Tout condamné à la déportation l'est à perpétuité
dans un vaste corridor, et le premier bruit qui frappe notre oreille est un bruit de chaînes ! Soixante-dix condamnés viennent'justement d'arriver de Saint-Pétersbourg. Ils attendent là, en rangs, dans un silence farouche de bêtes en cage. Uniformément habillés de gris, ils sont coiffés du petit chapeau noir traditionnel des forçats russes. Ceux qui sont condamnés aux travaux forcés dans les mines portent deux petits carrés de drap jaune dans le dos; les condamnés simples, envoyés comme colons, sont désignés par un seul carré. Les nobles sont exempts de tout signe distinctif. Autrefois la couleur du carré indiquait à quelle catégorie de criminels appartenait le prisonnier : le carré était en drap rouge pour les meurtriers et les condamnés politiques, en drap jaune pour les incendiaires et en drap noir pour les voleurs.
Le directeur de la prison, homme d'une stature imposante et superbe, vient à nous. Il est en uniforme militaire, avec un grand manteau à pèlerine et à collet de castor jeté sur les épaules. A son cou est suspendu un sifflet d'argent, et un revolver dans sa gaine de cuir jaune est attaché à sa ceinture. Il nous conduit d'abord au bureau des archives et nous donne quelques détails de statistique. Depuis le mois de juillet dernier, c'est-à-dire en trois mois, neuf mille condamnés à la déportation ont passé par ici. Sur les trentecinq à quarante mille que la prison de passage héberge chaque année, il y en a vingt mille au moins qui sont exilés par ordre du mir, c'est-à-dire de la commune.
Celle-ci se débarrasse de la sorte des ivrognes, des paresseux, des mauvais sujets, de tous les gens qui l'embarrassent et qu'elle ne veut plus avoir chez elle. Souvent des abus se produisent ; mais, hélas I la commune est toute puissante et il est bien difficile à un pauvre diable de moujik de faire casser l'arrêt qui le frappe.
On nous montre les magasins d'habillements : des bottes s'entassent jusqu'au plafond; des piles de capottes de drap, de pantalons et de chemises en bonne toile remplissent les rayons. Chaque déporté reçoit aussi une touloupe ou pehsse en peau de mouton.
On nous mène au premier étage, dans les prisons. Nous nous attendions à quelque chose de sinistre, mais les trousseaux de clés ne carillonnèrant même pas dans la main des geôUers ; les portes ne grincèrent pas non plus sur leurs gonds rouilles ; les affreux cachots que nous pensions voir étaient de grandes salles bien aérées, bien éclairées et bien chauffées, de vastes chambrées, de spacieux dortoirs aux fenêtres ordinaires munies de barreaux. Gardés par une sentinelle, les prisonniers, à la vue du directeur, se levaient et se découvraient, en nous regardant de leurs yeux calmes et tranquilles. Il y en avait de tout âge. Un garçon de quinze ans était là, en compagnie de son vieux père qu'il n'avait pas voulu quitter.
Une autre salle. Dans celle-ci les détenus sont enchaînés*. Ils ont la moitié de la tête rasée et portent
(, Celle chaîne pèse 8 livres.
dans le dos les deux carrés de drap jaune qui désignent ïes forçats. Parmi eux, un gamin de quinze ans; il a tué les deux enfants d'un garde-fronlière. « Les contrebandiers juifs, dit-il, lui avaient promis cinq roubles. »
Nous entrons dans une troisième salle. Les types ne sont plus les mêmes. Les figures sont bronzées, le crâne est petit, étroit ; les yeux largement fendus, très noirs, ont un éclat tout oriental ; ce sont des Tartares de Grimée, des Asiatiques du Caucase.
Les dernières chambrées sont réservées aux juifs et aux bohémiens. La plupart de ceux-ci sont condamnés comme voleurs. Ils ont dérobé un cheval. Dans .es provinces du midi, le cheval est indispensable au paysan pour labourer la terre, et lui enlever son cheval, c'est lui voler presque toute sa fortune. Ainsi s'explique la sévérité du châtiment.
On trouve jusque dans les prisons l'exemple de tolérance religieuse que donne la Russie : les juifs ont ici leur petite synagogue, les musulmans une salle que la présence du mollah transforme en mosquée ; les catho- Uques et les luthériens ont leur chapelle. On ne force ni les Israélites, ni les Tartares à manger la cuisine russe ; une certaine somme leur est allouée pour se nourrir selon les prescriptions de leur religion.
Nous voici dans la section des femmes. Le cœur se serre à la vue de tous ces enfants encore à la mamelle : il y a là trois cents malheureux petits innocents condamnés à partager le châtiment infligé à leurs pères ! Bien peu supporteront les fatigues du voyage'
Et de combien de tombes nouvelles sera marqué le triste chemin de la Sibérie ! La plupart de ces femmes ne sont pas des condamnées; elles accompagnent volontairement leur mari en exil. Dans le nombre se trouvent beaucoup de femmes de détenus politiques.
Nous descendons un escalier fermé par une grille et nous arrivons, au bout d'un long corridor voûté, aux cuisines, à la buanderie, aux salles de bain. Dans la cuisine, tous les détenus sont enchaînés et ont la moitié de la tête rasée. — La ration des prisonniers se compose, pour les jours ordinaires, d'un huitième de livre de viande, et d'un quart de livre pour les jours de fête, outre le tchi et le cacha. On leur fournit aussi de l'eau chaude pour faire le thé. Le moujik est bieii plus mal nourri en liberté.
On apprend un métier à tous ceux qui i& désirent. On me fit voir les ateliers de menuiserie, de reliure, de cordonnerie, mais les apprentis étaient bien peu nombreux. Tant que le travail ne sera pas obligatoire pour tout détenu, il en sera ainsi. Le Russe ne parviendra pas à vaincre lui-même sa propre apathie.
La prison de passage a aussi son école, fondée il y a sept ou huit ans par la princesse de Lieven, qui venait souvent faire la lecture à six cents forçats enchaînés. — M"* Agnof, aujourd'hui à la tête de cette école, met tout son dévouement et son savoir à élever le niveau moral et intellectuel des jeunes enfapts de déportés, qui passent tout l'hiver à la priç.oii.
Nous traversons une cour couverte de neige et nous montons par un escalier de fer à une tour isolée gardée par des sentinelles.
La porte d'une cellule s'ouvre : une jeune fille de dix-huit à vingt ans, une belle juive à la chevelure et aux yeux noirs, bondit comme une lionne, et, se dressant devant le directeur, lui dit en le regardant fièrement :
— Veuillez me dire, monsieur, pourquoi je suis ici? Un des gardiens la repousse doucement, et la porte
se referme.
C'est une nihiHste.
0,u'a-t-elle fait? D'oii est-elle? Dans quel complot a-t-elle trempé? Autant de questions qui sont sur mes lèvres, mais que le mutisme du directeur de la prison ne me permet pas de lui faire.
;)aris une autre cellule se trouvait un jeune homme, un îtvocat, qu'on tenait au secret. A moins pourtant que cette tour ne soit une prison privilégiée. Ce qui pourrait le faire supposer, c'est qu'on y a également enfermé un déporté qui a dénoncé ses complices dans un petit projet d'évasion qu'ils méditaient.
— Nous serons obligés de l'envoyer séparément en Sibérie, me dit le directeur, car si nous le faisions voyager avec ses camarades, il serait assassiné avant d'arriver là-bas... Les déportés ont une justice occulte ; pas un traître n'échappe...
Quand arrive le printemps, on ouvre la grande cage
de pierre, et c'est par troupes de quatre à cinq cents que les prisonniers sont envoyés de Moscou en Sibérie *. Le chemin de fer les conduit jusqu'à Nijni- Novgorod; là, on les embarque sur le Volga, et lorsqu'ils sont arrivés à Orenbourg, sur les confins de la Russie d'Asie, on les disperse aux quatre coins de la Sibérie. A partir de cette ville, le voyage s'effectue à pied et dure souvent plus d'une année. Les fatigues, les privations, tuent les plus faibles. Une jeune fille envoyée récemment à Iredné-Kalymsk, à 11,163 kilomètres de Saint-Pétersbourg, près du Kamschatka et de l'Océan glacial, à 67 degré de latitude, écrivait: « Le voyage de Iakoutsk à Iredné-Kalymsk a été très pénible. Nous avons parcouru ces 2,600 kilomètres en voyageant tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt avec des traîneaux attelés de rennes ou de chiens, enfin à pied. Nous avons traversé quatre chaînes de montagnes dont les gorges ont de 30 à 40 kilomètres de longueur. Il nous a fallu marcher sur la glace. Nous avons traversé des glaciers entiers.
« Lorsqu'une tempête de neige s'élève ou quand la glace s'effondre et que l'eau se déverse à sa surface, on est obligé de voyager dans l'eau, car ce sont les fleuves qui servent de chemins. Mais quand l'inondation est considérable et que le froid est grand, le voyage est d'autant plus terrible qu'on ne peut ni se réchauffer, ni même sécher ses habits, les stations étant sépa-