‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 39 sur 58 · Diadème d'étoHe brode d'or ot de perles · texte numérisé non relu

Diadème d'étoHe brode d'or ot de perles

LES ÉGLISES DU KREMLIN. — LE SACRE d'uN TZAU A 12

Enfin, voici le tzar. Il descend l'escalier Bouge, sur lequel on a déroulé un tapis persan et effeuillé de.» roses. Il porte l'uniforme de général de division, avec les pantalons rouges, et il marche sous un large dais qui met sur sa tête un vol d'aigles d'or brodé sur fond d'azur.

Le métropolitain de Moscou lui donne la croix à baiser, tandis que le métropolitain de Novgorod l'asperge d'eau bénite.

Les princes de l'Église accompagnent alors le tzar jusqu'à son trône; puis le métropolitain de Moscou s'approche de son impériale Majesté et lui présente la profession de foi orthodoxe que le tzar lit debout, à haute voix, la main sur la garde de son épée.

La lectuj'e achevée, les deux n>étropohtains de Novgorod et de Kiew gravissent les marches du trône pour apporter au tzar le manteau du couronnement.

L'empereur le prend lui-même de leurs mains et le jeté sur ses épaules, puis il s'incline devant le métropolitain de Moscou, qui lui impose les mains en récitant une prière. Enfin, le tzar se relève majestueux et superbe, vêtu de son manteau de brocart doublé d'hermine, et prenant lui-même la couronne impériale i| toute étincelante de diamants, il la pose sur sa tête.

A ce moment, l'impératrice vient s'agenouiller devant son auguste époux qui, enlevant sa couronne, la tient un instant au-dessus du IVont de la tzarine, comme pour l'associer à sa toute-puissance.

Dans la cour du Kremlin le canon tonne, les trois

cents églisv?s de Moscou sonnent toutes à la fois, et les voûtes de la vieille cathédrale s'emplissent de chants d'allégresse et de triomphe.

La messe commence, les portes d'argent de l'iconostase s'ouvrent, les deux archevêques de Novgorod et de Kiew s'approchent de l'empereur et lui annoncent que tout est prêt pour le sacre. Le tzar descend de son trône, et l'impératrice l'accompagne jusqu'à l'entrée du sanctuaire, qu'aucune femme ne peut franchir.

Le métropolitain de Moscou plonge alors dans le vase qui contient le saint chrême, le rameau d'or qu'il tient à la main ; il en oint les tempes, les paupières, les narines, les lèvres, la poitrine et les mains du tzar en disant : « Ceci est le sceau du Saint-Esprit. » Et après chaque onction sainte, le métropolitain de Novgorod en essuie les traces. Les anciens tzars devaient pendant sept jours ne pas essuyer ni laver les parties de leur corps qui avaient été ointes d'huile sacrée.

Conduit à l'autel, l'empereur communie sous les deux espèces, tandis que l'impératrice, toujours agenouillée à la porte de l'iconostase, reçoit aussi la communion des mains du métropolitain de Kiew. Couronne en tête, le nouveau tzar sort par la porte du nord, passe entre une double haie de Kosaks armés de lances, et de grenadiers à mitres dorées ; et, acclamé par les hou hou du peuple, il entre dans la cathédrale de l'Archange Saint-Michel, où il baise les saintes images, puis il et regagne l'ancien palais par l'escaHer Rouge.

Le repas du sacre a lieu dans le Térem. L'empereur

LES ÉGLISES DU KREMLIN. — LE SACRE d'uN TZAR 415

et l'impératrice, servis par les maréchaux de la cour, mangent seuls. Les officiers supérieurs, précédés de l'archi-maréchal et escortés par des officiers des chevaliers-gardes, l'épée nue, apportent les plats que le métropolitain bénit au fur et à mesure. Quand le tzar demande à boire, le corps diplomatique se retire en marchant à reculons, et des chanteurs en habit de gala, l'épée au côté, s'avancent et exécutent pendant le reste du repas, différents morceaux du vieux répertoire russe.

La plus ancienne église du Kremlin est celle du Sauveur-dans-la-Forêt {Spass na Borou). Elle rappelle l'emplacement d'une petite église en bois élevée par le fondateur de Moscou, Georges Dolgorouki. Le Grand-Prince, venu dans la contrée pour châtier un boïar, fut si enchanté de la beauté du site qu'offrait la colline sur laquelle se dresse aujourd'hui le KremHn, qu'il résolut d'y bâtir une ville.

Enfin, en 1330, sous le Grand-Prince Kalita, Wladimir fut définitivement abandonnée pour Moscou, qui devint la capitale de la Grande-Russie. Ivan Kalita *, voulant enlever à Wladimir la suprématie religieuse, appela à Moscou le métropolitain de l'Église orthodoxe, construisit de superbes éylises, fonda un couvent et bâtit le Kremlin *.

1. Kalita est un surnom qui veut dire aumônière. Ce prince vait l'habittide d'or» porter toujours une à sa ceinture.

2. Le Kremlin, ou plutôt le Kreml, est un mot tartaro qui Sigaiûe enceinte furtiÛée.

Ces églises se ressemblent presque toutes par leut profusion resplendissante d'images saintes, d'ieo72eis encadrées d'or ; par leurs riches iconostases dressant leur paroi de vermeil incrustée de pierreries et par leurs murs enluminés de fresques archaïques aux légendes sla vonnes.

Une autre église, également peuplée de souvenirs, est celle du Miracle, — la Tchoudo-Sabor, appartenant au monastère d'hommes du même nom. Des trophées de guerre sont suspendus à ses piliers qui s'allongent en longues files, comme les arbres d'une forêt éclairée par le crépuscule. Des drapeaux enlevés aux Persans pendent aux murs ; et des trousseaux de clés rouillées rappellent des villes qui se sont livrées sans combat, comme se livrent des filles sans vertu. La porte sainte de l'iconostase est un splendide travail d'orfèvrerie byzantine en argent massif. Dans la profondeur mystique des ombres, aux lueurs discrètes et douces des cierges et des grandes lampes d'or aux reflets effacés, cette porte ressemble à la porte céleste qui s'ouvre devant les âmes admises aux récompenses glorieuses de l'autre vie.

Dans ses jours d'angoisse et de remords, Ivan le Terrible venait prier sous les voûtes sombres et silencieuses du Tchoudo-Sabor.

Sous le règne de Boris Godounof, qui avait fait assassiner Dmitri pour s'assurer le pouvoir, vivait au souvent du Miiacle un jeune moine nommé Gregori Otrépief. Il s'enfuit un jour de ce monastère, jeta le

LES ÉGLISES DU KREMLIN. — LE SACRE d'UN TZAR 417

froc aux orties, s'enrôla parmi les Kosaks Zaporogues, et se fit passer pour le tzarévitch Dmitri, échappé, disait-il, aux assassins envoyés pour le tuer. On avait enseveli un autre enfant à sa place. Le faux Dmitri, appuyé par les Kosaks, marcha sur Moscou et fut proclamé tzar. Mais l'ancien moine du Kremlin ne tarda pas à perdre l'affection du peuple et des boïars par le mépris qu'il affectait pour la religion orthodoxe et les mœurs russes. « Il mangeait du veau, ne dormait pas après dîner, ne se baignait pas, empruntait de l'argent aux couvents, tournait les moines en ridicule, luttait à la chasse avec des ours, visitait familièrement les bijoutiers et les artisans étrangers, ne tenait aucun compte de la sévère étiquette du palais, pointait lui-même des canons, organisait de p'^/tites guerres entre les troupes nationales et les troupes étrangères, prenait plaisir à voir les Russes battus par les Allemands, s'entourait d'une garde européenne à k tête de laquelle on voyait les Margeret, les Knuslers, les Van Denen i. »

Un mois après son entrée au palais du Térem, Otrépief fut précipité d'une fenêtre et égorgé par les boïars. On exposa son cadavre sur la place Rouge avec un masque de bouffon sur la figure, puis on brûla Bon corps, et ses cendres, dont on chargea un canon, furent dispersées au vent.

Le métropolite Isidore, qui se rendit au Concile de

t. RamLaud, La Russie épique.

Florence et y reconnut la primauté du pape, fut en* fermé dans une cellule de ce couvent. En 1812, Napoléon y installa son état-major, tandis que dans les faubourgs et les villages environnants la muse populaire, Euménide échevelée, improvisait ces strophes :

Avec notre mère Moscou, — ne badine pas, ouvre l'œil! — Tu es venu chez nous avec ta tête, — tu auras de la peine à en tirer tes talons. — La poigne russe n'est point tendre ; — si elle t'attrappe à la nuque, — tu en auras de l'éblouissement, eusses-tu sept empans dans le. front. — Elle ne to laissera ni peau, ni souffle; — elle secouera tes os comme dans un sac. --Tu verras trente-six chandeDes, — les étincelles to jailliront des yeux, — quand le Russe, avec sa trique, — te renfoncera Ion tricorne sur le front 1

Près du monastère du Miracle que nous venons de quitter s'élève le Patriacchî-dvor, la cour des Patriarches, vaste palais, aujourd'hui maison du Synode, bâti par le réformateur Nikon. La sacristie renferme des richesses inestimables, des manuscrits byzantins du vn^ siècle et des manuscrits russes du xi* siècle, reliés de plaques d'argent incrustées de cabochons ; lune version grecque des Évangiles regardée comme {la plus ancienne qui existe; des. écrits de saint Ghryjsostôme, de saint Basile, etc. Les vêtements sacerdotaux, les dalmatiques, les chapes, les robes en drap d'or, resplendissent de broderies, de perles, defloraijsons de pierres précieuses.

i Les ornements d'église, les croix enrichies de fîgu- Irines et d'émaux, les bonnets de métropolitains et d'arjChimandrites, constellés de perles, de rubis et de la- Ipis; les bâtons, les crosses sculptés, guillochés; les

services et les surtouts de table des patriarches *, en or et en argent ciselé, sont entassés dans cette sombre sacristie, comme le butin de dix cathédrales. On dirail les restes et les débris des sanctuaires de Byzance mis au pillage par les barbares.

Mais le vrai trésor du Kremlin n'est pas ici; on l'a enfermé derrière des portes de bronze, dans une construction toute moderne, dans le palais qui s'élève sur l'emplacement de la maison habitée jadis par Boris Godounof, avant qu'il fût élu tzar. A cette époque, le Kremlin était rempli de constructions de bois dans lesquelles logeaient les boïars, « seigneurs gras et puissants, » comme dit la chronique. La maison d'un grand seigneur ne différait, alors, que par sa dimension d'une maison de paysan. A l'étage supérieur, quelques pièces basses auxquelles on donnait le nom de térem, étaient spécialement réservées aux femmes, comme le harem en Orient. Dans la cour, la cuisine, les habitations des gens de service, la salle de bain, les écuries. Les boïars aimaient beaucoup les chevaux ; ils n'en attelaient jamais moins de six et les affublaient (\ù harnais cramoisis ; leurs voitures, à l'intérieur île soie bariolée, garnies de coussins bleus, avaient les roues et le timon peints en rouge. C'était surtout dans les chasses à courre et au faucon que les nobles déployaient un luxe extraordinaire d'attelages richement harnachés.

1. Le patriarcat fut aboli ea 1722 et remplacé pai- le Synode. I

LES PALAIS uU KREMLIN 421

La salle du trésor s'appelle en russe la salle d'armes {Oroujeynaya pahta). Dans ces longues galeries, quel étincellement, quel éblouissement de pierr-eries, quel amas prodigieux de richesses féeriques ! Les poètes arabes n'ont pas vu, même chez le calife Haroun-al- Raschid, pareil entassement de saphirs, de diamants, d'émeraudes, de turquoises. Voici des grenats pâios et transparents qui ont des douceurs roses et vivante» de chair. Des topazes brillent comme des gouttes de lumière cristallisées ; des œil-de~chat ont des rellets fauves de prunelles en colère, tandis que les lapis-lazuli ont des regards chastes et innocents de vierges. Les améthystes rappellent les frais bouquets de violettes, et les rubis mettent des perles de sang sur le velours noir des écrins. On dirait qu'une vie mystérieuse circule dans toutes ces pierres, qui vous regardent et vous suivent comme des yeux.

Le trône du tzar Alexis Michaïlovich resplendit de 876 diamants et de 1,223 rubis. Le trône d'or envoyé à Ivan IV par le schah de Perse est constellé de deux mille pierres précieuses, et celui du tzar Boris Godounof, présent d'un autre souverain oriental, est semé de 2,254 pierreries. La couronne de l'impératrice Anne Ivanovna est une couronne d'étoiles formée de 2,500 diamants et de quantité de rubis, dont le plus gros, celui qui surmonte la croix, est évalué à lui seul 60,000 roubles *. Dans le sceptre d'or de Wladimir

1. Guide des voyageurs à Moscou. — Ce petit livre est le plus érklique et le plus ciiariuant (j^ui ait été écrit sur les curiosités

Alonomaque sont enchâssés 268 diamants, 300 rubis et 15 émeraudes. Et ces bonnets de tzar, ces calottes à fond d'or qu'on dirait couvertes d'une rosée de brillants, et ces colliers, ces chaînes ornés d'émaux cloisonnés du onzième et du douzième siècles, ces dentelles en or et en perles fines, ces cafetans, ces robes du sacre en brocart doublé de pourpre ou d'hermine, de quel luxe asiatique ils vous éblouissent! On se croirait chez le grand Mongol, ou dans le palais de ces gnomes du Rhin qui avaient volé le trésor des Niebelungen.

Une salle tout entière est rempUe par l'ancienne vaisselle des tzars, entassées sur des bahuts et étalée sur des rayons et- des estrades garnis de velours. L'archevêque Arsène, qui accompagna le patriarche de Gonstantinople à Moscou, vers la fin du seizième siècle, s'extasiait déjà sur le luxe des vaisselles d'or et d'argent du palais du Kremlin : « Je ne sais, écrivait ce prélat, comment décrire les richesses de cette cour. Figure-toi de superbes armoires remplies de plats, de coupes et d'autres vases en argent avec des bords et des ornements en or, et contenant les liqu.:urs les plus précieuses. Dans le grand nombre des vases d'or, de formes et de dimensions différentes, et d'un prix inimaginable, il s'en trouve un que vingt personnes peuvent à peine soulever. Le service de table représente toutes sortes d'animaux et d'oiseaux, tels

de Moscou. Oa i'altribue à S. A. le gouverneur Dolgoroukow, un des hommes les plus inslruits et les plus aimables de la société moscoviU'

A'il

que des lions, des ours, des chevaux, ie» lièvres, des cerfs, des poules, des paons avec des ailes en or, des grues, des cigognes, des c-«nards, des oies, des pélicans, des autruches, des pigeons, des faisans, des perdrix et des tourterelles. Parmi ces objets, un rhinocéros énorme mérite une attention particulière. » Et l'archevêque Arsène ne peut assez s'émerveiller sur les plats en or, remplis de diamants et de perles fines, que le tzar donna en cadeau au patriarche et à sa suite !

Quand Boris Godounof entra en campagne contre les Tartares de Crimée et campa à Serpoukhoff, où il régala pendant six semaines magnifiquement son armée, tous les jours dix mille convives étaient servis, au commencement et à la fin du repas, dans de la vaisselle d'argent.

Quelle force de géant il fallait pour soulever cespots, ces brocs, ces vidorcomes, ces hanaps, ces coupes, ces timbales, et ces chopes d'or massif, hauts de sept pieds et lourds de cinquante livres ! C'était dans ces énormes vases, autour desquels des bacchantes échevelées exécutent la ronde folle du vin, que les tzars buvaient, « cette nectarique, délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse, déifi[UO liqueur » que Rabelais appelle « le piot » *.

1. La culture de la vigne était déjà très développée en 1675 à Astrakan. Celte province fournissait cliaque année deux cents tonnenux de vin et de cinquante tonneaux d'eau-devie de maro et de raisin. On buvait aussi des vins grecs et des vins de Hongrie. Pierre I" introduisit l'usage des vins français.

« Un testin, dit un historien russe, n'était gai et joyeux que lorsque tout le monde était ivre. »

Mais on n'en finirait pas si l'on voulait tout décrire. Jetons encore un regard dans la salle des armures, décorée de panoplies d'armes bizarres : boucliers en jonc, fusils turcs et grecs,fusils du Caucase, arquebuses hollandaises, cottes de mailles, lances, sabres, arcs, carquois orientaux. L'armement des Russes était jadis complètement asiatique. Le tzar partait en guerre armé de la lance, de l'arc et du carquois.

Le rez-de-chaussée du palais du Trésor renferme les anciens équipages de la cour, somptueuses et énormes voitures surmontées de panaches, aux parois tendues de velours, aux glaces d'amiante avec des images saintes peintes sur les panneaux, des chasses au sanglier et des chasses à l'ours, des Amours tout roses, souriants et dodus comme ceux de Boucher, distribuant des couronnes aux dames ou décochant des flèches galantes dont la blessure fait revivre les cœurs. Parmi ces légions d'Amours en costume d'anges, il y en a un, casque en tête, armé d'une lance meurtrière, qui terrasse d'autres petits Amours à tête blonde et frisée, à mine espiègle et tout à fait charmante. On en voit d'autres, très graves, avec des poses de ministres plénipotentiaires qui tiennent une conférence. Les sculptures coloriées de la voiture qu'Elisabeth d'Angleterre envoya au tzar Boris Godounof reproduisent symboliquement la réponse de la reine à l'appel du tzar, qui lui demandait son alUance pour

refouler les Turcs hors d'Europe. L'arrière de la voiture représente une grande bataille dans laquelle on ne voit que des Russes et des Turcs, et Boris qui provoque le sultan à un combat singulier. Sur le devant, le tzar est représenté conduisant un char de triomphe, .précédé d'une bannière ornée de l'aigle à deux têtes. C'était dire au tzar : a Vous n'avez pas besoin de moi. »

Des voitures de voyage ressemblent à une chambre montée sur quatre roues : on y voit des glaces de Venise, des tables de toilette et de jeu, des poêles dorés en porcelaine de Saxe, des tapis de Smyrne somptueux.

Dans la même salle se trouvent une collection splendide de selles et de harnais asiatiques envoyés aux tzars par les rois de Perse, par les empereurs de Byzance , et deux lits de camp de Napoléon I*', pris au passage de la Bérésina,

Dé ce musée historique,on passe sans transition trop brusque dans l'ancien palais des tzars, dans le Térem {Teremnoïdvoretz), dont le fameux escalier Rouge servait aux sorties et aux entrées des tzars et des ambassadeurs. C'est sur cet escalier qu'Ivan le Terrible perça avec son épieu à pointe de fer le pied de Ghibanof,pendant qu'il lui lisait le message que le roi de Pologne l'avait chargé d'apporter à Moscou.

Quelques années après, un vieillard tremblant et malade était appuyé sur la rampe du même escalier. Anxieux, il regardait dans la nuit. Que voyait-il qui l'effrayait ?

Une comète.

La queue de sang de l'étoile épouvantait cet homme qui avait versé tant de sang. A la vue de cette comète, Ivan le Terrible mourut.

Deux siècles plus tard, un autre homme pâle de rage et d'angoisse se tenait aussi au haut de cet escalier. Il ne regardait cependant pas le ciel, mais ce qu'il voyait lui semblait également un présage de mort. A ses pieds, Moscou brûlait.

Cet homme était Napoléon.

L'ancien palais des tzars, le Teremnoï dvoretz, avec ses petites fenêtres qu'on prendrait pour des meuriirières ou des soupiraux, avec son toit bariolé de couleurs vives, surmonté de tout un bouquet de coupoles polychromes, a conservé son originalité tartare, sa physionomie de palais asiatique. Sa distribution intérieure tient encore du harem et du cloître. C'est un enchevêtrement bizarre et compliqué de couloirs, une enfilade de petites pièces sineuses et tristement éclairées, aux piliers trapus, aux voûtes juxtaposées; tout cela construit sans plan, au gré d'une imagination folle, comme l'église de VassiU Blajennoï.

Ici, à côté d'un salon aux fenêtres coloriées, à croisillons de plomb, s'ouvre derrière une grille dorée, une chapelle mystérieuse aux murailles entièrement peintes de grandes figures sur fond d'or. On dirait les juges de l'Inquisition orthodoxe, l'oratoire d'un Torquemada moscovite. Les tzars priaient beaucoup. Ils

jeûnaient, ils faisaient pénitence, ils allaient chaque jour à la messe et aux vêpres. Il y avait en eux du pape et dû pacha.

Ils ne se montraient que dans les grandes circonstances, au haut de l'escalier Rouge, pour permettre au peuple courbé et tremblant de contempler « la lumière de leurs yeux ». En passant devant le palais du Térem, le bourgeois et le paysan qui ne se découvraient pas avec respect étaient fouettés jusqu'au sang. Les nobles et les seigneurs devaient faire arrêter leur voiture ou leur traîneau à une distance convenable de la demeure impériale, et quitter leurs armes avant d'entrer dans l'enceinte du palais. Admis en présence du maître des maîtres, ils n'osaient se présenter qu'en esclaves, en se prosternant et disant au tzar : « N'ordonne pas de me châtier, ordonne-moi de dire un mot! »

Ivan le Terrible les frappait de son épieu de fer. Un boïar qui adressait une supplique ou une pétition, devait la signer d'un nom de laquais, d'un diminutif servile : Venia ou Pékroulika *.

Quand le tzar, « couronne en tête, sceptre en main, issis syr le trône de Salomon, dont les lions mécanijues faisaient entendre des rugissements, entouré de es siiidis en longs cafetans blancs et armés de la grande hache d'arme, de ses boïars somptueusement ctus, de son clergé en costume sévère », recevait les

Page 1