PREAMBULE
Dans les jours qui suivirent la mort de Teropereur Alexandre, arrivée à Taganrog, pendant que la question de savoir auquel de ses frères appartiendrait sa succession tenait les esprits en suspens , un mouvement insurrectionnel eut lieu à Saint-Pétersbourg (1). Les insurgés se proposaient d'obtenir rétablissement d'un gouvernement représentatif. Leur tentative fut réprimée.
Une autre insurrection militaire éclata, à la même époque , dans le midi de Tempire , au sein de la deuxième armée : elle eut pour cause Tarrestation de quelques officiers supérieurs par suite de dénonciations faites à l'empereur Alexandre.
Entre ces deux insurrections , entre leurs chefs '^ respectifs, il n'y eut rien de commun, rien de concerté.
Après celle du 14 décembre 1825 (vieux style), le gouvernement russe crut devoir recourir à des mesu-
(1) Le 1^ décembre 1825.
red extraordinaires pour en poursuivre les auteurs et leurs complices. Oii improvisa des règlements tout exprès. L'instruction du procès fut confiée à une com-^ mission d'enquête composée de six aides-de^eamp généraux de l'empereur , et du directeur général des postes, ancien ministre des cultes et de l'instruction publique. Le grand duc Michel^ frère de l'empereur, fit également partie de ce comité, auquel wn conseiller d'état, ancien diplomate, fut adjoint comme secrétaire.
Il est sans doute peu régulier d'investir des militai*res de fonctions administratives et judiciaires ; mais ce qui dans des pays plus civilisés paraîtrait une anomalie monstrueuse n'a en Russie rien de choquant ; on ne peut offrir que ce que l'on possède , et à l'impossible nul n'est tenu. Néanmoins, dans cette circonstance, le gouvernement russe se surpassa luimême et mit toute décence de côté. Malgré la confusion qui existe dans le partage par spécialités des fonctions publiques , malgré !e peu de capacité d'un grand nombre de magistrats et de juges , quelques corps cependant , quelques tribunaux ont fini par acquérir , à force de routine , une certaine expérience qui permet de compter sur une procédure tant soit peu régulière. Tel est surtout le sénat* Non seulement il apporte, en général, plus de régularité dans les jugements , mais il ose quelquefois imposer des limites à l'arbitraire des autorités administratives ,
qui, profitant de la confusion des pouvoirs et fortes de l'appui dés ministres , ne sont que trop portées à violer les formes légales et les principes judiciaires. Le gouvernement aurait donc pu, tout en instituant une commission spéciale, y placer quelques sénateurs expérimentés, qui du moins y eussent apporté certaines traditions de justice légale. Quant à Tadjonction à cette commission du frère de Terapereur , je n'en dirai rien : en Russie elle a pu ne causer aucun étonnement; partout ailleurs elle a dû paraître inconcevable.
A côté de cette commission on improvisa un tribunal suprême, composé de plusieurs membres du conseil d'état et du sénat, d'aides-de-camp de l'empereur, d'archevêques, etc. Conformément aux règles établies, c'est le sénat qui aurait dû juger l'affaire ; mais, quelque peu de garantie morale qu'offrît ce corps, le gouvernement trouva sans doute qu'il en offrait encore trop. Il voulut pousser l'abitraire jusqu'au bout. L'instruction, le jugement, tout devait suivre une marche inaccoutumée , extra-légale ; et l'on couronna dignement l'œuvre par l'application de la peine de mort, que depuis près d'un siècle la Russie a rayée de son code criminel.
La commission d'enquête instruisit le procès. Le résultat de ses recherches fut consigné dans un rapport à Terapereur, qui tint lieu d'acte d'accusation.
Celte circonstance, que le rapport de la commis-
sion d'enquête fut la seule et psèfue pièce produite au procès , est importante pour la tâche que j'entreprends ici. Mes observations sur le procès auront d'autant plus de poids , qu'elles seront basées sur cette pièce fondamentale.
Quant à moi personnellement, jo ne me suis de même servi pour ma justification que du texte de ce rapport. On verra que ma non -culpabilité pouvait être établie par le simple rapprochement des faits et des dates , sans que j'eusse aucunement besoin de comparaître devant le tribunal pour me défendre.
Le rapport de la commission ne ressemble guère , comme on aura occasion de le voir, à une pièce judiciaire : c'est tout au plus un récit historique , qui parait dicté par la passion et écrit dans les intérêts d'un parti plutôt que dans ceux de la vérité. Son auteur ^ s'est proposé un but , et pour arriver à ce but tous les 1 moyens lui ont paru bons. Rien ne l'arrête. S'il se\ heurte à une contradiction , s'il tombe dans l'obscurité , il se relève bien vite en s'accrochant à quelque perfidie , et poursuit sa route sans regarder en arrière. Il est clair que l'ensemble de son œuvre devait se ressentir de ce zèle ignoble : aussi les contradictions y fourmillent-elles ; les faits établis d'abord ne tardent pas à s'annihiler d'eux-mêmes , ou sont bientôt suivis d'autres faits qui viennent les démentir.
Pour faire mes observations, j'ai du citer des passages du rapport. J'ai tâché de rendre ces citations
aussi courtes , aussi peu nombreuses que possible ; capeiKlaut il m'a souvent fallu y pour ne rien omettre des diverses accusations , en consigner quelques unes auxquelles le manque de preuves et même de vraisemblance semblerait enlever toute importance, mais sur l'effet moral desquelles le rapporteur comptait saus doute beaucoup.
J'ai conservé pour ces citations Tordre dans lequel elles se suivent dans le rapport. Après chacune d'elles viennent mes observations , qui ont trait d'abord à la société secrète dont je faisais partie ^ et ensuit^ à moi-même. Cette méthode nous exposera sans doute à des redites » mais lé rapport revenant à chaque p^ge à ses odieuses insinuations, il nous fallait bien le prendre corps à corps, et aux mêmes perfidies sans cesse reproduites nous ne pouvions opposer qu'une seule et même arme, la vérité.
Les citations sont faites d'après la traduction oflicielle en langue française publiée à Saint-Pélcrbourg , in-8^ Elles suffironl. pour donner une juste idée de l'ensemble du rapport, qu'Userait inutilede reproduire en entier^ En tout cas , j'afiirme que je n'ai rien omis de ce qu'il contient d'essentiel , rien non plus de ce qu'il contient de défavorable à la cause que je défends.
Le rappprt de la commission d'enquête commence
amsi :
(( Des dénonciations avertirent Tempereur Aie- )> xandre, en juin 1<S24 et en décembre 1825, )) que des individus dans l'armée tramaient le ren- » versement de l'ordre établi dans Tétat. ( Page 5 )> du rapport.) Plusieurs individus dans la deuxième » armée furent arrêtés. Cependant leqrs eompiioes )> à Pétersboqrg; soit dans |a conviction que le go'u- » v^rnement avait déjà connaissance de leur$ pro- )) jets , soit dans Timpatience de les exécuter, entre- )> prirent de tromper une partie des régiments de la )> garde , h Toccasion du seraient qu'ils devaient )) prêtera Votre Majesté, et excitèrent le mouve- » ment dont les habitants de la capitale furent té^ )) moins le U décembre. (Page 6.) Dans la soirée )) du même jour ils étaient presque tous au pouvoir » du gouvernement , et leurs dépositions vinrent é- » claircir et compléter les informations reçues tou- )) chant rexistence d'un complot.
» De cette époque datent les travaux de la com- » mission.
» De l'ensemble des faits il résulte : qu'en 1817 )) s'organisa une première société secrète , sous le )> titre d'i/nton du salut, ou des vrais et fidèles » enfants de la patrie.
)) Dès l'origine, le but de cette association fut le » changement des institutions existantes de l'em- » pire. » (Page 11.)
« Elle ne At aucun progrès. »
Tout ce que je puis dire concernant cette société , c'est que je n'en ai jamais connu l'existence , et que son nom même ne m'a été révélé que par le rapport de la commission d'enquête.
Le rapport parle ici de membres primitifs, de membres nouveaux, puis encore de quelque uns, et immédiatement après il dit aussi que la. société ne se composait que de dix ou même sept membres ! Voilà dé l'exactitude judiciaire! (V. page 10.)
 propos des discussions qui eurent lieu à Moscou entre quelques individus , membres ou non de cette société , le rapport signale des conversations tenues par eux sur le régicide, et fait observer :
» Que ce fut lors de ces discussions que naquit j) 1 affreuse idée du régicide ». (Page 13.)
Par cette curieuse observation, le rapport veut donner à entendre que cette idée ne fit que grandir et se propager depuis. Mais où la trouvera-t-on dans les associations secrètes ?
u A la même époque , le général M . Orloff s*oc- » cupaity avec le comte MamonofT et N. Tourgue-
)) neff , de la formation d'une autre société
» Toutefois ses plans n'eurent aucune suite ^ et » Tassociation dont il avait conçu l'idée ne se forma » point.» (Page là.)
Quelque temps après mon retour à Saint-Pétersbourg, je rencontrai le général M. Orloff, que j'avais connu à l'étranger et particulièrement à Nancy , où il se trouvait en 1815 comme chef d'état-major du corps d'armée russe stationné dans ces contrées. Ce général unissait à beaucoup d'esprit naturel un caractère noble, élevé. En fait d'instruction, il possédait à un haut degré celle que possèdent généralement les gens du monde. Gomme tous les esprits vifs et ardents à qui il manque des idées stables basées sur des connaissances solides , il s'attachait à tout ce qui frappait son imagination. Cela ne l'empêchait pas de penser à l'utile et au positif. Ayant été nommé commandant d'une division de la deuxième armée , il mit le plus grand zèle à établir et à propager des écoles lancastriennes , non seulement dans sa division , pour les nombreux enfants de troupe et pour les soldats , mais aussi pour les enfants des villes dans lesquelles sa division était cantonnée. Il y consacra le traitement de son grade et même une notable partie de sa fortune. Ses soins produisirent bientôt des résultats très satisfaisants ; mais à la fin ils tournèrent à son détriment , jcomme au détriment de ceux en faveur de qui ces nobles efforts avaient été tentés. Tant il est vrai qu'il est à peu près impossible en Russie de faire le bien , le bien même le plus pur et le plus simple , sans être exposé à devenir soi-même victime de son zèle et à compromettre ceux qu'on veut obli-
ger. A. présent, m'â-t-on dit, le général s^oocupe cTûitéréte matériels, de fabriques; il écrit des livres sor les finances. Il paraît que ma destinée est de le contredire toujours , car je suis tout aussi opposé à ses théiAries financières et manufacturières que je l'étais à ses théories guerrières et conquérantes. Au resté, j'aime à me le représenter encore tel que je l'ai connu autrefois, noble, généreux, dévoué au bien public.
Lorsque je le rencontrai à Saint-Pétersbourg , tou-^ tes ses idées étaient tournées vers lia fran^-maçonnerie ; il avait conçu le projet de rétablir cette institution telle qu'elle existait sous Catherine II, et de lui damier quelque but politique, ou plutôt pratique. Il avait pour associé dans cette entreprise le comte Ma* monoff , qui paraît avoir eu une grande prédilection pour TaïK^ienne maçonnerie russe. Je n'ai jamais Godnu personnellement ce dernier, mais , dans une cifféonstance critique, son nom a été trop illustré peur ne pas commander le respect (i).
(1) Voici la belle action à laquelle je fais allusion» En 181 2, à Tépoque de TinvasioD du pays par les armées de Napoléon , l'empereur Alexandre vint à Moscou , pour y être témoin des élans et des preuves de patriotisme qui éclataient de toutes parts. Quelques personnes connues par leurs grandes richesses oflHrent des sommes d^argent considérables pour subvenir aux fraisde 1» guerre -, d'autres entreprirent déformer et d*é-
Le eomie Mameneff avait été i&itié , à ce qu'rl pa* raît, à un des grades sapérieurs de raûcienDe frane*maçoimerie ; le général OrlolT, ayant eu connaissance du grade et de la formule de if iàitiation , y apporta quelcpies modificatioûs en harmonie avec le» idées dâ temps, mais en conservant la forme mystique quido^ minait (kois rancien rite. Il me montra son projet , en m'eagageant à le communiquer à quelques fraiies^ maçons de ma connaissance, afin qu'ils tâchassent de l'introduire (bns leurs loges respectives. Je don^ nai ce règlement , ou ce cérémonial d^ recopions ^ une personne qui présidait une Ic^e , et qui tut enchantée d'avoir quelque symbole de rdocieàne maç(mnerie russe, si célëbt^ autrefois. Enm^e tem|», le général Orloff m^ë di4 q«t'il venait de former le noyau d^une association basée suv cette espèce de re^
quiper k leurs frais des régiments tout entiers. Le comte Mamonoff les surpassa tous par la grandeur de seis sacrifices s non content d'offrir à Tempereur plusieuris miflioits de roubles qui étâi«itpla«és>dan8 les élâblissements de tarédit de la coui*omie, et des diamants pour une valeur non moins iaupor*' tante, il mitk la disposition d'Alexandre ses biens, immobiliers, valant aussi plusieurs millions. L'empereur, tout en reconnaissant le zèle généreux du patriote^ refusa cependant d'accepter le don dans toute son étendue; il se contenta de laisser I^ comte former à séâ frais un régiment de cavalerie , et M conffil^ le ^râde d<B général' d^ frrigèfdë.
lique. Il me nomma ses adhérents : c'étaient deux
aides-de-camp de Temperéur, le général P. M
et M' B Je voyais quelquefois ces Messieurs,
mais je ne me suis jamais entretenu avec eux de leur assodatioo. Une fois seulement, le dernier, en parlant de YUnion du bien public , à laquelle on avait proposé de réunir la société ébauchée par le général Orloff , me dit qu'ils n'avaient pas jugé nécessaire de fondre ensemble les deux associations ; qu'U fallait voir agir celle du Bien public , et profiter de ses bons comme de ses mauvais succès. C'étaient donc des « politiques » que ces messieurs-là.
Les fondateurs de l'association du Bien public eurent 9 en effet , quelques entrevues avec le général Orloff, mais ils ne purent s'entendre. Ces pourparlers d'ailleurs avaient eu lieu avant ma rencontre avec le général. Plus tard , celui-ci, ayant tout à fait abandonné son projet de société semi-maçonnique , entra dans Tassociation du Bien public , dont il cessa de faire partie quelques jours avant sa dissolution, comme je l'ai dit précédemment.
On voit par ces explications que la tentative du général Orloff ne produisit aucun résultat appréciable. Le gouvernement , ou la commission d'enquête , fit cependant venir à Saint-Pétersbourg la personne à laquelle j'avais communiqué le projet du général Orloff; mais, comme on ne trouva rien de suspect dans cet écrit, toute poursuite à cet égard fut abandonnée.
Le rapport ne contient pas là dessus autre chose que ce que j'en ai cité; il n'en est plus question par la suite. On voit que je ne me suis nullement occupé avec le général Orloff de la formation d'une société , en même temps que d'autres s'occupaient à former la société du Salut , puisque celui-ci ne me parla de son projet qu'après des négociations infructueuses avec Içs fondateurs, non de V Union du salut ^ mais de VU" nion du bien public, c'est-à-dire beaucoup plus lard.
c( Cette société (celle de ï Union du salut) prit le » litre à' Union du bien public, et adopta un nou- )> veau règlement. )> (Page 16.)
Ce fut donc une société nouvelle , qui s'établit à la place de l'ancienne. D'après les dates indiquées dans le rapport , cette nouvelle société dut être formée au commencement de il 81 8.
h FAITS RELATIFS A L'ÉTABLISSEMENT ET A LA DISSOLUTION DE LA SOCIÉTÉ DU BIEN PUBLIC.
<t Les principares dispositions do Code de VU^ )i nion du bien public y la division des matières ^ )e» p idées les plus remarquables, et jusqu'au styl« » même, y font voir une imitation et, en grande » partie, une traduction de Taliemand. Les auteurs » déclarent que le bien de la patrie est leur seul but } » que ce but ne saurait avoir rien de contraire aux » v^ux du gouvernement ; que , malgré sa puissan- » te influence , le gouvernement avait besoin du » concours des particuliers ) que la société lui servi- » rait d'auxiliaire pour faire le bien, et que., sans ca- )> cher ses intentions aux citoyens dignes de les par • )) tager, elle ne poursuivrait ses travaux en secret )> que pour les soustraire aux interprétations de la » malveillance et de la haine. » ( Page 17.)
(( Plusieurs membres proposèrent de solliciter » l'assentiment de feu l'empereur à l'établissement » de cette société. » ( Page 18.)
Qu'on remarque bien ceci : cette proposition fut faite au sein même de la société , et par plusieurs de ses membres. Voilà, il faut l'avouer, de singuliers régicides !
Le rapport entre ici dans des détails sur l'organisation de la société :
» Les fondateurs 9 y est-il dit> formaient TUnion )) centrale. — Tous les quatre mois, deux des as- » sesseurs sortaient du conseil et étaient remplacés )) par d*autres. — Le conseil central exerçait le pou- » voir exécutif; la direction exerçait le pouvoir légis- » latif, formait le tribunal suprême, et avait le pou- » voir de nommer une chambre temporaire de légis- )) lation , etc. , etc. »
Ne dirait-on pas , en lisant ce passage , que tout cela a été réellement accompli ? Il n'en est rien cependant. C'étaient là des dispositions du règlement , et nous verrons plus tard que le règlement de la société cité par le rapport n'a jamais été mis à exécution.
(( Le gouvernement suprême de TUnion ne pou- ))vaitêtre établi qu'à 1 époque où l* Union serait )) définitivement constituée. »
Où trouvera-t-on , je ne dirai pas des preuves , mais les indices les plus légers de celte constitution définitive? Le rapport n'en fournit aucun. Cette société n'a donc jamais été véritablement constituée ; elle est morte en naissant , et lors de sa dissolution il y avait déjà long-temps qu'elle n'existait plus de fait.
<( On se ménagea une occasion de découvrir un
> jour aux membres de la société les véritables in- » tentions de ses fondateurs. »
Quelles étaient ces véritables intentions? Le rapport ne le dit pas , mais il renvoie à une note ainsi conçue :
(( Ces intentions ne restèrent pas iong-^temps se- D crêtes. Dans l'origine . dit le secrétaire de la socié-
)) té^ S ., ses principaux membres étaient le»
)> seuls h savoir qu'elle eût pour but de cbanger le» )) institutions deFétat. Par la suite, les autres niem-* T) bres pénétrèrent ce projet. Pour son exécution ^ » comme pour raocomplissement des vues dévelop- )) pées dans le règlement^ on croyait également né*
)) cessaire de propager les connaissances politiques )> et de s'emparer de Topinion. j>
Ainsi c'est dans une note que le rapport place le fait le plus important de l'enquête , c'est-à-dire la découverte du but de la société. Et, selon lui, quel était ce but? — « Le changement des institutions de Tétat ». — Par quels moyens espérait-on y parvenir ? — H Par la propagation des connaissances politiques. »
Tout le crime se réduit donc à vouloir des changements , — on ne dit pas lesquels , — et la propagation des connaissances politiques. Et Ton lient cela d'un seul homme , et sa déposition se trouve jetée dans une note !
n II y eut deux directions formées à Moscou. )> L'une et Fautre ne sesoutinrentquepeudetenips- » (Page 23.) §
<( II y en eut aussi deux h Pétersbourg....... Des
» sociétés libres y presque indépendantes de V Union » du bien public^ se formèrent également à Péters-
» bourg 11 en fut établi deux dans le régiment
)) Ismaïlowsky^ dont Tune par le prince E. 0.^ Jac- )) quesTolstoy etT » (Page 23.)
Tout cela eut lieu avant mon entrée dans la société, comme je le prouve par les dates. Je n'en parle ici que pour faire observer que J. Tolstoy, qu'on m'accuse d'avoir affilié à la société long-temps après, parait en avoir fait partie avant moi .
(c Ces sociétés libres n'existèrent pas plus de trois » mois. » (Page 23.)
a L'objet principal de l'activité de cette association )> secrète élait de multiplier le nombre des membres. )> Cependant, 8*il faut en croire des données p^rti" » culières , qui n'ont pas été confirmées par les a- » veux des prévenus, les membres de la direction )) se préparaient aussi à agir sur Topinion publique » par le moyen d'un journal peu coûteux y de cban- 1) sons^ de caricatures, etc. » (Page 25.)
Ici le rapport renvoie à une note ainsi conçue :
H C'est ce qui est déclaré dans une nolice trou-
)f vée dans les papiers de feu l'empereur Alexao- » dre y et dont Tauteur était y k ce qu'il parait , mem - )) bre de V Union du bienpublic» Le conseiller d'état )) Tourgueneff s'était chargé de la publication du » journal. » ( Page 25. )
Voilà donc enfin une dénonciation en forme contre la société secrète , faite par un de ses membres à l'empereur. Et que résulte-t-il de cette dénonciation ? Que la société avait Vintention de publier un journal ; rien de plus. Certes, s'il y avait eu autre chose à dire , le dénonciateur l'aurait dit. Le fait est que j'eus un jour, comme je l'ai dit, l'idée de publier un journal ; mais cette idée venait de moi seul , et je n'avais pris à cet égard aucun engagement envers la société; je m'adressai, pour avoir des articles, à quelques personnes qui lui étaient tout à fait étrangères , et j'eus même lieu d'espérer que. le rédacteur de ce rapport m'en enverrait quelques uns. On sait d'ailleurs qu'en Russie rien ne se publie sans avoir été soumis à la censure ; ainsi donc ni mon journal , ni mon intention de le publier, ne pouvaient donner lieu contre moi à un grief légal.
L'esprit dans lequel le rapport est rédigé se trouverait suffisamment caractérisé dans les lignes suivantes , qui terminent la note que je viens de citer :
(( Il existe quelques chansons séditieuses compo- )> sées à cette époque > et qui peut-être furent dis-
)) Iribuées ; mais que cela ait eu lieu d'après les or- » dres de la société , c'est ce qu'on ne saurait af* )> firmer. »
In dubio obstine , dit un vieil axiome de droit. Dans le cas dont il s'agit, un homme loyal et consciencieux se serait gardé de lancer contre la société une insinuation aussi perfide que maladroite. Mais il y a dans cette méchanceté du rapporteur , sans parler de sa naïveté , quelque chose . d'assez plaisant : c'est que lui-même s'était fait connaître par des vers , des bon^ mots , par des épigrammes dans lesquelles le gouvernement n'était pas épargné, et qui valent bien les chansons les plus séditieuses. Qu'on en juge par le propos suivant , que je prends au hasard parmi plusieurs dont je me souviens encore. Un jour, à mon retour de l'étranger, je témoignais ma surprise de voir des régiments de la garde porter les noms de régiment de Finlande et de régiment de Lithuanie. — « Nous avons bien , me répondit-il , un régiment d'Ismaïloff, quoique la ville d'Ismaïloff ne nous appartienne pas; comme bientôt nous n'aurons plus ni la Lithuanie ni la Finlande, il est juste qu'en compensation nous ayons au moins des régiments qui portent les jioms de ces provinces. ».0r, nous étions alors à la veille de la guerre de J812.
De tout ce que nous avons extrait jusqu'ici du rapport sur les associations secrètes, il résulte :
4° Qu'une première association fut formée et bientôt dissoute.
^ Qu'on tenta d'en former une autre , mais sans succès.
3® Qu'une troisième s'établit , sous le titre d'Union du bien public,
4® Que le but de cette société répondait parfaitement à son titre ; que ses statuts, cités dans le rapport, n'offraient rien de contraire aux lois , et qu'enfin plusieurs des associés proposèrent de demander pour elle l'autorisation de l'empereur. Quant à un but secret, que le rapport mentionne dans une note sans le préciser , ce n'est qu'une assertion qui ne saurait fournir matière à accusation.
5° Que cette société secrète fut dénoncée à l'empereur par un de ses membres, qui se borna à dire qu'elle avait l'intention de publier un journal. Or, publier un journal ne constitue ni un crime , ni un délit; encore moins l'intention de le publier.
Après avoir épuisé la liste de ses griefs contre la société secrète de V Union du bien public ^ le rapporteur, comme s'il sentait lui-même tout ce qu'ils ont de vague , vient à parler de faits qui , selon lui , sont avérés. On verra jusqu'à quel point ils le sont.
<( Un fait avéré (1) , c'est qu'il y eut entre eux , (1) Donc le reste ne l'est pas?
)) sor les divers modes]de gouvernement, des conver- » 8ations(^\ ) et des débats que beaucoup de membres )> de rUnion purent considérer comme des délibé-
)> rations formelles Selon Peslel, il y eut à
» Saint-Pétersbourg , au commencement de l'année )) 1820, une séance de la direction centrale, dans )> laquelle Pestel fit l'énumération des avantages et )) des inconvénients du régime monarchique et du » régime républicain. Après beaucoup de discus- » sions, on alla aux voix. —Tous, dit le même )) prévenu , déclarèrent qu'ils préféraient le régime » républicain ( N. Tourgueneff entre autres ) , en » ces termes : Un président sans phrases (A). Le ». colonel Glinka fut seul d'un avis différent : il » prit la défense du régime monarchique, et proposa » d'offrir la couronne à Timpératrice Elisabeth. — » Pestel assure en outre qu'il fut résolu que la déci- » sion de la Direction centrale qui adoptait les » formes républicaines serait transmise à toutes les » autres directions, et qu'en effet il la communiqua )) luUméme à celle de Toultchin. a A dater de cette )> époque, ajouta t- il, les idées républicaines pré - » valurent sur les idées monarchiques » , quoique )) plusieurs membres assurassent encore que, si Tem- » pereur Alexandre donnait h la Russie de bonnes » lois (selon leurs opinions), ils seraient ses sujets » dévoués et ses défenseurs Néanmoins , les dépo- » sitions du colonel Pestel ne sont pas toutes confir- » mées par les autres accusés. Un d'eux, Glinka,
(1) Ce mot est souligné dans l'original.
h prétend que toot ce qui a été rapporté plus haut M se passa , non dans nne délibération formelle des I) membres de la Direction eentr€Uef mais dans une » simple eowcersation sur différents objets politi- » ques. Yon der Briggen soutient que la majeure h partie des membres présents n'étaient préparés ni » à une discussion de ce genre, ni h rémission d'un » vote définitif quelconque ; qu'entre autres, Glinka )> et lui refusèrent d'en émettre un } que TourguenefT, }> au lieu des paroles qu'on lui attribue, avait dit » simplement : — a Un gouvernement républicain » avec un président est fort bon ; mais , en général^ » tout dépend de la manière dont est composée la
n représentation nationale. » — S (le secrétaire
>» de la société) ajoute qu1l n'y eut aucune décision >i de prise , et que la délibération se termina par }> une discussion dans laquelle le colonel Glinka s'ef- » força de démontrer qu'il ne pouvait exister en » Russie qu'un gouvernement monarchique. Enfin , h aucun des prévenus ne fait mention de la proposi- » tion relative à l'impératrice Elisabeth. Au demeu- » ranty toutes les circonstances de ce conciliabule » n'eurent) suivant les dépositions deN. M., au- » cune influence sur la généralité des membres de » l'association , et ne motivèrent nul ordre aux di* » rections, celle de Toultchin exceptée (B). Dans plu- >» sieurs séances subséquentes , il ne fut plus ques- » tion de gouvernement républicain , et l'on ne dis- >^ cuta que des changements d'organisation et de }> marche pour V Union du bien public, Pestel lui-mé- )i me dépose que, non seulement, depuis la fondation » de cette Union jusqu'à sa dissolution , il n'y eut
» pas UD seul principe fixe d*adopté^ mais que , dans » plus d'une occasion^ ce qui avait été unanimement » résolu était quelques heures plus tard unanime- )) ment changé. Il est h observer toutefois que, bien- » tôt après la délibération oa conversation dont )> nous venons de rendre compte ^ plusieurs des in- )) dividus qui y avaient pris part eurent une autre » réunion ; fortuite à ce que dit Pestel, et que là, » continuant leurs précédentes discussions, Tun )) d*eux (C) émit l'idée d'attenter aux jours de Tem- )) pereur Alexandre. N. M. affirme qu'à l'excep- » tion de lui-même et de Pestel , tous repoussèrent » cette proposition comme criminelle, que tous sou- » tinrent que la première conséquence d'un tel for- )) fuit serait une désastreuse anarchie ^ etque, Pestel » ayant répliqué qu'il serait facile de la prévenir )) par l'établissement d'un gouvernement provisoire, » composé de membres de la société , tous s'élève- )> rent contre lui avec chaleur. iMais, s'il faut en » croire la déposition du seul S. M., c^tte horrible » proposition , renouvelée dans une séance posté- » rieure, fut adoptée à la pluralité des voix. Parmi » ceux qui y assistèrent , il ne se rappelle que lui- » niéme, N. M., et Pestel. » (Pag. 29.)
(A) Ceux qui préféraient le régime monarchique étaient tenus de dire quMs voulaient un monarque.
(B) N. N. et quelques autres ( V. d. B., K., S.. ) ont confirmé ce fait dans leur confrontation avec Pestel.
(C) Pestel et Serge MouraviefT déclarent que ce fut Nikita Mouravie£f, et celui-ci assure que ce fut Pestel.
Avant d'examiner les accusations portées , dans ce passage du rapport , contre la société secrète et les
individus qui en faisaient partie , je ne puis m'empècher de faire remarquer les contradictions qui régnent entre les dépositions des accusés , et l'inconcevable aisance avec laquelle ils s'accusent des opinions et des pensées les plus horribles. Sur le même fait, chacun dépose différemment, et cela non pour se disculper, mais souvent pour fournir à l'accusation de nouveaux griefs contre soi-même. Le rapport de la commission d'enquête abonde en dépositions pareilles, par lesquelles les accusés semblent vouloir forcer leurs juges à les condamner; ils vont jusqu'à s'accuser de crimes imaginaires , dont l'ensemble de la procédure vient elle-même démentir l'existence.
Certes, jamais, dans l'Europe civilisée, procès criminel ne présenta de telles circonstances. Les accusés russes seraient-ils donc autrement faits que les accusés des autres pays? S'il n'en est pas ainsi, il faut nécessairement admettre que ce n'est qu'à l'aide de la torture que leurs accusateurs et les instructeurs du procès ont pu leur arracher de tels aveux ; chacun de ces inconcevables aveux porte l'empreinte de la violence qui l'a obtenu. Dans les enquêtes et les procès instruits sous les règnes précédents par la chancellerie secrète , d'odieuse mémoire , la torture était avouée. Les procès-verbaux des interrogatoires ne manquent jamais de mentionner après quelle espèce de torture telle ou telle réponse a été faite par
raccusé. Eh bien ! les réponses et les déclarations des accusés de 1826 ressôtnblent trop à celles que la torture arrachait jadis , pour ne pas avoir été dues à des moyens analogues. Seulement, on ne voit pas la même franchise dans la rédaction des procès-ver- ' baux ; tout en présentant les résultats , on se tait sur les causes qui les ont amenés.
Les renseignements que j'ai pu recueillir sur la manière d'interroger les accusés en 1826 rendent cette supposition de la torture plus que vraisemblable , mais n'ajoutent rien à l'évidence logique des faits. Ils apprennent qu'on forçait chaque accusé en particulier, soit à écrire ses aveux sur un morceau de papier, soit à signer des déclarations préparées d'avance, soit à dicter sa déposition. A cet effet, des aides-de-camp parcouraient les cachots, où les accusés étaient renfermés chacun isolément, et communiquaient ensuite tous ces chiffons de papier au rédacteur du rapport , qui en consignait le contenu dans son œuvre, en arrangeant le tout à sa manière.
Un des prévenus , après avoir fait sa déclaration par écrit, fut, deux jours après, requis de signer un papier qu'on lui disait être une copie de cette déclaration; mais il trouva, lui, que c'était tout autre chose, ce papier contenant des aveux et des dénonciations contraires à la vérité et qu'il n'avait jamais pensé à faire. Il refusa d'abord de signer; mais enfin il fut forcé de mettre son nom au bas de cette décla-
Si
ration mensongère. Dans une entrevue qu'il eut quelque temps après avec son père , il trouva moyen de lui glisser un petit billet dans lequel il lui expliquait la circonstanee que je viens de décrire. J'en parle , parce que tous les deux sont morts depuis long-temps.
Voici ce que j'appris plus tard , d'une source très peu suspecte , sur la manière dont on traita quelques uns des prévenus. Le ministre de la guerre ayant été informé qu'on venait d'amener à Saint-Pétersbourg le' colonel Peslel, les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent l'ordre de le soumettre à la torture. J'emploie ici l'expression vague, ne voulant point, par plus de précision, ajouter le dégoût à l'horreur.
Quant aux autres accusés ^ on ne connait pas bien précisément tous les moyens violents dont on se serivit pour leur arracher des aveux et des déclarations ; mais on suppose , et non sans raison , qu'il en fut employé plusieurs des plus odieux, Ce qu'on sait- positivement, c'est que quelques uns des prévenus furent chargés de chaînes d'un poids énorme, qu'à d'autres on fit souffrir les tourments de la faim ; il y en eut que Ton mit en présence de prêtres qui les exhortaient à s'accuser ; à plusieurs on promettait le pardon , s'ils voulaient faire des aveux ou des révélations.
On m'a dit aussi qu'un grand nombre des prévenus furent interrogés par l'empereur lui-même. Il paraît
que RyléetT^ Bestonjeff et quelques autres montrèrent pendant ces interrogatoires beaucoup de franchise, de modération , et surtout d'abnégation personnelle. Us dirent que ce n'était pas à la personne de l'empereur, mais à son pouvoir qu'on en voulait. Le premier, quand on lui parla du régicide , repoussa cette idée avec indignation ; il désapprouva avec la même énergie ceux qui, dans une entreprise toute de patriotisme et de dévouement, avaient pu penser à satisfaire quelque ambition personnelle. Pestel , présent à l'interrogatoire, crut, dit-on, voir dans ces paroles de Ryléeff une allusion dirigée contre lui ; il en fut blessé, et répondit avec chaleur,- accusant Ryléefif de faiblesse et d'irrésolution. En général, la conduite de Pestel passe pour avoir été trèg ferme, et même plus que ferme. L'énergie de son caractère ne se démentit jamais , malgré les traitements aussi atroces qu'humi^ liants qu'on lui fit subir. 11 en donna surtout des preuves éclatantes dans ses réponses à «1? empereur.
Passons maintenant à l'accusation.
Le rapporteur, après avoir fait l'historique de la société de Y Union du bien publie^ et s'être dédommagé de n'y rien avoir découvert de tant soit peu criminel i en lançant quelques insinuations aussi perfides qu'insignifiantes aux yeux de la loi et de la raison, et qu'il a eu toutefois la pudeur de rejeter dans une note, le rapporteur arrive enfin à ce qu'il appelle un fuit
avéré. Et ce fait avéré se réduit, dès le principe > à des i^onversatiom sur diverses formes de gouvernement! Le rapporteur ne peut pas s'empêcher de reeonnaitre lui-même qu'il ne s'agit pas d'autre chose. Voulant sans doute jeter une couleur odieuse sur tou^ tes ces conversations y il en cite une tenue fortuitement, dit-il, entre trois des accusés, lesquels déclarent tantôt avoir émis des idées de régicide, tantôt avoir combattu de semblables idées. Mais cette conversation particulière entre trois personnes n« doit pas être confondue avec le fait avéré que le rapport a entrepris d'exposer, et qui seul peut regarder la société. D'ailleurs, dans les déclarations de ces trois personnes, qui se contredisent les unes les autres, le rapport lui-même ne préteqd pas voir quelque chose d'avéré. Voyons ^onc de plus près ce qu'il appelle ainsi.
Selon un accusé (P.), il y eut une séance où tous les assistants, à l'exception d'un seul, votèrent le régime républicain en ces termes : un président sans phrases.
C'est apparemment pour expliquer autant que possible ce vote très peu clair, que le rapport ajoute, dans une note, que " ceux qui préféraient le régime monarchique étaient tenus de dire qu'ils voulaient un monarque; » Cette malencontreuse note n'explique , comme on le voit , absolument rien ; car il est certain que ceux qui veulent une monarchie veulent aussi
un monarque. Mais le rapporteur voulait à toute force donner un sens quelconque aux paroles citées ; de là sa note, qui n'a servi qu'à faire res&ortir sa méchanceté maladroite.
En bonne logique , le vote ainsi formulé : un président sans phrase, ou sans phrases , sigaïRe que l'on préfère un président sans phrases à un président avec des phrases. Une question qui nécessiterait une pareille réponse n'aurait pas le sens commun. S'il s'agissait de voter soit pour un monarque, soit pour un président, on ne peut admettre que deux suppositions : ou le vote n'était qu'une énoncialion de l'opinion à priori pour le régime monarchique ou le régime républicain , et alors l'accusation tombe d'ellemême, car on ne peut faire un crime à personne de préférer en théorie une forme de gouvernement à une autre; ou bien le vote impliquait soit l'abolition du régime monarchique et l'établissement du régime républicain en Russie, soit la conservation du premier. Or, pour voter l'établissement d'un nouveau gouvernement, il faut d'abord avoir au moins voté le renversement de l'ancien. Le rapport ne dit rien à ce sujet. Il n'attribue pas les. pensées de régicide à la société , ni même aux membres qui se trouvaient présents à cette séance. Enfin , d'après ses propres paroles, il est clair qu'il ne pouvait être question là que d'une discussion à priori^ car il dit expressément que les membres déclarèrent préférer un régime à un au-
tre. Voilà donc le crime! En vérité, il fallait avoir abjuré toute pudeur pour s'appesantir sur une pareille circonstance , et la décorer pompeusement du nom de fait avéré.
Quant aux termes dans lesquels le rapporteur prétend que la déclaration fut faite , ils ne rendent pas ses incriminations plus précises ni son fait avéré plu» concluant. Il a pu paraître piquant au rédacteur de prêter à cette pauvre société un mot fameux, qui, du reste, n'a même jamais été prononcé ; à défaut de raisons solides , ou tout au mmns plausibles^ il a dû se trouver heureux de pouvoir lancer contre les associations secrètes cette espèce d'épigramme. Ce trait s'adressait à la foule des juges ignorants, iuattenlifs et prévenus , il s'adressait encore à cette foule tout aussi peu éclairée qui constitue ce qu'on appelle le public : on voulait , en évoquant , à propos des événements malheureux qui venaient d'avoir lieu, les souvenirs sanglants de la révolution française , frapper le» esprits d'une sainte horreur. Tout cela devait sans doute , dans la pensée du rapporteur , produire beaucoup d'effet ; mais son fait avéré n'en acquiert pas plus de consistance et de réalité.
Jusqu'ici je me suis borné à suivre raccusation telle que le rapport la présente. Mon nom s'y trouve intercalé entre les mots : Tous déclarèrent qu'ils préféraient le régime républicain, et ceux-ci : En ce& termes : un président sans phrases ^ on y lit, entre
parenthèses : (N. Tourgueneff entre autres). On devrait nécessairement conclure de cet arrangement de la lArase que cette réponse m'avait été commune avec d'autres ; mais quelques lignes plus bas on lit que , d'après la déposition d'un des témoins , «■ Tourgueneff, au lieu des paroles qu'ow lui attribue, avait dit, etc. » C'est donc à moi individuellement, et non collectivement à tous, que ces paroles étaient attribuées. Mais qui me les imputait? Pestel, dont on cite la déclaration, les rapporte comme Texf^ression d'un vate unanime; le témoin qui dit qu'on les mettait sur mon compte nie que je les aie prononcées. N'a-t-on pas voulu absolument avoir quelqu'un à qui les attribuer individuellement? N'a-t^on pas insisté, en me nommant, pour savoir si elles m'appartenaient? Je l'ignore ; mais il est permis de supposer qu'on sentit tout ce qu'il y aurait d'absurde à mettre une pareille réponse dans la bouche de tous , et qu'alors on se décida à la prêter à un seul. On aurait au moins dû la lier à quelque chose; toute réponse doit s'accorderavec la question qui la provoque , et celle-ci ne s'accorde avec rien de ce qui précède.
Quoi qu'il en soit, ce prêt qui me fut fait si généreusement, je ne sais par qui , paraît avoir eu un plein succès. J'ai appris que, si quelqu'un, pendant ou après le procès, ouvrait la bouche en ma faveur, on luire-, pondait aussitôt, avec une vertueuse indignation : n Comment ! lui qui a voté pour le président sans
phrases! )* On m*a dit même qu'un des membres du tribunal suprême , ancien émigré français et général de cavalerie , formula en ces termes son vote , quand il s'agit de prononcer sur mon sort : La mort sans phrases. Permis à un pauvre dragon métamorphosé en juge de trouver le mot piquant et spirituel.
A cette occasion , je dirai que je me suis souvent demandé à quoi une imputation pareille pouvait se raltacher , comment on avait pu tirer cette phrase de nos modestes entretiens et finir par me l'attribuer. C'est ce qu'il m'est impossible de m'expliquer. Je me rappelle pourtant avoir souvent entendu dire dans la conversation : « Mais ce sont des phrases! c'est un régiment de phrases ! etc. » Ne peut-on pas avoir répondu à quelqu'un qui parlait de président : Ce sont des phrases que vous faites là? avoir dit à celui qui présidait la séance , et qui se taisait : Vous restez Tnuet, vous êtes un président sans phrases! Je ne fais toutes ces suppositions que pour ma satisfaction personnelle, car aucun homme tant soit peu judicieux ne songera à tirer la moindre induction d'une accusation pareille ; le tribunal suprême de Saint-Pétersbourg pouvait seul la trouver suffisante pour motiver une condamnation à mort.
Dans une notice spéciale (1) , rédigée par la com-
(1) Je n'ai pas en ce moment cette notice à ma disposi-
mission xl'enquéte sur cbacun des accusés , il est dit que deux d'entre eux confirmèrent la déclaration de Pestel relative aux paroles qui m'ont été attribuées , tandis que quatre prétendirent que je ne les avais pas dites. Par cette raison, la commission d'enquête s'abstint d'admettre ce fait comme chef d'accusation contre moi. Le tribunal aurait dû suivre son exemple, d'autant plus qu'une loi expresse lui défendait de prendre connaissance de faits autres que ceux établis par l'enquête ; en admettant ces paroles pour base de ma condamnation , il a donc péché à la fois contre le sens commun et contre une loi formelle.
On voit que jusqu'à présent , malgré le fait avéré de conversations sur les diverses formes de gouvernement, le rapport de la commission d'enquête n'a absolument rien établi de sérieux contre la société secrète de YUnùm du bien public. La mention des pensées de régicide, qu'il fait comme en passant, n'est pas assez précise pour qu'on puisse la discuter , et encore moins la combattre. Dans tous les cas ces pensées ne sauraient être attribuées à la société ; le rapporteur luimême ne songe pas à l'en charger , il se contente, par esprit de charité, d'en parler à l'occasion de quelques séances , 'dans lesquelles cependant il ne fut
tion, et je puise mon observation dans un de mes précédents mémoires.
question de rien de pareil. En effet , c'est toujours à Pestei qu'il impute ces idées, en nommant chaque fois à côté de lui les mêmes deux ou trois individus. A ce sujet, on ne peut s'empêcher d'être surpris de l'insistance du rapport à vouloir faire prendre au sérieux ces peasées de régicide. On sait bien que le régicide n'est malheureusement pas inconnu en Russie ; mais on sait aussi que ce ne sont pas des associations secrètes qui s'y sont rendues coupables de ce crime. S'il y avait une réflexion à faire, une circonstance à signaler à propos de ce procès, ce serait celle-ci : que pour la première fois, dans ce pays, des hommes entreprenant de changer violemment l'ordre de choses établi ont débuté par arborer publiquement le drapeau de l'insurrection, au lieu de s'attaquer, dans l'ombre de la nuit, à la personne du \ souverain. 11 est évident que les insurgés de 1825 1 ont voulu abandonner les anciennes traditions russes; 1 le fail seul de l'insurrection le prouve suffisamment : \ éclatant en plein jour , elle ne saurait , malgré la peine que le rapport se donne pour l'en accuser , vouloir le régicide. Ceux qui la tentaient savaient certainement à quoi ils s'exposaient; ayant échoué, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes et se soumettre aux conséquences de leur entreprise. Si donc la justice humaine se fût bornée à les frapper légalement , personne n'aurait rien à dire, et il est probable que les victimes n'auraient pas regretté, même en face
de Téchafaud, d'avoir préféré ce moyen à celui qui avait été employé jusque là, quoique les régicides d'autrefois eussent obtenu , pour prix de leur crime, des richesses et des grandeurs.
Le gouvernement russe n'a point compris , ou plutôt a feint de ne point comprendre la différence qu'il y a entre l'insurrection et le régicide. 11 ne s'est pas contenté de frapper les insurgés , il s'est plu à leur imputer des crimes , ou plutôt desi paroles criminelles , non seulement indépendantes de l'acte de l'insurrection, mais même incdispatibles avec cet acte. Il semble avoir eu à cœur de prouver que la race des régicides n'était pas éteinte. Ce n'était pas assez encore : il a prétendu persuader que l'insurrection de 1825 était lefait aon seulement des insurgés, mais de sociétés ou d'associations entières et nombreuses , et il l'a rattachée à la société de Y Union du bien public. Une grande partie de ceux qui gémissent encore en Sibérie n'y ont été exilés que pour avoir été membres de cette association.
Que résulte-t-il de la politique qui a été adoptée dans cette circonstance?
Faire mourir sur Téchafaud , avec les hommes qui avaient pris une part active à l'insurrection , ceux qui pouvaient l'avoir désirée ou seulement en avoir \ parlé ^ c'était dire que l'on rendrait passibles de la même peine les personnes qui se borneraient à parler d'une révolte et celles qui la feraient.
Frapper de mort civile , condamner à nn exil perpétuel les membres d'associations dont aucune n'avai^ à répondre de quoi que ce fût devant la loi , c'était avertir tous ceux qui voudraient concourir ensemble à un but, même utile et désirable, que le seul fait d'association non expressément autorisée par le gouvernement les exposerait à des périls non moins grands que la participation avouée à une conspiration véritable; c'était montrer qu'on courait autant de dangers en s'associant pour chercher des remèdes moraux et pacifiques aux maux de son pays , qu'en conspirant et en attaquant le gouvernement à main armée ; c'était en Un mot encourager autant qu'il était en soi les conspirations et les insurrections, et les faire prévaloir sur des associatiorfe secrètes inoffensives.
Tels sont les enseignements donnés par le procès de 1826. Je ne parle pas de la peine de mort appliquée h cinq des condamnés , quoique cette peine soit formellement abolie par les lois russes, parce que l'exil en Sibérie, dont on a frappé les autres condamnés, n'est pas moins terrible que la mort.
Il n'y aurait qu'un seul argument à produire en faveur de cette politique , ce serait de dire qu'elle effraiera, et que par conséquent elle préviendra à l'avenir le retour de pareilles tentatives. Cela peut paraître vrai jusqu'à un certain point; mais l'histoire du monde , la nature du cœur humain sont là pour
réduire cet argument à sa juste valeur. Si Voû ne peut nier qu'un gouvernement parvienne ainsi à intimider, il faut reconnaître aussi qu'il ne parvient pas toujours à prévenir. La liberté a eu ses martyrs, comme la religion ^ et elle en aura encore.
Quant au soin pris par le rapport de la commission d^enquéte , et par le gouvernement lui-même , de faire peser sur les accusés toutes sortes d'imputations odieuses , indépendamment des faits dont ils avaient à répondre devant la loi , de jeter sur leur mofaHté un jour défavorable, de leur prêter des aveux indignes <i'hommes qui se respectent , tout cela ne doit guère surprendre : dans d'autres pays plus avancés que la Russie , on a , dans des circonstances semblables, eu recours aux mêmes moyens. Il paraît que c'est là une jurisprudence presque généralement reçue. Mais nulle part, du moins, on n'a, comme en Russie, poussé l'infamie jusqu'à dénigrer des accusés sans défense. 11 est vrai que c'est particulièrement au rédacteur du rapport que revient l'honneur d'avoir eu ce triste courage , le seul sans doute dont il lui fût possible de faire preuve.
Revenons au rapport.
Malgré l'inutilité de ses efforts pour chercher à établir une preuve quelconque contre là' société, il ne consent pas à lâcher prise , et continue ainsi ses accusations :
n Cependant^ VUnion du bien public coDtloiiait }} à recruter de nouveaux membres. Les uns se laîs* » saiept séduire par les maximes ( du reste assez » banales) de philanthropie et de patriotisme qui se )) trouvaient répandues dans la première partie du )) règlement ; d autres cédaient II des sentiments » aveugles d'amitié el de eonfiance , ou à llmpulsion » de la mode : car il est aussi une mode pour les » opinions. » (Page 29.)
Ici l'inconséquence du raisonnement n'est surpassée que par l'inconvenance du langage. On éprouye une sorte de dégoût en pensant qu'une pièce d'où se trouve bannie à ce point toute dignité, et même toute pudeur, a servi de base à un procès aussi calamiteux.
Des maximes banales de philanthropie et de patriotisme peuvent ne pas être du goût du rapporteur, mais pour être banales elles n'en sont pas moins bonnes, «c La banalité d'une maxime, comme Ta dit le rédacteur delà note française rédigée pour ma défense, loin de rien prouver contre cette maxime, prouve au contraire qu'elle est dans presque toutes les bouches, que presque tous les esprits en sont pénétrés, comme cela arrive surtout à celles qui sont assez claires pour être comprises et approuvées par le simple sens commun. » Quant à l'épigramme sur la mode en fait d'opinions , on ne sait vraiment pas ce que l'on pourrait en dire. 11 faut avoir le cœur
; placé, d'une manière toute particulière pour oser parler de mode , alors que cette mode montrait à ses .partisans Téchafaud en perspective, f.e rapporteur est mauvais légiste. Avec un peu de loyauté , de droiture, il pouvait encore se tirer honorablement de la mission qu'on lui avait imposée ; mais son penchant pour le sarcasme* a pris le dessus , et, à défaut d'arguments, il a eu recours à d'ignobles plaisanteries. Quoi qu'il en soit , dire de la société qu'elle professait des maximes banales, ce n'est certes rien ajouter à sa culpabilité. Je ne vois donc pas, jusqu'ici, de quoi l'on peut raisonnablement l'accuser. Et voilà que, d'après le rapport, elle tombe déjà en décadence ! car, immédiatement après la spirituelle sortie contre la mode des opinions, il dit :
« L D des membres (Alexandre Mouravieff) quitta » la société en 18 19, priant et suppliant les autres )> membres de suivre son exemple et de rendncef à )> toute entreprise comme a toute idée conAraîreianx )) lois existantes. Il lui fut répondu -par rassnrance » que Ton partageait sa manière de penser , et que )> la société avait été dissoute. Celte assurance » était fausse ^ mais il paraît iqu*en effet , il cette » époque, la société tombait en décadence, au moins )) à Saint-Pétersbourg ^ ceux qui n'avaient pas le » courage d'y renoncer publiquement s'en éloi- » gnaient. » (Page 31.)
Nous voilà donc arrivés à la décadence de la so-
ciété , sans avoir assisté à sa grandeur. Si Ton avait répondu , à cette occasion , que la société tombait en dissolution (et rien ne prouve que ce ne soit pas eu effet cela qu'on a répondu), on n'aurait dit que la vérité (1 ) : le rapport lui-même en convient. Mais ici encore il a recours à une note , pour insinuer que cette réponse n'était que de la dissimulation, de l'hypocrisie. II met dans la bouche d'un des accusés la déclaration suivante :
« Dès qu'un des membres commençait \i montrer » de la tiédeur, on s'efforçait de lui faire aecroire » qu'il n'était pas le seul , que tous les autres avaient )» changé d'opinion^ que la société tombait en rui- » nés et avait ^ pour ainsi dire, cessé d'exister. » (Page 31.)
Mais quelle est donc cette société, que l'on dit si dangereuse, si redoutable, et dont l'existence est problématique pour ceux-là même qui en font partie? Quelle est-elle , si quelques uns de ses membres peu-
Ci) 11 eût été absurde de répondre à un homme qui venait de quitter Tassocialion, dont il était un des fondateurs , qu'elle avait été dissoute , car il se trouvait encore à même d'en juger ; tout ce qu'on a pu dire, c'est que la société tombait en disso^ lution. Le reproche de fausseté ne peut donc être adressé h la sociélé , mais bien au rapporteur, qui lui attribue une réponse impossible.
vent persuader à d'autres membres tantôt qu'eUe existe , tantôt qu'elle est en dissolution , tantôt qu'elleest dissoute, ?
Le fait est que le rapporteur, contre sa bienveillante intention, confirme lui-même cette vérité, qui à son insu ressort partout de son récit, à savoir qœ la société n'a jamais vécu d'une vie certaine et réelle. . Forcé par l'évidence , il dit en propres termes qu'elle tombait en décadence : vérité &ana/^ pour tous les associés, et qu'on n'avait pas. besoin de leur faire accroire. Si, tout en admettant la décadence , il voulait insinuer que les assertions des associés à cet égard n'étaient qu'une feinte habile, il aurait dû, pour être logique, citer des faits projavaqt que la société prospérait et que les membres déployaient quelque activité; mais il n'en cite aucun* Donc, en accusant les membres de la société de dissimulation^ après avoir lui-même parlé de sa décadence , le rapporteur se contredit.
Quant à moi personnellement ^ ce passage ne m'intéresse qu'en cevqu'il indique Tannée 1819 comme l'époque à laquelle A. MouraviefT quitta la société. Je n'y entrai qu'après la sortie de ce membre.
Mais voici une circonstance qui , à mes yeux , prouve évidemment que les déclarations des inculpés ont été étrangement déCgurées^ ou qu'elles n'ont été obtenues que par la violence. D'après le rapport, c'est Nikita MouravieiT qui déclara que « dès qu'un
membre commençait à montrer de la tiédeur, on s'efforçait de lui faire croire que la société tombait en ruines, etc. » Eh bien ! je me rappelle qu'ayant un jour demandé à ce même N. MouravieffcJombien de personnes avaient été affiliées à la société, il me répondit qu^on en comptait à peu près 200, mais que plusieurs s'en étaient éloignées, et entre autre le général ?•..., que je connaissais:; il ajouta, en plaisantant, que lui-même et d'autres qui avaient reçu la signature de ce dernier, s'amusaient quelquefois à lui faire peur; Le général voulant retirer sa signature, ils lui répondaient que les statuts de l'Union s'y opposaient, et en. même temps ils lui faisaient entendre que la société continuait à prospérer, à s'étendre , etc., etc. Et le général sentait redoubler son effroi.
Quant à la renonciation à la société, je ne sache pas qu'on Tait jamais faite publiquement ^ la renonciation par écrit du membre que cite ici le rapport ne m'a été révélée que par le rapport même. Ce membre étant un des fondateurs de la société, il a pu vouloir abandonner formellement son œuvre; mais les autres, à quoi donc auraient-ils eu a renoncer? L'association ne donnait aucun signe de vie, elle n'a même jamais été organisée. Voici ce qu'il faudrait dire pour être exact: des personnes avaient cherché à' former une société; n'ayant pu y réussir, elles se retirèrent peu à peu , et des scrupules de loyauté les engagèrent à la fin à procéder
à u&e dissolution formelle. On a vu plus haut que ce fut à Timitation des sociétés secrètes d'Allemagne que quelques personnes , mues par des motifô certes très peu criminels, rédigèrent les statuts de la société. On montrait ces statuts presque à tous ceuji que l'on rencontrait ; à moi-même ils furent apportés par un homme que je connaissais à peine de nom. On les lisait , on ne trouvait rien à y objecter ^ on disait qu'on s'associerait volontiers à des personnes dont rintention était de travailler pour le bien public ; les uns prenaient des engagements par écrit , les autres verbalement; — moi, je n'en pris d'aucune sorte; — puis, s'apercevant que la société ne faisait rien , que ses membres ne se voyaient qu'autant que cela leur convenait, on finissait par n'y plus penser. Voilà comment on s'en éloignait. On y était admis facilement, on en sortait de même.
Arrivé à e>ette époque de décadence de la société , le rapporteur, fatigué de s'escrimer contre des moulins àvent à Saint-Pétersbourg, passe à Toultchin, et va chercher dans la deuxième armée des preuves plus concluantes de la culpabilité de l'association.
« Dans le midi^ Pestel réussit à faire beaucoup » de prosélytes , auxquels il montrait la première » partie du règlement de V Union du bien public. » (Page ;î2.)
Comme ce règlement, d*après l'aveu même du
rapporteur, ne contenait rien qui fut réprébensible aqx yeux de la loi , il s'ensuit que la société ne prétait pas plus à l'accusalion dans le midi qu'à Saint- Pétersbourg.
« Cependant, en 1820, il commença h se mani* )> fester, même parmi les membres des directions )» du midi , 4» la froideur, de la dissidence Pour » mettre un terme aux dissensions , on convint que )) les députés de l'Union s'assembleraient à Moscou » pour définir, d'une manière plus précise , le but » de la société et le mode de ses opérations. )i (Page 33.)
Dans ce passage , le rapport ne fait que répéter en d'autres termes ce qu'il a dît plus haut deia société de Saint-Pétersbourg : à Toultchin, comme à Saint-Pétersbourg , la société était en décadence , et cela dès l'année 1820. Cette date est à remarquer, car c'est dans cette même année i 820 que , selon le rapport , oq vota le régime républicain. Après un vote pareil , il semble que l'on devait considérer le but de la société comme bien déterminé ; point : c'est à Moscou , dit le rapporteur, que ce but et les moyens pour y arriver devaient être définis.
Le rapporteur de la commission d'enquête ne présente rien d'explicite sur le point important , sur le but que se proposait la société ; on pourrait même, à la rigueur, comprendre qu'il admet que ce but
n'était autre que celui indiqué dans les statuts. Néanmoins, après quelques insinuations, glissées dans des notes, sur le but réel de la société, qui, selon lui , était le changement des institutions de l'état , il finit par en parler comme de chose prouvée et incontestable. Les condamnations qui ont eu lieu contiennent toujours ces mots : « Société secrète ayant pour but la révolte. » C'est par suite de ces monstrueuses inexactitudes que je suis obligé de revenir à chaque pas sur la fausseté d'une telle imputation, qui , contrairement aux faits exposés dans lé rapport, se trouve ainsi reproduite dans les considérants des condamnations.
Tout cela ne prouve-t-il pas qu'on ne peut, jusqu'à présent , reconnaître à la société en général d'autre but que celui indiqué par le règlement; qu'en supposant môme que quelques membres aient désiré lui en assigner un autre , ce changement n'eut pas lieu avant la réunion de Moscou, réunion dans laquelle la société fut dissoute? Autrement, pourquoi, à la veille d'une dissolution , aurait-on pris des décisions tendant à déterminer le but que devait se proposer la société, et les moyens de l'atteindre?
Les moyens n'étaient pas plus changés que le but; l'incertitude où l'on était encore sur ce point essentiel prouve d^ailleurs mieux que toute autre chose la complète inaction de la société : car, si elle avait agi d'une manière quelconque, on aurait pu savoir au
moins quels étaient seô moyens. Ici, au contraire , le rapport ne parle que d'une délibération sur un ren* dez-vous proposé à l'effet de les préciser.
Après ce fait , constaté par le rapport même de la commiBsion d'enquête, comment doit- on qualifier toutes les insinuations que se permet le rapporteur sur ces prétendus projets , dénoncés dans des notes (^scures? Les faits qu'il expose ici parlent bien plus haut que quelques déclarations isolées, arrachées peut- être par la violence , mais en tout cas dénuées de toute probabilité, de toute vraisemblance, et que d'autres déclarations viennent contredire. Le rapporteur a beau dire , dans ces notes , qu'à telle époque ridée du régicide fut conçue , qu'à telle autre le but de la société était le renversement de Tordre de choses établi, les faits qu'il expose dans le texte, les faits historiques , se succédant dans leur ordre chronologique , détruisent ces insinuations , aussi bien que les déclarations vagues et invraisemblables de quelques prévenus.
C'est ainsi que le rapporteur prend soin d'abattre IuL-méme le monstrueux échafaudage qu'il avait élevé avec tant d'efforts sur la prétendue déclaration d'un des accusés , déclaration que d'autres contredisent et démentent. Il parle plus haut d'un fait avéré : le passage que nous venons de citer, et qui représente Pestel et d'autres membre de l'association songeant à se réunir pour déterminer le but de la société et le
mode de se$ opérétHms ne prouve-t-il pas jusqu'à l'évidence que ce fait avéré u'esi et ne peut être qu'une conversation tenue par quelques uns des associés sur ! les diverses formes de gouvernement ? Toute autre .; signification qu'on lui donnerait ne serait-elle pas en, 1 contradiction avec les faits réels énoncés dans le rap- ' port?
On pourrait faire observer ici que le rapport, en présentant tantôt des déclarations des accusés, tantôt des faits qui les contredisent , ne fait que consigner ce que les accusés ont dit. Sans doute, c'était là le devoir et le droit du rapporteur ; mais, en supposant ces déclarations réelles, il aurait du se borner à les présenter, sans en tirer des conclusions à sa manière , sans chercher à les lier à des faits qui ne s'y rapportent nullement , sans insister sur celles qui lui paraissaient favorables à Taccusation, tandis qu^il négligeait celles dont lia défense aurait pu s'emparer. En un mot, il aurait dû dérouler l'enquête telle qu'elle «e présentait, laissant aux faits et aux aveux des accusés toute leur incohérence , et non s'efforcer d'en présenter le résultat comme un tout complet et logique , en arrangeant à sa manière les causes , et en en faisant découler les effets qu'il lui importait d'établir. Dans tous les cas, et cette observation s'applique en général à tout le travail du rapporteur, il aurait dû , en l'élaborant, avoir toujours présent à la pensée que les prévenus qu'il attaquait étaient privés de tout
moyen de défense, et que cette circonstance impasait nécessairement à Taccusateur non seulement robligation d'une parfaite impartialité, mais aussi le devoir impérieux de mettre au grand Jour tout ce qui pouvait s'offrir de favorable aux accusés pendant la procédure. Le rapporteur connaît l'Angleterre; il a été attaché comme conseiller à l'ambassade rus^ e à Londres ; il se disait Tami de lord Jobn Rnssel et d'autres personnages éminents de ce pays ; il a vu la procédure criminelle «n Angleterre : il n'a pu luiéchapper que les prévenus n'ont pas d'avocats pour plaider leur causfB , et que c'est le juge lui-même qui sert véritablement de défenseur à l'accusé. Quels enseignements a-t-il tirés de son séjour dans un pays civilisé?
Quoi qu'il en soit, le rapport de la commission d'eoquéte ne contient rien autre chose sur les actes de la société du Bien publie à Toultchin ou dans la 2^ armée. Immédiatement après, il y est dit :
<( Le géoérai major Y.... aUa àSaint-Pétershourg » pour demander un envoi de députés , et N . Tour- » guenefr, ainsi que G., se rendirent en conséquence n k Moscou. » (Page 33.) — « Plusieurs conférences » eurent lieu. Ënfîn^ dans les derniers jours du mois )) de février 1821 ;il fut convenu^ dans une réunion » générale, de dissoudre Tl/mon , et Tdurgueneff , }> en sa qualité de président , annonça , au nom de » tous les députés réunis , que la société était com- » plétement et irrévocablenient dissoute. »( Page 35.)
Arrivé à ta dissolution de VUnùm du bien public, récapitulons en peu de mots les faits que le rapport de la commission d'enquête constate au sujet de cette société.
1« Elle fut établie en 1818.
2^ Ses statuts , que le rapport examine en détail » ne contenaient absolument rien que la loi pût condamner.
3^ Elle n'a jamais eu d'autre but que celui énoncé dans ses statuts.
4^ L'organisation indiquée dans les statuts n'a jamais existé en réalité , et la société fut dissoute au commencement de 1821 , sans laisser aucune trace de son existence.
5^ Le seul et unique fait avéré mis par le rapport à la charge de cette société se borne à une conversation entre quelques uns de ses membres sur diverses formes de gouvernement.
Voilà , réduits à leur plus simple expression , les griefs articulés contre la société, comme société.
Il est évident qu'on ne peut établir aucune accusation contre une association pareille.
Laissant de côté la société du Bien public , comme société y le rapport s'attaque à quelques uns de ses membres , dont il croit faire rejaillir les torts ou la culpabilité individuelle sur la société elle-même. A cet effet, il dénonce :
I "" L'organisation , en 1 81 7 , d 'une société secrète par quelques uns des membres de l'Union du Inei^ public^ société dissoute bientôt après. Elle avait pour but 9 selon le rapporteur, le cbangeroent des institutions de Tempire
Celte société ayant été dissoute dans l'année où elle avait été formée , on ne pcmvait porter contre elle aucune accusation , lors même qu'on eût regardé comme un crime son désir d'un changement, qui du reste in'est nullement défini ni caractérisé.
2* Des idées de régicide émises, et aussitôt abandonnées, par quelques membres de cette première société , en 1817 , c'est-h-dire avant rétablissement de celle du Bien public.
Quelque criminelles que pussent être ces idées, dès qu'elles ont été abandonnées aussitôt qu'émises, elles ne peuvent servir de chef d'acôusaliôn à propos de faits qui ont eu lieu en 182S, c'est-à-dire huit ans plus tard. Le droit commun, dans tous les pays, n'admet le délit que quand il y a à la fois intention criminelle et action coupable. Dans tous les cas, on ne peut rendre responsables de ces idées ni la société de Y Union du bien public , ni ceux de ses membres qui sont restés étrangers à leur manifestation.
3<> Encore des idées de ré^cide , émises cette fois par deux ou trois personnes , non dans une séance de la société , mais dans une rencontre fortuite.
Ces idées , attribuées tantôt à Pestel , tantôt à un autre , le rapport dit lui-même qu'elles furent repoussées. Encore une fois, quelque détestables que soient des idées de cette nature , comme elles n'ont eu aucune suite , elles ne peuvent servir de chef d'accusation contre personne , et encore moins contre la société, qui n'en avait pas connaissance.
/!i« La déclaration d'un membre de V Union du bien public y. qui aurait avancé que le but de cette société était a de changer les institutions de l*état », — et que , pour arriver ace but, — « on croyait nécessaire de propager les connaissances politiques el des*empai*er de l'opinion. »
Ce but et ces moyens , eussent-ils été réellement ceux de la société , ne pouvaient fournir matière à la moindre accusation. Mais celte déclaration individuelle , déjà si vague et si insignifiante , se trouve encore démentie par les faits mêmes consignés dans le rapport , et d'où il résulte que jusqu'à la dissolution le but de la société avait constamment été celui indiqué dans ses statuts ; que ce fut pour le préciser, pour le changer, si l'on veut, qu'eut lieu le rendezvous à Moscou , où la société fut dissoute.
Ce qu'il y a de sérieux dans ces dénonciations du rapport contre quelques individus inculpés , ce sont ces idées de régicide qu'il les accuse d'avoir émises en 1817. Quoique ces idées fussent antérieures à la
Dâissâace de notre société , et qu'on ne les eût émises que pour les abandonner aussitôt , néanmoins leur seule mention ne pouvait manquer d'en faire rejaillir l'odieux sur l'association même , dans laquelle les individus qu'on en accusait étaient entrés plus tard. Les prétendus régicides ont expié leur crime. Mais ce crime, quel était-il? Dans quel pays civilisé les eût-on condamnés pour avoir, huit ans auparavant , sous le règne d'un autre monarque , émis des idées de régicide aussitôt abandonnées? Quelle liaison existait-il entre leurs paroles de 1817 et l'insurrection de 1825 ? Et ici Ton se trouve naturellement amené à poser ^ette question : comment les accusés sont-ils venus à parler en 1826 des intentions qu'ils avaient pu manifester en 1817? S'accuser soi-même d'intentions criminelles, sans en avoir été, accusé préalablement par l'organe de la loi ; se dénoncer , s'avouer coupable d'un crime qui n'a aucun rapport avec celui qu'on est prévenu d'avoir commis : cela se conçoit de la part des personnes déjà jugées , qui avant de mourir veulent soulager leur conscience ! Les accusés riisses se sont-ils crus déjà condamnés par cela seul qu'on les avait mis en accusation ? ou bien leurs déclarations ont-elles été arrachées par la torture? Ni l'une ni l'autre de ces suppositions n'est à l'honneur de la procédure employée en cette occasion .
En nous arrêtant ici à la dissolution de l' Vnim du
bien publie ^ terminons notre résumé par une observation qui ressort de tous les faits que nous avons examinés jusqu'à présent , à savoir , que cette association fut formée par des personnes sans doute honorables et bien intentionnées, mais peu sérieuses. — La preuve , c'est que par la suite les unes d'entre elles se sont adonnées à une dévotion puérile., et les autres ont su se rapprocher du. gouvernement et mériter toutes ses faveurs. — Mais des hommes sérieux sont entrés ensuite dans la société, et ceux-ci n'ont pas tardé à être convaincus que, telle qu'ils la voyaient et même telle qu'elle pourrait être dans les cas les plus favorables, l'association ne serait toujours qu'une chimère, qu'une illusion.
kl. FAITS POSTERIEURS A LA DISSOLUTION DE LA SOCIETE