‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 40 sur 58 · Rambaud, Histoire de Russie · texte numérisé non relu

Rambaud, Histoire de Russie

ambassadeurs étrangers, on eût dit, à le voir immobile au milieu de ce cérémonial qui inspirait une religieuse terreur, une divinité farouche de l'Inde, une idole barbare.

Nous voici dans l'ancienne salle du trône, où u encore heu aujourd'hui le repas du couronnement. Les murs sont tendus de velours. Un poêle en brique verni et historié monte jusqu'au plafond. On nous montre la lucarne par laquelle les princesses du sang regardaient les ambassadeurs étrangers et assistaient, invisibles, aux fêtes des boïars. On nous fait voir aussi la fenêtre donnant sur la cour du palais et par laquelle on descendait chaque matin la petite cassette dans laquelle le peuple pouvait déposer ses suppliques et ses pétitions. Le tzar ouvrait luimême cette petite boite aux lettres de la poste impériale.

Réservés aux femmes, les appartements supérieurs du palais du Térem' étaient meublés, avec un luxe tout oriental, de tapis persans, de portières de Boukharie, d'émaux byzantins. Le long des murs étaient rangés de grands coffres peints en rouge et en bleu, avec des ferrures d'argent, servant à la fois de sièges, de lits et de garde-robes. Dans ces coffres les belles tzarines .'enfermaient leurs fourrures précieuses derenard bleu et de zibeline, leurs sarafanes rouges étincelantes de perles, leurs robes de drap d'or, leurs longs voiles dc^ mousseline qui s'attachaient à la tresse et retombaient] eu larges plis sur les épaules, descendant jusqu'au-

dessous des genoux. Elles serraient aussi dans ce meuble leurs bonnets fourrés de zibeline au fond brodé de perles et de pierreries, leur coiffure de cérémonie, le kokochnik, et leurs colliers, leurs bracelets, leurs agrafes de diamants. Sur des étagères, on voyait des livres de piété richement reliés, et quantité d'objets de toilette, miroirs, peignes de bois ou d'ivoire, pinceaux, houppettes, pots de blanc et de rouge, toutes les armes de la coquetterie féminime. Dans le gynécée moscovite, la toilette des tzarines et des boïarines se rapprochait de la toilette des odalisques. Elles passaient plusieurs heures à se peindre, à se farder. « Elles sont extrêmement belles, écrivait Pétrei, qui visita Moscou au XVI* siècle ; elles ont une haute stature, le sein élégant, de grands yeux noirs, des mains exquises et les doigts lins ; par malheur, elles se peignent de toutes sortes de couleurs non seulement le visage, mais les yeux, le cou et les mains. Elles mêlent du blanc, du rouge, du bleu, du noir. Les cils aoirs, elles les teignent en blanc, les blonds en noir )u autre couleur sombre. Elles s'appliquent le fard l'une telle épaisseur et si maladroitement que cela aute aux yeux de tout le monde. »

Si encore elles s'en étaient tenues là ! Mais pour s'em )ellir davantage, elles se noircissaient les dents avec es préparations mercurielles, elles avaient même désouvert le secret de se noircir le blanc des yeux ; elles 'imposaient le sommeil et le repos forcé, et ne se lourrissaient que de choses grasses, de pâtes, afin

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de prendre un embonpoint énormo qui élait pour elles l'idéal de la beauté !

Cette vie des tzarines et des boïarines était fort triste et monotone ; il fallait bien que les pauvres recluses eussent quelques occupations et quelques divertissements.

La cour féminine était complètement séparée de celle du tzar. Au XVI« siècle, la maison de l'épouse d'Alexis se composait d'environ 300 femmes.

Parmi les boïarines de souche noble, dames d'honneur de la souveraine, il y avait de jeunes campagnardes que la tzarine appelait « ses coiisines » ou c.ses sœurs » ; il y avait aussi des folles, des nains, des naines, des bouffons, des nègres et des négresses, de jeunes Kalmoucks « aux yeux bridés, au nez retroussé », des vieillards aveugles qui chantaient les poèmes épiques de la Russie légendaire, ou contaient des histoires de princes amoureux, de sorciers, d'enchanteurs et de vampires.

Il était défendu à la tzarine et à ses boïarines de se laisser voir en public. Quand la souveraine sortait dans l'intérieur du palais, ce n'était qu'à la nuit tombante; et on avait soin de l'entourer d'écrans ou de pièces de toile qui la cachaient aux yeux des profanes. Malheur à celui qui eût osé la regarder ! Un })areil crime était toujours puni sévèrement.

Cependant, à l'époque du carnaval, on permei'; la tzarine et à ses femmes de se dissimuler d.'r: ii\=; jnlo;isies du Térem, pour assister aux jeux et ,

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divertissements populaires qui avaient lieu sur l;i Moskwa. Tantôt c'était un ours blanc qu'on l'aisail attaquer sur la glace glissante par une meute de chiens ; tantôt c'étaient des hommes, parfois « des dignitaires auliques qui descendaient dans l'arène pour amuser le tzar ». Si l'homme tuait l'ours d'un coup d'épieu au cœur, on le menait, écrit un chroniqueur, dans les caves impériales, et on le faisait boire à la santé du souverain jusqu'à ce qu'il tombât ivremort.

Les tzars avaient emprunté à Byzance toutes les anciennes coutumes des empereurs; et de même que ceux-ci, ils s'étaient réservé le droit de choisir leur femme parmi les plus belles de l'empire.

Q(iand un souverain russe voulait se marier, il envoyait des agents courir les provinces, avec pleins pouvoirs pour « se fairemontrer toutes les jeûnes filles riches ou pauvres, nobles ou non nobles ». Une circuaire adressée d'abord aux boïars leur enjoignait de ne 3as cacher leurs filles *.

1. Dans sa très intéressante étude, d'après des publications lusses récentes, sur Les tzarines de Moscou, M. A. Rambaud lite l'exemplaire de la circulaire rédigée en ibSô sous îvaa Is [■errible et destinée à la province de Novgorod :

« De la part d'Ivaa Vassiliévitch, grand-prince da toutes les |lussies, à la ville do Novgorod-la-Grande, notre patrimoine,

IX princes et enfants boïars habitant à 50 et à 200 versles do îovgorod, j'ai envoyé N... et N..,, et je les ai chargés d'exapj'ler toutes les demoiselles vos filles qui sont des flancées pour lous. Quand celle lettre vous parviendra, ceux qui oui des lilies

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Ces courtiers faisaient un premier tirage et la ileur du panier était dirigée sur Moscou. Quand Vassili ivanovisch se maria, quinze cents jeunes lilles furent amenées au Kremlin. Ivan le l'errible choisit sa deuxième femme parmi deux mille jeunes tilles qu'on SLvait logées dans une grande maison oii elles dorjoaient, dit un contemporain, par dortoirs ou chambrées de douze lits. Dans chaque chambrée, il y ava t un trône où le tzar venait s'asseoir ; chaque jeune fille venait s'agenouiller devant lui, et, quand il l'avait regardée tout à son aise , elle jetait à ses pieds un mouchoir brodé de perles et se relevait *.

Ivan fit d'abord un triage de trois cents, puis de deux cents, puis de cent, puis de douze seulement, qui furent minutieusement examinées par des sagesfemmes et des médecins ; et son dévolu tomba sur une barbare, la Tcherkesse Marie. Il n'était pas rare que des jeunes filles de la plus humble origine devinssent l'épouse du tzar : « Nous n'avons pas une souverame qui vaut bien cher, disaient de la femme de Michel Romanof ses chambellans: elle portait autre fois des bottes jaunes comme les paysannes ; maintenant, Dieu l'a élevée ! » Alexis avait épousé en pre-

uon mariées partiront immédiatement avec elles pour Novgorodla- Grande. Ceux d'entre vous qui cacheraient leurs filles et ne [es amèneraient pas à nos boiars s'attireraient une grande disgrâce et un terrible châtiment. Faites circuler ma lettre entra ous, sans la garder même une heure dans vos mains. 1. Â. Rambaud, Les tzariaes de Moscou.

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mières noces la lille d'un domestique ; sa seconde femme avait été recueillie par charité dans la maison d'un boïar.

I-^ fiancée impériale recevait de nouveau le baptime et changeait de nom ; puis on coiffait sa tête 'une couronne et on la confiait aux soins de la mère, des sœurs, des parentes du tzar, ou de femmes nobles, de boïarines . Les mémoires du temps racontent les angoisses des jeunes filles que leur beauté avait élevées jusqu'au trône. Leur vie n'était plus qu'un long supplice. Elles étaient en butte aux jalousies féroces, aux haines sourdes et furieuses des anciens proches du tzar, qui craignaient d'être dépossédés par l'avènement de la nouvelle famille du souverain, par les « hommes du moment ». Comme on peut le penser, le poison jouait un rôle actif dans la Russie d'alors.

Ivan dénonça à l'assemblée des évêques l'empoisonnement de ses deux premières femmes, et parlant de la troisième : « La haine de nos ennemis, dit-il, a excité plusieurs de nos proches à attenter à la vie de la tzarine Marfa lorsqu'elle était encore vierge, et qu'elle n'était tzarine que de nom. On lui a donné di! poison. Alors le tzar orthodoxe, mettant sa confiance en Dieu, qui seul peut guérir, a pris avec lui Marfa, mais leur union n'a duré que deux semaines. »

On tenta aussi d'empoisonner la femme de Michel Romanof. Elle guérit en buvant de « l'eau bénite dans laquelle on avait trempé des reli^^ues ». Quand le

poison ne réussissait pas, on avait recours aux sortilèges et aux maléfices *.

Aussi le boïar Kokoref ne disait pas sans raison « qu'il n'était pas bon de conduire ses filles au concours de beauté du tzar, et qu'il valait mieux les ^eter à l'eau que de les faire entrer dans V appartement supérieur ».

Si, par malheur, celle que le tzar avait choisie pour lui donner un héritier restait stérile, c'était la répudiation, l'exil à perpétuité au fond d'un couvent ! Le tzar pouvait du reste toujours user de ce droit de faire de la tzarine une nonne pour prendre une autre femme.

Oh ! qu'elles sont touchantes et tristes, dans les vieilles chansons populaires, les plaintes des tzarines chassées du palais et envoyées dans la mort du cloître !

1. Voici la curieuse formule de serment que Boris Godonof imposa à ses sujets : « En ce qui regarde notre souverain le Grand-Prince et tzar de toutes les Russies, Boris Feodorovitch, et notre tzarine et Grande-Princesse Marfa et leurs enfants, le tzarévitch Feodor et la tzarevna Axlnie, nous jurons de ne. rien attenter ni mal faire à leur nourriture, à leur boisson, à leurs vêtements, à n'importe quelle chose qui leur appartienne, de ne pas leur donner d'herbe ou de racine malfaisante, de ne pas leur en faire donner par d'autres, de ne pas écouter ceux qui nous engageraient à leur en donner, de ne point permettre à nos gens la recherche des herbes ou racines malfaisantes, de ne point recourir aux sorciers, { iti sorcières, ou à tout autre moyen qui puisse nuire au tzar, à se tzarine ou à ses enfants, de ne pas faire de conjurations avec 'a trace de leurs pas ou de leur voiture... •

Écoutez les bylines que chantent les paysannes en regardant de loin, de bien loin, les murailles blanches du palais des tzars s'ensanglanter sous les feux du soleil couchant :

lout est triste chez nous dans Moscou; — Tristement sonne la grande cloche. — Le tzar s'est irrité contre la tzarine, — il envoie la tzarine loin de ses yeux, — là-bas dans la ville de Sousdal, — là-bas au monastère Petrowski !

Comme la tzarine se promenait dans le palais — et murmurait plaintivement : — « Vous, palais de pierre, palais de pierre blanche, palais de pourpre ! — Est-ce que vraiment je ne me promènerai plus ici ! — Je ne m'assiérai plus aux tables de cyprès; — je ne goûterai plus les mets sucrés, — je ne mangerai plus le cygne blanc, — je n'entendrai plus les douces paroles de mon tzar ! »

Elle sortit alors, la tzarine sur l'escalier, — elle cria à haute voix, de sa petite voix : — « 0 vous, mes petits écuyers, —■ petits écuyers, coureurs à cheval, — chargez le chariot, mais... ne vous hâtez pas, — sortez de Moscou, mais ne vous hâtez pas ! — Peut-être notre seigneur tzar s'adoucira, — peut-être il ordonnera de revenir? « — Et que répondent les jeunes écuyers? » — 0 0 toi, notre mère la tzarine, — Marfa Matféevna, — peut-être bien le tzar s'adoucira — peut-être bien reviendrez-vous * ! »

Mais le tzar a un cœur semblable aux murs de son palais, qui est de pierre. Il ne rappelle pas sa femme, il la laisse, lentement et pleurant, s'acheminer vers le couvent aux hautes et froides murailles de prison. Quel est ce bruit? On dirait les cloches du monastère qui sonnent... Hélas! elles sonnent pour annoncer l'arrivée de la tzarine répudiée. Voici une longue procession noire qui s'avance. C'est l'cùbesse

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