humanistes. D'autre part, les progrès alarmants des Turcs devaient faire rechercher les himières d'un homme versé dans les affaires d'Orient. Et, en effet, à voir l'empressement du Pape à régler la position d'Isidore, à le combler de bénéfices, à se servir de ses talents, on ne saurait douter qu'il ne fàt en faveur à la cour romaine.
Tout d'abord Isidore voyait le terrain hiérarchique se dérober sous ses pieds : il n'était plus qu'un pasteur sans troupeau. Un changement radical était survenu dans le monde ecclésiastique depuis sa fuite de Moscou . Son siège fut réputé vacant, et le grand kniaz Yasili était bien décidé à n'y laisser plus monter qu'un vrai Moscovite dévoué à la cause nationale. Aussi, après quelques tâtonnements du côté de Gonstantinople, il recourut à un moyen extrême pour parvenir à ses fins. Un concile d'évéques, d'archimandrites, d'hégoumènes et de popes fut convoqué, et, le 5 décembre 144B, Jonas, candidat officiel, fut élu à l'unanimité des suffrages. Une grande partie de sa province ecclésiastique échappait ainsi à Isidore.
Installé à Moscou, Jonas prit le titre de métropolite de Kiev et de toute la Russie, et, après quelque temps, il réussit à se faire reconnaître même par les Églises russes de Lithuanie et de Pologne. Le roi Casimir, ayant conclu un traité d'alliance et de fraternité avec Yasili, se rendit aux instances de Jonas, lui déUvra, le 31 janvier 1451, un diplôme dans ce sens, et lui accorda son entière protection. Désormais tous les diocèses de la métropole passaient aux mains deTintrus, et les souverains slaves désavouaient le métropolite légitime ^
» Macaibb, t. VI, p. 20 à 26. — Akty hior,, t. I, p. 85, n» 42.
es LES RUSSES ET LE CONCILE DE FLORENCE.
Ce fut le coup de grâce. Isidore le resseolit vivement et se crut victime d'odieuses intrigues. De graves accusations furent élevées contre Mathieu, évéque latin de Vilna : c est lui qui aurait coopéré à la déchéance d'Isidore de même qu'à son emprisonnement dix ans auparavant. Mis au courant de l'affaire, le Pape cita à son tribunal Tévèque septuagénaire. Il fallut, pour lui épargner un pénible voyage, que le cardinal Olesnicki prit vigoureusement sa défense, envoyât un représentant â Rome avec des lettres pressantes au Pape et au Sacré Collège. D'après Tévéque de Gracovie, toute la faute retombait sur les princes séculiers et leur aveugle attachement â l'ancien ordre de choses. Toujours est-il que le dipMme cité plus haut du 31 janvier 1451 porte aussi la signature de Mathieu, ce qui prête le flanc aux soupçons.
Nicolas y se borna pour le moment â une demi-mesure. L'évéché de la Sabine était vacant depuis la mort, â Ripaille, le 7 janvier 1451, du duc Amédée de Savoie, l'antipape Félix Y. Le pontife lui donna pour successeur le cardinal Isidore, délia celui-ci du lien qui l'attachait ù l'Église russe et la lui laissa simplement en commende. Le bref est daté du B février 1451. Le nouveau titulaire garda sa vie durant ce beau diocèse, situé à proximité de Rome, au milieu des montagnes, dans un pays délicieux. On lui attribue la restauration complète du palais épiscopal deForonovo et l'érection en collégiale de la paroisse San-Liberatorc de Magliano. De vagues réminiscences lui décernent l'élogo de parfait administrateur, mais en vain chercherait-on le.; traces de son nom soit dans les édifices, soit même dans le:> archives locales : le temps a tout emporté. Le même bref qui dotait le cardinal ruthène d'un diocèse italien l'autorisait aussi à garder le bénéfice de Sainle-Balbine, antique église de FAventin qui remonte à Grégoire le Grand.
Non content de cette nomination, Nicolas Y conféra encore d*autres bénéfices à Isidore dans le courant de la même année 1451. Le 18 juin, il lui donna le diocèse de Cervia, résigné par le cardinal Barbo, avec location facultative des propriétés diocésaines de Bologne et de Ferrare. Le 16 juillet, trois bénéfices à la fois vinrent enrichir Isidore : Saint-Pierre des Pisansà Fera, Saint-Michel, cathédrale des Génoise Galata, Saint-Antoine in Samona. Enfin, le 13 septembre, une pension de cinq cents ducats lui fut assignée sur les revenus de Santa-Maria in Pomposa ; mais cette faveur dut être supprimée, dès le 1 7 octobre, lorsque la magnifique abbaye passa au chanoine de seize ans, Rinaido Maria d'Esté. A une date qu'il n'est pas possible de fixer exactement, il reçut encore en commende d'abord Tabbaye de San-Biagio à Rome, et puis Téglise de Constantinople avec celle de Négrepont, qui lui était associée. Ces largesses incessantes justifient le renom de générosité que Nicolas V s'est acquis dans l'histoire '.
La situation du cardinal ruthène était à peine réglée au double point de vue de la hiérarchie et des ressources matérielles qu'il fut chargé d'une nouvelle et importante mission. Le 19 mars 1452, il avait vu la couronne de Charlemagne, posée par le pontife sur la tète de Frédéric III, répandre ses dernières splendeurs. Lui-même avait pris part à la solennité et accompagné à l'autel le descendant des Habsbourg '. Ce jour-là, malgré l'éclat des pompes romaines, malgré l'appareil des réjouissances populaires, on ne célébrait au fond que les magnifiques funérailles du Saint-Empire : la grande idée du moyen âge
* Codex epist.y t. I, p. 121. — Sperardio, p. 232. — Archives du Valican, Regesta, n* 404, f. 189 v«; n« 414, f. 247; qo 417, f. 30 v«, 205, 206; no 437, f. 274. — Archive» de Modcnc, 1451, 17 octobre, collation de Pomposa à Rinaido d'Esté, parchemin non classé.
•Dldcosz, t. V, p. 121
était sur le point de disparatlre. Bientôt Isidore devait assister à un spectacle du même genre, mais dans des conditions autrement dramatiques : il aHàit voir chanceler à plusieurs reprises et puis s^effondrer avec fracas Fempire de Constantin.
Depuis la journée de Varna, les affaires d'Orient allaient à la dérive, et les événements se précipitaient avec une effroyable rapidité. En 144B, les Turcs inscrivaient dans leurs annales avec le sang des Slaves la victoire de Kossovo. Désormais les grands boulevards de la chrétienté se trouvaient fortement ébranlés, et Gonstantinople en était réduite à n'être plus qu'une capitale byzantine enclavée dans TEmpire ottoman. Le péril devenait de plus en plus proche. A peine monté sur le trône teint du sang fraternel, le belliqueux Mohammed ne crut même pas devoir dissimuler ses desseins hostiles. Tout près de Gala ta, sur la rive européenne du Bosphore, il fit construire la forteresse de Bogaz-Kessen, en face de celle que son ateul Bayezid avait élevée sur la côte d'Asie. Le but stratégique de ces constructions était trop évident pour échapper à ceux qu'elles menaçaient de si près. Le droit des gens étant audacieusement violé, il fallut se préparer à l'épreuve et accepter la lutte inégale.
De front avec les projets de guerre, Constantin Dragazès, fipère et successeur de Jean Paléologue, menait les projets de paix religieuse. Cette partie de sa tâche n'était pas la moins rude. La tempête soulevée par le concile de Florence avait déchaîné tous les éléments d'opposition, et les esprits étaient loin d'être calmés. Telles étaient les difficultés de la position que le patriarche Grégoire, débordé par ses adversaires, s'en était venu à Rome, où il fut pensionné par le Pape. L'empereur Jean était mort sans avoir proclamé Tunion. Constantin semblait y mettre plus
d*ardeur que son frère défunt. Dès Tannée 1451, il envoya Andronic Bryenne à Rome avec des lettres et des protestations de bonne volonté»
Lia réponse du Pape du 1 1 octobre 1451 révèle la grandeur de Técart qu'il y avait dans les appréciations des deux cours. Elle est sincère jusqu'au reproche, et la ligne à suivre y est nettement indiquée. Nicolas Y ne croyait pas que les difficultés contre la promulgation de Tunion fussent insurmontables. Se renfermant dans le surnaturel, et s'étayant sur des analogies entre les Grecs et les Hébreux, il attribue tous les malheurs présents au schisme de Photius, et ne voit d'autre issue qu'une rupture complète avec le passé et l'admission sans réserve du pacte de Florence. Coijnme premiers gages de réconciliation, il demande le rappela Gonstantinople du patriarche Grégoire et la mention du Pape dans les prières liturgiques. Jusque-là tout est clair et précis, le langage du Pape est moins affirmatif au sujet des secours à envoyer contre les Turcs : c'est qu^il fallait compter avec un trésor épuisé par les bâtisses et des princes peu soucieux de se battre. Théodore Gaza traduisit en grec le message pontifical et, de son côté, supplia ses frères d'ouvrir les yeux sur les périls imminents *.
Les négociations furent poursuivies de part et d'autre. A défaut des détails restés inconnus^ les résultats en sont du domaine de Thistoire. Grégoire Mammas ne rentra jamais dans sa cité patriarcale. Par contre, on crut pouvoir transiger sur la promulgation de l'union, et, à cet effet, le cardinal Isidore fut envoyé à Gonstantinople.
Les précédents échecs ne l'avaient pas découragé. Luimême avait peut-être inspiré la lettre de Nicolas V. C'était à lui, à plus d'un titre, de vérifier jusqu'à quel point le
' MiGNB, t. CLX, col. 1201. — Leorakd, Cent dix lettres, p. 329.
Saint-Siège avait été bien informé. D'ailleurs, cette fois, les chances de succès semblaient plus favorables. La paix religieuse n'était pas Tunique but de la mission. Gelle^i n'était que Tavant-garde d'une grosse armée. Le cardinal apportait des secours et amenait avec lui des soldats. L'appoint assigné par le trésor pontifical n'aura pas été Suffisant, car il chercha lui-même à multiplier ses ressources, et, Georges de Trébizonde le dit expressément, il se mit partout en quête d'argent. Rien que pour enrôler et entretenir les cinquante soldats italiens, futurs défenseurs de Gonstantinople, qu'il avait à sa charge, il lui fallait des sommes considérables. Il partit de Rome le 20 mai 1452. Un navire génois le portait avec sa suite et sa petite troupe. Auparavant il était allé, parait-il, trouver le roi de Naples, et avait obtenu de lui quelques bâtiments de renfort.
Après avoir côtoyé la Morée, on relâcha à Chio pour y passer quelques jours et permettre aux Génois de régler leurs affaires de commerce. Ce temps ne fiit pas perdu pour Isidore : il enrôla encore cent cinquante soldats et se pourvut d'un nouveau compagnon, Léonard, originaire de Chio et évéque de Mytilène, qui prit part à ses travaux et adressa dans la suite un remarquable rapport à Nicolas V.
Au mois de novembre eut lieu l'arrivée à Gonstantinople, suivie de la réception solennelle à Sainte-Sophie. A en croire Ubertino Pusculo, seul témoin qui nous ait conservé ce souvenir, Isidore aurait parlé à cette occasion avec une franchise voisine de la rudesse . a L'espoir de voir
' Koii2rp.î<iow8Ki, p. 83. — TnAPEzcKiirs, c. Q. f. 2 v\ — Dluoosz, t. V, p. 127. — MiCBS, t. CLIX, col. 923. — Les cbroniqueurs indigènes contemporaing Giuliano Passero, Notar Giacomo, Notar GaUo, l*auteur anonyme des Diurnali di Atonteleone, ne savent rien du voyage d'Isidore à Naples ; Diugosz est le seul à le mentionner. — Jonci, p. 522.
ma pairie revenir à des sentiments meilleurs, aurait-il dit, est le seul motif qui m'ait détermine, sur le déclin de Tàg^e, à entreprendre une si longue et pénible traversée. » Viennent ensuite d'amers reproches de trahison à l'adresse des Grecs qui s'ouhlient jusqu'à traiter d'hérétique et de chien le vicaire du Christ. Il termina son discours par des promesses de secours contre les Turcs, pourvu que la réconciliation avec Rome fût sincère et durable. La réponse de l'Empereur, bienveillante et vag;ue, faisait allusion aux difficultés qu'il y aurait à vaincre et qui venaient surtout d'une certaine partie du clergé. Isidore comprit ce langage et se mit à l'œuvre immédiatement '. Les moines et les nonnes montraient, en effet, le plus d'animosité, et, comme la source en était dans un aveugle fanatisme, on n'avait sur eux presque pas de prise. Mais ce n'était pas seulement dans les couvents qu'il fallait agir; l'opposition se produisait dans toutes les classes de la société et même dans le proche entourage de l'Empereur. Lucas Notaras, le dignitaire le plus en vue et le plus important, trouvait des adhérents à sa devise insensée : plutôt le turban que la tiare. Cette parole impressionnait les masses.
La conduite d'Isidore fut ici bien différente de celle qu'il avait tenue à Moscou. Le terrain lui étant mieux connu, il se doutait bien qu'un acte d'autorité ne servirait qu'à exaspérer les esprits. Il y eut donc des réunions préalables, on discuta les conditions, le cardinal se montra conciliant. Selon Ducas, il aurait même consenti à une nouvelle révision des engagements de Florence sitôt que la ville serait rendue à son état normal, ce qui, dans tous les cas, ne saurait atteindre le dogme et ne peut avoir trait qu'à des dispositions transitoires. Grâce à cette modé-
» PcsccLO, p. 21 à 24, 51 à 5T.
Yk LES RUSSES ET LE CONCILE DE FLORENCE.
ration, et plus encore grâce à l'imminence du danger, Isidore parvînt, au moins ostensiblement, à dominer Topinion. Soutenu par une poignée d'hommes résolus, un Théophile Paléologue, un Jean Argyropoulos, un Michel ApostoKos, entouré de trois cents prêtres, il proclama la paix religieuse avec les Latins, Thénotikon. Le 12 décembre, fête de saint Spiridion, des offices solennels furent célébrés à Sainte-Sophie; les noms du pape Nicolas et du patriarche Grégoire, insérés dans les diptyques, se mêlèrent aux prières de la liturgie sacrée, et les voûtes vénérables de la cathédrale byzantine recueillirent les mêmes accents qui naguère avaient retenti à Santa-Maria del Fiore. L'Empereur, une grande partie de la Cour, se déclarèrent pour l'union; désormais elle devait être la religion d'État. Mais cette fête n'offrit pas l'aspect d'une fête populaire; le calme ne rentra pas dans les âmes, et les partis hostiles ne désarmèrent point. Au contraire, tandis que les uns se réunissaient à Sainte-Sophie, d'autres, c'était la foule, se portaient au monastère du Pantocrator pour y consulter les oracles de Scholarius, en religion Gennadius. On sait quelle fut sa réponse. Sans vouloir sortir de sa cellule, il afficha sur sa porte des anathèmes contre les Latins et des menaces contre les apostats. Ce langage acéré, mélange de piété et de fanatisme, plein de chaleur et d'indignation, ne pouvait qu'attiser les passions haineuses en exaltant les esprits. A partir de ce jour, il y eut entre les deux partis des abîmes infranchissables ' •
Les faits parlaient trop clairement par eux-mêmes, et l'expérience d'Isidore était trop éprouvée pour qu'il pût se méprendre sur les événements qui se passaient sous ses yeux. Inutile de discuter jusqu'à quel point les partisans
> MiOHB, t. CLVII, col. 1058.
de runioQ étaient sincères dans leur assentiment au con* cile de Florence. Beaucoup d'entre eux n*y voyaient, selon Ducas, qu'un expédient temporaire pour échapper au dang[er et ne se faisaient pas faute de le proclamer. En effet, il est historiquement constaté qu'à peu d'exceptions près les bonnes dispositions des Grecs ont été de courte durée et qu'elles n'ont pas résisté à l'épreuve. Mais la gravité des circonstances ne permettait pas de s'attarder à ces considérations. Depuis le mois de juin, la guerre était déclarée parle Sultan, et, bien que les Turcs ne fussent pas encore entrés en campagne, Mohammed, du fond d'Andrinople, veillait sur sa proie et redoublait d'activité avec la bouillante ardeur d'un jeune conquérant. Au milieu des luttes théologiques, des interminables querelles surl'hénotikon, il fallut se préparer à une vigoureuse défense. Quelques hallucinés restaient seuls dans l'inaction avec le fol espoir que les anges descendraient du ciel au secours de Byzance lorsque les Turcs seraient parvenus à la colonne de Théodose. Ces étranges aberrations n'atteignaient pas kidore. Mesurant le danger à sa juste valeur, il consacra ses soins et ses forces à la cité compromise, mais admirablement située pour braver les sièges. Ducas lui reproche de n'y avoir pas mis assez d'énergie. Les faits sont là pour contrôler cette assertion *.
Le jour même où l'hénotikon avait été proclamé à Sainte-Sophie, il y eut une grave affaire à décider en vue de la défense de la ville. Le conseil impérial en fut saisi, et, selon le témoignage de Léonard, Isidore était toujours du nombre des conseillers. Voici de quoi il s'agissait : cinq galères vénitiennes, trois grandes et deuxpetites, s'étaient
' Pour les sources relatÎTes au siège de Gonstantinople, Toir Pooodinb, Peabs et MoROTMAim, passim. Les détails sur Isidore nous ont été obligeamment communiqués par M. Mordtmann.
arrêtées pour quelques jours dans le port; on résolut de les garder indéfiniment et de négocier à cet effet avec les capitaines. Dès le lendemain, Isidore, Léonard, le consul de Venise, les représentants de TEmpereur, se rendirent à bord de la galère du commandant Diedo. Leur proposition rencontra une vive résistance, et ce fiit à grand'peine que Ton obtint gain de cause.
Le 23 janvier 1453, Isidore vit arriver Giovanni Giustiniani avec sept cents Génois. Cette poignée de braves devait former le noyau de la garnison. Le nombre des hommes en état de porter les armes, étrangers et indigènes, était restreint. Phrantzès en fit le dénombrement, sur l'ordre de l'Empereur, et le chiffre parut si minime qu'on le tint caché comme un secret d'État.
Si les détails exacts échappaient ainsi au public, personne ne pouvait ignorer qu'en général on manquait de bras. La pénurie d'hommes donnait d'autant plus d'importance aux murs d'enceinte et aux tours qui devaient abriter les vaillants, mais trop rares défenseurs. Pendant de longs siècles, depuis Constantin et Justinien jusqu'aux Comnènes et aux Palëologues, les Empereurs avaient contribué à ces ouvrages. En 1432, on leur avait donné de grands développements. A la veille du nouveau siège, on se remità l'œuvre, et des travaux considérables furent exécutés. Le cardinallégat, d'après le témoignage de Léonard, fit réparer à ses frais la Xyloporte et les tours d'Anémas, dont la garde fut confiée à des Génois.
Mais déjà l'heure fatale était imminente. Le 6 avril, un vendredi, jour sacré chez les musulmans, Tarmée turque s'approcha de Constantinople à la distance d'un mille, et le siège fut solennellement déclaré. Bientôt les batteries se dressèrent et les navires ennemis mouillèrent dans le Bosphore. A l'intérieur de la ville investie on prit aussi les
dernières mesures. L'Empereur se réserva la porte Saint- Romain. Quant au cardinal-iégat, qui avait sous ses ordres les soldats amenés de Rome et de Chio, on lui confia la Pointe du Séra'ï, connue autrefois sous le nom d'angle de Saint-Démétrius.Lesplus chers souvenirs se rattachaient à cet endroit. Là s'élevaient, à côté des palais des Césars et des grands, l'église de la Mère de Dieu, Hodégétria, et celle de Saint-Démétrius, le sanctuaire des Paléologues, l'emblème de la restauration byzantine, avec le magnifique couvent où Isidore avait passé ses plus belles années. Le littoral qu'il avait à Refendre s'étendait jusqu'à la porte d'Eugène, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit où la grosse chaîne de fer s'abaissait dans la Corne d'or, roulant ses formidables amieaux jusqu'à la rive opposée de Galata. 11 avait pour consigne de suivre les mouvements de la flotte ottomane, d'empêcher les descentes et surtout de veiller à la conservation de la chaîne, seul rempart du côté du Bosphore.
Le terrible duel entre la sombre énergie du désespoir et le fanatisme, l'exaltation farouche, l'enthousiasme guerrier, ne tarda pas à s'engager. Les phases poignantes de ce drame ont été trop souvent racontées pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Du reste, aucun témoin oculaire ne nous a renseignés sur la conduite d'Isidore pendant le siège, ni en général sur ses aptitudes militaires. On sait quelle fut l'issue de cette lutte terrible et sanglante. Les forces étaient trop inégales pour que la victoire ne restât pas au nombre. L'empereur Constantin, retrouvant sur le bord des abîmes la fierté des Césars et l'élan des héros, fit des prodiges de valeur et succomba, percé de coups, sur les murs de la ville assiégée. Le 29 mai 1453, la Nouvelle Rome tomba haletante, épuisée, aux pieds du vainqueur et devint la capitale de l'Empire ottoman. Le car-
dinal-légat fut témoin de l'horrible carnage qui suivit Fassaut et la prise de la ville, mais plus heureux que la plupart de ses compatriotes, il échappa à la captivité et à la mort.
Une légende s'est formée autour de ce fait, et c'est Pie II, dans ses commentaires, qui lui a donné la forme définitive pour en devenir ensuite le principal propagateur. Activement recherché par les Turcs, Isidore aurait revêtu un cadavre de la poupre cardinalice, et lui-même se serait déguisé en esclave. Mêlé à la masse du peuple et fait prisonnier, il serait parvenu à se racheter. La vérité vraie est plus simple. Isidore Ta dévoilée à Leonardo Benvoglienti, envoyé de Sienne à Venise. A peine entré dans la ville^ Mohammed II, bien renseigné par ses espions, demanda, en effet, la tête du cardinal. Des amis dévoués lui en portèrent une autre, affublée probablement d'un chapeau rouge. Isidore bénéficia de la substitution, ne fut jamais reconnu, et, comme il le dit expressément, n'eut jamais de captivité à subir. Homme de foi, il y voyait un miracle de la Providence.
La rapidité du voyage d'Isidore parle en faveur de cette version. Le 7 juillet, il était déjà à Candie, l'ancienne Crète, d'où il écrivit une lettre qui a été souvent imprimée avec les adresses les plus variées ; au fond elle est destinée à toute la chrétienté. C'est un cri d'alarme. On reconnaît l'humaniste dans l'abondance des figures, la richesse des images, la hardiesse des expressions. Blessé au cœur, frappé dans ses plus chères affections, il ne pouvait s'épancher que dans des dithyrambes. L'homme pratique reparait lorsqu'il touche à l'avenir : il énumère les forces des Turcs, découvre leurs desseins sur la Hongrie et l'Italie, appuie sur la nécessité d'une croisade. Quant à sa personne, il se borne à dire qu'il a supporté bien des épreuves,
couru bien des dangers, mais que Dieu Ta délivré des mains des impies comme il a sauvé Jonas du sein de la baleine. L'évéque de Mytilène, Léonard, écrivit de son côté un rapport à Nicolas Y sus la prise de Gonstantinople. Cette pièce, datée de Ghio, 16 août 1453, contient de pré* cieux détails, mais ne dit rien sur les dernières péripéties d*Isidore.
Au mois de novembre, le cardinal-légat, en route pour Rome, s'arrêtait à Venise. La Seigneurie Taccueillit avec de grands égards. Une réputation intègre le précédait, et le malheur augmentait son prestige. Sur Benvoglienti, qui nous fournit ces renseignements, il produisit une impression profonde. Il lui parut être Tbomme providentiel destiné à soulever les chrétiens contre les Turcs, et, pénétré de respect, le diplomate italien recueillait ses oracles « avec terreur et dévotion » . Plus explicite, plus incisif que dans sa lettre, Isidore prévoyait que si Ton tardait, ne fût-ce que six mois, à se mettre en campagne, c'en était fait de la Hongrie et de T Italie. Encore sous le coup du récent désastre, il ne tarissait pas sur la cruauté des Turcs, leur haine du Giaour, leur richesse en or monnayé, leur armée, leur flotte, donnant ici des chiffres quelque peu différents de ceux qu'il avait adoptés dans sa lettre.
De Venise il alla partager à Bologne ses tristesses patriotiques avec Bessarion qui, à titre de légat, administrait le Bolonais. Le cardinal de Nicée n'avait pas attendu l'arrivée d'un témoin oculaire pour élever la voix en faveur de Byzance. Dès le 13 juillet 1453, avec des accents pathétiques, il avait supplié le doge Francesco Foscarini de ne pas abandonner la malheureuse cité de Constantin. N'avaiton pas le droit, en face de l'audacieux défi des Ottomans, d'espérer une prompte revanche? Mais en arrivant à Rome,
Isidore put se convaiocre qu'on y mettrait de la mollesse et des lenteurs ' •
La première nouvelle de la prise de Gonstantinople retentit en Europe commç un coup de foudre. Le boulevard avancé de la chrétienté livrait en s'écroulant tout le passé de TOccident avec ses gloires, son progrès et sa science à la merci des plus fiers ennemis de la Croix. L'Islam arborait le Croissant dans le centre d*où Constantin avait voulu gouverner le monde, dans le foyer des grandes relations internationales, Tentrepôt du commerce asiatique. Les peuples menacés par les Turcs ne s'y trompèrent point : on comprit que la question d'Orient s'imposait tout à coup, brutalement, dans des proportions colossales. C'était comme un choc violent qui, brisant les obstacles, accumulant les ruines, annonçait les approches d'un ordre de choses nouveau.
Nicolas V avait des motifs tout particuliers pour s'émouvoir profondément. Le 28 avril, il avait envoyé au secours de Byzance dix galères avec des navires de Naples, de Gènes et de Venise. Cette petite flotte dont l'appoint eût été inappréciable était arrivée trop tard, et maintenant c'était à lui, pontife et père de la chrétienté, de prévoir l'avenir, de réunir les forces éparses, d'opposer aux armes ottomanes les armes chrétiennes. Ingrate besogne! Aux premières impressions de terreur succédèrent bien vite les calculs, les jalousies et les intrigues. Tandis que le Pape lançait sa bulle du 30 septembre 1453, et prêchait la croisade contre « l'avant-coureur de l'Antéchrist » , Gènes et Venise faisaient la paix avec les Turcs, Naples et Milan gardaient la neutralité, et les représentants des États
^ Pu SKC. Comm., p. 300. — Archive! de Sienoe, Concistoro, Letiere ad ann., 1453. — L'Ecuv, p. 76. — Muiutobi, t. XVIII, col. 701, — JonOA, p. 518, 520, etc. — Bibl. nat., fondf latin, d* 81Î7, f. 19S v*.
LE CAUDINAL ISIDORE. 81
d'Italie, réunis à Rome pour assurer la paix intérieure avant la guerre au dehors, se séparaient, en mars 1454, sans avoir rien conclu. Il fallut qu'un simple moine augustin, frère Simonetto, vint à la rescousse des diplomates. Grâce à lui, le 9 avril, la paix de Lodi fut acceptée, et, le 2 mars de Tannée suivante, une ligue offensive et défensive put être ratifiée par le Pape.
Ce n'étaient là que des préliminaires pour la croisade, mais des préliminaires indispensables, et il est permis de supposer que le cardinal Isidore y coopéra activement, quoique son nom ne paraisse guère dans les correspondances diplomatiques du temps. Une seule fois il est fait mention de lui. La république de Gènes avait été accusée d'avoir, après la prise de Goustantinople, abandonné ses vaisseaux au Sultan, tandis qu'ils étaient en réparation à Chio. Le doge Pietro Gampofregoso tenait à se justifier d'une manière éclatante. Il s'adressa au cardinal Isidore, et la lettre de celui-ci, très élogieuse pour les Génois, mais dont le texte ne s'est pas retrouvé, fut envoyée en France, en Bourgogne et en Angleterre '.
Quant à Nicolas Y, il ne put voir les résultats de la paix qu'il avait eu tant de peine à établir. Miné par la goutte, déçu dans ses espérances, aux prises avec des factieux, obsédé par le spectre islamique, ce Pape qui n'avait rêvé que l'âge d'or pour l'Italie et se voyait menacé par le poignard d'un Stefano Porcaro, expira saintement, entourii de moines, dans la nuit du 24 au 25 mars 1455. Le cardinal ruthène, comme bien d'autres, perdait en lui un insigne bienfaiteur.
Dans le conclave qui s'ouvrit le 4 avril, ce n'était ni le doyen d'âge Fieschi, ni le sous-doyen Isidore, mais Bessa-
» Archives de Gènes, Registro litt., t. XVIII, f. 526 r*
non qui attirait tous les regards. Ses talents, son influence, la régularité de sa vie, sa haute compétence dans les questions d'Orient, le rendaient, en face du péril ottoman, particulièrement digne de la tiare. Les électeurs le comprirent si bien qu'ils le mirent sur les rangs. Cette candidature avait, en outre, un caractère très suggestif. L'élection d'un Grec eût mis le sceau au concile de Florence et resserré les liens des Eglises d'Orient avec TÉglise de Rome. Un vulgaire amour-propre fit, paratt-il, échouer cette combinaison : on craignait que les Latins ne parussent dépourvus d'hommes capables d'occuper le Saint-Siège. D'après les bruits qui couraient autour du conclave, c'est le cardinal Alain de Goêtivy qui se serait mis à la tète de l'opposition, faisant valoir que Bessarion était un néophyte et qu'il n'avait même pas encore rasé sa barbe. Ces objections eurent du succès, et par une espèce de compromis tacite, les voix se reportèrent sur un cardinal octogénaire, Alonzo Borja, qui prit le nom de Galixte III.
Rejeton d'une race illustre, il avait grandi dans Thoi^ reur héréditaire des Mores, et, si on lui reproche avec raison de s'être trop entouré de neveux et de compatriotes, il faut lui rendre cette justice qu'il poussa son cri de guerre contre les Turcs avec la fière assurance d'un hidalgo et une ardeur qui n'avait rien |de sénîle. Sans doute, les traditions de Nicolas V furent brusquement interrompues, on coupa les vivres aux humanistes, qui ne purent jamais s'en consoler, mnis Belgrade fut arrachée au Croissant par l'héroïque Hunyadi, le Danube fut rendu à la libre circulation, et le Pape préparait une sérieuse campagne.
Dans ces conjonctures, on aurait pu croire que l'ancien défenseur de Byzance occuperait une place marquante; mais, en réalité, durant tout le pontificat, son rôle a été plutôt terne et effacé. Tandis que Bessarion est environné
d*éclat, remue les grandes affaires, remplit une mission importante auprès du roi Alphonse de Naples qui, entoure de lettrés et de poètes, le reçoit avec une courtoisie ra^ finée, le cardinal ruthène reste dans la pénombre et ne semble pas mêlé de près aux événements. En mars 1456, il se rendit à Venise, non dans un but politique, mais pour une affaire privée. Son caractère apparaît ici sous un jour nouveau, et quelques détails sur ce sujet ne seront point oiseux. Le patriarcat de Constantinople avait des propriétés à Négrepont, où flottait encore le drapeau de Saintr Marc, et elles avaient été confiées à un gérant vénitien, Bernardo Dandulo. Après trois ans d'administration, celui-ci ne versa que trois cents ducats^ somme dérisoire, car les revenus étaient évalués à un minimum total de deux mille quatre cents ducats. Isidore, dont relevaient ces domaines, n'était pas d'humeur à tolérer pareil abus. 11 partit pour Venise, exhiba des lettres du Pape et de ses collègues, porta plainte au Sénat, le pressa vivement et obtint trois juges spéciaux pour sa cause. Leur sentence lui fut favorable. Après avoir pris des informations et compulsé les livres de Dandulo, qui ressemblaient à des grimoires, ils le condamnèrent, le 4 juin 1456, en tenant compte de certaines autres dépenses^ à ajouter encore onze cent quarante-cinq ducats aux trois cents qu'il avait déjà payés. Ce versement a-t-il jamais été effectué ? C'est plus que douteux, car, le 8 mars 1458, toute cette procédure a été annulée et biffée dans les registres par la main du notaire. Cet incident n'est pas un fait isolé ; des affaires analogues se reproduiront encore bientôt.
En attendant, le cardinal profita de son voyage pour rendre service à ses compatriotes. Ils étaient nombreux à Venise et n'avaient pas de centre commun. Une église fut réclamée pour eux où ils pussent célébrer leurs offices
selon le rite oriental. Le Pape écrivit dans le même sens au patriarche, et celui-ci prêta volontiers son concours, car ces Grecs, d'après les documents officiels, étaient catholiques et vivaient sous Tobéissance du Saint-Siège. Le Sénat n'accéda à ces vœux, le 18 juin 1456, qu'à demi. Au lieu d'église, il accorda un terrain avec faculté de construire. Cette générosité ne manquait pas d'ironie, car, ayant à peine de quoi vivre, les Grecs ne pouvaient songer à bâtir. On se vit donc obligé, pour le moment, de leur attribuer ime chapelle à San-Biagio, et c'est seulement bien plus tard que fut édifiée l'église nationale de San- Giorgio *.
Si l'action d'Isidore paraissait peu au dehors, ce n'est pas que ses relations personnelles avec le Pape fussent tendues. Il est vrai qu'au début du pontificat il eut à subir un petit échec. Se prévalant d'un bref de Nicolas V, il avait nommé un vicaire pour l'île de Crète, mais, sur la plainte de l'évêque, la nomination fut cassée et le bref annulé. Ce n'était là, du reste, qu'une mesure administrative, et elle n'eut aucune conséquence fâcheuse. Au contraire, c'est à partir de cette époque que le cardinal ruthène commence à émarger au budget avec une pension mensuelle de cent ducats qu'il conserva sa vie durant. En outre, Calixte III lui conféra de nouveaux bénéfices : le 10 mai 1456, il l'investit de l'église de Nicosie, que le roi de Chypre usurpait pour son fils, Jacques le Bâtard, dont il sera question encore plus bas, et, à une date incertaine, il lui assigna une pension de cinq cents livres sur l'abbaye de San-Bartholo dans le Ferrarais.
• Archives de VenUe, Sen. Secr.^ t. XX, f. 95 ▼•. — Sen. Terra, t. IV, f. 6 V**, f. 9 V», — La présence d'un très vénérable cardinal est signalée au mois d'août 1455 à Constantinople, ïlavôwpa, t. XVI II, p. 452. Serait-ce Isidore? M. Legrand, de qui je tiens ce précieux renseignement, incline Tcrs cette opinion.
Par contre, Isidore résigna entre les mains du Pape les droits qui lui revenaient encore sur la métropole de Kiev. On se rappelle que, depuis 1 45 1 , il ne Tavait plus qu'à titre de commende. Nicolas V avait eu recours à un expédient; désormais une solution définitive s'imposait : les adhérents slaves au concile de Florence ne pouvaient être sauvés qu'à ce prix. Aux yeux de Rome, Jonas, protégé par Vasili, reconnu pendant quelque temps par Casimir, décoré du titre de métropolite de Kiev, n'était qu'un intrus d'autant moins acceptable qu'il combattait plus ardemment le pacte d'union. On savait, d'ailleurs, qu'à Moscou son crédit était inébranlablement établi et qu'en vain essayerait-on de négocier avec le grand kniaz. D'autre part, en Pologne et en Lithuanie, les affaires se présentaient sous un aspect plus favorable. Depuis la disparition de l'antipape Félix y, le roi Casimir était réconcilié avec Rome, et, au point de vue politique, il avait pu se convaincre qu'un métropolite résidant en Pologne était préférable à un métropolite résidant à Moscou. L'idée d'un partage de la vaste métropole de Kiev s'offrait donc d'elle-même, et elle fiit adoptée. La partie moscovite resta sous la juridiction d'Isidore, quoique ses fonctions dans ces contrées fassent purement nominales. Quant aux neuf diocèses qui se trouvaient en Pologne et en Litbuanie, ils furent complètement détachés des diocèses moscovites, constitués en province ecclésiastique indépendante, et confiés à Grégoire, l'inséparable compagnon d'Isidore, qui lui avait succédé dans l'abbaye de Saint-Démétrius et le remplaçait maintenant dans une partie de sa métropole. On donna à l'élu le titre d'archevêque de Kiev, de Lithuanie et de toute la Russie inférieure. Ces mesures étaient prises depuis le 21 juillet 1458, mais les actes n'étaient pas encore rédigés lorsque Calixte vint à mourir.
laissant à son successeur le soin de régler cette affaire '. Le nouveau pape Pie II » qui avait porté jusque-là le grand nom d*iEneas-Sylvius, comptait dans ses livres et même dans sa vie quelques pages qu'il désavouait franchement depuis qu*il prenait au sérieux son caractère sacerdotal. S'il rappelait Nicolas Y par Tamour des lettres, il égalait Calixte III par son ardeur contre les Turcs; mais, pour des raisons qui nous échappent, le cardinal Isidore nourrissait envers Tancien secrétaire de Frédéric III des sentiments hostiles. Il en donna la preuve pendant le conclave, qui fut assez mouvementé. Le cardinal de Rouen Guillaume d'Estouteville était le plus puissant rival du cardinal de Sienne iEneas-Sylvius. Isidore vota pour le représentant du parti français, qui n*eut jamais le nombre de voix suffisant. Ce n'est pas que les intrigues fissent défaut, mais elles furent toutes déjouées, et le futur élu s'est donné le malin plaisir de les narrer sans ménagement aucun pour ses collègues. Le dernier scrutin donna lieu à une scène de vivacité. A Tissue de la messe, on se réunit pour voter. Isidore était le premier des trois cardinaux rangés autour de Tautel pour surveiller le calice d'or dans lequel les électeurs jetaient leur bulletin. iEneas eut neuf voix, d'Estouteville n'en eut que six. C'était une victoire, mais elle n'était pas complète, et les cardinaux fatigués de tant d'essais inutiles recoururent au vote par accession. Au milieu d'un silence solennel, Rodrigo Borja proclama le premier £neas-Sylvius ; aussitôt ce nom vola de bouche en bouche. Pour empêcher l'élection, Isidore et Torquemada tentèrent de quitter la salle et d'entraîner
' Archives da Vatican, Regesta^ n* 437, f. Î74 y»; n« 450, f. 19J ▼•. — Archives de Milan, Pot. «it., Boma^ 1461, 7 février. Pour les pensions d'Isidore, voir aux archives d*£tat de Rome la série des Mandati, et celle des Introitus et Exitus aux archives du Vatican. La première contient les ordres de payement, la seconde leur exécution.
leurs partisans avec eux, mais il était trop tard. La majorité des électeurs étant déjà gagnée, ils durent accepter son vote et le ratifier *.
Pie II ne tint pas rigueur à Isidore de Topposition contre ^neas-Sylvius. Sa bénévole nature semble même s'être complu à se venger noblement d'un adversaire désormais inofFensiF. La pension du cardinal ruthène sur le trésor fut maintenue. Dès le 5 septembre 1458, il reçut Tévèché de Corfou qu'il résigna, le 8 mars de Tannée suivante, en se réservant une rente viagère de trois cents florins sur la mense épiscopale. Deux mois après ce premier bénéfice, le 9 novembre 1458, nouvelle collation de la collégiale de Santa-Agata de'Goti. Située de nos jours dans un quartier populeux et desservie par les Irlandais, cette église était alors isolée, mais riche d'antiques souvenirs. Les Goths en avaient fait un temple arien ; saint Grégoire l'avait rendue au culte catholique, et, jusque vers la fin du seizième siècle, on y voyait encore les épigraphes et les mosaïques de Flavius Ricimer.
Au cours de la même année 1458, Pie II s'appliqua sérieusement aux affaires de Russie, qui attendaient encore leur solution. Géographe et historien, passionné pour les notices curieuses et exotiques, ces contrées lointaines devaient l'intéresser d'autant plus qu'elles étaient moins connues. Au concile de Bâle, il avait recueilli des détails sur les Lithuaniens, et ses voyages dans l'Europe centrale l'avaient mis en veine de composer un livre sur la Pologne, la Prusse et la Lithuanie. Les intérêts de la foi se greffaient maintenant sur les goûts littéraires. Galixte III avait initié le collège cardinalice aux mesures qu'il méditait pour la division de la métropole russe et la nomination d'un nou-
1 Pu tEc. Comm., p. 30. «— CroNOM, p. 184.
veau titulaire dans la partie méridionale. Ce programme fut maintenu en tous points, et Pie II ratifia le choix de Grégoire pour le siège de Kiev. Le moine basilien fut consacré évéque par le patriarche Grégoire Mammas, et tous les souvenirs d'un passé encore récent, Florence, Moscou, Constantinople, se confondirent dans cette cérémonie reproduisant Timage de Tunité de TÉglise. Le bref pontifical relatif à ces dispositions est daté du 1 1 septembre 1458. Jonas, si profondément vénéré à Moscou, y est traité de moine ambitieux et rebelle, d'intrus sacrilège, de fils d'iniquité et de perdition. Le même jour, s'adressant au roi Casimir, Pie II lui recommande de surveiller ce dangereux sujet et, si l'occasion s'en présente, de le jeter dans les fers afin qu'il puisse être jugé. Par contre, dans les lettres aux suffragants de Kiev, au chapitre, au clergé et aux fidèles, Grégoire leur est présenté comme leur vrai pasteur auquel ils doivent respect et obéissance.
Désormais les équivoques devenaient impossibles. Pie II avait tranché les positions avec une rudesse dont s'inspiraient souvent les raffinés de la Renaissance, mais que les Moscovites n'appréciaient guère. Le roi de Pologne Casimir, changeant de politique, se déclara ouvertement pour Grégoire, le prit sous sa protection, écrivit même au grand kniazVasili, naturellement sans succès, pour le faire accepter à Moscou. Les efforts de Jonas afin de sauvegarder son autorité en Pologne et en Lithuanie échouèrent aussi : peu à peu des abîmes se creusaient entre les deux fractions de l'ancienne métropole. Vers la même époque, le chevalier Nicolas Jagubi, comte du sacré palais de Latran, fut envoyé en qualité de nonce du Saint-Siège ad partes Ruthencrum. Il est probable que cette mission n'était pas étrangère à l'installation de Grégoire, mais il n'en reste
LE CARDINAL ISIDOEE. S9
d'autre trace que le sauF-conduit délivré par le Pape, le 17 janvier 1459 '.
Pour graves et importantes qu'elles fussent, toutes ces questions ne s'en bornaient pas moins à des nations particulières; il y en avait une autre qui embrassait la chrétienté tout entière, et de laquelle Isidore ne pouvait se désintéresser. Lors de la chute de Byzance, le Pape^ encore secrétaire de Frédéric III, avait entrevu les terribles conséquences de cette catastrophe ; c'était à lui maintenant de les conjurer et de soulever les croyants contre les infidèles. Pie II accepta sa mission. Malgré Tapathie des princes, il convoqua, pour discuter la croisade, un congrès à Mantoue, et partit dans cette direction en janvier 1459. Cinq cardinaux seulement l'accompagnaient, les autres devaient le suivre à bref délai.
Isidore le rejoignit probablement à Sienne, car c'est là qu'il fut comblé d'honneurs, et voici à quelle occasion. Une grande existence venait de s'éteindre. Vers la fin de 1458, Grégoire Mammas était mort, loin de la terre natale, et les cendres du patriarche ensevelies à San-6iorgio in Yelabro proclament sa fidélité aux serments de Florence jusqu'au delà du tombeau. Le siège des Chrysostome devenait vacant, et Pie II n'hésita pas à revêtir, le 20 avril 1459, de la dignité patriarcale le cardinal ruthène. A la vérité, cette promotion se réduisait principalement à un titre tant que l'Islam serait maître du Bosphore, mais elle augmentait quand même le prestige du cardinal, et démontrait la confiance pontificale en lui, d'autant plus que Pie II ne renonçait pas à l'espoir de reconquérir Gonstantinople soit par les armes des croisés, soit par celles de son éloquence, témoin sa fameuse lettre au sultan Mohammed avec l'exhor-
* Archives du Vatican, Regesta, &« 468, f. 6, 25, 150 v*, 156, 157, 32i;iio470, f. 144, 268 v».
talion au baptême. Les ressources matérielles d'Isidore s'augmentaient du même coup. D'abord, TÉglise de Constantinople, qu'il avait déjà en commende, passait complètement sous son administration, et les propriétés patriarcales ne relevaient plus que de lui. Ensuite, à Toccasion du même bref, l'Église de Nicosie lui était retirée et puis immédiatement rendue. Enfin, une autre pièce officielle lui donnait les plus larges facultés pour la location de ses biens-fonds ^
Le congrès de Mantoue d^ra près de huit mois, et ne fut, au fond, qu'une longue suite de déceptions. Si le souvenir qui en reste à la bibliothèque de Sienne est un chefd'œuvre, si le pinceau de Pinturicchio a rendu immortelle la harangue de Pie II, l'effet qu'elle produisit sur les auditeurs ne fut pas si durable, et toutes ces longues et fastidieuses délibérations n'aboutirent pas à une sérieuse coalition de puissances belligérantes. La bulle de croisade, publiée le 14 janvier 1460, ne suscita qu'un médiocre enthousiasme, et les échos de la voix pontificale s'en allèrent mourir au pied des Alpes.
Les questions qui se débattaient au congrès étaient les mêmes qui préoccupaient constamment Isidore, mais ici, comme à Florence et ailleurs, il s'efface à côté de Bessarion. Le cardinal de Nicée prononce un pathétique discours, obtient le renfort demandé pour la Morée par les ambassadeurs de Thomas Paléologue; quant au patriarche de Constantinople, il semble avoir gardé le silence et travaillé dans l'ombre, car il est certain qu'il n'est pas resté inactif, quand même il n'aurait pas élevé la^voix. Il est vrai qu'il s'absenta du congrès pendant quelque temps : le 27 avril et le 9 mai 1459, nous le trouvons à Venise, et la
I Archive! du Yaticao, Re^festa, n» 470, f. 195 r*, 463, 464.
Seigneurie délibère 8ur les menus présents à lui ofFrir. Mais peut-être cette excursion a-t-e]le été faite en vue d'un projet qui rentrait dans la politique générale du congrès, et dont le cardinal Isidore s'était fait le promoteur attitré. Une ardeur guerrière Tanimait; il voulait enrôler des soldats, voler au secours des Hellènes et entreprendre, à son propre compte, une campagne dans la Morée, indépendamment de celle que patronaient Bessarion et Bianca Sforza. En effet, à peine le congrès terminé, au plus fort de Thiver, en février 1460, il est déjà à Ancône, ache* tant des armes, préparant des embarcations, dirigeant ses regards vers les rivages de THellade. En même temps, il envoie des explorateurs pour voir s'il peut s'aventurer avec sa petite troupe sans s'exposer à être massacré en route par les forces supérieures des Turcs. Les renseignements durent être peu rassurants, car, au mois de mai, Isidore n'avait pas encore quitté Ancône, et Pie II nous apprend qu'il revint ensuite à Rome sans avoir risqué sa belliqueuse entreprise. Elle n'avait assurément aucune chance de succès. La même année, les Turcs envahirent la Morée ; le despote Thomas Paléologue prit la fuite et s'en vint à Rome, où il eut avec le cardinal ruthène de fréquents rapports sur lesquels nous reviendrons ailleurs ^ Du reste, les jours de travail et d'activité étaient comptés pour Isidore. Depuis quelque temps déjà, sa santé était ébranlée, et il lui arrivait d'avoir des syncopes. Le 1" avril 1461, un accident de ce genre se produisit avec des caractères particulièrement alarmants. Ce jour-là, un mercredi, le temps était affreux, la pluie tombait à torrents et le vent soufflait avec violence. Isidore causait avec les siens
* Archîret de Venise, Bazon feechie, t. XXV, î. 28 v«, 32 v*. — Arduret Gonzaga, Busta n" 840, Lettres cTIsidorey 1460, 8 mars, 31 mai. — Pli tBC. Comm,, p. 95.
dans le vestibule lorsqu'il s'afFaissa tout à coup et perdit connaissance. Transporté dans sa chambre, il revint à lui, mais ne retrouva pas la parole. Ce symptôme paraissait pour la première fois; d'ordinaire, les attaques ne produisaient pas cette fâcheuse conséquence. Un de ses collèges, le cardinal Gonzaga, alla le voir dès le lendemain, et le malade lui inspira des inquiétudes. Cet état de mutisme dura jusqu'après le mois d'août. La convalescence fut longue et laborieuse ; jamais la santé d'Isidore ne se rétablit complètement, mais il y eut des hauts et des bas, voire des moments de réel soulagement '. Et c'est pendant cette lutte avec les assauts de la maladie, sur le déclin de sa carrière, qu'il eut encore à se défendre contre des agressions d'ordre purement matériel et financier. Un coup d'œil sur la vie d'Isidore à Rome, ses habitudes, ses relations, ne sera pas ici hors de propos.
Le cardinal ruthène demeurait à San-Biagio délia Pagnotta, dont il était, on se le rappelle, commendataire. Située dans la via Giulia, non loin du palais Sacchetti, desservie actuellement par les Arméniens, cette église doit son nom bizarre à la distribution de pain qui s'y fait, en souvenir des anciennes agapes, le 3 janvier, jour consacré au patron titulaire. Au point de vue artistique, elle n'offre rien d'intéressant, et les deux petits anges de Pietro de Cortone, en adoration sur le maitre-autel, semblent n'être là que pour déplorer la détresse qui les entoure. Du reste> non seulement l'église, mais le quartier entier présentaient, au quinzième siècle, un tout autre aspect. Il est d'autant plus difficile de le reconstituer que Jules II a complètement bouleversé cette partie de la ville, dont il voulait faire le centre de sa nouvelle création. Les blocs
' Archives Gonzaga, Busta 841, Borne, 1461, 2 avril.
de pierre que Ton voit encore encastrés dans certaines maisons datent de cette époque. En été, il est probable qu'Isidore passait quelque temps à Foronovo, dans son palais épiscopal, dont il n'aurait pas entrepris en vain la complète restauration. Chez les Capucins d'Albano, la tradition s'est conservée qu'il venait souvent en villégiature à la Palazzuola, et l'on montrait jadis la grotte où il prenait ses repas. Ce délicieux petit couvent est à proximité de l'abbaye grecque de Grotta-Ferrata, et l'ancien moine basilien devait apprécier ce voisinage '.
Patriarche, prince de l'Église, et, vers la fin de sa vie, doyen du Sacré Collège, sa réputation de vertu et d'intégrité était à la hauteur de s£t position sociale. S'il n'a pas su gagner les sympathies du grand kniaz de Moscou, la bienveillance envers lui des Empereurs et des Papes ne 8*est jamais démentie. Les affaires délicates, les graves missions, dont il a été chargé, n'ont servi qu'à mettre de plus en plus ses qualités en relief. Du fond de la Pologne, le cardinal Olesnicki, qui avait vu Isidore à l'œuvre, rendait pleinement justice à son zèle et à sa fermeté. Phrantzès le jugeait digne de monter sur le siège patriarcal de Constantinople. On sera plus étonné de rétrouver le même langage dans la bouche d'un adversaire, dans celle de Jean Eugénikos, frère de l'irréconciliable Marc d'Éphèse. L'ode élogieuse de Francesco Filelfo ne mérite d'être citée que pour mémoire*. Plus concluantes sont les appréciations de Venise, de Gènes, de l'ambassadeur de Sienne, déjà mentionnées plus haut. En général, les pièces contemporaines n'expriment que des sentiments de respect, de vénération envers l'illustre confesseur de la foi. Aussi bien les recueils
* Casimiro da Roma, p. 244.
* Codex epist.y t. I, p. 121. — Mionk, t. 156, col. 911. — Legband, Cent-dix lettres, p. 208, 294.
postérieurs des seizième et dix-septième siècles abondent dans le même sens. Une tradition tardive rapporte même qu'Isidore avait été surnommé, à cause de son amour pour la croix, cardinal Santa-Groce. Il est possible que ses armoiries aient servi de point de départ à cette appellation.
Les témoignages flatteurs sur sa portée intellectuelle ne manquent pas non plus, mais ils sont d'un caractère trop vague pour admettre des conclusions précises. Ses lettres antérieures au voyage de Russie, ses rapports avec les humanistes, son genre même d'éloquence dans le discours de Bàle, prouvent assez qu'il n'était pas étranger aux courants nouveaux. Toutefois, il ne semble pas avoir cultivé avec ardeur l'humanisme à Rome, encore moins joué le rôle d'un Mécène. On ne le retrouve pas parmi les membres de l'Académie de Bessarion ; son nom n'est pas mêlé aux luttes passionnantes sur Platon et Aristote. Et c'est même absolument à tort qu'on lui attribue des commentaires et des homélies sur l'Évangile. Ils sont l'œuvre d'un Isidore, évêque de Thessalonique, que Marracci a été le premier à confondre avec Isidore, évêque de Sabine, et cette erreur, une fois lancée, s'est propagée de livre en livre sans que personne ait songé à remonter jusqu'aux sources pour la vérifier ' . Que s'il n'a rien écrit luimême, sauf la lettre sur Gonstantinople, il n'en a pas moins conservé, malgré sa vie errante, le goût des livres et l'amour de l'étude. On peut citer à l'appui un fait qui souleva dans son temps un grand bruit. Lorsquç Calixte III devint Pape, comme il n'était pas atteint de bibliomanie, le cardinal ruthène en profita pour se faire prêter, les 10 et 25 mai 1455, des manuscrits du Vatican. Environ
' Bibl. du Vatican, fonds grec, n* 651. — MARn.vcci, t. I, p. 83Î.
8oîxnnte-deux volumes passèrent ainsi dans sa demeure. Le choix qu'il a fait témoigne en faveur d'un esprit large et varié : à côté des Évangiles, des Pères et Docteurs de 1 Église, il y a des canonistes et dès philosophes, des historiens et des géographes, des orateurs et des poètes, des géomètres et des médecins. Les meilleurs noms y sont représentés, et, pour n'en citer que quelques-uns, nous y trouvons Grégoire de Nazianze, Chrysostome, Thomas d'Âquin, Platon, Hérodote, Plutarque, Thucydide, Manasses, Zonaras, Diodore, Polybe, Démosthène, Isocrate, Homère, Euclide, Archimède, Galien et Hippocrate. Ce prêt de livres donna lieu à des accusations retentissantes. Filelfo et Yespasiano se sont plaints amèrement que Galixte III ait dispersé l'incomparable bibliothèque de Nicolas V, que ces précieux volumes aient été vendus à vil prix pendant la maladie d'Isidore et qu'ils aient été perdus sans retour. Ces récriminations sont pour le moins exagérées, la plupart des livres empruntés par Isidore se retrouvant encore à la Vaticane. En effet, ils ne lui avaient pas été donnés, mais seulement prêtés ad usum vitœ. Lorsque les forces commencèrent à le trahir, Bessarion fut nommé son administrateur, et ce n'est pas lui qui aurait permis une pareille dilapidation. Enfin, l'agent du marquis de Mantoue, à la recherche d'une bible pour son maître, lui écrivait qu'Isidore en avait une, mais qu'il n'y avait pas moyen de l'avoir. Et, après Ja mort du cardinal, Bessarion devint l'acquéreur d'un missel et d'un bréviaire sans qu'il soit question d'autre vente de livres. Tout ceci permet de croire que les manuscrits recueillis avec tant de labeur par Nicolas V n'ont pas été livrés aux hasards des ventes et des enchères '. Mais, quoique pourvu de livres, Isi-
» McHTz et FàBRE, p. 116 à 119,' 339 à 342, 346. — Archives Gonzaga, Bu8ta n» 84J, Rome^ l'iGl, 22 août. — Bandim, p. 137.
dore fait toujours Timpression d'un homme plus occupé des événements extérieurs que des problèmes littéraires. Son élément, c'est Faction. Missions lointaines, organisa* tion d'armées, secours aux nécessiteux, tel est son champ de prédilection, telles sont les œurres qui sollicitent son ardeur.
En qualité de Grec, et de Grec exilé, il eût été naturel de s'entourer de compatriotes, et Ton est étonné de voir la maison d'Isidore ou, si l'on veut, sa petite cour cardinalice composée en majorité de Latins. Sn tête de tous les autres se trouvait, au moins dans les dernières années, un Romain, Gonrado Marcellinî, érèqce de Montefeltre et puis de Terracine : le personnel aussi bien que les affaires courantes rentraient dans 8a compétence. Parmi les chapelains nous rencontrcûs Jacques de Porto, Vincent de Montfort, Amidani de Mautoue; Pincetti figure comme secrétaire, parfois comme officier tranchant; Leus n'a pas de titre déterminé. Antoine, évéque de Carthage, a été envoyé par Isidore en mission particulière. Jagubi, destiné naguère pour la Russie, Spandolinus et Ser\'opoulos sont les seuls qui portent des noms grecs; encore semblent-ils avoir quitté le service de leur maître.
La position élevée qu'Isidore avait occupée en Grèce lui avait valu des relations avec les plus grands personnages de son pays. Il en fut de même à Rome, où rien que la pourpre cardinalice et la ligue contre les Turcs, dont il s'occupait, le mettaient en contact avec toutes les sommités. Malgré ces hautes attaches, son train de mai* son semble avoir toujours été très modeste, et ses revenus suffisaient à peine pour soutenir son rang avec la dignité convenable. Chaque fois que les Papes lui accordaient de nouveaux bénéfices, le nu)tif mis en avant était les grandes dépenses qu'il avait à faire et la pénurie de ses
ressources temporelles. A ravènement de Pie II, ses revenus n'aUeig[naient certainement pas quatre mille ducats, car le conclave ayant alloué une pension mensuelle de cent ducats à tous les cardinaux qui vérifiaient cette condition, Isidore resta parmi les pensionnés. Georges de Trébizonde dit expressément que le cardinal ruthène était relativement pauvre, et il lui en fait un mérite '. Aussi, bon gré, mal gré, est-il toujours occupé de Taccroissement de ses finances : il réclame les pensions qui lui échappent, il donne en location tous les biens dont il dispose, et malgré cela, il est constamment à court d'argent, obligé d'emprunter, de renvoyer ses créanciers à ses débiteurs, et de se débattre lui-même dans des difficultés sans cesse renaissantes. Naguère, on s'en souvient, il en a appelé au Sénat de Venise pour contraindre un payeur noncha* lant à s'exécuter. Vers la fin de sa vie, cet enchevêtrement d'intérêts l'entratna dans un procès auquel nous avons déjà fait allusion et qui mérite d'être exposé avec quelque détail.
Le 18 décembre 1458, le cardinal Isidore ayait loué les biens de l'Église de Négrepont à l'archevêque d'Athènes Nicolas Prolhimus, à raison de quatre cents ducats par an. Ce prélat ne jouissait pas d'une humeur conciliante et n'avait point le caractère commode. Le neveu Franco, qui le représentait le plus souvent, ne valait guère mieux que son oncle. Pour comble de malheur, Isidore avait eu l'imprudence, lors des préparatifs pour la campagne de Morée, d'emprunter de l'argent à ces mauvais préteurs.
Au moment de régler les comptes, en 1461, le désaccord sur les chiffres éclata avec une telle violence qu'il fallut recourir à une action judiciaire. Le 20 novembre,
(1) TAAPEZCRTiuii cfthier Q, f. S v*.
Conrado Marcelliùi, quoique de la maison d'Isidore, fut autorisé par bref pontifical à instruire et régler cette affaire, qui se résumait ainsi : Nicolas refusait non seulement de payer le loyer triennal de douze cents ducats, mais réclamait encore une compensation de huit cent soixante-quatorze ducats. Lies bonnes raisons ne lui manquaient pas. Il avait, disait-il, entrepris des réparations, subi des pertes, enfin avancé de l'argent en espèces sonnantes, et il prétendait rentrer dans ses droits jusqu'au dernier écu. Des témoins furent cités, des pièces furent produites. A Ancône, dans le palais de Tévéque, on avait vu des bourses se vider; il y avait des créances signées par Isidore et munies de son sceau, elles étaient irrécusables, mais, en comptant bien et en épluchant tout, article par article, Marcellini trouva moyen de réduire la somme à quatre cent dix-neuf ducats, sauf recours en eassation. Cette décision, pour radicale qu'elle fût, ne tranchait pas complètement l'affaire : Isidore était insolvable, et ses créanciers n'avaient prise que sur ses débiteurs. Aussi l'archevêque d'Athènes, armé de brefs pontificaux, s'en alla-t-il à leur recherche à Venise. Le patriarche lui prêta main-Forte et lança des censures et des anathèmes, les notaires et autres gens du métier dénoncèrent la comparution, et Prothimus s^empressa d'ajouter seize ducats sur le compte d'Isidore pour frais de recouvrement. A tout prendre, il doit avoir obtenu des succès pécuniaires, car il renouvela les baux et sut même se faire nommer vicaire à Négrepont. La situation ne fut liquidée qu'en 1466 par Bessarion, à travers bien des mécomptes et des avanies. L'incorrigible chicaneur Prothimus refusa, sous un prétexte quelconque, de payer les derniers cent ducats. On passa outre en réservant les droits.
Et ce n'était pas là la seule épine qui par ses piqûres
troublât le repos d'Isidore, il en surgissait de pareilles de tous côtés. Ainsi le domaine de Prino, à Négrepont, séduisait les amateurs de gros et faciles retenus, et on Favait loué à longue échéance dans des conditions si iniques que Calixte III n'hésita pas à casser le contrat comme trop préjudiciable aux intérêts de TÉglise. Une autre propriété nommée Ligurtinum et située dans l'ile de Crète, aujourd'hui Candie, avait été donnée à des Vénitiens en emphytéose avec enchères, surenchères et conventions spéciales, mais tous ces actes avaient péri dans un naufrage, et, pour s'y reconnaître, il aurait fallu aller les repécher au fond de la mer. Ces quelques exemples, pris au hasard, montrent suffisamment jusqu'à quel point l'administration d'Isidore était compliquée, et cette série de contrats, de doléances, de revendications, eût été autrement longue si tous les papiers se fussent conservés au complet. On comprend combien ces préoccupations matérielles devaient peser lourdement sur une nature comme celle d'Isidore, pleine d'élan, de vivacité, poursuivant sans faiblir un but élevé qui exigeait de grands sacrifices '.
C'est pendant la dernière maladie d'Isidore que se produisirent les plus nombreux désagréments d'ordre financier. Ils durent retomber en partie sur le cardinal Bessarion, nommé administrateur de son collègue le 13 décembre 1461. Le malade lui-même, auquel on épargnait peut-être ces tracas, restait fidèle à ses affections et à ses idées. Le 25 février 1462, de sa main défaillante, il écrivit au marquis de Mantoue, Federico, une lettre autographe en faveur d'Emmanuel Jagubi et d'Ange Paléologue qui s'en aHaient quêter pour racheter les captifs de Con-
' Archives du Vatican, Arm. XXXIV, t. VI, f. 1, 19; t. VII, f. 31, 53. iî3, 127, 131 à 141. — Begesfa, n» 449, f. tiZ v»; n<» 459, f. 273; n" 008, f. 127. Pour la pension de Modène, voir FaELFO, p. 102.
stantinople. « Tout ce que vous ferez pour eux, disait-il, sera agréable à Dieu et me causera la plus vive satisfaction, et je suis prêt à rendre les mêmes services et de plus grands encore ^ »
L'incident le plus touchant, et qui résume bien toute la rie d'Isidore, eut lieu le 11 avril 1462. Ce jour-là, le chef de saint André, offert à Pie II par Thomas Paléologue, fut transporté du Ponte Molle au Vatican. Nous reviendrons encore sur cette remarquable solennité ; ici il ne s'agit que d'un détail. Cloué sur sa couche de douleur, le cardinal ruthène n'avait pas retenu sa place à la procession, mais lorsqu'elle défila sous ses fenêtres, lorsqu'il entendit les chants sacrés, les pieuses exclamations du peuple, rien ne put arrêter son ardeur; il s'élança à la suite de la sainte relique, et parvint au Vatican jusque dans l'enceinte réservée au Pape et au collège pourpré. Ce vieux et infirme cardinal, à genoux sur la confession de Saint-Pierre, animant du geste et du regard son ami Bessarion qui réclamait, pour sauver Byzance, une croisade contre les Turcs, faisait, sans s'en douter, le plus éloquent éloge de luimême. Épris d'amour pour l'unité de l'Église, il avait sacrifié sa brillante position à Moscou et accepté une vie de labeur et de privations pour rester fidèle à la primauté divinement établie et reconnue par les Grecs à Florence. Aussi ardent patriote que croyant sincère, Byzance dans la détresse l'a vu accourir à son secours, et, après la chute de la ville, sa restauration a été le principal souci du défenseur de Saint- Démétrius. Patriotisme et union avec Rome senties deux traits qui donnent à la physionomie d'Isidore son caractère saillant et particulier. Sa vie durant, il n'avait jamais trahi ces deux nobles passions, et maintenant sur le
' Archives du Vatican, Regesta^ n* 484, £• 47* «• ArchÎTe* Goozaga» %ii8U n« 841.
déclin de 8a carrière, en fece de Téternité, dans des circonstances émouvantes, et par sa seule présence, il mettait un dernier sceau à ses épreuves et rendait un suprême témoignage à ses convictions. Tout le secret de sa grandeur est là. On pourra discuter ses talents, juger son caractère avec plus ou moins de rigueur, personne ne pourra mettre en doute son inébranlable constance. Il a été rhomme d'un seul serment, Tenfant d'une seule patrie; son front sera toujours éclairé de ce pur rayon de gloire. L'effort tenté par Isidore pour se rendre au Vatican semble avoir épuisé tout ce qui restait encore de vitalité dans son organisme usé par tant de fatigues et de travaux. La sève était pourtant vigoureuse, car plus d'une fois, même dans la dernière période de la maladie, lorsqu'on le croyait sur le point d'expirer, il reprenait des forces et revenait à la vie. Un malin diplomate observait que ces transitions inattendues faisaient rire tout l'entourage, excepté ceux qui escomptaient les bénéfices du moribond. De ce nombre était aussiy mais sans arrière-pensée mesquine, le cardinal de Mantoue Francesco Gonzaga, et c'est lui qui nous a conservé quelques précieux détails sur les derniers jours d'Isidore. Il avait jeté son dévolu sur Santa-Âgata. Le Pape voulait bien lui accorder ce bénéfice à condition qu'il bà« tirait une maison à Pienza, cité natale d'iEneas-Sylvius. Isidore céda volontiers ses droits en se réservant les revenus, qui montaient à quarante ducats par an. Tout étant arrangé à l'amiable, le cardinal Gonzaga prit possession de l'église, le 14 avril 146S, et quelques jours après, il alla voir une dernière fois l'ancien commanda taire. Grande fut la joie du malade à la vue d'un collègue qu'il chérissait tout particulièrement, plus grande encore lorsque celui-ci lui parla de croisade, et lui annonça que le marquis de Mantoue mettrait à sa disposition deux galères bien armées. Ainsi le
cardinal ruthène restait fidèle à lui-même et se berçait d espérance jusque dans les bras de la mort, car Theure suprême était désormais imminente. Le 27 avril, il succomba à une nouvelle attaque de son mal, et rendit pieu* sèment son âme à Dieu. Ses obsèques furent célébrées à l^église des Santi Apostoli avec le même appareil de deuil qui avait servi peu de jours auparavant pour celles du cardinal Golonna. Le choix de cette église n'a rien qui surprenne, si Ton se rappelle que le cardinal Bessarion, administrateur provisoire de la Sabine, en était commendataire. C'est sur lui que retombaient naturellement les derniers soins à rendre à un compagnon d*exil; c'est lui aussi qui aura ftdt enterrer dans la même église où il vou« lait reposer lui-même la dépouille mortelle de son ami, car le témoignage du cardinal Gonzaga sur le lieu de la $épul« ture est explicite, tandis que Taffirmution courante qui relègue Isidore dans les grottes du Vatican ne s'appuie sur aucune donnée authentique *.
Avec la disparition d'Isidore s'évanouissait Hfyd existence qui, malgré la rapidité de son passage à Moscou, a laissé des traces durables dans le monde slave. Des événements de haute portée se rattachent à ce nom qui restera célèbre dans l'histoire. Et d'abord, la division de l'Église russe en deux métropoles, nous l'avons déjà dit, date de cette époque. Les titulaires de Moscou restèrent toujours hostiles à Rome et opposés au concile de Florence. La politique russe tenait du byzantinisme, l'élément national absorbait l'élément religieux, le pouvoir civil pénétrait dans le sanctuaire, asservissant le clergé, obscurcissant les notions de liberté et d'indépendance ecclésiastique. A Kiev, et dans les diocèses qui en relevaient, les phases religieuses
■ Archives Gonzaga, Busu n* 842, Rome,' 1463, 18 man, 14, S7, 18 avril.
offrireat plus de yariétë. Pendant quelque temps les métropolites reconnurent la suprématie du Pape et propagèrent cette doctiine avec succès. Des fluctuations succédèrent aux premiers élans de fenreur, et les luttes intestines, les préoccupations patriotiques, les préjugés, oblitérèrent le souvenir de la bulle d'Eugène IV. Les germes de Tunion restèrent ensevelis au fond des consciences, et ne reparurent au grand jour que vers la fin du seizième siècle pour s'étaler en moissons abondantes.
Que si le concile de Florence n*a pas rattaché Moscou a Rome, le seul fait de cette tentative a suffi, par un singulier contre-coup, pour ébranler les liens qui unissaient la cité slave au monde grec. La chute de Gonstantinople, succédant aux projets d'union avortés, a puissamment contribué à ce revirement dans la disposition des esprits. Jusque-là les Grecs avaient joui parmi les Russes d'une haute considération. Le nom de saint Vladimir était inséparable de celui de la princesse byzantine Anne, son épouse ; sous leurs auspices, Kiev avait vu poindre l'aurore du christianisme. Les missionnaires byzantins avaient baptisé dans le Dnieper les premiers néophytes, ils avaient fondé des écoles rudimentaires, les plus hautes dignités ecclésiastiques leur furent longtemps réservées, et les affaires religieuses étaient presque exclusivement de leur ressort. Détenteurs des choses célestes et dispensateurs de la science, les Grecs passaient pour des hommes d'élite, doués d'une piété singulière, et Tsargrad, source des lumières et de la foi, se prévalait d'un prestige incomparable.
Apès le concile de Florence, la réaction se manifeste et s'accentue. Les Russes le rejetèrent comme une tentative d'apostasie, et le métropolite Jonas, marchant sur les brisées du grand kiilaz Yasili, enseignait publiquement dans
ses lettres que la convocation d'un huitième concile était depuis longtemps rigoureusement interdite par les canons de TÉglise, les sept premiers conciles généraux, voire les apôtres eux-mêmes '. Où Jonas a-t-il pu trouver de quoi justifier cette étrange théorie, et comment cette doctrine évidemment hérétique ne Ta-t-elle pas empêché d'être canonisé en 1547? C'est ce que les historiens orthodoxes n'essayent pas seulement d'expliquer. Quoiqu'il en soit de l'opinion en elle-même, le fait est qu'elle était dominante à Moscou, et qu'on avait le concile de Florence en horreur. Aussi , lorsqu'on apprit que l'Empereur et le patriarche y avaient adhéré, le désappointement fut égal au scandale. Les Grecs eux-mêmes avaient de tout temps traité les Latins de pires hérétiques, attisé la haine contre eux, et voilà qu'ils devenaient leurs alliés ! N'était-ce pas une défection de la vraie foi, un crime national capable d'attirer les vengeances du ciel?
Lorsque Gonstantinople tomba entre les mains des Turcs, les Moscovites virent leurs craintes réalisées et ne doutèrent plus de la justesse de leur opinion. Bientôt des lettrés plus hardis que les autres se mirent à chercher de nouvelles explications dans la Bible, et les chronographes, dans de bizarres combinaisons de nombres depuis Adam jusqu'au quinzième siècle et même dans les évolutions sidérales; mais Philothée, moine de Pskov, mit ses compatriotes en garde contre les solutions fallacieuses et leur indiqua quelle était la seule légitime et sûre : « Byzance, dit-il, est tombée pour avoir trahi la vraie foi et embrassé le latinisme. » A la vue de cette défection, la pensée moscovite se reportait vers une autre cité inébranlablement fidèle à l'orthodoxie. Déjà unRusse, enrôlé dans
» Akty Jstor., t. I, p. llî.
Tarmëe ottomane pendant le siège de Constantinople, avait eu des intuitions patriotiques de triomphe : les Russes, écrivait Iskander, succéderont aux Grecs et vengeront la vraie foi. Nous retrouverons à Moscou cette idée de pieuse revanche, d'héritage sacré, de mission transmise et acceptée. Elle passera du domaine restreint des lettrés dans les espaces sans limites des légendes populaires, et, dans sa course aventureuse, elle trouvera un jour une base historique qui lui servira de commentaire et d'appui. Lorsque les descendants de Monomaque auront mêlé leur sang à celui des Paléologues, les gloires antiques de Byzance sembleront refluer vers Moscou, ses tsars orthodoxes et ses vénérables sanctuaires '•
> RâTTEREv, p. 1 à 25. — Nestor-Isiander, p. 40.