‹ La Russie et les russes (volume 2)Chapitre 13 sur 26 · DU BIEN PUBLIC · texte numérisé non relu

DU BIEN PUBLIC

Après avoir prouvé , Tacte d'accusation en main , qu'il n'y avait pas plus de motifs pour attaquer V Union du Hen public qu'il n'y en avait pour m'attaquer moi-même, j'aborde l'examen des faite qui eurent lieu après la dissolution de cette société.

Jusqu'ici le rapport a été clair en comparaison de ce que nous le verrons par la suite. Le rapporteur avsit devant lui au moins quelque simulacre d'association, qui pouvait servir d'objet à ses investigations { main« tenant il va s'épuiser en efforts pour chercher à établir l'existence d'une ou même de plusieurs nouvelles sociétés secrètes. Mais tous ses efforts seront en pure perte, car il est impossible de prouver qu'une autre association ait jamais remplacé celle qui fut dissoute en 1821. En parlant de cette dernière , le rapport en cite les statuts , le règlement ; il établit , tant bien que mal, qu'il y avait eu des réunions, des délibérations depuis le commencement jusqu'à la fin de la société ; mais des indices suffisants de l'existence d'une autre association , il n'en offre aucun. Il dit bien que l'on voulut en former une ou plusieurs, et qu'on y travailla ; mais il ne rapporte aucun fait , aucune circonstance d'où l'on puisse induire que ces inten-

itons aient été suivies d'effet». 11 paîle de délibérations qui ont eu lieu entre différenten personnes; mais si dans ces délibérations il s'est agi de projets d'association, si des dii^cussions ont pu s'élever sur des sujets soit politiques, soit de toute autre nature^ du moins rien ne fait voir que ces personntes fussent attachées les unes aux aub*es par les liens d'une as*sociation , par une communauté de vued , par un plan de conduite qu'elles auraient adopté et suivi. Le rapport ne néglige pas ici sa banale ressource des idées de régicide , il y a même recours plus fréquemment que dans la première partie ; mais si <9ès idéeâ^ réelles ou supposées , jettent de l'odieux sur quelques individus et, si l'on veut, les inculpent jusqu'à un certain point , comment peuvent-elles démontrer l'existence et l'organisation d'une association quelconque ? Comment y trouver la preuve que les événements de 1825 ont été provoqués par une société secrète ?

Quant à moi personnellement, dans cette deuxième partie du rapport je suis accusé de bien des choses ; mais ces accusations sont si vagues et se contredisent tëllemetit , que j'ai longtemps hésité avant d'en entreprendre la réfutation. C'est iiti soin i)ue j'aurais abandonné au rapport lui-même ^ si je n'avais pensé que personne ne tenterait d'aller chercher la vérité dans cet obscur et InéltriOÀble dédale , quoi^ qu'elle s'y trouve pourtant, en dépit de toUil les efforts

de la bàine pour la faire disparaître. Je la tirerai de ce docament qui a servi à me coDdamoer. Je prouverai que je ne pouvais répondre d'aucune autre chose que de ma participation à V Union du bien public; que je n'ai jamais appartenu à aucune autre association, que je n'en ai connu aucune; enfin que rien n'autorise à croire qu'une société quelconque ait été réellement organisée, et encore moins, je le répète, qu'elle ait produit l'insurrection de 1825.

Je continue à citer le rapport.

Après avoir raconté la dissolution de la société du Bien public , il s'exprime ainsi :

a Mais les véritables motifs qui provoquèrent cette )) déclaration ostensible furent, d\après le témoi- » gnage de trois accusés , d'abord la conviction que » la définition trop vague du but de la société , » dans ses -statuts, avait contribué à paralyser son » action^ en second lieu , le désir d'écarter les mem- » bres dont le zèle s'était déjà refroidi pour ce but, )) ou qui , sans le connaître encore , ne paraissaient » pas propres à devenir uUles. » (Page 35.)

On ne peut ici qu'admirer la facilité avec laquelle le rapporteur décide , dès le principe , que la dissolution de la société ne fut qu'ostensible. Il ne s'aperçoit pas qu'en cherchant à soutenir cette assertion , il détruit tout ce que plus haut il s'était efforcé d'établir pour prouver hi culpabilité de cette association.

En effet , les témoignages par lui cités disent que la définition du but de V ancienne société était trop vague, tandis que dans ses investigations précédentes il admettait , lui , que ce but était clair, déterminé; même il ne craignait pas de laisser supposer qu'il s'agissait de régicide. En outre , il commet une inadvertance quand il dit que ce but était inconnu de quelques uns des membres, puisqu'il a commencé par dire que dans les statuts on en donnait, quoique vaguement, la définition : il était donc impossible que tous les membres n'en eussent point connaissance. Le rapporteur , voulant à toute force que ce but fût la révolte, tente charitablement de donner la même signification aux déclarations des accusés sur le but défini dans les statuts , but qui , s'il était vaguement déterminé , ne pouvait du moins se prêter d'aucune manière à une interprétation semblable.

Après avoir déclaré que là dissolution de la société ne fut qu'ostensible, il va sans doute dire qu'en réalité la société avait continué d'exister? Point du tout. Voici commeot il poursuit son récit :

<c Ceux des chefs qui se trouvaient à Moscou )) prirent, dès lors , la résolution (deux des accu- » ses Taffirment) de former, avec le temps , une » nouvelle société (i), de la diviser en deux clas-

(1) Ayant quitté Moscou bientôt après la dissolution de la

)» sejai^et de pçser en prtooipQ(|ue les membres qui )) faîsaieat ps^rtie de Ig première coonattraient seuls )> 1q vrai but, qui serait de préparer la Russie à un )» changement des lois organiques de rÉtat..- Un » de ces accusés assure que cette nouvelle société )> secrète fut organisée dès cette époque y et qu*on }) lui donna , outre un règlement spécial , un nom )> qu'il na peut plua se rappeler. L'autre accusé )) prétend , ^u c^ntr^^ire ^ que tf^ul sç boriia \x d^ • )} vain^ projets , et qu on reconnut ^ h plus d'une » reprise ji que jamais le but ne peut justifier les » moyenç. Le premier ajoute que le projet d'établir » des sections à Moscou et à Smolensk ne fut pas » mis à exécution. » (Page 36.)

tIA ■■ ..14 ' ift. J 1 ■" '<<■■' * -7 ■■"•'■ ■■■ " «■"■ '"'If 'J-f .'.^

société f pQi^r aller k Simbir^k i» oii des affairt^ particulières m'appelaient, je ne puis dire ce qui s'y passa ensuite. Je continuerai à réfuter le rapport par le rapport lui-même.

Je crois > d'ailleurs , devoir faire observer qu'aux noms des deux témoins cités ici , le rapport en ajoute un troisième . celui de Nikita Mouràvieff . Or, ce dernier^ ne se trouvant pas k Moscou à cette époque , n*a rien pu témoigner sur la dissolution de la société. Cette mention gratuite et infidèle du nom de N. Mouràvieff moptre l'usage que le rapporteur a pu iairede ce noip dan^ d'autre^ circonstances. Ceci devient important pour ina défense , attendu que le nom de ce témoin a , par la suite , été employé pour établir contre moi un fait totalement faux , et qui est resté incompréhensible pour moi jusqu'à ce que des protestations sincères de la part de N. MouraviefI soient venues im dODAer le mot ^e l'énigme.

Voilà des témoignages bien propres à servir dé base à une accusation ! Ne voit-on pas qu'ils ne oon«tiennent rien que de négatif? L'un des déposants ne se rappelle même pas le nom de la société d^à orgatd- 9éey tandis que l'autre dit que tout se borna à de vains projets. L'un d'eux , tout en affirmant que Ton avait résolu de former avec le temps une nouvelle société , assure aussi que cette société fut orgamsée dès cette époque.

Mais admettons pour un moment que cette prétendue résolution de former une nouvelle société ait été réelle : que voulait-on ?

a Foriper, av^ le temps ^ une nouvelle société ^

)> dans le but de préparer la Russie^ des change* » roents politiques. »

Eh bien ! Qu'y a-t-il à dire à des gens qui manifestent l'intention de former une société , et qui ne la forment pas ; de former une société afin de préparer à des changements politiques , et qui , n'ayant point formé de société, ont encore moins préparé à ces changements, dont le caractère ne se trouve d'ailleurs ni expliqué , ni même indiqué ?

(( L'autre accusé prétend , au contraire , dit le » rapport , que tout se boroa à de yains projet». >»

Je demanderai si l'affirmation que la dissolution de

l^ancienae société ne fut qu'osteDsible se trouve bien fortifiée par ces deux déclarations? Non, certainement. Mais le rapporteur avait ses raisons pour répéter à chaque page qu'il y avait eu en Russie des sociétés - secrètes , soit constituées, soit projetées; qu'elles avaient pour but d'amener des changements, n'importe lesquels, dans l'ordre de choses établi ; et il Ta fait, à la vérité, avec une impudeur inouïe, mais aussi avec succès, puisqu'il y eut condamnation.

Quant à ce qu'ajoute un des accusés , — « que Ton reconnut à plus d^une reprise que jamais ' le but ne pourrait justifier les moyens j>, — on ne peut bien saisir Tà-propos d'une pareille déclaration, car il ne parait pas qu'il ait été question de moyens d'aucune espèce. Mais ces seules paroles me disent quel est celui qui les a prononcées : c'est le général major Von Viesen, que j'ai connu et pour qui je professais la plus grande estime. C'était un homme loyal , pur, un homme vertueux dans toute la force du terme. Ces paroles lui étaient familières : elles allaient si bien à son caractère honnête ! Il est probable que , dans ses déclarations devant la justice , il invoqua son principe favori en se voyant accusé de forfaits dont l'idée a dû toujours être si éloignée de lui. Le rapporteur, n'osant pas écarter tout à fait des paroles qui pouvaient être justificatives ou du moins atténuantes, les a placées de manière à ce qu'elles perdissent toute leur valeur.

<T A la réception à Toultthin de la nouvelle de la )) dissolution de la société y Pestel et quelques autres » (au nombre de dix) ne voulurent pas adhérer k )) cette dissolution , et prirent la dénomination de » Boyards àeV Union. » (Page 38.)

Le rapport ne dit d'ailleurs rien ni sur le but lii sur les moyens adoptés par cette nouvelle associa- ' tion ; de sorte qu'elle non plus ne pouvait donner lieu à aucune poursuite (1). On observera seulement que le rapport prouve , par ce passage comme par tant d'autres , que la dissolution de la société fut bien réelle, et non pas ostensible, comme il voudrait le faire croire.

Le rapport poursuit ainsi :

<( Us élurent présidents ou directeurs Pestel et » Y...kyy et leur associèrent d'abord Ntkita Mou^ }> ravieff ^ croyant que , comme il n'avait pas^ non » plus assisté à la réunion de Moscou (2) y il re-

(1) Tout ce qui se passa h Toultcbin m'est resté complètement inconnu y jusqu'aux noms même de presque tous ceux dont le rapport fait mention à cette occasion. Je me bornerai y ici comme ailleurs y à combattre le rapport avec ses propres . armes.

(2) Lk se trouve la preuve que N. Mouravîeff n*a pas ^té à Moscou, et qu'il n'a, par conséquent, rien pu témoigner sur la dissolution de la société , comme je l'ai fait observer plus haut, dans l'intérêt de ma défJense ultérieure*

n fuserait avec eux d*adbérer k la dissolution de fa

» société. MaisNikîta Mouravieff assure qu'à Pé-^

» terobonrg la société se trouvait pour le moins en-'

» tièrement désorj^nisée. )>

Peut-on se persuader , à la lecture de ce passage, qu'on a sous les yeux une pièce de procédure criminelle y un acte d'accusatioD qui a eu pour résultat un grand nombre de condamnations capitales ? Le rapport , après avoir dit que quelques personnes à Taultchin s'en associèrent une autre, N< M.^ ajoute : « Mais celui-ci assure que la société à Pétersbourg était bien dissoute ». Comment ce mais sert-il de liaison avec les paroles précédentes ? A quel propos Toultcbin et Saint-Pétersbourg se trouvent-ils confondus? Cette absence de logique n'empêche pourtant pas de pénétrer les intentions du rapporteur. Ayant découvert que la dissolution de la société n'avait pas été consentie par quelques uns à Toultcbin, et qu'ils s'attendaient à voir leur opinion partagée à Pétersbourg par N. M., il tâche d'insinuer qu'à Pétersbourg aussi la dissolution ne fut pas reconnue par tout le monde, et que par conséquent l'ancienne société continuait d'y exister. On questionne N. M*; mais sa réponse , consignée dans le rapport , ne donne pas beaucoup de force à cette insinuation , car « au moins une entière désorganisation » équivaut bien à une dissolution. Le rapporteur cependant ne se tient pas ppur battu, et, comme à son ordinaire et toujours avec

la même bonne foi ^ il se titè d'affaire par une petite note qui lui servira à Ker les traditions des sociétés secrètes à Pétersbourg de manière à ce qu'aucune interruption , aucune solution de contîntiité ne vienne compromettre la régularité et Texaclitude de son récit. Voici cette note , qui suit immédiatement l'affirmation de N, M. quant à la dissolution de la société à Pétersbourg.

« Un des accusés (S.) a déclaré que N. Tonrgue- )> neff, à son retour de Moscou , en 1821, soc^ i) cupa à former une aulre société secrète des dé- )) bris de celle qui venait d'être dissoute, et enga- )) gea d'anciens membres, tels que le prince Ob...ky, h le colonel Nar....ne et lui , §., à en faire partie ; » îlyaffiKa, en outre, le colonel Mîtkoff, Tolstoy et » Mikiacfaèfsky. La garde impériale ayant , peu de )> temps après, quitté la capitale, les opérations de » la société furent suspendues. S. ignore si elle fut » soumise à un règlement particulier, mais il ajoute )) que ni Tourgueneff ni les autres membres de )> cette société n'ont jamais énoncé devant lui d'in- » tentions criminelles contre la famille impériale. » (Pages 38 et 39.)

te

' Àiasi , d'après cette déclaration , les opérations du fondateur de cette nouvelle société se born^ent à l'affiliation de trois personnes et à la proposition faite à trois autres de s'y adjoindre. Quelle était cette société ? Quel but se proposait-elle ? Quels moyens

avait-elle adoptés? Le rapport ne dit pas un mot là dessus. La seule personne dont il cite le témoignage ignore même s'il y avait un règlement. Nulle mention ultérieure de cette société dans le reste du rapport. Tout se réduisait donc , en tenant cette déclaration pour vraie ou réelle , à une tentative infructueuse d'établir une société , dont on ne sait rien , dont on ne dit rien. Est-il possible de bâtir là dessus la moindre accusation ?

Il ne faut pas d'ailleurs négliger l'observation qui termine cette curieuse déclaration , et qui consiste à dire que « les personnes dont il est question n'ont jamais énoncé d'intentions criminelles contre la famille impériale. »

A quel propos le déclarant ajouta-t-il celte observation ? Rien de ce qui précède dans sa déclaration ne pouvait faire présumer une conclusion pareille. Les noms mentionnés n'ont pas jusqu'à présent été cités dans les récits du rapport sur les idées de régicide. On voit très bien que cette observation au moins, sinon toute la déclaration, a été provoquée par des questions faites au déclarant. L^accusation voulait avoir quelque chose à dire à l'appui de son assertion que l'ancienne société n'avait été dissoute qu'ostensiblement , et encore que le caractère propre de toute société était la révolte et le régicide. C'est en ce sens qu'elle a dû poser ses questions ; mais les réponses, quoique mensongères, sont encore bien

loin d'être ce qu'elle aurait voulu qu'elles fussent.

Voici ce qui a pu donner lieu à cette déclaration. Après mon retour à Pétersbourg , le secrétaire de Tancieune société (S.), celui-là même de qui vient cette déclaration » me dit un jour que quelques uns de ses amis, que je ne connaissais d'ailleurs que fort peu , membres ou non de cette société , lui avaient demandé pour quelles raisons la société avait été dissoute, et s'il fallait renoncer à tout. Peu contents des explications qu'il leur avait données, ils désiraient me parler pour savoir de moi à quoi s'en tenir. Je répondis que je m'empresserais de les voir et de leur faire part de ce qui avait été fait à Moscou. Je me rendis en effet chez un de ces messieurs , où je vis trois personnes outre S. : c'était Ob..,ky, J. Tolstoy et Miklachefsky . Je leur communiquai la décision prise à Moscou , et leur exposai verbalement mes convictions sur l'impossiblité absolue de travailler en Russie au bien public à l'aide d'associations secrètes. J'insistai sur les efforts individuels , et recommandai surtout que l'on s'occupât de l'émancipation des serfs , objet pour lequel ces efforts ou le concours dé deux ou trois amis devaient suffire, et qui, par sa nature même , était incompatible avec le secret. Toutes mes relations avec ces messieurs se bornèrent à cette seule entrevue.

Deux des personnes auxquelles, d'après la déclaration , j'aurais proposé de s'associer avec moi se sont

tues à cet égard* ; du moins le rapport ne leur bit rien dire. Deux autres, dit la notice annexée au rapport y auraient au coatraire déclaré avoir été reçues par moi dans la société*

Pour ce qui regarde une de ce» personnes , le colonel Mitkoff, il y a évidemment confusion de la part du rappcH^teur. Le colonel Mitkoff a fait partie de Tancienne société. Plusieurs de ses amis lui en ayant parlé , il désira en voir les- statuts ; ne les trouvant pas chez d'autres , il s'adressa un jour à moi. Je ne les avais pas non plus , mais je me les procurai et lui en donnai communication. H est plus que probable que, sommé de dire par qui il avait été introduit dans la société , il ne trouva pas de meilleure réponse à faire que de nommer celui qui lui en avait montré le règlement. La notice ne pouvait attribuer l'affiliation du colonel Mitkoff à aucune autre société qu'à celle du Bien public , et cette prétendue affiliation n'était pas de nature à légitimer une accusation contre moi, puisque la société , d'ailleurs elle-même non repréliensible, avait été dissoute.

Quant à la déclaration de la deuxitoe personne , qui dit avoir été reçue par moi dans la nouvelle société, puisque , d'après le rapport lui-même , cette société n'avait rien fait , n'avait même pas été formée défini- ' tivement , Taffiliation de cette personne ne pouvait pas non plus m'être imputée à crime.

Le fait est que je n'ai jamais reçu personne dans

aucune société. Il est évident que , voulant à toute force prouver que l'ancienne société n'avait été dissoute qu'ostensiblement , le rapporteur s'est emparé de la communication que j'avais faite à quelques personnes en particulier de la décision de Moscou, et l'a transformée en une intention de rétablir l'ancienne société ou d'en établir une nouvelle. D'ailleurs il est possible , cela est même probable , que les personnes citées ici aient eu le désir de former une association

(quelconque , et qu'elles en aient causé avec S , le

déclarant, qui était l'intermédiaire ordinaire entre les différents membres de l'ancienne société. Gelui-ci ayant , soit spontanément , soit pressé par ses juges , représenté mon entrevue avec ces messieurs comme une tentative pour former une nouvelle société , qu'il dit pourtant n'avoir jamais été formée définitivement,

les autres, ou plutôt un d'en^e eux M ky, dont

l'affirmation demeure seule incompréhensible pour moi , a pu être amené à confirme* la déclaration de

S , d'abord parce qu^^elle était insignifiante en

elle-même , ensuite parce qu'il lui fallait reporter ses souvenirs sur un événement quiâvai^eu lieu cinq ansr auparavant.

Pour ce qui est de la troisième personne présente à mon entrevue , M. J. Tolstoy , sa réponse n'est pas consignée dans le rapport. M. Tolstoy se trouvait en France lors de l'insurrection de 1825: quand on s'occupa h Paris de rédiger pour moi un mémoire justificatif , on

crut devoir lui demander des éclaircissements sur celte circonstance. Il répondit, et j'ai encore sa lettre entre mes mains , que a la proposition d'entrer dans une société secrète lui avait été faite , non par M. N. Tourgueneff, mais par M. S..... ( celui qui a fait la déclaration en question ), et que la société dans * laquelle on lui avait proposé d'entrer n'était autre ' que l'ancienne société de Y Union du bien publie, w Tout ce que je viens de dire fait voir que la dé-'

clarationde S ne pouvait raisonnablement donner

lieu à aucune investigation judiciaire. Mais, je le répète, elle était nécessaire au rapporteur pour lier les traditions des sociétés secrètes. S'il l'a, malgré lui, rejetée dans une note, il se dédommage de ce sacrifice dans le texte , où il continue d'admettre comme chose prouvée que l'ancienne société n'avait été dissoute que pour faire place à d'autres associations. Son récit devient plus confus , les contradictions s'y multiplient, les mensonges s'y montrent plus évidents à mesure qu'il redouble d'efforts pour soutenir sa thèse favorite, à savoir qu'il existait toujours et partout des associations secrètes ayant pour but la révolte : thèse acceptée sans doute par les juges , mais qu'il réfute lui-même à tout moment. Mes explications sur cette partie du rapport pourront paraître moins claires que celles que j'ai données sur la partie précédente ; c'est qu'on est toujours embarrassé pour expliquer ce qu'on ne comprend qu'à

moitié , ou que l'on ne comprend pas du tout. II n'est pas déjà très facile de répondre à des accusations qui n'ont rien de précis ni dans leur teneur ni dans les circonstances qui les accompagnent ; il Test encore moins de répondre à des accusations que l'on n'avait aucune raison de prévoir^ que l'on n'aurait jamais soupçonné pouvoir être portées contre vous. Je continuerai pourtant à suivre le rapport , je rétablirai les faits, mais dans l'intérêt de la vérité seulement ; car, pour moi personnellement , j'avouerai que je n'y tiens pas beaucoup, encore moins puis-je tenir à les altérer.

Aprèsavoir citéle témoignage de N, Mour^vieff sur la dissolution réelle de la société , le rapport continue en ces termes' :

(( Ce ne fut qu'à la fin de 1822 que cette société )> de Pétersbourg , ou du Nord , parvint à se réor- » ganiser. » (Page 39.)

Ici il renvoie à une note ainsi conçue :

c( Les fondateurs principaux , ou plutôt les réor- )) ganisateurs de la société nouvelle, étaient, au dire » de N. Mouravieff , lui le premier, le prince Oboi> lensky et N. TourguenefT, qui s'abstenait toute- » fois de recevoir de nouveaux membres. »

Suit un récit sur l'organisation de cette société , dans lequel on lit, entre autres choses :

u On disait à tous ceux qui devaient servir d'à- )> veugles instruments que leur affaire serait d9 )> combattre les armes à la main.... Après la réor- » ganisation de cette société secrète ^ le seul chef )) reconnu pendant quelque temps fut Nikita Mou- )> raviefr^ plus tard, on résolut de lui adjoindre , )». vers la fin de 182;^ , le prince S. Troubetzkoy, » récemment revenu des pays étrangers, et le priftce » Eugène Obolensky. Un an après , le prince Trou » betzkoy se rendit à Kief, etc.» (Page 41.)

Ici , encore un renvoi à une autre note , qù ii est dit:

c( La place de directeur avait été offerte à N. » Tourgueneff y qui s*y refusa , alléguant le mauvais » état de sa santé , la multiplicité de ses autres oc- )) cupations , et le mauvais succès de sa présidence » à Moscou. ))

A ce passage du rapport j'ajouterai les paroles suivantes, qu'il contient plus bas, p. 79.

a Cependant la société de Pétersbourg déployait » aussi une inquiète activité , qui allait croissant » depuis que Ryléeff avait remplacé le prince S. )) Troubetzkoy au directoire (c'est-à-dire vers la )) fin de 1824^ comme on le voit à la page 41) )>

Toutes les données contenues dans ces passages sont basée» sur des dépositions iisolées de différents individus. Rien dans le rapport n'indique le moins du

monde qu'il y eût un règlement , des statuts d'une nouvelle société quelconque. On ne pouvait donc raisonnablement s'attaquer à une association, mais seulement à des indfividus , et cela afin qu'ils prissent la responsabilité des intentions illégales ou criminelles qu'eux-mêmes avouaient avoir eues, si toutefois on est réprébensible aux yeux de la loi pour des intentions, quelles qu'elles soient, qui n'ont jamais été mises à exécution. Cette non-existence d'une société organisée, ou réorganisée, comme dit le rapport, est d'autant plus évidente que les dépositions sur lesquelles le rapport se fonde disent expressément que :

(( Toutes les règles (comme on le voit plus haut) )) étaient loin d'être strictement observées. » (Page

En réalité , tout doit être réduit à des efforts tentés pour établir une association secrète , par ceux qui n'avaient pas été satisfaits de la dissolution de la so^ ciété à Moscou.

Si Ton ne ti:ouve dans le rapport , à propos de cette nouvelle société,, aucune trace d'un régirent, oa n'y trouve rien non plus cpii indique qu'elle ^t agi» délibéré. U dil bien que :

(( L'une et l'autre société (celle du Midi et celle » du Nord nouvellement organisée) avaient te » même but, le renversement de Tordre de choses

» existant , et s'occupaient déjà de la rédaction de$ )> lois qui devaient réformer la Russie. » (Page /!iî.)

Mais il ne contient rien qui prouve que tel fût réel* lement le but de la société , ni qu'elle ait décidé soil la rédaction , soit l'adoption d'un projet de constitution, qu'il cite en l'attribuant à M. Mouravieff individuellement, non plus que d'un autre projet , attribué à Pestei. Si ces projets étaient criminels, c'était à leurs rédacteurs à en répondre.

Enfin , le rapporteur convient lui-même que cette nouvelle société ne déploya quelque activité qu'après que Ryléeff en fut devenu un des directeurs , vers la fin de 1824. Jusque là du moins la société aurait dû être considérée comme n'existant pas.

Pour ce qui me regarde personnellement, il est assez étonnant que le rapporteur, qui s'efforce continuellement de produire contre moi des accusations non seulement mal fondées , mais encore invraisemblables , n'ait pas mêlé mon nom aux projets de constitution dont il parle ici. On savait pourtant que je rédigeais des projets de différents codes , soit pour le conseil d'état, soit pour la commission de législation. Il était tout simple que la société, s'occupant de projets de constitution , m'en chargeât , ou du moins me consultât. Eh bien! non; la société fut assez ingrate pour laisser un de ses fondateurs dans une complète

ignorance de ses faits et gestes. Il est vrai qu'une note, à la page 66 du rapport » indique que lé projet de constitution de N. Mouravieffne fut jamais terminé. Quant à celui rédigé par Pestel , je trouve à la page 61 du rapport une note d'après laquelle un des accudés , représenté par le rapport comme un véritable séide' de Pestel, aurait déclaré n'avoir lu que de très courts fragments de ce projet et en ignorer complètement les dispositions principales. On voit aussi que d'autres accusés, qui, dit le rapport , page 61, dévoués à Pestel , voulaient tout immoler pour établir la forme de gouvernement qu'il proposerait dans son projet, ne connaissaient même pas ce projet. Voilà donc les lois de réforme dont s'occupaient les sociétés selon le rapport!

Quoi qu'il en soit, voici ce qui me concerne dans ce passage du rapport :

La société fut réorganisée en 1822; les réorganisateurs furent, au dire de N. M. lui-même, le prince Obolensky et moi.

Un peu plus bas , le rapport s'exprime ainsi :

(( Après la réorganisation de ta société , en 1822, » N. Mouravieff en fut le seul chef.

)) En 182â, on lui adjoignit deux autres direc- » teurs : le prince S. Troubetzkoy et le prince £u- » gène Obolensky. »

Une note dit ici que l'on m'offrit la p^ace de direc-

teiir, mais que je refusai . Il n'est pas dit par qui cette déposition fut faite (1 \

« Vers la fin de 1 8^4 , Troubetzkoy fut rem- » placé par Ryléeff. »

Gomment concilier ensemble ces passages , d'après lesquels la société , après sa réorganisation en i 822 , auTait eu pour chef N. Mouravieff tout seul, puis lui H deux autres jusqu'à la fin de 1824, et moi en Blême temps ? Est-ce pour détruire ce non -sens que le rapporteur jette dans une note une déclaration anonyme, à l'aide de laquelle il voudrait peutêtre dtenner à entendre qu'après avoir réorganisé la société je suis rentré dans Tobscurité, renonçant au pouvoir et à tous ses attraits? Mais la déclaration de N. Mouravieff ne saurait donner lieu à cette hypothèse , car ii dit seulement que je m'abstenais de recevoir de nouveaux membres : j'étais donc resté avec lui à la tête de la société , continuant à remplir tous mes devoirs , mais ne cherchant pas à faire des prosélytes.

Si le rapport adopte cette version, il doit rejeter celles qui donnent à N. Mouravieff d'autres collègues;

(1) Si elle doit être attribuée au prince Obolensky , que Ton cite avant le renvoi à la note , alors ce qu'avait dit sur mon compte Tun des directeurs se trouve contredit par ce qu'a dît l'autre.

si , ao contraire , c'est à celle-ci qu'il s'arrête , il doit reconnaître la première pour fausse. S'il faut absolument choisir entre les deux versions, on préférera le texte du rapport à ses notes. Dans le texte il cite les faits par ordre chronologique , et indique un eeiftain nombre de personnes et de dates, tandis ^e les notes ne se rattachent à rien et ne font simplement que contredire le texte en ce qui me concerne. Le teile et les notes sont d'accord sur l'autre associé de N. Mouravieff.

Mais le rapporteur a ci»u pouvoir s^épafgner la peine de préciser, de distinguer; il a préféré raôter ensemble le possible et l'impossible , content quand il peut énoncer contre un des accusés un grief de pta» , tout absorde qu^il puisse être, et ne s'apercevant pa^ que souvent une accusation hasardée, portée ^eéntre un des prévenus, invalide celles qu'il lance contre les autres.

Je ne puis d'ailleurs me dispe^er de faire rema^ quer que le f apport parle bien ici de ce que je n'ai pas fait : il dit que je n'afQliais personne à la société, que je refusais les fonctions qu'on m'offrait ; n^ts iliïe dit pas un mot de ce que j'ai pu faire.

Il demeure donc constaté que la déclaration , âWhleurs isolée, de N. MouravieflF, d-après laquelle j'au^ rais participé à la réorganisation de la société^ se trouve inGrmée p^r la suite même des faits et des dates que le rapport indiq^ise à cette oecasioa. Le rapr

. port cite les noms de tous ceux qui ont été à la tête de là société depuis 18Î22 jusqu'en 1824, et le mien n'y figure pas.

Lorsque furent rédigés mes précédents mémoires Justificatifs , j'avais peine à comprendre comment N. . Mouravieff avait pu faire contre moi une déclaration aussi peu vraie ; je ne pus que la nier, et pour cela je m'appuyai > comme je le fais ici, sur l'acte d'accusation lui-même*

Mais quelques années plus tard tout me fut expli- ■qué. J'ai appris que N. Mouravieff, au moment de partir pour l'exil perpétuel auquel on l'avait condamné , et prenant congé de sa vieille mère , lui jura que jamais il n'avait fait contre moi , malgré tout ce que dit le rapport , aucune dénonciation , aucune déclaration. Voici Textrait d'une lettre qui a été écrite à ce sujet à mon frère :

« 11 y a bien long-temps que M"* Mouravieff m'avait chargé de vous faire une communication. Elle m'a prié , les larnxes aux yeux , de vous faire savoir que son fils , aussitôt après le procès , lui a juré que jamais il n'avait rien déclaré contre votre frère , comme cela se trouve. dit dans le rapport de la commission d'enquête. Le mensonge étouffait cette pauvre femme , et maintes fois elle me supplia de vous faire connaitre la vérité. »

r La femme de N. Mouravieff, qui , comme tant d'aures femmes héroïques , voulut partager l'exil de son

mari , et qui a succombé à la peine , témoigna qu'il lui avait souvent répété la même chose.

La notice annexée au rapport cite trois autres personnes comme m'ayant accusé du rétablissement de la société.

Ce sont :

1° Le général Orloff, dont la déposition ne peut évidemment se rattacher qu'à la société qu'il est censé avoir essayé d'étabUr avec le comte Mamonoff et moi. Or, j'ai montré plus haut ce que c'était que cette société, que le rapport abandonne après eu avoir fait seulement une mention insignifiante. C'était d'ailleurs un établissement ^ et non un rétablissement de société. La déposition du général Orloff ne peut se rattacher au rétablissement de la société en 1822, puisqu'il ne m'a plus revu depuis 1821 , et que je n'ai pas été par la suite en correspondance avec lui.

2° Le prince Troubetzkoy. Il se trouvait à l'étranger en 1822 , lorsque la société fut rétablie au dire du rapport : donc il n'a pu déposer que j'en avais été un des fondateurs ou réorganisateurs.

S"* Quant à la troisième personne , Mathieu Mouravieff , on voit , par le procès , qu'il a fait constamment partie des associations secrètes du midi , et qu'il ne vint à Pétersbourg qu'à des époques autres que

Le rapport de la commission d'enquête ne fait aucune mention des dépositions de ces trois personne»

contre moi relativement au rétablissement de la s(Pciété en 1822.

II est assez curieux d'ailleurs de voir la notice ^ pour soutenir la déclaration de N. Mouravieff, faire dïoi% de personnes qui évidemosent n'étaient ni e» mesure ni en position de rien dire sur cette déclaration. Comment se fait-il qu'aucun des membres de la prétendue société réorganisée de Pétersbourg ne me mette au nombre de ses prétendus réorganisateurs ?

Dans cette même notice , outre le chef d'accusation dont je viens de parler , et qui est désigné sous le titre de « participation au rétablissement de la société », il s'en trouve un autre , distinct , sous celui de « participation à rétablissement de la société », et à Tappui duquel on cite les déclarations de trots accusés :

1® Le même prince Troubetzkoy, qui, comme on l'a vu , ne pouvait faire aucune déclaration sur ce qui s'était passé en 1822 (si toutefois on veut confondre ce chef d'accusation avec le précédent). II ne pouvait pas non plus dire que j'avais participé à rétablissement de l'ancienne société en 1818, puisque ce fat lui qui me proposa d'y entrer.

2* Le même Mathieu Mouravieff, iqui, comme le précédent accusé et par les mêmes motifs, ne pouvait rien déposer contre moi relativement à aucune des deux époques de 1818 et de 1822.

3* Semenoff. Sa déclaration, qui se rapporte à 1821 et que j'ai réfutée plus haut, ne parle que

d'une tentative infructueuse pour établir une société quelconque.

On prétend que la notice a été extraite du rapport; nous venons de voir comment elle Ta été. C'est néanmoins cette notice qui servit de base aux considérants du jugement du tribunal suprême.

Il ne faut pas perdre de vue que Tacte d'accusation, en fixant à 1822 l'époque de l'établissement d'une nouvelle société, abandonne ainsi tout ce qu'il avait dit sur les efforts tentés pour en établir une en 1821 , soit à Moscou, immédiatement après la dissolution de l'ancienne, soit à Pétersbourg, sous mon instigation. Il faut donc mettre tout à fait de côté et regarder comme non avenu tout ce qui a pu avoir lieu depuis la dissolution de la société, en février 1821 , jusqu'à sa prétendue réorganisation en 1822.

J'ai démontré l'impossibilité d'établir aucun grief contre l'ancienne société ; je viens de faire voir que le rapport , tout en posant comme un fait incontestable sa réorganisation en 1 822 , est loin de prouver qu'elle ait eu une existence réelle, puisqu'il n'indique rien qui fasse supposer des délibérations, une action quelconque, rienjuéme qui ait trait à un règlement.

Tout cela n'empêche pourtant pas le rapporteur de dire que cette société de Pétersbourg, comme celle de Toultchin, s'appuyait sur la révolte militaire. Il remonte même plus haut : il désigne Tannée 1821 comme l'époque probable où l'idée d'une insurrection

militaire fui conçue pour la première fois , et suppose '

que celte idée fut suggérée par les révolutions d'Espagne , de Naples et de Piémont.

Il n'est pas étonnant que ces événements aient eu du retentissement dans l'armée russe ; il ne l'est pas davantage qu'ils y aient trouvé quelque sympathie. Le rapport ne se serait pas autant écarté de la vérité s'il avait constaté le changement qu'une telle sympathie indiquait dans les idées des Rtisses sur les révolutions. Jusque là on n'avait connu en Russie que des révolutions de palais, et l'on ne sait malheureusement que trop ce que c'était que ces révolutions; mais alors les Russes paraissaient donner la préférence aux révolutions faites à la clarté du jour. Voilà ce qu'aurait | pu dire le rapporteur, s'il voulait absolument mêler les événements d'Espagne et d'Italie à ceux qui eurent lieu en 1825 à Pétersbourg et dans la deuxième armée. Tout cela cependant ne laurait pas encore ' autorisé à affirmer que •

H Dès 1822 ^ les deux sociétés , la société réor^ » ganisée du Nord et celle du midi ^ vouLiient em-^ » ployer la force armée pour remplir leur commun )) objet. » iPage (jS.)

Dans ce qu'il raconte de la société de Pétersbourg , depuis 1822 jusqu'à 1824, il n'indique rien qui pût |

autoriser une pareille supposition. Cette société ,

même en admettant qu'elle ait été réorganisée, a êtè sans consistance jusqu'à cette dernière époque; le rapport en convient, comme nous l'avons vu plus haut (V. page 19 du rapport).

D'ailleurs, l'époque que le rapport désigne comme celle où l'idée d'une insurrection militaire fut conçue pour la première fois, et qu'il fixe à l'année 1821 , cette époque, dis-je, parait assez maladroitement choisie. L'année 1821 est précisément celle où les événements concernant les sociétés secrètes sont le plus abondants dans le rapport : c'est l'année où la société fut dissoute à Moscou ; l'année où , d'après le rapport , on fut dans l'intention de la rétablir à Toultchin; c'est encore Tannée où la société de Pétersbourg était « pour le moins entièrement désorganisée ** ; Tannée enfin qui constitue l'intervalle entre la dissolution de la société et sa prétendue réorganisation. C'était donc pour les sociétés une époque d'entière décadence et de complète nullité. Le rapport , en faisant le récit de ce qui se passa à Moscou ou à Pétersbourg dans le courant de 1821, et mémeàToultchin, ne dit rien qui puisse faire soupçonner que Tidée d'une révolte militaire ait pu surgir alors. Ce choix malencontreux de l'époque montre assez quelle foi il faut ajouter à ses assertions.

Et que Ton ne dise pas qu'il importe peu que Tidée de Tinsurrection soit venue en 1 821 ou plus tard , (ju'il suffit de savoir que Tinsurrection a eu lieu , et

que, par conséquent, Tidée en a été conçue. Si , comme tout le prouve, elle ne Ta été qu'immédiatement avant sa mise à exécution, soit par une association, soit par des individus, c'était seulement À cette association ou à ces individus à en répondre.

Pour ma part , je dois tenir à voir exactement fixée l'époque où fut conçue l'idée de l'insurrection ; car alors, en admettant toutes les accusations portées contre moi par le rapport , le seul fait de mon départ de Russie au commencement de 1824 suffirait pour me mettre à l'abri de toute accusation au sujet des événements de 1825.

Voyons maintenant ce que le rapport contient sur les individus appartenant à la société du Midi.

K C'est là surtout que les coDspirateurs travail- )) laieot à préparer des moyens de cette nature )) (i'emplai de la force armée). » (Page ^8.)

Ici , il faut s'armer de courage pour parcourir le récit des stupides horreurs que le rapporteur semble prendre plaisir à décrire (1).

Il parle d'abord des moyens qu'employaient le

(1) Rien de ce qui a pu se passer à Toultcfain ne saurait me concerner personnellement. Néanmoins, quoique mon départ pour l'étranger ait précédé la plupart des événements décrits par le rapporteur en cet endroit de son récit, je suis obligé ,

«oloBel Pestçl et le colonel Serge Mouravieff « soit pour irriter les soldats contre remperear, soit pour les familiariser avec Tidée d'uQ chaugement général, (Page&5.)

« En 1 823 ^ les diefs, au nombre de six , Pestel^ 9> Youschnefsky y Davidoff, prince S. Volkonsky, 9> Meuraviefï et Bestoojeff , eureift une réunion k >i Kief, où l'on fit la lecture de quelques fragments » du projet de constitution de Pestel , qjji émit en- » suite l'avis de Textermination de la famille im*- )) périaie. Quelques-uns y adbérèrenl ^ d'autres » le combattirent , et Ton conclut qu'une pareille )) question ne pouvait être tlécidée par six Indivi- » dus. M (Page ^6.)

(( £n 1824 9 BestoujefT, un de ces six, adressa ») à Varsovie une lettre (qui ne fut pas expédiée) )> pour demander aux membres de la société de ^> Pologne la mort 4u grand-duc Constantin. )» (Page/i7ô .

Suit le récit des négociations entre ces chefs el quelques membres des sociétés secrètes en Pologne. SUe rapport ajoute , à cette occasion , que :

u. Ces relations avec la société de Pologne ne pa- }» raissent pas avoir eu d'autres suites. On convint )* pourtant d'une entrevue à Kief , fixée au 1^' jan- » vierl826. » (Page 50.;

pour suivre le rapport y d*en parler ici , anticipant ainsi snr t'exposition des faits qui eurent lieu à Saiat-Pétersbourg après mon départ.

(( Peu avaDt celte époque, deux de ces chefi» j) (Mouravief el Besloujeff ) préparaient un soulè- )) vement dans la 9« division. Ils avaient Tintention » de s'emparer de la personne de l'empereur, qui )) venait y passer une revue , de soulever les trou- )) pes et de marcher sur Moscou , entraînant à la )) révolte les autres troupes stationnées sur la route.

» Mais ces deux chefs, après avoir médité Tin- ]» surrection de tout un corps d'armée , virent bien- » tôt qu'ils ne pouvaient compter que sur deux )) complices : le colonel Schweikowsky et le colonel » Nbroff. Ils s'adressèrent à deux individus à Mes- » cou , en les engageant à coopérer h leurs plans } )) mais ceux-ci se refusèrent à toute coopération , » et de ces coupables projets il ne leur resta que la )) honte de les avoir conçus.

Au mois d'avril 1826 , une tentative plus criminelle encore fut tramée entre Peslel, Bestoujeff- Rumine, S. Mouravii'ff, Davidoff { tous cités plus haut) , les deux frères Poggio et Sehv^eikowsky. Ils décidèrent d'ôter la vie à l'empereur, que Ton di-^ sait devoir arriver pour passer la revue du troisème corps d'armée. « Mais la revue n'eut pa3 lieu , et » il ne fut même , ajoute le rapport , fait de pro- )) positions ni aux officiers ni aux soldats choisis )) pour assassins , et qui peut-être n'étaient pas nés » pour le crime.

)) Mais l'accomplissement de ces affreuses inten- » tions ne fut qu'ajourné^ il fut constamment ( une » foule de dépositions en font foi ) la pensée domi- )) nante des directeurs de la société du Sud. Dès )) l'année 1821 , dit un accusé, à une assemblée

» qui eut lieu après le renouvellement de Vlfnion » dans le midi , et à laquelle assistèrent Pestel et }} sept autres (1) , il fut proclamé solennellemejit » que le but des individus réunis était de changer , » à tout prix , Toi'dre de choses établi dans TËtat, )> voulant 'y non seulement renverser le trône , mais » exterminer tous ceux qui pourraient y prétendre. }) Les moyens furent laissés à Pestel et à Yousch- )) nefsky, investis, h cet effet, d'un pouvoir dis- )) crétionnaire. Dans une autre assemblée , on sié- )) geaient quelques unes des mômes personnes , }) Pestel demanda la confirmation du plan qu'il avait )) conçu d'introduire en Russie le régime républi- )) cain ; à l'aide de la force armée , et A'éliminer la n maison régnante. Les membres présents approu- » vèrent ce double projet. Dans le courant de Tan- )) née , une de ces personnes , en affiliant à la so - » ciété le colonel Fallenberg , lui fit prêter serment » de se ûésouer à tout , et mtoe d'attenter aux )) jours de Tempereur. En 1H23, Poggio, h son )) entrée à l'Z/mon, trouva qu'on s'y proposait pour » but l'établissement d'une république. )>(Paged5.) K En 1 82 •) y ce même Poggio vit une lettre de )) Pestel a N. Mouravieff. Pestel y demandait à )) celui-ci le nombre des membres , les forces , les )) progrès de l'association du Nord , et si tout était )) prêt h Pétershourg pour un soulèvement. Les » demi-mesures y ajoutait-il, ne valent rien; ici y

(1) Le nombre de toutes les personnes citées dans cette partie du récit du rapport se monte à 19.

» nous voulons avoir maison nette, -^ Comment ! i) s'écria N. Mouravieff^ Dieu sait ce qu'ils ont » tramé là- bas ; ils veulent les exterminer tous )) (les membres de la famille impériale) ! Pressé de )» doDoer une réponse positive^ il dit que son in* » tentioD était de commencer par la propagande, n

Ici le rapport , abandonnant la société du Midi , parle de quelques individus résidant à Pétersbourg.

u Parmi ceux qui , à Pétersbourg , désiraient des » mesures promptes, sans être effrayés d'un atten- )) tat , le même Poggio nomme Mitkoff^ qui , dans )) une entrevue avec Obolensky, lui dit : Je partage » entièrement et jusqu'au fond votre manière de » voir ( sur Textermination de la famille impé- » riale) (A); le prince V. Galitzin, qui répéta les )) paroles de Mitkoff (Bi; Ryléeff, qui était p2e»n de h courage , selon l'expression du même témoin ^ )) mais qui voulait de plus agir sur les esprits par » des chansons séditieuses et par la publication d'un )> Catéchisme de Vhomme libre (G) ; enfin, Mathieu ïi Mouravieff (P) , que Poggio représente comme un )) des chauds . partisans de Pestel et du régime ré- » publicain , prêt à porter un arrêt de mort contre )) toute la famille régnante.

« (A) MitkoGT est convenu de ce fait dans sa confrontation avec

» Poggio; il l'a nié ensuite.»

a (B) Le prince V. Galitzin n'en convient pas. »

« (C) RyléefT ne voulait que terminer ce Catéchisme de l'home-

M me libre, commencé par N. MouraviefT; mais il rfeneat pas le

» temps. Il cODvient aussi d^avoir composé des pièces de vers et » des chansons séditieuses (i). »

(( (D) Matkieu Mouravieff affirme lui-même que beaucoup de » membres de la société du Nord partageaient l^ntentiond'exter- » miner la famille impériale. Plusieurs ont reconnu Pexaotitude » de cette déposition. Quant à d^autres, Mouravieff déclara plus » tard qu'il n'avait jamais discuté avec eux ce projet, qui était* » à ce qu'il dit , combattu par le prince Troubetzkoy, par N. » Mouravieff. Il cite les paroles de ce dernier : « Je vais dire a )> cet mesiieun que la famille impériale efl sacrée (3).. »

Nous ferons observer ici que le texte inême<lu rapport établit, d'une naanière incontestable^, que les idées de régicide n'appartenaient et ne pouvaient appartenir , à Pétersbourg , à aucune société , et que, si quelques individus les partageaient y c'était de leur propre mouvement. Comme membres d'une société , ils ne pouvaient que se borner à adopter les règles prescrites par c^tte société , ou l'abandonner. D'ailleurs, des individus dénoncés ici, les uns nient la dénonciation, faite par une personne viînue du midi , où , à en croire le rapport , on était plus familiarisé

(1) Le rapporteur découvre ici 1 auteur des chansons sédi^ tieuses ; pourquoi donc en parle-t-ii plus haut^ à propos d'un journal que j'avais TintenUon de publier?

(2; On peut remarquer ici que la première fois M Moura* vieff ditque beaucoup de membres à Pétersbourg partageaient les intentions régicides^ et ensuite ,^ dans une autre déclaration sur la même circonstance , il n'en nomme expressément que deux, et encore l'un et l'autre désapprouvaient-ils ces intentions !

avec les idées de ce genre ; les autres soût représentés , par le rapport même, comme repoussant ces idées avec une certaine énergie. 11 n'y a donc rien à établir de positif, non seulement contre la société de Pétersbourg, mais même contre les individus qui pouvaient en faire partie.

Nous voici arrivés à un passage du rapport qui ne peut manquer d'attirer Tattention de tout lecteur judicieux. Après avoir cité la déposition de Poggio contre Matbieu Mouravieff , il continue ainsi :

u Mais ces dispositions de Mathieu Mouravieff » éprouvèrent un notable changement dans le cours )> de Tannée suivante. Il adressa , le 3 novembre )) 183!i , à son frère une lettre trouvée parmi les )) papiers de celui-ci , lettre qui fait voir du discer- )> nement y et où , s'efforçant de détourner son » frère de toute entreprise , il lui en démontre si- » non le caractère illégal, du moins la folie. — « L'esprit de la garde , écrit-il , et en général Tes- )) prit des troupes et de la nation^ n*est nullement )) tel que nous nous Tétions imaginé. L'empereur » et les grands-ducs sont aimés; à l'autorité ils » joignent les moyens de gagner Taffection par des }) bienfaits. Et nous , que pouvons-nous offrir h la )) place des rangs, de Targent et de la tranquillité ? )) Des abstractions politiques , et des enseignes de » vingt ans pour gouverner Tempire. Parmi les » membres de Pétersbourg , les plus sensés com- )) mencent à s'apercevoir que nous nous sommes )) trompés et que nous nous trompons Tun Tautre.

}) A Moscou^ |e n*ai trouvé que deux membres, <}uî )) m'ont dit : On ne fait rien ici , et il n'y a rien à » faire. » (l^age 59.)

La lecture de celte lettre n'a-t-elle pas dû ÎQspirer au rapporteur et aux juges cette simple réflexion , que, si les lois humaines s'abstiennent de sévir contre les intentions, c'est surtout parce que les intentions, quelque criminelles qu'elles soient, peuvent être librement abandonnées, n'importe par quel motif? Lorsqu'une intention, quelle qu'elle puisse être, est abandonnée avant Texécution , la loi n'a rien à y voir. Ce principe est assez clair, assez généralement reconnu , pour arrêter la verve de l'inquisiteur le plus zélé ; et cependant il a été sans autorité sur notre ' rapporteur. Celui-ci n'a rien trouvé à dire à propos de la lettre de Mathieu Mouravieff , si ce n'est qu^elle montre du discernement^ et il s'est borné à en chicaner Tauteur sur la nature du motif qui la lui a inspirée.

Nous verrons, dans la suite, que le principe que nous venons de citer n'a pas profité davantage à beaucoup d'autres accusés , auxquels l'enquête ne pouvait reprocher que des intentions, intentions qui ne s'étaient révélées par aucun acte quelconque, et qui ne ressortaient que des déclarations des accusés euxmêmes. Qu'on juge, après cela, de l'équité qui a présidé à la procédure.

D'ailteurs, comme pour effacer l'impression que

fait naturellement naître cette lettre en faveur de celui qui Ta tracée, comme pour détourner les réflexions qu'elle peut éveiller, le rapporteur joint à son texte une note dans laquelle il revient sur les idées de ré-* gicide manifestées , dans un accès de désespoir , par Tauteur de la lettre , avant qu'elle fût écrite. Il y rattache une accusation pareille contre :

a un autre individu ( Vatkofsky ) , qui songea à » employer comme amie , pour commettre le régii> cide, un fusil à vent^ et proposa ensuite d*assas- < )> siner Tempereur et toute la famille impériale h

i> quelque bal de la cour , et de proclamer aussitôt )> la république } proposition que deux des prétenh dus complices trouvèrent insensée et prirent pour )> une plaisanterie. » (Page 59.)

Le rapport , en continuant , expose que les roem"bres de la société s^exagéraient réciproquement le nombre des adhérents et Timportance de leurs forces (( Ils ne se faisaient aucun scrupule de se trom- » per les uns les autres...- C'est ainsi que^ dans la )) société du midi, Ton répétait que les principales )t forces étaient concentrées dans le nord , et h Pé- )> tersbourg que tout était prêt dans le midi ; on )) assurait que Moscou déciderait Taffaire, tandis )) qu'à Moscou il n'y avait plus de direction et à » peine quelques membres , qui , presque tous , )) avaient abandonné V Union (1) ^ on ajoutait enfin.

(1) Cela n'a pas empêché le pouvoir de les envoyer tous en Sibérie !

)) et tmijours avee ane égale fausseté, qu'il existait

» d«s sociétés secrètes au Caucase et h KharkofT.

)) Mais ce même amour-propre ne permettait aux

» conjurés, ni de s'offenser de ces mensonges, ni

)) de convenir que leur manière de voir était chan-

)) gée. Mathieu Mouravieff, après avoir écrit à son

» frère la lettrt; que nous avons citée , et y avoir

)> énoncé y en outre , une opinion très défavoraWe

» sur Peste! , après avoir parle dans le même sens

» au major Lorer, recommença tout k coup à assu*-

» rer Pestel de son attachement et de son zèle f^r

» le succès de ses plans , cédant , dit-il , aux instan-

)> ces de son frère. » (Pages 60, 61.)

Ce passage prouve , mieux que tout ce que je pourrais dire , qu'il n'y eut jamais , au moins jusqu'en 1824, de société secrète effectivement organisée, dont le but ait été la révolte militaire, et qui surtout ait pu amener l'insurrection de 1825 , comme le prétend le rapporteur. En effet , que faut-il entendre par ces paroles du rapport, sinon que les associations secrètes, jusqu'à la fin de 1824, se réduisaient à rien? Il y avait des individus qui voulaient se faire accroire les uns aux autres qu'elles offraient quelque consistance ; mais ils se trompaient réciproquement, dit le rapport. Je laisse de côté l'accusation de mensonge, qui n'a pu être qu'une illusion , et m'en tiens au fait, que le rapport lui-même reconnaît. Il paraît que, dans son désir charitable de faire peser sur les accusés une

charge de plus, le rapporteur ne s'est pas aperçu que, si c'était de leur pari un mensonge de prétendre que les associations secrètes avaient quelque importance, il faisait, lui aussi, un mensonge en répétant à son tour, et à plusieurs reprises, la même assertion. C'est donc sur un mensonge , reconnu comme tel par l'enquête elle-même, qu'a été baséela condamnation prononcée contre tous ceux qui n'avaient pas participé activement, ou comme complices, àl'insurrectiôûdel825!

Ayant été conduit, quoique à son insu peut-être, à reconnaître que les sociétés secrètes n'étaient qu'un fantôme , le rapport rend à chaque pas cette vérité plus sensible , tout en s'efforçant d'attribuer aux individus les intentions les plus criminelles. C'est ainsi qu'il décrit :

]es rooyens de séduction employés par Pestel pour gagner des prosélytes h ses plans de régicide. Il raconte un entretien qu'il eut avec Poggio, et dont il sortit avec la conviction qu'il fallait immoler jusqu'à \o membres de la famille impériale, tout en recon*naissant que c'était terrible! (,Pag. 62.) <( Il voulait pour lui-même au moins le pouvoir impérial, dit son complice et son accusateur. )> TPag. 63.) Une note dans laquelle un troisième accusé est associé h ces plans assure que Pestel convient d'avoir eu avec ce dernier la conversation rapportée pag. 66.

a £n aveuglant ainsi, dans la sphère de son acli- » vite immédiate, les hommes d'un esprit faible,. . .

V Pestel s'efforçait aussi, continue le rapport , d'é- )) tendre son influence sur la société du nord. )> (Page 64).

Le rapport cite un exemple des tentatives de Pestel pour gagner à son opinion Ryléeff , alors nouvellement initié } mais la tentative ne parait pas avoir réussi.

On ne peut s'empêcher de faire encore une fois observer, à propos de cette accusation , que, s'il y avait eu, comme le rapport le prétend, un but commun de révolte attribuable aux deux sociétés ayant une organisation quelconque, ces efforts d'un des chefs pour gagner d'autres chefs ou membres seraient vraiment inconcevables. Qu'a-t-on besoin d'employer la persuasion ou son influence personnelle quand les lois d'une société organisée obligent, sans exception, tous ceux qui en font partie ? .

Le rapport continue

« Trois des amis de Pestel (1) vinrent à Péters-

(1) Parmi ces trois personnes, le rapport cite M. DavidofT, qui, dit-il , venait à Pétersbourg pour affaires de Tassociation. Si j'avais fait partie de l'association à cette époque, j'aurais nécessairement dùkvoir ce personnage ; or^ je ne l'aï jamais vu de ma vie. Si je voyais dans ce temps-là les autres individus dont il est question ici^ c'est que je les connaissais, en dehors de toute société secrète^ je les voyais comme on voit les personnes que l'on rencontre dans le monde. Cette seule circon- T. I, 20

I» bourg avec la proposition de réunir les deux soi> ciétés , d'agir de concert y de se diriger vers un )) seul et même but déterminé par les conjurés du )) midi. En 1834, Peste! y Tint lui-même, et, à son )) retour dans le sud y il assurait qoMl avait réussi.» (Page 65.)

Nous voici arrivés à 1824, elle rapport nous initie aux efforts de la société du midi pour se réunir à celle du nord et lui faire adopter le même but. Cependant, à la page 45, le rapport prétendait que toutes les deux « s'accordaient sur les moyens à mettre em œuvre pour atteindre leur commun objet , et que Tune et l'autre voulaient employer, dans cette vue , la force armée. *

Encore une fois, si ce moyen , la révolte , avait déjà été adopté antérieurement , à Toultchin comme à Pétersbourg, ainsi que le prétend le rapport', à quoi bon ce voyage de Pestel et de ses amis à Pétersbourg en 1824, pourTy proposer, pour faire agir les deux sociétés de concert? Le rapporteur ne s'était jamais contredit d'une manière plus étrange , et l'on ne sait ce dont on doit s'étonner le plus , de sa maladresse ,

stance, qu'un des chefs de la société n'ait pas vu un bomme délégué pour traiter des affaires de cette société, suffirait pour faire apprécier Texactitude de ces assertions qui continuent à mêler mon nom à des faits auxquels je sois resté complètement étranger.

ou de sa persévérance à vouloir construire un échafaudage de mensonges qui s'écroule à tous moments. Il devient clair que, dès qu'il sort des généralités, dès qu'il cite quelque fait à l'appui de ses assertions , ces assertions , au Heu d'être confirmées, se trouvent réfutées ou contredites. Dans cette occasion , après avoir hautement déclaré que les deux sociétés marchaient au même but, il est amené, en citant les faits , à dire qu'en 1824 on en était encore, à Pétersbourg, à faire adopter ce but, et que même alors on ne parut pas y avoir réussi. On trouvera dans la suite de son récit de nouvelles preuves de cette coupable inexactitude.

(( Cependant les assertions des membres de la So- » ciété de Pétersbourg sont toutes différentes. Ry- )) léeff affirme qu'ils n'avaient Tintention de se réu- » nir h la société du midi que pour surveiller Pestel )) et pour agir contre lui^ mais qu*à leur regret, )> ils n'avaient pu y réussir. Suivant N. Mouravieff , )) Pestel, à son arrivée à Pétersbourg, dans une » réunion h laquelle assistaient le prince Tronbetz- )) koy, Obolensky, N. Tourgueneiff, RyléelT et Ma- )> thien Mouravieff, après s'être plaint de Tinaction )> de la société du nord, du manque d'union et de )) principes fixes, proposa de fondre les deux socié- » tés en une. La proposition fut agréée , d'après ce )) que le prince Troubetzkoy dit à N. Mouravieff, )> qui n'avait pas été présent à cette séance.)) (Page 66.)

La déclaration de Ryléeff montre que l'on était loin, à Pétersbourg , de partager les principes ou les vues de la société du midi. L'autre accusé, N. MouravieflF, se borne à dire qu'on lui rapporta que la proposition de Pestel, de réunir les deux sociétés, avait été agréée. Ce consentement à la réunion des deux, sociétés se trouve contredit quelques lignes plus bas , où il est dit :

a Ce même N. MourûviefT, qui ne voulait pas de )) réunion, ayant, dans une autre séance, développé » son opinion , Pestel fut obligé de consentir h lais- » ser les choses dans leur ancien état jusqu'en 1826, » et à réunir alors une assemblée* générale. » (Page 68.)

Parmi les motifs de Mouravieff contre la réunion des deux sociétés, était celui-ci : u que, dans le » nord, chacun suivait ses opinions, tandis qu'il » lui revenait que, dans le midi, personne n'osait )) contredire Pestel. » (Page 67.)

Tout ce qu'on peut raisonnablement conclure de ce passage, c'est que : 1® les deux sociétés n'ont jamais été réunies; 2^ que celle de Pétersbourg ne présentait pas véritablement le caractère d'une société, chaque membre y suivant sa propre opinion.

Quant à la mention de mon nom dans ce passage , elle doit être regardée comme non avenue , celui qui me cite comme ayant assisté à cntte séance disant qu'il n'y a pas assisté lui-même. Les témoignages

par ouî'dire ne sont admis par aucune législation. D'ailleurs, il n'est pas inutile de faire remarquer que la personne dont il est ici question est la même à qui Ton attribue le témoignage qui m'implique dans la réorganisation de la société. Nous avons vu ce qu'elle déclara, après le procès, sur ces prétendus témoignages.

En fait , je n'ai assisté à aucuae espèce de séance depuis la dissolution de la société à Moscou. Quant au reste, Peslel, qui, comme je l'ai raconté plus haut, vint me voir à Pétersbourg quelque temps avant mon départ pour l'étranger, me parut plus préoccupé de ses systèmes sociaux que de la réorganisation de la société à Pétersbourg , ou de la réunion de la société du nord à celle du midi, fl témoigna plutôt des regrets de voir qu'aucune association ne pouvait se former ; et , comme pour me prouver que même à Toultchin, d'où il venait, la société était nulle, il me cita ce fait , que j'ai bien retenu , et qui contraste singulièrement avec les récits du rapport, que dans la deuxième armée l'association se réduisait à cinq ou six personnes. Quel intérêt Pestel aurait-il eu à étaler sa faiblesse devant moi?

D'ailleurs , je ne sais si c'est à l'époque où Pestel me fit la visite dont je parle (commencement de 4824) qu'il faut placer tout ce que le rapport raconte ici de ses efforts pour réunir les deux sociétés.

C'est donc à tort , je le répète , que mon nom se

trouve cité ici , à propos d'une délibération sans ioiportance. Mais cette obstination du rapporteur à le minier à tout ne fait que révéler plus clairement le but que Ton se proposait en accumulant ainsi les accusations contre moi. Il y en a de toutes les espèces • Une seule cependant a été oubliée, et celle-là, toute ma vie a été employée à la mériter : c'est l'idée de l'émancipation des serfs. Voilà mon seul crime réel ; et quoique mes accusateurs n'en aient pas dit un seul mot, c'est là pourtant, et là seulement, qu'il faut chercher le motif de l'acharnement qu'on a mis à me représenter comme un des fauteurs principaux de l'insurrection de 1823. Mais ce motif, on a cru prudent de ne pas le divulguer.

Dans sa déclaration, N. Mouravieff raconte aussi que :

M Pestel lui dit, entre autres, qu'il fallait avant )) tout se défaire de la famille impériale. — a Je )> trouvai, ajouta Mouravieff, ce plan tout à fait n barbare et inexécutable.)) (Page 66.)

Voilà encore une preuve de la communauté d'objet qui, au dire du rapport, existait entre les deux sociétés !

Cette déclaration se termine par les paroles suivantes :

<( Depuis ce moment, les principaux membres de

» r«S80ciâtion de Pétersbourg remarquèrent et) lui )) (Pestel) un refroidissement visible (1). li ne leur )> témoignait plus de confiance ^ et, quoiqu'il leur )) eût promis de communiquer son projet de consti- » tution, il ne renvoya point, et ne fournit aucun )) éclaircissement sur les lois ni sur la composition ï> de la société du sud. (2). » (Page 68.)

Nous voici certes bien loin de cette union des deux sociétés que le rapporteur a proclamée plus haut ; nous assistons ici, comme on le voit, à quelque chose de tout opposé, c'est-à-dire à une rupture , après de vains efforts pour opérer cette réunion. Que deviennent aussi ce but et ces moyens violents, qui étaient communs aux deux sociétés?

(1) Je trouve ici la confirmation de ce que j'ai dit plus haut sur Tindifférence de Pestel au sujet des sociétés secrètes , indifTérence que je crus remarquer en lui lors de la visite qu^il me fit au commencement de 182/i. Je ne pense pas qu*elle provînt de Tinsuccès de ses démarches auprès de ses amis h Pétersbourg , mais bien de la conviction qu'il avait acquise , comme on le voit même dans le récit du rapport, que les sociétés secrètes ne pouvaient mener à rien.

(2) Par la raison toute simple qu'il n'avait rien à communiquer, sa société se réduisant à 5 ou 6 personnes! Le rapporteur a beau arranger les déclarations des accusés selon ses vues h lui , la vérité perce toujours plus ou moins. Ici la vérité est que les personnes qui se trouvaient b Saint-Pétersbourg n'avalent eu aucun renseignement sur la société du midi.

On voit même , par le témoignage de la personne que le rapport présente comme un des réorganisateurs de la société de Pétersbourg, comme celui qui en fut toujours le chef, ou au moins l'un des chefs, que cette société de Pétersbourg nWait aucune confiance dans le chef principal de la société du midi , qu'elle ne connaissait pas son projet de constitution et n'avait aucun éclaircissement sur l'organisation et le nombre des membres de cette société.

Ce passage ne détruit-il pas de fond en comble tout ce que le rapport s'est péniblement efforcé d'établir sur l'union des deux sociétés , sur l'identité de leurs vues, de leurs plans? N'avais-je pas raison de dire que , quoique étranger moi-même à tout ce que le rapport contient sur les associations secrètes, depuis 1821, je parviendrais à le réfuter par luimême?

Si, laissant pour un moment de côté Pestel et la société du midi , nous récapitulons tout ce que dit le rapport sur la société de Pétersbourg depuis 1822 jusqu'à 1 824 , nous verrons clairement que , malgré les déclarations de quelques accusés, ou plutôt à cause de la nature de ces déclarations , on ne peut nullement admettre qu'une société quelconque ait été soit réorganisée , soit établie à Pétersbourg pendant celte période. Ces déclarations, même en admettant qu'elles soient réelles , qu'on les ait recueillies légalement dans l'enquête et qu'elles aient été reproduites

pendant le procès , devant les juges, ce qui est loin d'avoir été le cas (1), ne prouveraient tout au plus que des efforts tentés, toujours inutilement, par quelques individus , pour établir une association à Pétersbourg. $ '

Quant aux projets de régicide , le rapport les groupe presque tous autour de Pestel; c'est presque toujours aux mêmes personnages, plus ou moins liés avec Pestel , qu'ils sont attribués. Les accusés de Pétersbourg sont , d'après le rapport, loin de les avoir partagés.

Abandonnant le récit de ce qui s'est passé à Pétersbourg pendant le séjour de Pestel, le rapport revient à la société du midi.

« Uo des comités de la société du midi entra en » rapport avec une autre société secrète , celle des » Slaves réunis y qui n'était ni très nombreuse, ni » remarquable par la position sociale ou les talents » de ses membres. Elle ne compta que deux années » d*existence.)>(Pag. 69.)

Malgré la mince opinion que le rapport semble

(1) Toutes les déclarations des accusés datent des interrogatoires qu'ils ont subis pendant l*enquôte ) aucune n'a été reproduite par eux devant le tribunal. Ils n'ont pas été interrogés par le tribunal , ils n'ont pas assisté aux débats.

avoir de cette nouvelle société , il n'en parle pas moins d'une manière assez détaillée. Il dit que :

« la première idée en fut conçue ^ en 18JJ, )>4)ar le sous-lieutenant d'artillerie Y. » — Il cite le serment , \} reproduit des passages du catéchisme, n'oubliant pas d*intercaler entre les lignes d«8 clichés gravés , représentant des poignards, à peu près comme le fait le Charivari. Il prétend que le but de cette société était de lier, par un lien fédératif et par un même régime républicain , huit contrées slaves^ et ajoute que, « jusqu'au bout, il ne fut imaginé » aucun moyen de réaliser ce projet.» ^Page 70.) Il indique de même le nombre des membres de cette société, ainsi que leurs noms a Quand les membres » de cette société, dit-il page 71, firent connaissance » avec S. Mouravieff et Bestoujeff (c'est-à-dire » quand ils entrèrent en relations avec la société du » midi), ils étaient au nombre de 3(), la plupart » jeunes officiers d'artillerie.

(( Bestoujeff engagea les membres de cette société h gagner les soldats , et les prévint de se tenir prêts h opérer un soulèvement pas plus tard qu'au mois d'août 1826. — Dans leurs réunions, S. Mouravieff et Bestoujeff insinuaient d'abord, et proclamèrent ensuite en termes clairs et précis la nécessité d'attenter aux jours de l'empereur Alexandre, (i'eâ?terminer toute sa dynastie. »

Ainsi le rapport révèle ici l'existence d'une nouvelle association secrète , dont il indique avec précision l'époque du premier établissement; une asso-

ciation qui a eu sou foudateur, clairement désigaé , un serment , un catéchisme dont il est donné des extraits, enfin un but précis et déterminé. Il cite le nombre des membres et Iqurs noms* 11 est vrai que cette société ne put jamais imaginer aucun moyen pour réaliser son projet. Néanmoins les données sur son existence ne manquent ni de clarté , ni de précision. Que l'on se rappelle maintenant comment Ife rapport établit Texistence de toutes les autres sociétés secrètes dont il parle ; quelle précision, quelle clarté il met dans ses données sur les époques de la fondation, sur les noms des fondateurs , sur le but, sur les moyens de toutes ces sociétés. Il n'y en a qu'une seule dont les statuts lui aient été connus : c'est celle du Bien public } et il n'a rien trouvé à dire contre ces statuts, si ce n'est qu'ils renfermaient des banalités. Aucune des autres, et celle qu'il prétend avoir été organisée à Pétersbourg en 1822 moins que toute autre, n'offre rien de pareil à ce qu'il dit ici de la société des Slaves. Si donc il n'a trouvé ni preuves, ni traces quelconques de l'existence d'une véritable société à Pétersbourg, de 1822 à 1824, quand les traces d'une société quelconque sont si faciles à découvrir, de quel droit prétend-il établir queTancieMO société fut réorganisée à Pétersbourg en 1822? Ne réfute-t-il pas lui-même son assertion relative à la société de Pétersbourg, en donnant ici des preuves d'une autre association qui exista réellement? Si

l'existence de la société de PétersbouTg eut été réelle, on en aurait trouvé des traces dans le rapport tout autant que pour la société des Slaves.

Après avoir fait mention de cette nouvelle société , qui se réunit à un des comités de celle du midi , le rapport continue de raconter minutieusement toutes les horreurs qui ont pu passer par la tête des membres de ce comité.

Ainsi :

(( Peu s'en fallut , est-il dit page 7i!i ^ que les.

» membres de ce comité ne levassent immédiate-

» ment l'étendard de la révolte h la nouvelle qu'un

» de leurs complices (Schweykofsky) venait de per-

» dre son régiment. Dans un premier moment de

)> fureur y ils résolurent de soulever le troisième

)) corps d'armée. Us voulurent aussi envoyer des

» assassins à Taganrog y et le colonel Artamon

» Mouravieff s'offrit. Bestoujeff déclara que , pour

» accomplir ce forfait , il trouverait jusqu'à quinze

)) individus parmi les Slaves et d'autres qui n'ap-

» partenaient pas à la société , mais dont les prin-

)> cipes et le caractère autorisaient une pleine con-

» fiance. »

Ici il est parlé indistinctement de membres d'une société et de personnes qui ne faisaient partie d'aucune , mais dont les principes et le caractère autorisaient une pleine confiance. Ne serait-il pas naturel et juste de conclure que les projets de révolte et de régicide dont parle le rapport n'étaient nullement le

fait des sociétés secrètes , mais bien d'individus isolés qui étaient capables de concevoir de tels desseins?

« Cependant, les conjurés ne tardèrent pas à )) abandonner ce projet. » (Page 75.)

Voilà encore un forfait auquel on renonce aussitôt après l'avoir conçu.

Si , comme la justice l'exige , on met de côté tous les plans conçus , puis abandonnés par les accusés , il restera bien peu de chose de cet acte d'accusation si volumineux ; tout se réduira au plan formé et exécuté au mois de décembre 1825.

(( Ils se donnèrent pourtant parole de commencer » immanquablement en 1826. C'était alors que, )> par le meurtre de Tempereur Alexandre , Hs vou- }) latent donner le signal d*une explosion générale , )) et forcer le sénat à promulguer la constitution » qu'ils auraient choisie » (Page 76.)

Us n'avaient donc pas encore choisi de constitution? Et cela au dernier moment, en 1825! Que deviennent alors les affirmations du rapport sur le régime républicain adopté et sur les projets de constitution rédigés par les sociétés?

, (( Tous ces plans leur paraissaient d'une exécu- )> tion facile^ mais un d^eux leur disait : Commen-

M ctr dans un an! à peine le pourriez- tous danê » dix. » (Page 7G.)

Cette fois encore il y a absence d'unanimité parmi les conspirateurs , qui sont cependant des plus forcenés. C'est une nouvelle preuve de la véracité du rapport quand il parle de la constance et de la similitude de vues des associations secrètes.

(( Pestel affirme qu1l était loin d'approuver leurs

)> plans (ceux du comité dont on vient de parler) ,

: )) et qu'il prévoyait que, même en 18*i6, on rte

)t p(^urrftit rien entreprendre de décisif.... Plusieurs

» des prévenue (deux. Y. la note) et des témoins

)) (un, qui était le dénonciateur de Pestel) déclarent

)> qu'alors les principaux conspirateurs avaient déjà

)> résolu que le 1^' janvier de ta présente année

» (1826), époque où le régiment de Vialka, dont

)) Pestel était colonel, devait se trouver h Toultchin

)) pour y fournir la garde , ils arrêteraient le com-

)) mandant en chef de la deuxième armée y avec son

)) chef d'état-major, et feraient éclater une insur-

» rection générale , lorsqi e hs rcvéations du capi-

» taine M. (le témoin ci-dessus désigné) constaté-

)) reni l'existence de la société secrète , dévoilèrent

)) tous ses plans eft provoquèrent l'arrestation de

)) Pestel. » (Page 79.)

Le rapport pas^e ici de la société du midi à celle du nord. Avant de le suivre, arrêtons-nous un moment pour préciser quelle était , à cette époque , la

situation de la société du midi et celle de soii dhet Pestel , dont toute l'action cessa nécessairement à donf arrestation .

Peutron dire maintenant qu'il existait à cette époque , dans le midi , une assoeiation seerète régulière , ayant un but reconnu , une action suivie ^ reeoftnaiiSsant au moins quelques principes , ou professant quel» ques opinions fixes , à défaut de statut ou de i^ègles quelconques?

Non, certes. Tout ce que Ton peut reconnaî^e, en admettant comme vraies toutes les assertions du rapport , c'est que quelques individus , dans leurs éon^versations intimes, énonçaient des pensées tantôt sur la révolte, tantôt sur le régicide; les opinions de ceux-ci étaient contredites par ceux-là; ife se ec^fèU déraient eux-mêmes les uns les autres comme dés fanfarons de crime (p. 77). Leurs intentions, toutefii coupables qu'elles aient pu être , non seulement n^ont jamais été suivies d'un commencement d'exécution ; mais ils les ont toutes abandonnées d'eux-mémei^ , les unes après les autres. Les efforts de quelques-uns d'entre eux, soit pour faire des prosélytes parmi les sonè^ officiers et les soldats (p. 77 et 78), soit pour s'unit* avec quelques personnes à Pétersbourg et à Mos66u , sont toujours demeurés sans le moindre succès; les projets de constitution attribués à un d'eux sont restés incomplets , et presque inconnus aux autres.

Si quelques uns des inculpés de la deuxième ar^

mée avaient à répondre d'autres faits, quels qu'ils fussent, postérieurs à cette époque, c'est ce que nous n'avons pas à examiner ici.

Voyons aussi dans quelle situation le rapport nous montre Pestel au moment de son arrestation . H contient sur son compte bien des inculpations horribles ; il lui prcte des déclarations qui semblent légitimer ces inculpations ; mais , — c'est peut-être Tefifet de quelque inspiration providentielle , — la dernière des ma^ifç.stations de Pestel , la dernière que cite de lui le rapport (1), est bien propre à affaiblir l'impression défavorable que les précédentes auraient pn pro- ; duire contre lui : elle porte que Pestel était loin d'approuver les plans du comité (plans de révolte et de \ régicide , dont il est parlé plus haut) , et qu'il prévoyait que, même en 1826, on ne pourrait rien enjtreprçndre de décisif.

^ Est-ce , oui ou non , abandonner une intention que de reconnaître que l'exécution en est impossible? Et qu'on ne dise pas que Pestel ne trouvait impossible à exécuter que l'idée du comité ; car cette idée , qui conduisait à la révolte et au régicide , n'était autre que celle que le rapport impute à Pestel lui-même. Voilà donc Pestel qui trouve enfin, d'après le rapport,

(I) La dernière cUée, eWe se trouve aussi être la dernière dans Tordre des temps , car bientôt après Pestel fut arrêté.

que la révolte , le régicide sont impossibles , et impossibles non seulement dans le moment où il parle , mais encore dans l'avenir. C'est dans cet état de culpabilité qu^l fut arrêté ; il mourut sur l'échafaud sans avoir commis d'autre crime. Il serait à désirer que quelque criminaliste européen voulut bien examiner et dire jusqu'à quel point un homme dans la position de Pestel peut mériter la peine de mort. Je me soumettrai à toute décision claire et basée sur les lois de quelque pays civilisé que ce soit. Jusque là je ne puis considérer la condamnation de Pestel que comme contraire à toute justice.

Page 1