Le premier luflJi de chaque mois, à partir du 23 avril
rées entre elles par une distance de 90, 150 et même 300 kilomètres l'une de l'autre. Il est vrai que de misérables maisonnettes se trouvent entre les stations, à 50 kilomètres de distance, mais elles n'ont ni habitants, ni eau, ni poêles, ni bois. Dans le parcours des derniers 500 kilomètres, il nous a fallu traverser des lacs et des marais de 20 à 40 kilomètres de longueur. C'est là que commence le pays des chiens. On n'y voit d'autres bois que de petits bois, bas et pauvres, marquant les limites des lacs voisins.
« La ville de Iredné-Kalymsk même présente un spectacle bien triste sous tous les rapports. On dirait un fumier à demi enfoncé dans la neige. Autrefois Iredné-Kalymsk avait la réputation d'un endroit salubre, mais depuis quelques années, la fièvre typhoïde y exerce ses ravages. Le pain ne s'achète qu'une fois par an, au prix exorbitant de 25 kopecks (1 franc) la livre. C'est un fonctionnaire du Trésor qui procède à cette vente, ainsi qu'à celle des autres denrées alimentaires.
« Si on a le malheur de laisser passer le jour de leur vente, on peut s'attendre à la famine durant une aRnée entière.
« Il n'y a qu'une seule chose à bon marché, c'est la viande de renne, pourvu qu'on l'achète en hiver, quand les Tchouktches arrivent de Kamschatka avec des troupeaux entiers de rennes... »
Les exilés d'Iredné-Kalymsk sont libres, comme la plupart des condamnés sibériens. Ils peuvent faire à
peu près ce qu'ils veulent, et ne travaillent que pour leur propre entretien. Beaucoup se font colons, chasseurs, chercheurs d'or, ou exercent des métiers; seuls, les criminels dangereux sont détenus dans les bagnes et astreints aux travaux forcés dans les mines.
Le plus célèbre, mais le moins connu de ces bagnes sibériens, est celui de Kara, à une quarantaine de lieues en aval de Stretinsk, sur la Chilka. — Un de mes amis, qui occupe aujourd'hui une trop haute situation diplomatique pour que je puisse divulguer son nom, se trouvant en mars 1877 à Stretinsk, réussit à y pénétrer : la difficulté était grande, car l'entrée du bagne est aussi sévèrement interdite aux Russes qu'aux étrangers. Lorsque le grand-duc Alexis, en 1873, s'arrêta pour visiter Kara, il limita à deux le nombre des personnes autorisées à l'accompagner dans son inspection. Voici d'après les notes manuscrites de mon ami, ce ou est le nagne de Kara :
« Entouré d'une enceinte de palissades hautes de "20 pieds, faites d'arbres équarris et appointis du haut, il a la forme d'un grand carré. Aux quatre coins, ainsi qu'à la porte d'entrée de la première cour, se tiennent de nombreuses sentinelles armées de fusils et de revolvers. En entrant dans la cour, une sorte de préau, nous apercevons une dizaine d'individus en haillons, presque nus, vautrés au soleil ; ils ont l'œil hagard, l'air hébété ; leur maigreur et leur saleté sont extrêmes. Mon Kosak m'explique que ces forçats ne sont pas envoyés au travail journalier, soit parce qu'ils sont
trop faibles, soit parce qu'ils n'ont pas de vêtements : aussi sont-ils privés de la paye qui permet aux condamnés d'améliorer leur nourriture et de se procurer les matériaux nécessaires pour faire leurs vêtements et leurs chaussures. Ce sont, je suppose, les viveurs de l'endroit : ils ont mangé leurs souliers! Quelquesuns se promènent à grands pas en parlant et en faisant des gestes désordonnés. L'un d'eux, aux yeux égarés, s'élance vers nous, tombe à genoux, lève des mains suppliantes et commence le récit de ses souffrances ; deux gardiens l'enlèvent et l'emportent brutalement. D'autres, hâves, tremblant la fièvre, la figure hideusement ravagée par les horribles marques du scorbut, les yeux ardents, sont accroupis sur des monceaux d'ordures : ils balancent la tête ou poussent des éclats de rire stridents en faisant sonner leurs chaînes. Quelques-uns enfin, — ce sont les heureux, — arrivés au dernier degré de l'abrutissement, se pelotonnent au soleil.
« Ce préau ressemble à celui d'une maison de fous.
« Tous les forçats ont un côté de la tête rasé deux fois par mois.
« A gauche, dans une cabane en planches, nous voyons la cuisine, adossée à la palissade. C'est un établissement primitif contenant quatre grandes chaudières. La cuisine est faite par des forçats. La seule nourriture que l'État donne, une fois par jour, au condamné, à sept heures et demie du soir en été, à six
heures en hiver, consiste en une soupe de gruau et de pain noir.
« Voici le règlement d'été du bagne : A quatre heures du malin, réveil. Départ pour la mine à quatre heures et demie. Travail de cinq heures et demie à midi, sous la surveillance de soldats armés de fusils, de Kosaks, le sabre à la main, et des gardes-chiourme qui portent le revolver à la ceinture et une lourde canne à la main. De midi à une heure, repos. De une heure à six, travail. Puis, retour au bagne, souper et coucher. Deux jours de repos par mois, le l*' et le 15. Le dimanche, messe à quatre heures et demie du matin. Il est alloué au forçat, pour ce travail de douze heures, dix kopecks, avec lesquels il peut ne pas mourir de faim. Le gouverneur a droit de vie et de mort sur les condamnés. Les officiers subalternes infligent, à leur bon plaisir, le fouet, la prison, le cachot. Tout forçat qui refuse d'aller à la mine pour quelque cause que ce soit, même pour cause de maladie, reçoit vingt-coups de fouet. Le forçat échappé et repris est condamné à recevoir deux cents coups de knout.
« Il faut un tempérament extraordinaire pour survivre à ce supplice. A la demande de mon Kosak, le bourreau du bagne voulut bien avoir la complaisance de me donner cette petite représentation. Il posa au milieu de la cour, un escabeau en bois, à quatre pieds très solides, reliés entre eux par des traverses en bois et soutenant une planche d'un demi-pouce d'épaisseur; puis, après m'avoir demandé, en homme d'ordre, si je
paierais l'escabeau, d'un seul coup de son knout (manche en bois auquel sont fixés trois fines lanières de cuir détrempées dans du vinaigre et terminées par des boules de plomb), d'un seul coup, dis-je, il fendit l'escabeau en deux comme il l'aurait fait avec une hache. — Il est juste d'ajouter que le bourreau, surtout quand il a deux cents coups à donner, n'emploie pas la dixième partie de la force à laquelle il avait eu recours pour faire sa passe d'armes devant nous.
« Au milieu de la cour s'élève un bâtiment carré à deux rangs superposés de hautes fenêtres grillées. Les barreaux sont des lattes en mauvais état, sans aucune solidité. Il serait dangereux de s'y appuyer. La porte franchie, on se trouve dans un petit vestibule absolument nu , sauf un cadre en bois noir suspendu au mur; le règlement intérieur y est affiché. Une grille en fer sépare ce vestibule, dans toute sa largeur, d'u.r vaste corridor sur lequel s'ouvrent des portes, percées chacune d'un guichet grillé. Ce sont les portes des chambrées de forçats. Elles sont au nombre de douze et contiennent chacune quarante-huit hommes. Au milieu, un poêle grossier en briques où les forçats brûlent en hiver le bois qu'ils vont couper dans la forêt et qu'ils rapportent sur leurs épaules. — Des deux côtés, contre les murs, un plan incliné en bois, le tollar, ou lit des forçats. Deux échelles mènent à deux rangées de tollars semblables, placées à trois mètres au-dessus des deux premières. Quatre fenêtres de large dimension éclairent la pièce : deux à hauteur
UN BAGNE SIBERIEN 523
d'appui, les deux autres au-dessus des premières.
« C'est là qu'on enferme les forçats après le dur labeur de la journée. Ils y trouvent leur maigre pitance. A huit heures et demie, un roulement de tambour annonce l'extinction des feux. Le silence doit régner; le règlement dit que le forçat doit dormir.
« Mais vers onze heures du soir, paraît-il (je tiens ces détails d'un ancien forçat, condamné politique, témoin oculaire de ces faits et digne de foi), vers onze heures du soir la scène change, les chambrées s'agitent sourdement, et une sentinelle attentive pourrait distinguer de fugitives lueurs qui filtrent entre les fentes des portes, et les barreaux des fenêtres auxquels les forçats suspendent en guise de rideaux leurs vêtements troués et déchirés. C'est le jeu des forçats qui commence.
« L eau-de-vie circule : elle est défendue au forçat bOus les peines les plus sévères; les juifs, les Kosaks la lui vendent au poids de l'or. Il donnerait les dix doigts de ses mains pour dix bouteilles de wodka. Il tuerait son père pour liai en voler une demi-bouteille.
« Silencieusement on se passe de main en main la précieuse eau-de-vie qui doit, comme la mort, faire oublier les chaînes, le bagne, le knout et l'infamie. On place à terre une chandelle fumeuse. Étouffant le bruit de leur voix, hideux dans leur sauvage nudité (leurs vêtements bouchent les fenêtres), exaltés par l'eau-de-vie, les forçats viennent s'accroupir à l'entour et jouent l'or qu'ils ont volé, dans la journée, à la
mine. Cependant deux d'entre eux font faction à la porte. L'un, à plat ventre, l'oreille posée sur le sol, guette comme un sauvage l'arrivée d'une ronde de nuit ou le pas de la sentinelle qui se promène dans le corridor ; l'autre a le doigt appuyé sur le guichet de façon à sentir le moindre frôlement qui trahirait les intentions d'un gardien trop curieux.
« Alors se passent des scènes hideuses. Gomment peindre ces faces de bandits et d'assasins penchés sur cet or brut que l'on vient de tirer des plus immondes cachettes !
« Ils sont là, muets, haletants, leurs poitrines nues se soulèvent, la sueur de leurs fronts penchés en avant arrose les horribles enjeux. Ils s'observent; la passion du jeu, les angoisses de la perte, l'ivresse du gain qui s'ajoute à celle du wodka, les dangers de cette partie, allument dans les yeux rougis des joueurs de sauvages éclairs, et la flamme de la chandelle qui vacille au souffle fiévreux de leur haleine, creuse des ombres ou allume de sinistres reflets sur ces visages ravagés.
« Ils ne craignent ni délation, ni trahison ; le traître, le délateur est condamné à mort par le tribunal des forçats. Nul ne peut échapper à leur justice. Au besoin, ils tueraient le coupable aux pieds du gouverneur. Les forçats volent tout l'or qu'ils aperçoivent en extrayant le sable ou la terre aurifère. Il ne reste à la couronne que l'or qui apparaît après le broyage et le lavage des pierres ou du sable. Malgré toutes les pré-
cautions prises pour arriver à découvrir, à reprendre l'or volé et à punir voleurs et receleurs, l'administration n'est arrivée à aucun résultat. Le forçat sibérien est passé maître dans l'art de cacher le produit de ses vols et de le faire vendre par des complices, pris parmi les gardiens du bagne, aux juifs qui font métier d'acheter cet or, qu'ils vont revendre en Chine. On peut évaluer à plusieurs millions l'or dérobé ainsi.
« Rien n'égale, par exemple, l'honnêteté qui préside aux transactions commerciales entre forçats et juifs. Malheur, en effet, au juif qui tromperait ou volerait un forçat ! Il serait , dans les vingt-quatre heures, dénoncé au tribunal des forçats, jugé, condamné et exécuté par eux.
« Les forçats ont leur code, leurs règlements particuliers, leurs mots d'ordre, de passe et de ralliement, leur langue propre. Un forçat veut-il s'échapper, il en prévient le comité supérieur des forçats près duquel il fait valoir ses raisons. Le comité donne ses ordres. Les forçats, prévenus, aident de tout leur pouvoir celui qui leur est ainsi recommandé. Tous s'unissent pour lui procurer ou lui faciliter l'évasion. Celle-ci, grâce à eux, réussit presque toujours. Le lorçat s'échappe, soit la nuit par escalade, soit lorsqu'il fait la corvée du bois. Il a de l'argent, un couteau ou une hache, il sait très bien où retrouver, à peu de distance, les forçats évadés qui pullulent dans les forêts voisines; il est sûr, grâce aux mois de passe qu'il possède, d'être accueilli par eux en
frère. Il part donc le cœur léger. Mais qu'il craignt, les forçats s'il se fait reprendre!
« Chaque évasion étant un motif dont l'administration s'empare pour redoubler de rigueur, les forçats, qui veulent bien pâtir pour la délivrance d'un des leurs, se révoltent à l'idée de s'imposer des sacrifices pour un maladroit ou un lâche qui s'est laissé reprendre dans les environs. Les deux cents coups de fouet que lui alloue le règlement administratif ne son: rien en comparaison du châtiment que lui réserve le code des forçats et auquel il survit rarement. Il est. probable que le code des forçats a voulu prévenir les délations ou les aveux que le système russe sait très bien arracher aux coupables, autrement que par la persuasion.
« L'administration est au courant de tous ces usages, mais elle se reconnaît impuissante à y mettre un terme. Elle sait que les forçats volent l'or, elle conuait les complices des voleurs, les receleurs, les juifs qui font ce commerce d'or prohibé en Russie où la couronne en a le monopole. Un fonctionnaire de Kara m'a montré un sous-officier de Kosaks, à mine patibulaire, parent du mien sans doute, et me l'a désigné comme un des fournisseurs d'eau-de-vie des forçats qui la payent plus cher que ne vaut le meilleur vin de France. Néanmoins cet homme n'était pas destitué et comme j'en exprimais mon étonnement:
a — Que voulez-vous, me dit le fonctionnaire, d'a- ( bord on n'a jamais pu le prendre sur le fait,pi)is celui
« que je mettrais à sa place ferait de même. Ce ne » sont pas les honnêtes gens qui acceptent des postes « de cette espèce, »
« Je demandais à ce même employé pourquoi le gouvernement n'en finissait pas une bonne fois avec ces hordes de forçats échappés qui infestent les environs de Kara : « Nous serions battus, me répondit-il; « nous n'avons ici que huit cents Kosaks de troupes « et il nous faudrait aller livrer bataille à douze ou « quinze cents bandits cantonnés dans les forêts dont « ils connaissent tous les détours et dans lesquelles « nous ne nous sommes jamais aventurés! »
« J'avais passé une heure entière dans l'enceinte du bagne, non sans que ma présence eût étonné profondément les gardiens.
« Je voulais voir encore les travaux des mines, le trésor et la chapelle. Je suivis une escouade de forçats qui étaient venus chercher quelques outils et qui retournaient à la mine. La moitié d'entre eux étaient enchaînés. A la mine qui n'est qu'à fleur de terre,ils travaillent sous la surveillance d'une nombreuse escouade de gardiens ; ils sont entourés d'un cordon de soldats dont les fusils sont chargés. Ils recueillent le sable, la terre et les pierres dans des brouettes qu'ils amènent, par un plan inchné, à l'un des moulins disposés pour laver l'or. A chaque pas, ils sont accompagnés par des gardiens et des soldats. Les moyens employés pour , laver la terre et les pierres aurifères sont primitifs. Le^ i Russes n'appliquent aucune des merveilleuses inven-
tions américaines, et s'en tiennent au système le plus élémentaire et le moins productif. — La nuit, les forçats qui vivent dans les forêts viennent travailler pour leur compte et trouvent une ample moisson dans les résidus de la trituration et du lavage des pierres que l'on jette dans les environs. Des inspecteurs, ayant à la main un sac en cuir, surveillent l'opération du lavage et s'emparent immédiatement des pépites ou des morceaux d'or qui apparaissent. Ils apportent leur trouvaille à l'inspecteur en chef qui centralise toute la récolte dans un sac plus grand dont le contenu est soumis à une opération chimique afm de séparer le plomh de l'or pur. Puis on envoyé, sous bonne escorte, le produit de la journée à la « chambre d'or ». — C'est un petit pavillon cuirassé. Il est en pierres de taille reliées entre elles par d'énormes crampons de fer. Le toit, qui est plat, le plancher, la première porte, sont en plaques de fer de quatre centimètres d'épaisseur. Le pavillon est revêtu à l'intérieur d'une cuirasse en fer. Au milieu se trouve une caisse monumentale, toujours en fer. La porte en est machinée comme celle d'un coffre-fort. A l'intérieur, oii un homme de haute taille peut facilement se tenir debout, l'on voit deux grands coffres en fer, garnis de clous gros comme la tête d'un enfant de quinze jours. Il faut deux personnes pour soulever les couvercles de ces coffres. Ils renferment l'or qui, après avoir été pesé, est versé dans des sacs en cuir scellés aux armes impériales.
« Tant de précautions prises contre les voleurs ne
sont pas superflues. Les forçats ont, plus d'une fois déjà, essayé de s'emparer du trésor que l'on n'expédie que tous les trois mois à Saint-Pétersbourg dans un traîneau surmonté d'un drapeau et escorté d'une douzaine de Kosaks. Les forçats ont eu recours à tous les moyens : l'effraction, l'incendie et la mine. Ils ont échoué, grâce à là masse de fer et de pierre qui protège la « chambre d'or ».
« Aussitôt que le travail de la journée est terminé, des gardiens passent l'inspection des forçats afin de découvrir et de reprendre l'or qu'ils ont dû voler. Je pense que ces gardiens ont un gros supplément de solde pour consentir à faire cet abominable métier dans les détails duquel je ne pourrais entrer.
e La chapelle des forçats est une misérable grange à peu près en ruine. On les parque au milieu d'un cercle de soldats et de baïonnettes. C'est un triste SDeciacle : beaucoup portent les fers aux jambes et aux bras, et comme, dans le rite grec, les signes ds croix et les génuflexions se répètent une cinquantaine de fois par heure, l'on n'entend que le bruit des chaînes agitées par les forçats qui se signent ou qui se prosternent. Ce bruit lugubre, ces voix fortes et sauvages qui chantent des prières, ces têtes hideuses dont un côté est rasé, l'odeur repoussante qui s'exhale de ces corps à l'état sauvage et des haillons qui les couvrent, tout cela ne peut s'oublier quand on l'a vu une fok.
t Néanmoins au milieu de toutes ces horreurs, j'ai
été frappé par l'expression, la tenue, la noblesse de cer- Mns forçats. Je me rappelle entre autres un Gircassien de grande taille, qui debout, la tête droite et le regard fier, semblait un roi d'Asie au milieu de ses esclaves.
« De la chapelle, je me rendis à la prison du bagne qui se trouve à quelques verstes de distance. C'est la reproduction en petit du bagne de Kara. Seulement la reproduction est souterraine. Les chambrées sont remplacées par des cachots enfouis à une profondeur de plusieurs mètres. J'y ai vu des infortunés lourdement enchè.'înés, croupissant dans une obscurité profonde sur des monceaux d'immondices, plus mal nourris que les chiens du bagne. Leurs jambes et leurs mains étaient reliées par des barres de fer s'attachant à des .anneaux rivés aux jarrets et aux poignets et reliés encore par de lourdes chaînes. Ceux qui subissent ce châtiment, qui est une variété de la tortiu-e. sont en général des condamnés dont on veut obtenir des aveux, ou des forçats repris en rupture de ban à qui on cherche à arracher la confession de leur identité.
« Leur énergie est parfois extraordinaire. On m'a montré l'un d'eux qui, depuis huit mois, était enchaîné par la ceinture au mur d'un de ces hideux cachots. Tous les deux jours il recevait dix coups de knout; il ne voyait d'autre lumière que celle que le bourreau apportait pour voir où il frappait. Eh bien, cet homme, depuis huit mois, n'avait pas eu une seconde de faiblesse et de défaillance. Rien n'avait pu abattre son énergie et sa volonté' Tou!? les jours il bravait
ses geôliers, et chaque fois que le gouverneur, dans sa tournée hebdomadaire d'inspection, venait lui demander s'il était enfin disposé à nommer ses complices dans je ne sais quel complot dont il avait fait partie, le prisonnier, tendant sa chaîne, se penchait en avant, regardait en face le gouverneur, puis, partant d'un éclat de rire, il l'insultait et le bafouait avec toute la verve et l'insolence d'un homme libre et fort! « Il paraît qu'un peu au delà de Kara, il est un endroit plus terrible encore que cette prison. On y envoie les intraitables. Je n'ai appris l'existence de ce « carcere duro » qu'après mon départ de Kara. Rien ne m'aurait empêché de le visiter. Aucun des condamnés qui y ont été envoyés n'en est revenu. »
Si bien gardés que soient ces forçats et malgré les meutes de chiens dressés à les poursuivre dans les forêts, il n'est pas rare qu'ils s'échappent. Les condamnés pohtiques se réfugient en pays étrangers ; les moujiks reviennent dans leur village, où ils ne tardent pas à être repris.
Le directeur de la prison de dépôt de Moscou me montra une vingtaine de condamnés à la déportation qui refaisaient le voyage de Sibérie pour la cinquième ou la sixième fois.
Quand on leur demande pourquoi ils se sont enfuis, ils répondent invariablement : — c Nous avons voulu revoir « notre terre ».
Frolof, le bourreau de toutes les Russies, n'est pas un monsieur comme le bourreau de Paris. C'est un ancien assassin, un meurtrier retiré des affaires, condamné à mort par les tribunaux, mais dont la peine a été commuée en détention perpétuelle à condition qu'il continuât pour le compte de l'Etat le petit rom merçe entrepris jadis pour son compte particulier.
Frolof est enfermé depuis une ouinzaino d'années dans la prison centrale de Mose.^n. Le besoin se fait-i sentir de pendre quelqu'un à Kiew, à Odessa ou à Saint-Pétersbourg, Frolof y est envoyé sous bonne escorte. Il adore, dit-on, ces petits déplacements qui sont pour lui de véritables voyages de plaisir. Sa présence dans les buffets des gares fait toujours monter la recette, et tout ce qu'il boit, il le boit « à l'œil ».
On m'avait promis une entrevue avec Frolof. On m'avait même proposé de me l'envoyer à mon hôiel, accompagné de ses gendarmes ! Mais je tenais trop,
dans la maison où j'étais descendu, à ma réputation d'homme aux relations avouables, pour accepter une semblable proposition, si remplie d'attention délicate qu'elle fût pour moi. Du reste c'eût été sortir Frolof de son cadre; un bourreau qui est un prisonnier doit être vu en prison.
Un soir, en rentrant chez moi, je trouvai la dépêche ci-après, que je conserve précieusement dans mes archives de voyage :
7 novembre.
Le bourreau est arrivé. Suis venu pour vous prendre et vous emmener à la prison. Vous ai pas trouvé. Faites-moi savoir quand pourrai passer demain pour vous chercher...
Je répondis que j'étais libre à partir de raidi.
A trois heures, M. X. vint me prendre avec sa voiture. La neige tombait à gros flocons. II faisait un temps funèbre, bien en harmonie avec les pensées qui doivent rouler dans la cervelle de celui qui s'en va chez le bourreau.
Les mains de Frolof étaient être chaudes encore de sa dernière exécution; il revenait de Saint-Péterbourg, où il avait pendu deux nihilistes : Pressniakoff et Kiwatkowski.
La prison Centrale, la maison du bourreau, est située dans les faubourgs. Son aspect extérieur n'a rien de bien romantique. Représentez-vous un vaste enclos entouré d'une palissade haute de douze pieds, et gardée par des sentinelles en capote grise, la baïonnette au
fusil. On dirait un blockhaus. A l'entrée, dans la première cour, une masure : c'est là qu'habite Frolof, au sous-sol, dans une espèce de cave.
Nous descendons un escalier boueu/, gluant, et nous pénétrons dans une pièce toute noire, qui ressemble à une caverne, à un repaire de fauve. Une femme vient au-devant de nous, traînant un enfant en chemise accroché à sa jupe.
— Où. est Frolof? lui demanda mon introducteur.
— Il est sorti.... Il est allé faire quelques emplettes... Mais dans cinq minutes, il sera de retour... Vous venez peut-être pour acheter de la corde ?...
-— Non.
— Ah!... c'est que jamais on n'en a tant demandé... Asseyez-vous, mon mari va rentrer...
C'était la femme du bourreau. Elle avait la voix douce, les yeux bleus, le teint rose. Elle portait le costume des paysannes : la chemise à manches bouffantes, la rouge sarafane et le tablier attaché au dessus des seins.
Sur une table crasseuse chantait un samovar au gros ventre de cuivre. Aux murs pendaient des vêtements fripés, de vieilles touloupes : on eût dit des dépouilles d'exécutés. Et dans un coin, la petite lampe au verre rouge, qui brûlait devant une image de la "Vierge, mettait dans la pénombre comme une grosse tache de sang.
Un bruit de pas résonna dans la cour, au-dessus de nous.
— Voici Frolof, nous dit la femme. Les gendarmes qui l'ont accompagné viennent de rentrer.
Quelques instants après il parut, tenant tout le cadre de la porte avec ses larges épaules, sa forte carrure, et sa grosse tête à crinière noire. Son costume ne différait pas de celui de l'homme du peuple •. il portait un petit chapeau, une chemise rouge sous sa touloupe; ses pantalons de drap sombre étaient rentrés dans ses bottes. Cet infatigable tueur d'hommes n'a pas l'aspect terrible que les sentimentalistes pourraient s'imaginer. Il ne diffère des autres moujiks que par la force bestiale ramassée dans sa nuque épaisse et dans ses gros bras musculeux et courts. Frolof vaut à lui seul vingt gendarmes. Quand, dans la prison, les détenus menacent de sortir de leur tranquillité de bétes encagées, la porte de Frolof s'ouvre ; il se montre, armé d'un fouet ou d'un gourdin, et aussitôt tout rentre dans l'ordre et le silence. Il a assommé un jour, d'un simple coup de poing, deux ou trois prisonniers révoltés. La légende de la prison a conservé le souvenir de cet exploit.
Frolof nous invita à nous asseoir ; puis, sur notre demande, il nous raconta l'exécution qu'il venait de faire à Saint-Pétersbourg... Les choses se passent promptement. On dresse de bon matin l'échafaud à 250 mètres de la prison. Les condamnés, revêtus d'une longue chemise blanche, les mains liées derrière le dos, portant sur la poitrine un écriteau avec ces mots : « Condamné pour crime politique », sont conduits en voiture, entre une double haie de gendarmes
à pied et à cheval. On leur fait gravir un petit escalier de quatre marches ; en un tour de main on passe le nœud coulant à leur cou, et l'on retire brusquement l'escalier. Le corps tombe dans le vide... Il se balance et gigote cinq minutes, puis tout est fini.
— Quand Pressniakoff, du haut de la voiture, aperçut les deux potences, nous dit Frolof, un sourire plissa ses lèvres, et il promena un regard plein de fierté et de défi sur son escorte ; Kiwiatkowski se montrait, au contraire, très abattu; il était plus pâle qu'un mort et sa tête retombait, ballante et comme vide sur sa poitrine... Quand je les pris pour les conduire à l'échafaud, j'entendis Pressniakoff dire à son compagnon : « Courage, frère, n'aie pas peur ! » — Avant de mourir, tous deux ont fait k- signe de la croix et embrassé le crucifix. K'wiatkowski avait trente ans ; Pressniakoff vingf cinq.
Frolof nous donnait ces détails avec la simplicité et la bonhomie d'un moujik qui raconterait un conte de fée à la veillée. Il était évident que pour lui, pendre, c'était maintenant comme pour un violoncelliste jouer du violoncelle. Il nous dit qu'il en était à sa vingtcinquième exécution, et qu'il espérait des temps meilleurs...
Il nous offrit à chacun un bout de corde « authentique », car s'il ne substituait pas de temps en temps une fausse corde à la vraie,- il nous avoua ingénument qu'il ne pourrait pas la faire durer. Les cordes de pendus, c'est son petit bénéfice. Les joueurs — et que
Russe ne l'est pas ? — se disputent à coups de roubles la possession de ce lugubre porte-veine.
Frolof nous accompagna jusqu'au haut de l'escalier de sa cave. Et quand il redescendit, un gendarme vint fermer la grosse porte rouge qui fait de la maison du bourreau une véritable prison.
J'avais pris rendez-vous avec deux amis, au restaurant Lopachef, à sept heures. Nous devions passer la nuit à courir les rues et les ruelles, à explorer le Moscou peu connu, excentrique et viveur.
Mais avant de nous mettre en route, disons un mot du Iraktir Lopachef, qui est aussi une des curiosités de Moscou. — Lopachef est un richard qui, par fantaisie archéologique et gastronomique, a fait construire un superbe restaurant dans le vieux style russe. — On éprouve une impression d'émerveillement quand on passe de la rue sombre et froide dans ces salles à manger aux belles boiseries sculptées, aux vieilles tapisseries à fond d'or, et dont les tables étincellent, chargées d'ancienne argenterie du xvi° siècle, de brocs d'or et d'argent ciselés, de grands vases en cuivre aux ornements en reliefs oii des roses s'épanouissent, fraîches et rouges comme des lèvres de femmes. — Je ne pourrais mieux vous donner une idée d'un dîner russe, qu'en vous racontant celui que nous venons de faire.
En Russie, tout repas sérieux est précédé, comme un grand opéra, d'une « ouverture ».
Pour s'ouvrir l'appétit, on se réunit debout autour d'un petit guéridon couvert d'une mosaïque de horsd'œuvre, de zakouski : caviar, radis, beurre, anchois, saucissons, saumon fumé, harengs à la livonienne, ierchis, écrevisses farcies, croûtes chaudes d'oie fumée, éperlans marines, olives farcies et glacées, tranches d'ananas, etc. Des bouteilles d'eau-de-vie font la haie tout autour de la petite table, cherchant à attirer l'attention et à exciter la soif, par les couleurs multicolores de leurs étiquettes, par leurs noms ronflants et les formes ingénieuses de leurs verres. Vous n'avez que l'embarras du choix. Il y a là de l'eaude-vie de froment, de sorbier, de cassis, de groseilles rouges, de chêne, de l'eau-de-vie du Passage du Danube, de Pouschkine, de Bulgarie, de Pierre-le-Grand, de Nordenskiold, avec des glaçons qui miroitent dans un flacosL de cristal givré, etc. — On compte plus de cent espèces d'eaux-de-vie ! Et celles qui cessent d'obtenir les faveurs du public renaissent sous de nouveaux noms I
Après ce petit repas préparatoire, on se met à table; et comme le fond de la cuisine russe est l'abondance et la variété, on vous offre plusieurs potages. Les Russes ont inventé le potage de sterlet aux foies de lottes, qui est un régal de dieux, le potage aux choux farcis, à la grecque, aux orties, aux kloskis, aux biscottes varsoviennes, aux canetons, aux champignons, le potage purée de jambon, purée de lièvre à la petiterussienne, le consommé au gruau de sarrazin, le po-
tage au cochon de lait, le potage de nouilles à la russe, le potage esclavon, le tchi à la paresseuse, le borsch petit russien, le potage à la Pojarski, aux rognons de veau, le bouillon de gribouis, que sais-je encore ! Et les petits pâtés, les fameux piroghi russes, quelle variété aussi ! Pâtés polonais, petits pâtés de blenis aux truffes, petits pâtés de Visiga, petits pâtés aux carottes, aux choux aigres, petits pâtés caucasiens, livoniens, moscovites, moldaves, à l'oignon, de riz, au gribouis (champignons secs).
Après le potage national et traditionnel au sterlet (oukha), après les piroghis obligés, on nous donna un autre plat essentiellement russe : un cochon de lait au cacha; puis notre repas fut couronné par un gruau aux fruits et un punch à la russe *. — Notre repas était des plus modestes. Les marchands qui viennent « se régaler » chez Lopachef ne commandent jamais moins de douze plats de résistance!
J'oubliais un détail qui a sa valeur pour l'observateur : la grande quantité de verres se déployant en tirailleurs autour de chaque assiette. Il y en de gros, de moyens, de longs, de carrés, de ronds, de biscornus. Et comme les sentences , les devises et les légendes dont ils sont ornés sont bien faites et bien choisies
1. On le prépare dans un bol d'argent dans lequel on verse, deux bouteilles de Champagne; on ajoute des tranches d'ananas, une livre de sucre raffiné, et un demi-verre ordinaire de kirsch. Ce punch peut se servir froid, — ou chaud, en y mettant le feu»
LE lîOUimEAU. — MOSCOU L.V NUFF 541
pour enlrelenir le feu sacré de la soif chez les convives! Jugez- en plutôt. Voici les maximes de « beuverie » qui enroulaient leur gracieuse calligraphie dorée autour des verres que j'avais devant moi : « Pour un homme robuste, tout est sain. — L'âme connaît la mesure. — L'eau-de-vie est la tante du vin. — Ne pas boire, c'est ne pas vivre.— Eau-de-vie, ma mignonne, eau-de-vie, mon petit soleil rouge, coule dans mon gosier ! — A l'homme libre la liberté ! A l'ivrogne le paradis ! »
Neuf heures. Il est temps de nous lever de table et d'aller au quartier juif, chezDanielhsohn, oijles mardi, jeudi et dimanche de chaque semaine, ont lieu des combats de coqs.
Le gargote de Danielhsohn est un long boyau enfumé où nous trouvons une quarantaine d'habitués, la pipe à la bouche, assis derrière des tables recouvertes de nappes sales, et buvant du thé. Sur le papier à carreaux rouges qui recouvre les murs trois images saintes se détachent dans leur encadrement argenté. Danielhsohn est juif; et il s'est mis sous la protection de la 'Sainte-Vierge.
La réunion se compose de marchands de chevaux, de cuisiniers, de petits rentiers et de ces individus qu'on rencontre un peu partout, sans métier avoué, vivant d'expédients et de jeu.
Nous nous attablons et causons avec nos voisins. Ils nous apprennent que c'est le prince Orlof et le gé-
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néral Sewsevolotsky qui, les premiers, ont introduit les combats de coqs en Russie. A Moscou une société s'est fondée avec l'autorisation du ministère, « pour l'amélioration de la race des coqs russes ». Cette société se compose de 400 membres. Le vice-président nous dit que l'année dernière, avec ses cinq coqs, il a gagné 1,300 roubles. Un soir, un de ses coqs en tua trois l'un après l'autre. Les coqs battus étaient de race anglaise. Ceux de Russie leur sont maintenant supérieurs.
Deux juifs entrent avec chacun un coq sous le bras. Ils les présentent de table en table, en vantant leur force. Les paris s'engagent. — Un de ces coqs s'appelle Kalmouck, l'autre Corbeau. Nous mettons notre fortune sur la tête du premier.
Le combat va commencer .Nous traversons une cour, nous nous enfonçons dans un étroit couloir, et nous entrons dans une salle basse au milieu de laquelle se dresse une petite arène qu'entoure une barrière de toile maculée de sang, accrochée à des piquets. Deux lampes à pétrole descendent du plafond et quelques bancs sont disposés pour les spectateurs. La salle est glaciale. Les coqs ne se battent pas bien quand tl fait chaud. Le vice-président nous explique qu'ils ont cinq manières de combattre : poitrine contre poitrine, en se portant des coups droits ; en tournant l'un autour de l'autre, en rusant, en « faisant les diplomates » ; en fuyant, en s'esquivant et fatiguant leur adversaire ; en parant l'attaque et en se tenant sur la défensive pour
ne frapper qu'à coup sûr ; enfin en se précipitant l'un sur l'autre, en se battant avec rage, avec acharnement.
En Russie, on n'arme pas les coqs de lancettes comme dans l'Amérique espagnole. On se contente d'aiguiser leurs éperons, qui sont pointus et tranchants comme des stylets.
Avant de le déposer dans l'arène, le propriétaire de Kalmouck lui baise longuement la crête, et le prépare au combat par toutes sortes de caresses et d'excitations. Kalmouck dresse sa tête d'un air belliqueux et cherche de l'œil son adversaire.
Les voici tous deux en présence. Ils se regardent d'abord et se saluent en chantant. Kalmouck agite sa crête rouge posée un peu de travers comme un bonnet phrygien. Haut sur pattes, fier, belliqueux, il ressemble au coq gaulois. Des reflets chatoyants courent sur son plumage bronze et or. Sa queue a des ondulations de panache.
Corbeau est aussi noir que l'oiseau qui lui a prêté son nom. Il est élégant et correct comme un gentleman en habit. Dans sa petite tête fine, ses yeux brillent semblables à deux rubis.
Les parieurs les encouragent de la voix : « Allez-y donc 1 Poltrons ! Imbéciles ! > Les deux coqs s'abordent, l'œil brillant de colère, en griffant le sol. Leurs becs et leurs poitrines se choquent; d'un coup d'aile, ils s'élèvent en l'air, se heurtent de nouveau, et retombent au milieu d'un nuage de plumes. Ils s'arrêtent, puis recommencent Et à ce second choc en succède un
troisième, puis un quatrième, plus acharnés. Aux coups de becs se joignent les coups d'éperons. Le sang coule. Ils se piquent les yeux, cherchant à s'aveugler. On les excite encore par des cris, par des appels, et en promenant des chandelles allumées autour d'eux. Cette fois c'est une lutte à mort qui s'engage. Les ailes traînant à terre, haletants, ils s'attaquent avec furie, ils se poursuivent, ils se serrent, ils se déchirent avec rage. Le spectacle est fiévreux et plein d'émotion. Corbeau commence à donner des signes de faiblesse; de petits filets rouges coulent sur son plumage noir ; le nombre de ses blessures augmente, ses ripostes sont moins vives, et ses ailes alourdies ne lui servent plus qu'imparfaitement de bouclier. Kalmouck pousse un cri aigu, s'élance dans un dernier assaut, et, d'un coup d'éperon porté au cœur, il renverse son adversaire, qui ne se relève plus et expire mortellement frappé.
En sortant de cette espèce de hangar où l'on gelait, nous rencontrâmes le policier qui nous avait proposé de nous accompagner dans les quartiers mal famés.
Nous commençons par les asiles de nuit. Tout y est profondément endormi. On répond enfin à nos appels et nous sommes introduits dans une grande baraque noire, à deux étages, goudronnée du haut en bas, comme l'entrepont d'un navire. Sur trois ou quatre rangées de planches superposées comme des rayons de bibliothèque, dorment, tout liabillés, de longues files
d'hommes, étendus dans une rigidité de cadavres. On dirait l'intérieur d'une nécropole, ou un vaste séchoir de noyés. — On ne voit que les chaussures qui enveloppent les pieds dépassant les planches. Mais que ces bottes déchirées, trouées, bâillant la faim et la misère, que ces souliers dont la semelle rongée tombe en décomposition, que ces laptis d'écorce de bouleau à moitié pourris, en disent long sur ceux qui sont venus s'étendre là, dans un éreintement de bête! Quelles chroniques du ruisseau et du pavé racontent toutes ces chaussures!... Que de comédies, que de drames on découvrirait en les examinant d'un peu près ! Quelles longues stations à la porte du riche ! Que de prétentaines elles ont couru avant de se mettre en ce lamentable état ! Salies de toutes les boues et de toutes les ordures de la grande ville, aux odeurs qu'elles dégagent on pourrait connaître l'état social de leur propriétaire et écrire sa biographie !
Il se fait tard. Notre traîneau file maintenant dans des rues désertes, et comme abandonnées. Un croissant de lune et la réverbération de la neige éclairent notre marche.
Nous ne retrouvons une apparence de vie qu'en nous enfonçant plus avant dans les quartiers excentriques. Arrivés à l'entrée d'une rue, nous descendons pour nous réchauffer en marchant. En passant, nous heurtons un sergent de ville, un gardavoï engoncé dans son bachelik, et qui dort appuyé contre une palissade,
le sabre à moitié sorti du fourreau. Il a probablement trop bu d'eau-de-vie et trop mangé de gâteaux de pavots. Des lampes à réflecteur éclairent les petites maisons de bois qui s'élèvent à droite et à gauche et qui sont ouvertes comme des boutiques. On entend des bruits de voix, de rauques éclats de rire, des airs de musique aigres et discordants. Des gens à figure étrangement illuminée causent, sur le seuil des portes, avec des femmes en cheveux, en robes de galantes couleurs : rose aurore, bleu d'azur ou vert espérance. Nous regardons à travers les fenêtres brillamment éclairées et que garnit à peine un léger rideau de mousseline. Le spectacle est partout le même et se continue jusqu'à l'extrémité de la rue : dans une pièce où, le long des murs, des bancs sont disposés en divans, un jeune homme en habits râpés, aux traits faméliques, est assis devant un vieux piano malade ; des femmes de pacotille, aux joues fardées, aux yeux caves, se trémoussent avec des hommes demi-ivres, portant la chemise du moujik ou la redingote et la casquette du petit commis et du petit marchand. Dans quelques-unes de ces maisons, où l'on se livre aux sauteries bizarres, aux piétinements et aux contorsions de la Kamarinsky, — danse nationale qui ressemble à la Kosaque — le pianiste est remplacé par un joueur d'accordéon.
Nous remontons dans notre traîneau et nous nous faisons conduire dans la Sobolewka, qui n'est pas loin. C'est la rue des maisons de nuit aristocratiques
et bourgeoises. Tout ce quartier n'est qu'un immense bazar d'esclaves, un vaste marché de chair humaine. On pourrait le recouvrir comme une halle. Les maisons sont à deux étages, avec de grandes façades à. douze fenêtres. L'entrée reste ouverte nuit et jour. On monte par un escalier orné d'un tapis. A l'antichambre, devant une image sainte, brûle une lampe. Des domestiques vous débarrassent de vos galoches et de votre pelisse. — On peut se promener librement à travers la brillante enfilade des salons, comme sur nne place publique. Pas la moindre invitation à la dépense. Les femmes, en toilette de bal ou de soirée, moins décolletées que des dames du monde, n'ont ni œillades assassines, ni paroles engageantes, ni gestes provocateurs. On se croirait dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Il y en a qui sont assises dans de grands fauteuils de velours rouge, et qui Usent des histoires sentimentales ; d'autres brodent ou font leur partie de whist. Cependant, dans la salle du fond, il y a comme une gaieté joyeuse et exubérante de kermesse et de foire. On danse, on boit, on chante. Les femmes, allumées par une pointe de vin de Champagne, s'animent, prennent des poses renversées de bacchantes et mènent la ronde échevelée des vierges folles. Ici, des généraux en grand uniforme, tout constellés de plaques, de crachats, de décorations, titubent au milieu d'un groupe de belles filles q^ii rient à gorge déployée, une coupe do Champagne en main. Là, dans un petit salon aux lourdes portières de velours et aux murs ornés
de tableaux décrochés de quelque musée secret, des jeunes gens se livrent à des libations à l'amour et à la beauté ; une double couronne de femmes qui se tiennent par la taille ou par la main les entourent. Il y en a de toutes les nationalités et de tous les types : des Tziganes aux yeux brûlants, au teint chaud de créole, des Allemandes, pâles Marguerites effeuillées par des Fausts de mauvais lieux, des Françaises au minois chiffonné, l'air éveillé et le sourire charmant, des Italiennes « faisant » le pays des roubles pour les collectionner, afin de s'acheter plus tard une couronne de fleurs d'oranger.
Quand les fils de marchands viennent «s'amuser l'âme » dans ces maisons, tout est mis sens dessus dessous. Ils monopolisent souvent l'établissement pour eux seuls; et s'ils se sentent vraiment on train, il ne manquent pas do briser les verres, les bouteilles et les glaces.
A l'époque de la grande foire de Nijni-Novgorod, tout ce quartier est désert comme si le feu du ciel l'avait frappé. La plupart de ces établissements déménagent et s'en vont à la conquête de la toison d'or sur les bords du Volga, en emportant tout avec eux : leurs femmes, leurs meubles, leurs tableaux, et surtout leurs lits à musique !
Minuit passé. « A Strelna, chez les Bohémiennes I » s'écrient les deux amis qui m'accompagnent. Mais ce n'est pas en simple traîneau, c'est en troïka
que nous partons. La troïka est l'équipage le plus distingué, le plus élégant, le plus aristocratique de toutes les Russies. Les chevaux, au nombre de trois, sont attelés de front, en éventail, mais le timonier, sous la douga coloriée qui s'arrondit en forme de lyre audessus de son garot, tire seul. Ses deux compagnons ne sont là que pour la parade. Le corps nu, libres de tout enchevêtrement de harnais, retenus seulement par une courroie lâche et un trait extérieur, ils caracolent, cabriolent, se cabrent, s'arment en des sem^ blants de révolte, d'un mouvement toujours mesuré et plein de grâce. Et chacun d'eux a son allure personnelle, sa manière à soi de simuler coquettement les sauts et les écarts. Les bêtes qu'on choisit pour cet attelage national par excellence sont superbes. Leurs longues crinières et leurs longues queues flottent au vent comme celles de ces beaux coursiers de bataille peints par Van der Meulen et par Vanloo. Avec quelle noble fierté ils portent leur tête au chanfrein orné de glands multicolores, de pompons, de chaînettes d'argent! Et avec quel art ils font tinter leurs sonnettes et leurs grelots dont la claire et joyeuse musique semble rythmer le pas danseur et cadencé de leur galop !
Notre cocher en long cafetan fourré bleu foncé, serré à la taille par une écharpe rouge, coiffé d'un bonnet de velours cramoisi à ganse d'or et à pans coupés, assez semblable à un petit coussin, conduisait debout, tenant dans ses deux mains les rênes de maroquin rouge.
Nous allions d'un train d'enfer. Le cocher d'une troïka doit être |d'une habilité peu commune, car une troïka ne saurait aller qu'au grandissime galop. C'est son allure ordinaire.
Au bout de la Tverskaya, nous passâmes sous l'arc de triomphe érigé en souvenir des campagnes de 1812 et 1815. La neige avait transformé son quadrige de bronze en quadrige de marbre.
Nous étions maintenant en rase campagne. Strelna est à quelques verstes de Moscou. La plaine toute blanche s'étendait autour de nous comme une mer couverte d'écume. Soulevée par les pieds des chevaux, la neige nous éclaboussait de sa poussière argentée. Et il nous semblait que c'étaient des coursiers marins qui nous emportaient dans une grande conque en forme de chariot. L'endroit vers lequel nous nous dirigions est bien un peu mytha' Dgique.
Devant nous, sur le ciel inscrustè d'étoiles aux reflets de topazes, des arbres découpaient les fines arabesques de leurs branches givrées et dénudées. C'était le Parc, la promenade d'été des Moscovites, leur Bois de Boulogne. Dès que les bourgeons éclatent, cette solitude se peuple de théâtres populaire?' de cafés-concerts, de restaurants. Strelna se trouve à l'entrée du Parc, mais Strelna, de même que son concurrent Yard, reste ouvert toute l'année. C'est le restaurant de nuit le plus couru, celui où chantent les Bohémiennes, et où se font les parties doubles et les parties carrées des viveurs de Moscou.
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Leurs jolis pieds chaussés de bas do soie et de soi> liers de satin cachés dans une chaude chancelière, leurs petites mains pelotonnées dans un manchon ouaté, le corps emmitouflé dans une pelisse de satin en martre zibeline, la figure cachée sous des dentelles espagnoles comme sous un mas jue, les grandes dames ne dédaignent pas, dit-on, de venir jusqu'ici en escapades nocturnes et galantes, au triple galop d'une légère troïka. C'est si bon de sortir du convenu, de s'échapper de sa cage, de se glisser incognito dans les petits chemins de traverse I Et puis, les femmes sont si curieuses ! On leur a dit que le parfum du vice est mortel ; et elles veulent, comme Eve, voir si réellement cette fleur de péché donne la mort.
Après les descriptions lyriques et hyperboliques de Théophile Gautier et de Fervacques, je m'attendais à des merveilles, à des splendeurs et à des sensations inconnues, à quelque chose de féerique. La déception a été profonde, complète. Figurez-vous un homme à qui on promet des montagnes d'or et qui se trouve en présence de monceaux de feuilles sèches. Ah ! qu'ils sont dangereux tous ces poètes qui voient dans leur imagination au heu de voir dans la réalité ! Ils vous farcissent la tête de bulles de savon. Le plomb vil, ils le transforment en or pur ! C'est à eux que nous devons cette belle invention de la courusane vierge.
Meublés avec le luxe commun et économique des hôtels de troisième classe, ces salons de Strelna, que je m'imaginais ruisselants de dorures, émaillés de
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jolies femmes et de belles fleurs, étaient noyés dans une atmosphère de malaria et d'ennui qui faisait pitié. Les garçons sommeillaient derrière des tables vides. El de toutes ces vieilles chaises, de toutes ces vieilles femmes, de toutes ces banquettes aussi maigrement capitonnées que celles que y étaient assises, de ce comptoir de foire de Saint-Gloud avec sa roulette « à tous les coups l'on gagne », une odeur de débâcle, de mauvaises affaires et de mort semblait s'exhaler I Et ce fameux jardin cité comme un « jardin d'Armide », ah I oui, parlons-en 1 C'est une serre qui serait tout aussi gaie si elle était dans une cave. Les arbustes des pays du soleil y ont un air piteux de condamnés à la déportation dans une mine de Sibérie. Les palmiers ressemblent à de grands troncs de choux effeuillés. Les autres arbres, on dirait qu'ils ont été faits à Nuremberg, à la mécanique. Au milieu de ces splendeurs, un jet d'eau pleure, avec mille grimaces, sur la tristesse du lieu qui ne l'a pas vu naître. Je vous jure qu'on n'éprouve pas la moindre « amoureuse rêverie » en se promenant sous ces « bosquets» sans mystère oîi le chant des oiseaux a été remplacé par b chantage des Bohémiens, hommes plus habiles encore à faire chanter les Russes que leurs petites Tziganes.
Celles-ci sont aussi une de ces mystifications colossales comme ne vous en réserve que l'Orient. Sauf deux ou trois, ces Bohémiennes « d'une séduction magique » sont toutes laides ; elles n'ont même plus le type tzigane, ce sceau indélébile de leur race vaga-
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bonde et superbe. Parmi elles, j'en ai vu qui avaient les yeux et les cheveux pâles. Une Bohémienne blonde, c'est un corbeau blanc ! Elles se sont si bien acoquinées avec la civilisation, qu'elles portent, — 'elles, les libres filles des steppes ! — les toilettes ridicules que la mode nouvelle a jetées au rancart et que Paris revend comme du neuf dans les régions lointaines.
Nous avons pris un petit salon particulier pour entendre chanter la bande. Elles sont venues, avec une douzaine d'hommes armés de guitares, se ranger devant la table où nous soupions.
Elles exécutent tour à tour des chansons russes, mélopées traînantes et mélancoliques comme les plaintes du vent dans les forêts de sapins, ou des chansons tziganes, folles d'entrain et toutes frémissantes d'ardeur passionnée, de fougue sauvage. Ces airs conservés dans leur tribu ont un rythme bizarre, un caractère étrange ; ce sont des mélodies sans discipline, en dehors de toutes les règles et de toutes les conventions musicales. Elles ont bien l'excitation qu'il faut pour tirer le Russe de sa torpeur, pour le secouer, pour emporter son âme comme l' eau-de-vie emporte la bouche 1
Et pour rendre l'impresion plus profonde, pour doubler la sensation, les plus jeunes dansent et chantent ! Il y en a d'abord une qui commence, puis deux, puis trois, qui se détachent au fur et à mesure du groupe, comme prises de vertige, entraînées dans le tourbillon. Elles ont de petits coups de hanche
à elles, très lascifs, très troublants, et des sourires, et des œillades ! Puis elles se couronnent de leurs bras, faisant saillir leur poitrine en des poses de statues toutes nues, la bouche entr'ouverte, soufflant le désir, appelant le baiser. Le chœur jette alors des exclamations courtes, des cris aigus, des clameurs et des piaulements barbares auxquels les arpèges des guitares mettent comme un sourdine. Et tout le corps de celles qui dansent semble secoué de commotions électriques, il se tord et se plie en des contorsions savantes, en des spasmes de frénétique amour. Un tremblement fébrile secoue la danseuse tout entière, elle piétine sur place, enfin sa tête se renverse pâmée, et elle pousse des cris rauques comme les appels d'une panthère en rut.
Les viveurs russes raffolent de ce spectacle qui les transporte au milieu des aimées du paradis de Mahomet, et dans ces temples voluptueux de l'Asie oii les bayadères, sœurs d'origine de ces Tziganes, dansent encore maintenant sans voile cette même danse du ventre, devant l'image morne d'un dieu indou.
Si l'idée venait une fois à une de ces Bohémiennes d'écrire ses Mémoires et de donner un pendant au livre de Fanny Leare, quel régal d'indiscrétions de haute graisse ce serait pour les curieux 1 Ces Bohémiennes sont les archives vivantes de la jeunesse dorée de Moscou. Sans les Tziganes, pas de fêtes ni d'orgie. La fascination qu'elles exercent sur l'imaginatioQ incohérente des Russes est si puissante, que plus d'un grand seigneur a épousé une chanteuse bohémienne.
Un prince Galitzin a acheté plus de cent mille roubles à la tribu dont elle faisait partie, la jeune Tzigane qui est devenue sa femme.
Quand nous quittâmes Strelna, le jour se levait; les dômes des églises de Moscou étincelaient comme les casques d'or de gigantesques guerriers dont les grands manteaux blancs traînaient sur la ville et la cachaient ainsi qu'un brouillard. Effleurant à peine la neige de son vol silencieux, notre troïka nous emportait, et il nous semblait que nous rêvions. Et machinalement mes lèvres à demi endormies murmuraient :
« Pays étrange, pays de contraste et de mystère ! »