‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 2 sur 58 · Eau-de-vie · texte numérisé non relu

Eau-de-vie

— Les moujiks ne viennent plus qu'une fois par an à confesse, murmura l'autre. Oh ! le bon temps est passé.

— Mais, petit père, fit le Russe, vous êtes peutêtre trop curieux, et votre absolution coûte trop cher?

— Trop curieux, nous î Nous n'adressons jamais au paysan que deux questions : « As-tu volé'' T'es-tu enivré?» Rien de plus, rien de moins. Le reste ne nous regarde pas. Qu'il rosse sa femme, qu'il dise du mal des voisins, ce n'est pas nous qui mettons le nez dans ses petites affaires. Nous laissons à nos paroissiens tous les secrets de leur cœur, et quant à leur bourse, nous n'y puisons que trois kopecks pour la confession et dix kopecks pour la communion *. Des prix bien doux, en comparaison du tarif de ces fainéants de moines!

— Ah ! voyez-vous, reprit le plus jeune pope, les moines accaparent tout. Ils ont le monopole des images miraculeuses, des huiles saintes et des cierges qui guérissent et qui rapportent. Quand les vieux saints ne vont plus, ils en inventent de nouveaux. Nous, nous

1. Les tarifs de l'église grecque orthodoxe sont à peu près les suivants : le baptême coûte de 40 kopecks à 1 rouble 20 kopecks ; les fiançailles, quelques kopecks et un cochon ; le prix d'un mariage varie entre 20 kopecks et 5 roubles ; le prix d'un enterrement est de 1 à 2 roubles ; le prix des messes de 20 kopecks à 1 rouble. — Quand une femme est accouchée, le pope se transporte chez elle pour dire des prières ; et on lui donne un pain et quelques kopecks. — Tout cela se passe dans les campagnes.

n'avons pas même le droit de posséder des madones et des saints secondaires... Tenez, l'an dernier, dans notre église, une vierge longtemps improductive se mit tout à coup à faire des miracles. Celanous procura de belles recettes. Les pèlerins et les malades affluaient. La bé" nédiction de Dieu était visiblement sur nous ; nous buvions de l'eau-de-vie trois fois par jour. Mais hélas ! nous comptions sans ces coquins de moines ! La concurrence de notre Vierge leur alla au cœur. Elle leur était préjudiciable, car on venait de préférence chez nous. Que firent-ils ? Ils intriguèrent tant et si bien auprès de l'évêque, — peut-être même firent-ils chanter le coq 1 , — qu'on vint par ordre supérieur nous enlever notre madone pour la transporter au couvent voisin, où elle fut enfermée dans la chapelle particulière du prélat, avec défense expresse de continuer ses miracles.

— Nous tenions la fortune, nous étions enfin sortis de notre misère ; nous y voilà retombés, par suite de la jalousie des moines, qui sont des accapareurs et des

1. En russe, cette expression veut dire « graisser la patte ».

« Quand un prétendant s'adresse à un évêque, il se passe habituellement entre eux la scène suivante : — « Connais-tu le coq? » lui demande l'évêque. — Certainement. » Et il dessine sur une table, avec des ducats, la figure d'un coq. — Le coq étant jugé assez gras, l'évêque procède à l'ordination. Mais si, faute de ducats, la queue laisse à désirer, il refuse. « Ce n'esj pas un vrai coq ! dit l'évêque. — Pardon, réplique le prétendant, c'est un vrai coq; vous verrez que sa queue poussera et se développera quand vous m'aurez fait prêtre et donné la paroisse. » (LÉouzoN LE Duc.)

LKS DEUX POPES 2h

ambitieux, ajouta l'autre pope, en vidant d'un trait le verre d'eau-de-vie que nous lui avions offert.

Tout cela était dit d'un ton de récrimination amère et confirmait ce que je savais déjà sur l'antagonisme du clergé blanc et du clergé noir *, sur la haine sourde qui divise le clergé gouvernant et le clergé gouverné, l'aristocratie monacale et le prolétariat clérical.

1. On appelle « clergé noir » les moines à cause de leur habit; et « clergé blanc », les popes.

Nous avions laissé nos popes à leur eau-de-vie et nous étions revenus dans le buffet des premières. On nous annonça que nous aurions au moins encore deux heures à attendre. Que faire dans une gare perdue au milieu des champs ? Quelques voyageurs dormaient ; d'autres s'étaient mis à jouer. Je proposai à mon compagnon de route de déguster un certain vin de Bordeaux que j'avais distingué entre les autres, sur la table.

— Vous avez pu juger par vous-même, me dit-il, de l'ignorance de notre clergé. Quand vous irez dans les campagnes, vous verrez quelle est sa cupidité. Aussi le paysan russe, qui n'est point sot et qui a une certaine tournure d'esprit satirique, donne-t-il toutes sortes de sobriquets aux popes. Et l'imagination populaire, si féconde en jolis cont«squi se composent et se répètent pendant les longues veillées d'hiver, ne les épargne pas non plus.

— Vous savez des contes populaires ! m'écriai-je. Ah ! comme j'aime leur saveur, leur goût du terroir ! Et puis, voyez-vous, ces petites histoires-là vous en apprennent souvent davantage, sur les mœurs et le caractère d'un pays, que de gros livres. Je vous en prie, dites-moi un de vos contes russes.

— Attendez, que je me rappelle... C'est qu'il y en a de bien risqués... Les histoires de vos vieux conteurs gaulois sont des histoires pour les petites filles à côté des récits comiques de nos paysans... Mais je puis vous répéter V Histoire du pope aux yeux avides...

D'abord, il faut que vous sachiez que chez nous, on dit de quelqu'un. d'intéressé et d'envieux qu'il a « un œil de prêtre ». Il y a aussi un proverbe : « Ne frappe pas le pope avec un bâton ; essaye sur lui l'effet d'un rouble ». — Oh! avec un rouble, on obtient d'un pope de campagne tout ce qu'on veut. L'histoire que je vais vous dire est un petit conte d'un persiflage charmant et dont la moralité est indulgente et pleine de bonhomie comme le paysan russe.

— Je vous écoute...

Il s'appuya sur le dos de sa chaise et me fit le récit suivant :

— Il y avait une fois un pope qui desservait une pauvre paroisse de la Petite-Russie. Un jour qu'il avait ouvert le tronc de son église et qu'il n'y avait rien trouvé, il entra dans une grande colère, s'arma de son trousseau de clés, et s'approchant de l'image de saint Nicolas, il frappa le saint sur les épaules en lui disant:

« Fainéant, paresseux, tu ne guéris et n'exauces donc plus personne, qu'on ne te donne plus un kopeclc ! Je ne veux pas servir un maître comme toi, qui laisse mourir de faim ses serviteurs. Adieu ! »

Et il partit, emportant son bagage dans un petit sac.

Oîi allait-il? Il n'en savait rien lui-même. On était au mois de mai, et il faisait si bon courir les chemins! Les haies embaumaient, les oiseaux chantaient, les papillons voltigeaient, les abeilles bourdonnaient, et les ruisseaux, tout joyeux de s'échapper de la prison de glace de l'hiver, sautaient, gambadaient et bondissaient comme des moutons blancs à travers les prés tout luisants d'herbe nouvelle.

A la sortie d'un bois, notre pope joignit un homme à cheveux blancs, qui marchait' en s'appuyant sur un long bâton.

— Sois le bienvenu , lui dit le vieillard. Veux-tu que nous fassions route ensemble ?

— Volontiers, répondit le pope.

Vers l'heure de midi, comme le soleil était très chaud, qu'ils étaient fatigués et qu'ils avaient faim, ils s'assirent sur le talus de la route, à l'ombre d'un arbre.

— Voici, dit le vieillard en puisant dans sa poche, deux petits pains.

— J'ai aussi quelques biscuits, repartit le pope: mais réservons-les pour plus tard, et mangeons d'abord les petits pains.

— Soit, dit son compagnon.

Ils y mordirent à belles dents, mais le pope fut très étonné de voir que le pain qu'il mangeait ne diminuait pas; si bien qu'avec ce petit pain-là, il aurait pu sf nourrir toute sa vie.

— Votre pain, s'écria le pope, pas plus que le mien, ne diminue, et cependant il apaise la faim. Chez quel boulanger l'achetez-vous donc?

— Ah!... c'est mon secret, répondit le vieillard; et il remit les petits pains miraculeux dans sa poche.

— Quelle fortune, se dit le pope en lui-même, si je possédais ces petits pains ! Et il tourna vers la poche de son compagnon ses gros yeux avides.

Après le repas, le vieillard s'étendit sur l'herbe pour faire la sieste. De son côté, le pope fit semblant de céder au sommeil, mais dès que son compagnon se fût endormi, il se tourna vers lui, retira adroitement les petits pains de sa poche et se mit à les manger.

Cette fois, ils se fondirent dans sa bouche.

— Oîi sont mes deux petits pains? demanda le vieillard lorsque, réveillé, il tâta sa poche vide. Estce toi, pope, qui les as mangés?

— Moi ! vous voler ! que le ciel me confonde ! s'écriat-il d'un air indigné.

— Je te crois, répondit le vieillard.

Et ils se remirent en route.

Après quatre heures de marche, ils arrivèrent le soir dans un pays inconnu. Ils aperçurent sur une colline, éclairés par les rayons du soleil couchant, les murs et les tours roses d'une ville, au-dessus desquels

les dômes des églises brillaient comme des boules d'or. Ils s'y dirigèrent, et en arrivant sur une grande place au milieu de laquelle s'élevait un château qui leur sembla être le palais du roi, ils virent une foule énorme ; mais au lieu de se livrer à des manifestations bruyantes, cette foule était muette, silencieuse, consternée.

— Que se passe-t-il donc chez vous? demanda le vieillard à un habitant de la ville.

— La princesse royale est mourante. Le roi son père vient de faire publier qu'il donnera à celui qui la sauvera la moitié de ses richesses.

— Faisons-nous passer pour médecins, chuchota le vieillard à l'oreille du pope ; nous deviendrons riches.

Les yeux du pope brillèrent comme deux roubles d'argent tout neufs ; il suivit son compagnon jusqu'à la porte du palais.

— Nous voulons parler au roi, fît le vieillard.

— Qui êtes-vous ? leur dit l'officier de la garde du palais.

— Nous sommes deux médecins.

— Entrez; c'est Dieu sans doute qui vous envoie. On les introduisit dans une salle toute dorée où se

tenaient les hauts dignitaires et les chambellans.

Une porte s'ouvrit et le roi parut, pâle, accablé, défait, portant sur sa royale figure les marques de sa douleur paternelle.

— Soyez les bienvenus, dit-il aux deux étrangers, et puisse votre art arracher ma fille à la mort ! Si vous

réussissez, la moitié de mes biens est à vous;— mais dans le cas contraire, vous serez pendus.

Le pope jeta un regard interrogateur et inquiet sur son compagnon qui demeura impassible et répondit au roi :

— Nous acceptons tes conditions; fais-nous apporter une large table, un seau d'eau, un sabre à la lame bien affilée, et laisse-nous seuls. Nous te promettons de sauver la princesse.

— C'est bien, fit le roi. Et il les introduisit dans la chambre à coucher de sa fille, toute tendue de

'satin. La pâle petite malade était endormie et comme noyée dans la blancheur neigeuse des dentelles de son lit.

Des domestiques apportèrent une grande table, un seau d'eau, un sabre à la lame affilée ; et le roi se retira, laissant les deux médecins seuls. Ils transportèrent, sans la réveiller, la petite princesse sur la grande table. Puis le vieillard, s'armant du sabre, coupa son corps en morceaux, mit ceux-ci dans le baquet, les lava et les nettoya soigneusement, et les ayant de nouveau rassemblés, il souffla dessus. Un léger frisson sillonna la peau lisse de la jeune princesse, qui ouvrit doucement les yeux comme si elle sortait d'un long sommeil. Les couleurs de la vie étaient revenues sur ses joues; le lis s'était changé en rose?, et elle souriait comme une fleur qui s'épanouit au soleil.

— Accourez, prince, cria le pope en ouvrant la porte. Venez embrasser votre fille ; elle est sauvée !

La petite princesse n'attendit pas que son père fût près d'elle, elle s'élança au-devant de lui, et ils se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre. >

Le roi pleurait de joie.

— Voulez-vous des titres, des terres, de l'or? demanda-t-il aux médecins en leur prenant les mains avec effusion.

— Nous voulons de l'or, fit le pope; et ses yeux fauves étincelèrent.

Le roi les fit conduire dans la chambre du trésor. Une porte de bronze y donnait accès; les murs étaient tout en fer. Un gros diamant, suspendu au milieu de la voûte, l'éclairait, brillant comme une étoile. Des tonneaux bondés de pierres précieuses s'entassaient les uns sur les autres; à terre, il y avait des chaudrons remplis de perles; et dans les coins, des lingots d'or mis en tas comme des pavés. Le trésorier ouvrit, en pressant un petit mécanisme, des coffres-forts aux serrures bizarres, en arabesques, regorgeant de pièces d'or et d'argent frappées à l'effigie du roi.

— Prenv:jz, leur dit-il.

Les yeux avides du pope semblaient sortir de sa tête. Il puisait à deux mains, à pleines poignées, emphssant et bourrant ses poches; et quand elles furent pleines, ce fut le tour de sa valise. Le vieillard ne se servait que du pouce et de l'index; on eût dit "u'il cueillait des fleurs.

— Je n'ai plus de place, soupira le pope en se redressant et en essuyant la sueur qui coulait de son front.

— Eh bien! partons, lui dit son compagnon.

Le pope souleva avec peine sa valisie, et ils quittèrent le palais. Arrivés hors de la ville, le vieillard lui dit : « Enterrons notre or sous un arbre et poursuivons notre chemin ; nous gagnerons encore de l'argent. »

Ils attendirent la nuit, creusèrent un trou profond, y enfouirent leur or, et continuèrent leur route.

Le lendemain au soir, ils arrivèrent dans un autre pays dont ils trouvèrent aussi le roi en proie à une grande douleur, car sa fille était à l'agonie. Il avait également fait annoncer qu'il donnerait la moitié de ses richesses à celui qui sauverait sa fille, mais qu'au cas de non-réussite, le médecin serait pendu.

Le pope se dit en lui-même : « Maintenant que je connais le secret de mon compagnon, pourquoi n'irais-je pas seul au palais du roi pour guérir sa fille? Je n'aurai plus besoin de partager. »

Il s'esquiva et alla frapper à la porte du palais. « Je suis un médecin étranger, dit-il; je viens guérir la princesse. » On le fit entrer, on le mena auprès de la petite malade ; et on lui apporta ce qu'il avait demandé : une grande table, un seau d'eau et un sabre bien affilé.

Quand il eut couché la jeune princesse sur la table, il prit le sabre, l'aiguisa, puis il découpa sou beau

corps, sans pitié pour les gémissements qu'elle poussait. Il la mit en menus morceaux qu'il jeta dans le baquet; puis il les lava, les rinça; et les reprenant un à un, il les rapprocha soigneusement, comme avait fait le vieillard.

Cette opération terminée, il souffla dessus, mais rien ne bougea dans le corps de la petite morte. Il souffla encore; pas une flbre ne tressaillit. Aïors, d'une main tremblante, il replongea dans le baquet les morceaux du corps de la malheureuse princesse, les rinça, puis les plaça de nouveau à côté les uns des autres.

Il souffla encore, mais sans plus de résultat.

— Ah ! malheur à moi ! s'écria le pope en pâlissant, j'ai fait là une bien mauvaise besogne!

Le roi entra sur ces entrefaites, et voyant sa fille coupée en morceaux, il cria, pleura, et ordonna qu'on pendît le pope sur-le-champ.

— 0 roi ! dit celui-ci, attends encore un peu ; fais appeler mon compagnon qui est à l'auberge; c'est un habile médecin, lui; il te rendra ta fille, je te le jure !

Le roi envoya chercher l'étranger. A son arrivée au palais, celui-ci trouva le pope au pied de la potence. Dès que ce dernier l'aperçut :

— Vieillard, lui dit-il, pardonne-moi; je suis un malheureux possédé du mauvais esprit. J'ai voulu guérir seul la fille du roi, mais je n'ai pas réussi; si tu ne la rappelles pas à la vie, c'en est fait de moi...

— Pope, qui est-ce qui a mangé mes petits pains? lui demanda son compagnon d'un air sévère.

— Ce n'est pas moi ! Que le ciel me confonde ! jura le pope.

Le bourreau lui fît monter l'échelle, et le pope répéta encore :

— Ce n'est pas moi!... Non, ce n'est pas moi...

Le bourreau lui passa le nœud coulant autour du cou, et le pope répéta encore : « Ce n'est pas moi qui ai volé tes petits pains!... » Alors, se tournant vers le roi, le vieillard lui dit :

— Fais selon ta volonté; mais permets-moi de réparer le mal causé par mon maladroit compagnon. Dans cinq minutes, ta iille sera rappelée à la vie. Si je ne réussis pas, tu nous pendras tous les deux, l'un en face de l'autre.

Le vieillard, accompagné du roi, se rendit dans la chambre de la princesse ; il réunit de nouveau les morceaux du corps que le pope avait maladroitement coupés, souffla dessus; et la jeune fille, poussant un cri de joie, se leva sur son séant, rajeunie et guérie.

Le roi était comme fou de joie; il fît apporter aux deux étrangers un coffre plein d'or.

— Partageons, dit le pope, dont les yeux brillèrent comme des yeux de chat.

Le vieillard, sans répondre, entassa les pièces en trois piles, formant ainsi trois parts.

Le pope le regarda, surpris, et lui demanda :

— Cette troisième part, pour qui est-elle? nous ne sommes que deux.

— Cette part, répondit le vieillard, est pour celui qui a mangé mes petits pains.

— Mais c'est moi qui les ai mangés ! Cette part me revient, s'écria le pope. Elle est à moi!...

— Ah! c'est toi qui es le voleur!... Je le savais... Prends donc cet or, et va- t'en... Retourne dans ta paroisse, ne sois plus si avide, et surtout ne t'avise plus de frapper saint Nicolas avec tes clés.

Ayant dit ces mots, le vieillard disparut.

Le train est reparti entre chien et loup.

Des plaines et encore des plaines, pelées, sans caractère, d'une platitude énervante, qui se succèdent avec la même monotonie et la même tristesse, sous un ciel rechigné que la pluie ride de ses longues hachures grises. On n'entrevoit que des formes diffuses, des choses vagues qui flottent, molles comme des brouillards. D'un coup d'aile, avec un effarouchement d'oiseau, la pensée se transporte ailleurs, et va se bercer au-dessus des flots bleus, dans les pays du soleil. On voyage machinalement, les yeux ouverts, vides de regard, à l'état de colis.

Bientôt, dans les wagons, les bougies s'allument et s'agitent comme de petites âmes prisonnières derrière leur treillage de fil de fer. Chacun fait ses préparatifs pour la nuit. Des coussins et des couvertures sortent on ne sait d'où, s'entassent et se déroulent comme

pour un campement. Ici, sur la soie rouge d'un oreiller, une figure barbue s'enlève en vigueur, faisant une tache noire; là, une adorable tête de femme, les paupières entre- closes, ressort toute blanche, avec une finesse de camée, dans l'encadrement d'or de sa chevelure blonde. Commodément installé dans mon coin, j'imite les autres et je me laisse doucement aller au sommeil.

Après bien des heures, une rumeur vague, un bruit étrange, pareil au clapotement de la mer, me réveilla en sursaut.

Le train s'était arrêté.

Je mis le nez à la portière. Nous étions au milieu d'une gare lugubre, à l'aspect étranglé de tunnel, toute grouillante d'une foule confuse au-dessus de laquelle s'agitaient dans un mouvement de houle, des casquettes plates et des chapeaux gibus en détresse. Les salles d'attente ouvertes lâchaient sans cesse de nouveaux flots humains qui s'entre- choquaient et battaient les murs avec un bruit sourd de ressac. Cette poussée avait une brutalité de bataille : des bras se levaient, raidis dans un geste de menace, ou retombaient élastiques, en tapant. Il s'agissait, pour cette foule uniquement composée de juifs, de prendre d'assaut les wagons de troisième classe accrochés en tête du train. — C'était un samedi, et les IsraéUtesdes environs étaient venus par centaines célébrer le sabbat au chef-heu

En Russie, les juifs n'ont pas le droit d'élever librement des temples; quand ils veulent se réunir pour

prier dans une synagogue, ils sont obligés souvent de faire un assez long chemin.

A la vue de cet immense troupeau de boucs d'Israël, je devinai que nous étions à Berditschew, — la Jérusalem russe et polonaise, où je m'étais promis de m' arrêter comme en un endroit curieux et inexploré.

Je rassemblai mes paquets à la hâte et je descendis du wagon.

Il était deux heures du matin.

Un fiacre — était-ce bien un fiacre? — horrible, délabré, estropié, démantibulé, attelé d'un cheval — était-ce bien un cheval ? — se détachant en squelette, attendait, seul, devant la gare. Tout autour rien, pas une maison, pas de lumière autre que le petit lumignon mourant des réverbères à huile pendus à leur poteau, çà et là.

— Oii est Berditschew ? demandai-je au cocher juif qui s'était approché de moi, et qui, agitant sa barbiche rousse d'un air méphistophélique, m'offrait ses services.

— Là-bas...

Il me montra un point invisible, évanoui dans les profondeurs flottantes de la nuit.

— Combien de temps faut-il pour y arriver ?

— Si Votre Honneur ajoute un bon pourboire au prix de la course, nous y serons dans un quart d'heure.

— Parlons.

— Où faut-il vous conduire ?

— A l'hôtel.

f>2 LA RUSSIE ET LES RUSSES

J'aurais été bien embarrassé de lui donner une adresse. Qui est-ce qui est jamais allé à Berditschew ?

L'isvochtchik monta sur son siège, fouetta sa haridelle : « Ekh ! ma ! »

Elle s'ébranla en trébuchant, et un craquement sourd, un bruit de ferraille fêlée, se fit entendre dans le fond de la voiture, qui n'était apparemment pas plus solide que la pauvre bête qui la traînait,

La pluie avait défoncé le chemin ; de larges et profondes ornières s'ouvraient comme des trous noirs, comme des fossés où nous risquions de verser. L'eau des flaques, près des réverbères coiffés de leur chapeau de fer-blanc, avait des teintes sales et dégoûtantes de vomissements et de sang coagulé. Sur quelques-unes, plus larges et d'une teinte glauque, 'ombre mouvante du cheval aux hautes jambes grêles et au cou branlant, faisait danser une silhouette maigre et hérissée de bête fabuleuse, apocalyptique.

Pas un bruit. Pas une horloge lointaine qui jetât dans l'espace sa note rassurante et familière. Nous traversions des terrains vagues, vides comme le néant.

Le cou tendu, l'œil aux aguets, serrant entre mes jambes ma seule arme : un parapluie, je suivais avec méfiance les mouvements de mon cocher. Il me sem» blait qu'au lieu d'aller droit devant lui, il prenait ua chemin compliqué de détours ; qu'il cherchait des endroits écartés, et que dans sa marche louche de rô-

deur de nuit, il s'isolait comme pour un rapide coup de main. La route s'allongeait, s'allongeait, agrandie par la nuit, la solitude et le silence. Tout à coup mon imagination échauffée crut distinguer un bois. Je me préparais à une défense vigoureuse, quand une éclaircie au ciel me montra, entre deux nuages, la face blême et railleuse de la lune éclairant les premières maisons de Berditschew. Maisons affreuses, ignobles, éborgnées, basses et plates, affaissées de vieillesse et de maladie, croulantes, aux murs de terre glaise fendus et ouverts, sur lesquels coulait, comme le pus verdâtre d'un abcès, un livide rayon lunaire.

Nous descendîmes à gauche. D'un côté, des terrains vagues s'étendaient, parsemés de pierres blanches semblables à des ossements lavés par la pluie. On eût dit un charnier sur la place des exécutions. Près d'un mur défaillant, un réverbère à poulie dressait son cauteleux profil de potence. La rue continuait, ébauchée; entre les fentes et les interstices des hautes clôtures de planches mal jointes, on apercevait des pans de ciel où, pareils à un paquet de loques, des nuages humides et grisâtres pendaient. Plus loin, quelques arbres levaient leurs branches dépouillées, dans une attitude suppliante, comme des bras maigres de mendiants ou de prisonniers.

D'un pas d'enterrement, nous gravîmes une pente boueuse, parallèle à une grande place vide, et nous nous engageâmes de nouveau entre deux rangées de maisons ensevelies dans une paix morte de cimetière.

Les roues de la voiture cessèrent tout à coup de geindre et de craquer ; nous étions arrêtés devant une bâtisse de mauvaise apparence, au-dessus de la petite porte de laquelle une lanterne aux vitres brisées accrochait comme une aigrette sa flamme rouge et tremblotante.

— C'est l'hôtel, me dit risvochtchik en- sautant à terre. Et il appela, en cognant aux contrevents.

Au bout de quelques minutes parut un domestique, un chandelier de fer à la main, les yeux caves et brouillés de sommeil, les cheveux ébouriffés, la chemise déguenillée, dans une tenue malpropre de garçon d'écurie.

Il prit ma valise et me conduisit par un escalier de bois gluant et glissant de boue, au premier étage, où, dans l'étroit couloir, deux domestiques dormaient étendus à terre, comme deux gros chiens. Il poussa une porte et me fit signe que c'était ma chambre.

Entre quatre murs de prison, je vis une table boiteuse, une chaise de paille, un canapé de cuir éventré, montrant ses entrailles de crin, un petit miroir fendu criblé de taches de rousseur, et un petit bois de lit qui n'avait qu'une paillasse.

— Et les draps ? demandai-je.

— Gomment?... Monsieur ne voyage pas avec sa literie ? fit d'un air étonné le polovs^ai *.

— Non, je voyage à l'européenne. !

i> Garçon d'hôtel.

— C'est différent... Je vais aller voir si nous avons encore des draps, mais le prix de la chambre sera plus cher. C'est affiché.

Il me montra un carré de papier collé au mur, sur lequel était indiqué ce que coûtait la chambre avec ou sans ht complet.

Il y a trente ans, les lits étaient encore inconnus dans les auberges de campagne : on étendait le foin des tarentass* dans la salle commune, et tout le monde couchait dessus, pêle-mêle.

Le polowai revint avec quelque chose de flasque et de long qui ressemblait à un drap.

— Monsieur, me dit-il, il faudra vous contenter de ça... Nous n'avons pas de draps... On nous en demande si peu souvent!...

Il s'approcha du lit et y étendit une vieille nappe sale et déchirée.

— Non, non, m'écriai-je, remportez cette guenille... Je dormirais peut-être dans des draps, mais sur une nappe, cela sort tout à fait de nos habitudes... Je ferais de mauvais rêves... Laissez tout cela comme ça... Je m'envelopperai dans ma pelisse...

— Oh ! monsieur dormira bien... Le froid a engourdi toutes les punaises... Écoutez...

Il promena son pied à droite et à gauche, et de petits craquements se firent entendre, comme des boutons de nacre qu'on écrase;

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