CONDAMNATION
Avant de terminer ce mémoire, je ne crois pas superflu de relater quelques circonstances qui me concernent personnellement, et qui ne peuvent manquer de jeter une certaine lumière sur tout le procès.
11 paraît que dans les commencements de l'enquête, dont tout le monde se mêlait , même certains personnages des plus haut placés , on avait agité la question
de savoir s'il existait contre moi des motifs suffisants de poursuite , et que , n'en trouvant aucun , Ton avait résolu de me laisser entièrement en dehors du procès. Sur ces entrefaites , arrive une dénonciation dirigée contre moi , qui change en courroux les sentiments de justice qu'on avait d'abord manifestés en ma faveur ; et me voilà définitivement mis en cause , au grand étonnement des personnes qui s'intéressaient à moi , et qui ne comprenaient pas , qui s'indignaient même , que j'eusse de gaîté de cœur « gâté moi-même, comme elles le disaient, la position que l'on était parvenu à me faire » . De quel nouveau crime étais-je donc accusé ? Un rapport diplomatique m'avait signalé comme l'auteur d'un article inséré dans un journal ou recueil périodique (la France chrétienne) ^ et dans lequel on parlait du gouvernement russe d'une manière qui avait déplu à Saint-Pétersbourg. Ce journal se publiait, je crois, à Paris, et je n'en connaissais même pas l'existence. J'étais alors en Angleterre , et ce ne fut que longtemps après, qu'ayant appris le tort que m'avait fait l'article en question , je me procurai le numéro dans lequel il se trouvait. Bientôt cependant, à ce qu'il paraît , les dénonciateurs crurent devoir se rétracter. Ils écrivirent que quelques informations par eux prises leur avaient fait connaître que ce n'était pas moi qui était l'auteur de l'article , mais bien un autre Russe (M. J. T.). Celui-ci, ayant appris ce dont on l'accu-
.,^jje manière irrécusable ,
^'*': .. . / jifais la rectification venait
^e Von s'était irowpé* ^
^ j ; . iisns linlervalie il avait été dé-
tfùp tard pour moi, ^"^
ddéqueje serais co/npns dans le procès, et 1 on ne ulat pas, en revenant sur cette décision, laisser
roire que Ton fût capable d'une pareiOe légèreté. Ainsi la sottise d'un diplomate- espion inBua sur la marche du procès à mon égard ! Cela n'étonnera pas ceux qui connaissent la Russie. M. P0220 di Boi^ disait souvent qu'il était resté complètement étranger s, ces misérables menées de la diplomatie , et je crois qu'il disait vrai ; les subalternes s'en chargeaient pour lui , et ils le faisaient avec d'autant plus de zèle que c'étaient là les seules occupations permises à leur capacité.
Passons à d'autres faits.
Au nombre des membres du tribunal suprénie était
Speransky , qui passait pour le plus habile de tous.
C'est le même dont j'ai parlé ailleurs. Il a été , pour
, ainsi dire , le factotum dans l'afTaîre du procès ; c'est
I lui qui a rédigé le rapport final à l'empereur (1), où
I S. M. est suppliée de ne point faire grâce aux con-
(1) Il est curieux de voir comment , dans le manifeste publié par le gouvernement après le procès ^ ce même person* nage y qui en est le rédacteur ^ s'élève contre le danger des demi lumières. Nulle part pourtant on ne trouverait plus de preuves de ces demi-lumières et de leur danger que dans cette
damnés. Eh bien ! le jour même où il allait au tribu-> nal pour prononcer définitivement sur le sort des prévenus , cet homme déclara positivement que l'affaire ne présentait absolument rien dont je pusse être responsable devant la loi« — « La seule chose dont on pourrait l'accuser , dit-il en parlant de moi , c'est d'avoir refusé de comparaître. Mais, comme aucune loi en Russie n'atteint le refus de comparution , il n'y a pas à statuer sur son compte. » — Une heure après, il signait l'arrêt de mort de l'absent contre lequel il n'y avait rien à dire ! Il avait cependant , m*a-t-on dit , émis au commencement de la séance la même opinion, qu'il n'y avait pas de condamnation à requérir contre moi ; mais , intimidé par les vociférations de quelques uns de ses collègues, il avait fini par céder. C'est que j'avais des ennemis acharnés parmi ces Jefferies au petit pied. Entre tous se distinguait la sénateur Baranoff, qui, outre qu'il professait des opinions et des principes diamétralement opposés aux miens , nourrissait contre moi une vieille rancune pour des propos, durs il est vrai , que j'avais un jour cru devoir tenir sur lui et en sa présence. Spe-
procédure^où toutes les idées du juste et de Tinjuste sont confondues ^ où les plus simples éléments de droit y de justice, d'équité , paraissent avoir complètement échappé aux juges comme aux instructeurs du procès, aussi bien qu'au rédacteur du rapport final lui-même.
raûsky , auquel on ne peut refuser beaucoup d'autres qualités , ne possédait pas celle du courage : en me défendant , il craignit de paraître défendre quelque principe libéral, ce qui Teifrayait d'autant plus qu'aux yeux de beaucoup de monde il était lui-même tant soit peu suspecté de libéralisme.
Le même motif paralysa aussi les bonnes intentions de l'amiral MordvinoEf , qui mieux que tout autre connaissait mes opinions et mes principes. Mais lui est plus excusable que Speransky , car telle était la rage dont le tribunal se montrait animé , que ce respectable vieillard courait, dit-on, le risque non seulenient d'être fortement soupçonné , mais encore de se voir lui-même rangé parmi les conspirateurs.
Undes amis de Mordvinoff , mais qui était loin d'être le mien, le vice-amiral GhichkofT, ayant manqué à une des séances du tribunal suprême , vint , à la séance suivante , présenter un vote en faveur de l'absent* Le prince Kourakine , qui présidait ce jour-là , refusa de recevoir ce vote , en déclarant que tout ce qui me concernait avait été terminé dans la séance précédente.
Un autre de mes juges, le comte Stroganoff , qui a rempli d'une manière distinguée plusieurs hautes fonctions diplomatiques , et qui passait généralement pour un fort galant homme, eut occasion quelque temps après de lire mes explications et d'examiner l'affaire , en ce qui me concernait , avec la plus grande
attentioû. 11 finit par reconnaître positivement l'injustice de ma condamnation; et, comme il était du nombre de ceux qui l'avaient signée , il ne cessa de se reprocher cet acte comme une tache imprimée à l'honneur de son caractère^ et déclara à plusieurs reprises qu'il emploierait tous, ses efforts pour réparer la fatale erreur qu'il avait commise.
Un autre encore, le sénateur Kouchnikoff, après avoir vu et examiné mes explications^ exprima avec franchise la même conviction que le comte Stroganoff. Seulement , tout en reconnaissant le tort qu'il avait eu de signer ma condamnation, il ne promit pas, comme le premier, de prendre lui-même l'initiative de la réparation ; il se borna à dire que , si on lui redemandait son opinion là dessus, il n'hésiterait pas à proclamer mon innocence. C'était de la prudence , de cette prudence de l'esclave qui n'ose exprimer son avis que quand il en est mis en demeure , qui n'ose parler même pour avouer une injustice qui pèse sur sa conscience.
Je ne puis m'empêcher de faire observer que c'est à l'étranger que ces deux personnages ont reconnu leur erreur. Faut-il donc supposer qu'un juge russe ne peut être juste que hors de Russie?
J'ai appris par la suite que le premier de ces personnages , aussitôt après son retour en Russie , s'était adressé au ministre de la justice pour lui demander ce qu'il devait faire afin de remédier au vote qu'il
avait émis à mon égard au tribunal suprême. Lemi^ nistre lui donna le conseil de ne rien faire : « Vous ne lui serez d'aucune utilité , dit-il , et vous pourrez vous nuire à vous-même. » Voilà les organes de la justice , les dépositaires des lois en Russie ! Et pourtant ce ministre était un homme éminemment instruit et un très honnête homme, dans le sens admissible en Russie , c*est-à-dire inbapable de vendre la justice pour de l'argent. Il y a plus : avant et pendant le procès , tant qu'il ne fut pas ministre de la justice , il travailla pdur moi en ami loyal et dévoué , rédigeant des notes justificatives eii ma faveur, rassemblant des preuves de mon innocence. Devenu ministre après le procès , ce même homme ne rougit pas de donner le conseil que je viens de citer, conseil non moins criminel dans la bouche du fonctionnaire de qui il émanait qu'humiliant pour celui à qui il s'adressait.
Un ci-devant diplomate , le comte Golovkine , transformé en juge du tribunal suprême , vint quelque temps après voir le baron de Stein dans sa retraite à Nassau. Celui-ci, bon autant qu'il était vrai, lorsqu'il vit entrer ce personnage , l'interpella vivement, et, m'a-t-on dit, presque les larmes aux yeux, en lui demandant comment il se faisait que, sur des absurdités aussi invraisemblables , on m'eût .condamné à mort? — « Nous savions bien , répondit l'honnête diplomate, que l'arrêt ne pouvait l'atteindre; c'est pourquoi, moi et tant d'autres,
nous n'avons fait aucune difficulté de le signer* » Enfin le sénateur Pôletica, un de mes juges aussi , tout en déclarant qu'il n'y avait eu rien à dire sur mon compte , avoua que pourtant il avait voté contre moi non la peine de mort, mais une autre peine beau« coup moins grave , et cela ^ à cause de mon refus de comparaître. — « S'il se fût présenté , dit-il , il au* rait été nécessairement absous. »
 ces témoignages je dois en ajouter un autre plus précis et plus concluant peut-être. Des démarches faites en ma faveur après le procès, et la plupart à mon insu , par des personnes bienveillantes , amenèrent l'empereur à donner l'ordre de faire examiner mon affaire par un homme qui , sans doute , jouissait de sa confiance. Mes explications lui furent communiquées. Cet homme (M. Fock) , que je n'ai jamais connu personnellement , mais qui , bien que ses fonctions touchassent à la haute police, passait généralement pour avoir une âme honnête et loyale , un esprit éclairé , déclara , après avoir tout examiné , qu'il me trouvait complètement innocent. Cet incident n'eut pas d'autres suites.
Au surplus , on m^a dit que plusieurs personnes influentes, tout en reconnaissant l'injustice de ma condamnation , paraissaient ne pas concevoir la possibilité d'une réparation. — « Il faudrait donc, disaient-elles, réviser le procès? Cela ne peut se faire. Pourquoi ne s'est-^il pas présenté le jour du jugement?
répondis à ceux qui m'avaient communiqué les paroles de l'empereur , qu'aussitôt après avoir reçu la nouvelle des intentions de S. M. à mon égard, je m'étais décidé à me rendre, à Pétersbourg pour obtenir justice. J'ajoutai que tout ce que je demandais c'était de rester libre pendant l'examen de mon affaire. Je me faisais fort de prouver mon innocence, soit à l'empereur lui-même, soit à ceux qu'il voudrait charger de l'examiner, et, dans le cas où j'y réussirais, je ne désirais autre chose que de pouvoir retourner en Angleterre.
Celte détermination , personne ne me l'avait conseillée ; je la pris spontanément. Ceux qui m'avaient fait part des paroles de l'empereur avaient ajouté qu'ils n'osaient me donner aucun avis à ce sujet, que c'était à moi de faire ce qui me semblerait convenable. Bien plus, ma détermination fut blâmée par les Russes qui se trouvaient à Londres et à Paris ; ils n'y comprenaient rien , disaient-ils ; je m'abusais étrangement si j'espérais réussir; jamais on ne reviendrait sur la décision du tribunal suprême, qui avait eu son plein et entier effet, etc., etc. Quant aux Anglais qui pouvaient s'intéresser à moi , peut-être quelques uns d'entre eux auraient-ils penché à croire ma détermination dictée par cet esprit de servilisme envers le pouvoir dont quelques pays n'offrent que trop d'exemples , et que des hommes libres ne sauraient comprendre ; mais il était difficile , pour ceux
qui me connaissafient , de me supposer de pareils motifs.
La sévérité exeessive et quelquefois absurde de la législation criminelle russe , qu'on me rappelait pour ébranler ma résolution, ne m'effrayait guère. J'avais été à même d'étudier celte législation, j'étais surtout habitué à rechercher Ij&s causes légales d'acquittement ; presque tous mes efforts , au comité du conseil d'état qui s'occupait des affaires criminelles, étaient dirigés vers ce but. Mon expérience à cet égard me disait que je pourrais facilement tenir tête aux plus savants praticiens de Russie.
Quoi qu'il en soit , malgré les doutes, malgré toutes les craintes que Ton cherchait à m'inspirer, je persistai dans ma résolution de m'embarquer pour Pétersbourg à la première occasion.
Si , comme on l'a dit , en offrant de retourner en Russie je faisais preuve de courage civil , j'avoue que c'était sans m'en douter. Je me sentais fort de mon bon droit, de la vérité, et je tenais à les proclamer hautement, à les défendre envers et contré tous.
D'ailleurs , outre lé désir, naturel à tout homme injustement accusé , d'arriver à faire triompher la vérité , j'avais des motifs tout particuliers pour souhaiter que ma condamnation fût annulée ^ non pour moi seulement , mais pour d'autres personnes qu'elle pla* çait dans une position pénible, et dont le bonheur m'était plus cher encore que le mien propre.
Je ne pouvais, au reste, être fier de ma condamnation , comme peuvent l'être de la leur ces nobles victimes qui expient dans les fers ou dans Fexil leur patriotisme et leur amour de la liberté. Certes , je coqsidère la détention au Spielberg comme un honneur, mais seulement pour ceux qui ont mérité d'y aller à force de dévouement et de sacrifices. Quant à moi , je ne croyais pas avoir rendu assez de services à mon pays pour avoir le droit de dire en mourant que j'avais assez vécu ; je ne pouvais même pas, ainsi que je Fai expliqué plus haut , accepter la position que la procédure avait voulu me faire , consentir à me voir représenté comme un propagateur actif de principes qui, aux yeux du monde civilisé, sont de bons principes, comme lezélé défenseur d'une cause qui, après tout, est une belle et noble cause. Je sentais, en un mot, que mes mérites étaient nuls, qu'ils ne pouvaient justifier ma condamnation, et dès lors celle-ci ne pouvait produire sur moi que l'effet matériel d'une pierre qui me serait tombée par hasard sur la tête.
Le désir de voir la condamnation annulée à mon égard était donc de ma part bien simple , bien naturel. Mais, je dois le dire, un autre motif plus puissant m'y détermina, et me rendit inébranlable dans ma résolution. Sûr, comme je l'étais, de faire reconnaître mon innocence, je me disais qu'il en résulterait un bien pour d'autres condamnés qui gémissaient et qui gémissent encore en Sibérie. Parmi ces infortunés
je comptais quelques anciens amis , dont les principes , dont les opinions les plus intimes m'étaient parfaitement connus; je savais très bien qu'il n'y avait pas eu plus de raisons pour les condamner que pour me condamner moi-même ; un examen approfondi de l'enquêle m'avait persuadé que rienn'était venu aggraver leur position, compromettre leur innocence , depuis l'époque de mon départ de Russie. C'est surtout à mon ami Von der Briggen que je pensais , c'est pour lui surtout que je me plaisais à espérer mon succès. Quoique dans les fers , il avait pris ma défense, il avait chaleureusement repoussé une accusation absurde portée contre moi. En me présentant à Pétersbourg pour me justifier, j'espérais me mettre à même de lui prouver ma reconnaissance et de m'acquitter envers lui. Si je réussissais, on ne pouvait décemment laisser en Sibérie ceux des exilés qui n'étaient pas plus coupables que moi; leurs" parents, dont plusieurs avaient pourtant montré bien de l'égoïsme, demanderaient certainement pour eux la même justice que j'aurais obtenue pour moi.
Le Ciçl ne m'a pas accordé cette consolation. A mon offre de retour il fut répondu que les paroles de l'empereur avaient été mal comprises par les personnes de qui je les tenais ; en un mot, cette offre ne fut pas agréée.
Je n'ai rien à dire sur ce refus. C'est un malheur,
SI ïTfia démarche devait être couronnée d'un plein T. I. 26
sQCcës 9 et que ce succès eût pu amener la délivrance de quelques prisonniers. Mais je pouvais, après tout, ne pas réussir, et alors quel n'eût pas été mon regret d'avoir volontairement renoncé à la sécurité dont je jouissais dans un pays libre ! Je ne puis donc , je le répète , rien dire sur ce refus ; seulement, si c'est un déni de justice , je dois convenir qu'il est au moins, loyal.
L'empereur y en refusant mon ofire de comparaître, a déclaré franchement que rien au monde ne le persuaderait jamais que je fusse innocent. Mais comment est-il arrivé à cette conviction? Je l'ignore, et je ne suis pas assez peu logique pour exiger qu'un souverain se montre jaloux de connaître la vérité. Il me semble seulement qu'adhérer à ce que je demandais ne pouvait pas déparer l'histoire d'un empereur. Mon offre ne m'avait été dictée par aucun sentiment servile , par aucun désir avilissant de paraître , à tout prix , innocent aux yeux de qui que ce fût. On me connaissait assez en Russie pour être persuadé que de pareilles petitesses étaient incompatibles avec mon caractère ; les plus sots de mes ennemis ne m'en croiraient pas capables ; ils me feraient plutôt un nouveau crime de mes principes à cet égard. Non, ma détermination était celle d'un homme loyal qui allait , au péril de sa vie, prouver qu'il se fiait à la loyauté d'un monarque absolu.
Ce dernier épisode , s'il ne fixa pas ma destinée ,
qui était déjà fixée, contribua du moins à la rendre plus nette. On aurait peut-être été autorisé, avant cette époque , à jne reprocher mon refus de comparaître ; mon offre ayant été rejetée, j'étais entièrement quitte envers mon pays et mes concitoyens.
Me voyant éloigné pour toujours de là Russie^^ je tâchai de m'en séparer moralement, comme j'en étais déjà séparé matériellement. Je m'efforçai d'y penser le moins possible , d'en effacer jusqu'au souvenir, et j'y serais peut-être parvenu si jo pouvais oublier qu'il y a des infortunés en Sibérie et des esclaves dans tout l'empire. Par le fait même, d'ailleurs , je suis demeuré complètement étranger à tout ce qui se passe en Russie , comme à tout ce qui s'écrit sur elle à l'étranger; je ne lis ni les journaux ni les livres russes, j'évite même les conversations où il peut être question de mon pays. Quant aux Russes qui m'ont connu dans ma patrie et qui se trouvent ici , ils se gardent bien de renouveler connaissance avec moi: s'ils me rencontrent par hasard, ils feignent de ne me pas voir, et c*est même ce que font ceux qui prétendent m'avoif conservé leur amitié.
A cette occasion ^ je dois faire observer l'influencé que paraissent exercer sur les hommes les mœurs, les usages , les institutions du pays où ils se trouvent. Une ancienne connaissance , qui est venue me voir à Londres et qui me témoignait une vive indignation de ce que des lâches, comme elle les qualifiait un peu
frop sévèrement, n'osaient pas venir chez moi, n'a jamais era devoir me reconnaître à Paris. La poitrine de l'esclave même se dilate quand il respire l'air de la liberté.
A tout cela je n'ai rien à redire , sinpn que je me suis toujours très bien passé des saluts ainsi que de la société de ces messieurs. Mais quand un certain employé d'une ambassade a poussé l'outrecuidance jusqu'à vouloir m'empécher d'entrer dans un club où tout le monde était admis , sous le prétexte que les sujets russes ne pouvaient pas se rencontrer avec moi, alors je n'ai pas pu rester indiiïérent, et, après avoir vainement fait les démarches usitées dans ces occasions, j'ai réprimé rudement l'insolence de ce malheureux.
11 y a eu cependant quelques Russes qui ont poussé la témérité jusqu'à vouloir faire ma connaissance; mais si les uns y étaient portés par le désir de me montrer quelque intérêt, d'autres n'y voyaient qu'une occasion de satisfaire leur curiosité. Fidèle à ma résolution de rester, autant que possible, étranger à la Russie et à tout ce qui est russe, je m'accommode parfaitement de l'éloignement dont je suis l'objet; je suis même peu sensible (peut-être trouvera-t-on cet aveu étrange) à l'intérêt que certains Russes peuvent me porter. Qu'ils m'approuvent ou qu'ils me blâment, peu m'importe! Je n'en saurais même tirer une pelile satisfaction de vanité; rindifférence , et l'indifîé-
ren^e la plus complète, voilà tout ce que je puis éprouver quant à ropinion qu'Dn a ou qu'on û'â pas <Ie moi en Russie.
Je me souviens que dans les premières années de mon exil, me trouvant en Angleterre, il me tomba entre les mains un livre récemment publié, dans lequel Tauteur, nommé Hunter, racontait l'histoire de sa vie. Né ati Canada, sur l'extrême frontière du pays, il était encore tout enfant lorsqu'il fut enlevé par des sauvages. Ceux-ci l'adoptèrent. Élevé dans les mœurs et les usages de sa nouvelle patrie , il finit par l'aimer comme on aime les lieux qui vous ont vu naître. A l'âge de 1 7 à 1 8 ans , dans une incursion , il tomba au pouvoir des Canadiens, et demeura parmi eux. Son origine fut reconnue , et on lui donna l'éducation d'un homme civilisé. Il continua de garder un tendre souvenir des sauvages au milieu desquels il avait passé son enfance , et résolut de se vouer à leur bienêtre. Il se proposait de retourner chez eux et de les amener à la civilisation , et les autorités canadiennes étaient disposées à seconder ses efforts. Avant de mettre son plan à exécution , il publia le livre dont je parle, afin, disait-il, d'attirer l'intérêt et la sympathie publique sur les sauvages au bonheur desquels il allait travailler. On a dit depuis qu'il était effectivement parti , que ses efforts avaient été couronnés de quelque succès, mais que malheureusement il avait fini par périr victime de son zèle. Loin de mon
esprit la pensée de chercher ^ établir quelque analogie entre Hunter et moi , et encore moins entre les Russes et ces sauvages ; mais , pour indiquer la nature de mes dispositions à l'égard de tout ce qui concerne mon procès , je dois avouer que souvent , en pensant à Hunter, je me suis pris à dire : « Si , par hasard , après son retour au Canada » les sauvages qu'il avait quittés s'étaient avisés de le condamner à mort , qu'en aurait-il pensé? » Eh bien ! ce que , selon toute probabilité » Hunter eût pensé à propos d'un pareil arrêt, j'étais tenté de le penser à propos de l'arrêt de mort prononcé contre moi.
De longues années se sont écoulées depuis que j'ai quitté la Russie. Après bien des efforts pour m'isoler moralement de mon pays , comme j'en étais isolé matériellement, j'ai fini par me faire une vie, une destinée toute particulière , conforme aux circonstances dans lesquelles les événements m'avaient placé , et puis aux circonstances dans lesquelles , par suite de ces événements , j'ai voulu me placer moi-même. En d'autres termes , j'ai voulu rendre cette conformité plus complète en rendant mon isolement plus complet. Y étant parvenu , j'ai eu l'idée de recueillir mes souvenirs sur mon passé , parce que je croyais pouvoir le faire avec calme et impartialité. Si je n'y ai pas toujours réussi , il faut en accuser le sujet même. Une fois que j'eus commencé à parler de mon pays, les anciens souvenirs, les impressions presque
éteintes se réveillèrent et passèrent devant moi vifs et palpitants. Pendant que j'écrivais , je ne me sen- . tais ni aussi indifféreïit ni aussi calme que je l'étais avant de prendre la plume, que je le redevenais bientôt après l'avoir quittée.
Le lecteur européen , si les intérêts de la grande famille humaine lui sont chers, trouvera peut-être dans mes souvenirs quelques éclaircissements sur des sujets qui lui sont peu connus. Si des Russes me lisent , je ne prétends pas à leurs suffrages , mais je sais que cette lecture peut leur profiter. On gagne toujours à connattre la vérité , même lorsqu'elle est peu agréable à entendre.
Maintenant , si l'on voulait plonger dans les mystères de l'avenir, pressentir le jugement de la postérité russe sur le drame qui s'est déroulé sous les yeux de nos contemporains , et dont mes souvenirs n'ont reproduit qu'un épisode, on pourrait prédire., sans être grand prophète , que ce jugement ne ressemblera guère à celui qui a été prononcé de nos jours. La postérité ne verra , elle , que le but élevé que l'on se proposait , que les efforts désintéressés , que l'entier dévouement de ceux qui cherchaient à l'atteindre. Si quelque ombre a pu se laisser apercevoir au milieu de tout cela y elle disparaîtra devant la grandeur de l'entreprise » devant l'éclat du sacrifice ; et , dans cent ans , l'échafaud aura servi de piédestal aux sta^ lues des victimes.