‹ La Russie et les russes (volume 2)Chapitre 19 sur 26 · SI · texte numérisé non relu

SI

tion est impérieusement prescrite lorsqu'elles sont faites et universellement reconnues , surtout si elles tiennentpar leur nature etleur importanceà la politique fondamentale de l'état conquérant. Les possessions polonaises incorporées à la Russie se trouvent, à mon avis , dans cette situation. Les détacher par une mesure instantanée , ce serait s'exposer à apporter dans toute la composition et l'économije de l'empire des altérations désastreuses, et soulever une opposition morale et des dissidences d'opinion très nuisibles et très dangereuses pour les deux nations.

Quand on médite sur cet événement , l'esprit a de la peine à concevoir comment on pourra, par un simple acte , séparer tant dé provinces de l'administration générale de l'empire , pour en former dans le fait un état indépendant, qui se gouverne d'après un système de liberté convenu avec lui , qui vote ses impôts, qui en décide l'emploi, et qui puisse créer une armée , tandis que ses conquérants seront forcés de se retirer pour assister en simples spectateurs à cette révolution , sans qu'il n'en résulte ni abus de la part de ces nouveaux affranchis, ni dépit chez ces vieux sujets. Ce contraste, qui serait dangereux dans tous les cas, le paraîtra bien davantage encore si l'on considère quelle différence, au point de vue constitutionnel, s'établira entre les Russes et les Polonais; les premiers, avec le sentiment et la réalité de la force , restant destinés à une condition

passive, et les seconds pouvant se gouverner librement dans leur état de faiblesse et d'infériorité comparative. Qu'on ajoute la pétulance de la vanité triomphaote à la supériorité des droits , et le tableau sera complet.

Il est fort possible que Votre Majesté , dans la fleur de l'âge , couronnée des plus grands succès , et à la tête de l'Europe, parvienne à contenir, par son influence et sa fermeté, les mouvements qui pourraient être tentés contre ce nouvel ordre de choses; mais contenir n'est pas éteindre , et , si l'intérêt et les pas* sions sont les mobiles de ces entreprises , ces germes de troubles iront toujours se développant et reproduisant les mêmes eiïets à c:acun des accidents que le cours des aflaires humaines ne manque jamais de présenter.

J'ai souvent entendu dire que l'exercice du pouvoir n'a point de bornes en Russie, que l'opinion publique y est nulle et sans conséquence , et que le souverain est pour ainsi dire l'âme universelle qui communique à tout le monde la pensée, la parole et l'action.

Mon inexpérience à ce sujet ne me permet pas de formuler une opinion ; mais on aurait de la peine à se persuader que les causes générales du bien et du mal, lorsqu'elles influent sur un intérêt universel, sur les passions qui tiennent à l'orgueil, aux préjugés et à ce sentiment de naturalité qui est si fort chez les

habitants de ce vaste empire , ne produiraient pas là les mêmes résultats que partout ailleurs.

Ceux qui voudraient justifier par des exemples le plan proposé par les Polonais citent souvent celui de TAutricbe , dont le souverain réunit le titre de roi de Bohème et de Hongrie , et gouverne tranquillement sous ces différentes dénominations.

Rien n'est plus propre à confondre le jugement que ces rapprochements de noms, lorsqu'il n'existe aucune ressemblance réelle dans les choses. Les royaumes de Bohême et de Hongrie sont passés aux archiducs d'Autriche par succession : l'adoption du titre était donc une condition nécessaire , inhérente à la nature du droit acquis et à la légitimité de la possession ; rAutriche était petite et resserrée , et son archiduc, en prenant ces titres , consacrait de grandes conquêtes. L'empereur de Russie, au contraire, en prenant celui de roi de Pologne , renoncerait à des possessions qui ne sont même pas un héritage, mais qui ont été conquises par la force , dans un but d'agrandissement et d*unité , et non dans un espoir de fédération. On pourrait écrire un volume sur la différence qui existe entre les deux cas , qui n'ont rien de commun , sous aucun rapport , ni dans le fond , ni dans les circonstances.

Dès qu'il existera entre la Russie et le reste de l'Europe civilisée une masse dé neuf millions constitués en corps de nation , l'influenceetles communications ré-

ciproques qui dérivent du contact immédiat diminueront insensiblement. Les Russes , relégués derrière leur ancienne frontière , ne la franchissant plus que comme simples voyageurs, se trouveront presque étrangers aux autres nations. Soustraire la Pologne au gouvernement impérial, c'est établir une solution de continuité qjui obligera les sujets de l'empire à tout recevoir comme de seconde main.

Le retard que cette séparation peut apporter au développement de leurs facultés morales, à celui de leur éducation , à la communication dés lumières , des arts et des idées libérales , est incalculable. C'était pour plonger à jamais la Russie dans la barbarie et pour en faire exclusivement une puissance asiatique que Napoléon imagina le rétablissement de la Pologne , comme c'était pour assurer aux Russes un rang distingué parmi les nations les plus civilisées de l'Europe que les prédécesseurs de Votre Majesté ont ambitionné des conquêtes qui devaient nécessûrement les amalgamer avec elles.

Loin de moi , Sire , l'idée de vouloir aggraver les maux des Polonais par me dureté inexcusable. La question n'est pas de savoir s'il faut leur faire tout le bien possible , chaque âme honnête partage ce désir; mais le vrai problème à résoudre pour un homme d'état consiste dans la combinaison des mesures de bienfaisance envers eux avec l'intérêt général et la sûreté de l'empire de Votre Majesté. C'est la convie-

Uoa intime que le plan proposé par les Polonais blesse lun et l'autre qui m'a dicté ces réflexions.

Que Votre Majesté daigne me permettre maintenant d'examiner les probabilités de succès de ce même plan sous le rapport des effets qu41 peut produire sur les esprits en Pologne et du bien ou du mal possible qui doit en résulter pour ce pays.

Aucune réforme générale, aucune révolution politique n'a Jamais projspéré qu'autant qu'ell e était d'accord avec le caractère du peuple à qui on la destinait, avec l'esprit du temps et avec les circonstances dans lesquelles ce peuple était placé ^ et qu'elle était garantie de rinfluence des voisins qui pouvaient avoir intérêt à la détruire. La nouvelle réhabilitation de la Pologne dans la forme où on la sollicite de Votre Majesté serait exposée à des dangers imminents.

L'idée d'indépendance chez les Polonais est moins le résultat d'un calcul réfléchi sur les avantages de la liberté qu'un sentiment, naturel à la vérité ^ mais vague et guidé plutôt par la haine contre les étrangers que par l'amour de la patrie. Si cette indépendance était un besoin fondé sur un patriotisme solide et éclairé , en auraient-ils trafiqué pendant deux siècles d'une manière déboutée? Quel gage a-t-on de leur sagesse et de leur incorruptibilité pour l'avenir? Comment, s'ils étaient si bien préparés pour la forme de gouvernement qu'ils réclament, n'auraient - ils pas pris quelques mesures, dans leurs rapports avec

Buônaparlé , pour' se constituer en nation , et non eu département militaire de la France ? Comment n'auraient-ils pas montré quelque répugnance à aller égorger les Espagnols, au lieu de faille des libations et des fêtes toutes les fois qu'un régiment partait pour passeur les Pyrénées ? Les Polonais réclament , non leur délivrance, mais leur souveraineté, après avoir saccagé Madrid et brûlé Moscou. En rappelant ces événements , je suis bien loin de vouloir jeter sur leur conduite plus d'odieux qu'on ne doit en attribuer au malheur des circonstances ; mais aussi il est étrange qu'ils viennent déclamer des drames sur leur infortune , lorsqu'elle n'a rien dans le fond de particulier, qui n'ait été partagé par les peuples que l'histoire nous montre comme ayant tenu la même conduite qui les a perdus.

H Donnez-nous notre indépendance nationale , et 4) nous serons sages envers nos voisins , sincères avec » la Russie et d'accord avec nous-mêmes. » Voilà le refrain qu'ils ne cessent de répéter.

La politique guidée par la raison leur répondra à son tour : « Vous obtiendriez ce que vous, appelez » votre indépendance que vous ne cesseriez d'être les » mêmes. Vous conserveriez envers les Russes votre )K haine habituelle, accrue du dédain que vous in- )> spirerait votre triomphe. Vous vous laisseriez cor- >> rompre par l'or et les intrigues de Tétranger, qui M voudrait susciter des embarras à l'empire. Si vous

)» voulez une armée polonaise ,• quelque faible qu'elle

» serait d'abord , c'est pour être en garde contre

» l'armée russe. Vous trouveriez que votre indépen-

» dance n'est pas complète toutes les fois que le roi

» de Pologne ne vous sacrifierait pas l'empereur de

)> Russie. Vous porteriez le troublé dans la politique

» générale. de l'empereur, en provoquant la révolte

» parmi ceux de vos .compatriotes qui sont. placés

» sous la domination de l'Autriche et de la Prusse.

»^ Vous devanceriez ses projets et l'entraîneriez par

» votre turbulence dans des complications continuel-

» les. Placés comme vous l'êtes dans une position

» intermédiaire entre lui et l'Europe, c'est chez vous

» que se prépareraient toutes les entreprises contre

« ses intérêts. Aujourd'hui vous pouvez être mécon-

» tents, mais vous êtes impuissants; tous vos com-

)) patriotes sont dans le même cas, et les puissances

» n'ont pas d'intérêts différents à votre égard. Dès

n que vous auriez obtenu l'existence que vous récla-

» mez , vous auriez une organisation active , qui

» prendrait nécessairement une direction divergente

)* de l'unité politique de la Russie. Votre conduite

)> actuelle n'est ni sage ni délicate ; à peine vous

ï) avez pu apercevoir le désir généreux et touable

M d'améliorer votre condition que vous avez élevé le

» ton et réclamé à grands cris l'indépendance; Vous

)) voulez l'obtenir à toute force , sans craindre de

M compromettre votre auguste protecteur avec toute

TEurope ; vous n'admettez aucun essai préparatoire. Vous ne cherchez dans cette révolution que ce que vous croyez pouvoir vous convenir, et vous mettez de côté les conséquences qui pourraient en résulter pour tout le monde , en exigeant pour le commencement ce qu'il ne serait peut-être pas possible de vous accorder pour la fin. Le Utre de roi de Pologne même , si yotre système prévalait , devrait consacrer définitivement votre nationalité, et non pas seulement être le prélude de votre résurrection politique. Une fois que l'empereur de Russie l'aurait adopté , il ne resterait plus de retraite à la prudence. Vous ne savez donc pas combien c'est une grande faute , dans les affaires d'une si immense importance, que de se mettre du premier abord dans l'alternative des extrêmes , réussir ou échouer; et , si ce dernier cas arrivait, avez-vous songé à la dure nécessité de vous soumettre de nouveau, au malheur de voir tant de générosité et de bonté aboutir à une guerre d'extermination ? »

Tel est le langage qu^on pourrait tenir aux Polonais pour arrêter leur fougue et modérer leur exaltation, sans prétendre diminuer ni les moyens ni le désir de leur faire tout le bien qui est compatible avec la circonstance et les dispositions générales de l'Europe à leur égard. En suivant donc les projets et les intentions généreuses de Votre Majesté sur cet

important sujet, voici /pour en faire l'application sans danger, la marche qui me paraîtrait la plus sure et la plus raisonnable \ - ^

1 ^ Réduire la question polonaise avec les puissances étrangères à une simple question de limites « dans cet esprit de sagesse et de conciliation qui a si éminemment distingué la conduite politique de Votre Majesté.

" ^ Caractériser dans les t,raités les nouvelles acquisitions comme faites au profit de Voire Majesté et de ses successeurs, et appartenant par conséquent à la couronne et à Tempire de la Russie en soi^veraineté pleine, entière et perpétuelle.

. 3^ Limiter, du moins pour le moment, toute nouvelle organisation à ces acquisitions exclusivement.

¥ Nommer un lieutenant impérial qui résidera à Varsovie , avec une autorité à peu près semblable à celle exercée par le lieutenant du roi d'Angleterre en Irlande, qui correspondrait avec le ministère de Votre Majesté , sans qu'il soit nécessaire de créer à Pétersbourg un département séparé pour cette nouvelle partie de l'empire.

5** Choisir parmi les Polonais le plus grand nombre des fonctionnaires qui doivent administrer sous les ordres du lieutenant impérial , mais ne pas eii exclure totalement les Russes.

6** Annoncer les intentions bienfaisantes de Votre Majesté de la manière accoutumée , c'est-à-dire comme

Oaka%ey corpme une émanatton de sa volonté, e{ s'abstenir de tout pacte et toute convention faite entre le souverain et le peuple sous • le nom de constitution ou autre. Dans un cas comme celui-ci , où le gouvernement a besoin d'une force immense pour faire le bien, toutes les formes synallagmatiques affaiblissent Tautorité et n'ajoutent rien ni au mérite^ ni à la solidité des institutions.

Cette marche , Sire , me paraît propre à prévenir une grande partie des inconvénients qu'on a raison de craindre , sans mettre obstacle au désir de Votre Majesté d'améliorer progressivement le sort de ses sujets polonais ; elle calme en partie les alarmes des étrangers ; die ne risque pas de froisser d'une manière trop brusque les intérêts généraux de son empire et les préjugés de ses sujets russes ; elle a le caractère d'une réforme , et non celui d'une révolution; elle donne le temps à Votre Majesté de préparer d'autres changements , de disposer ses peuples à les recevoir sans surprise et sans secousse , et les puissances à s'y accoutumer; enfin elle est conçue dans un esprit d'unité, et non de division* Les Polonais se trompent s'ils croient que leur salut consiste dans une ligne de démarcation tranchée entre les deux nations: s'ils s'obstinent à vouloir être seuls, ils finiront par être asservis et malheureux .

En soumettant à Votre Majesté les considérations principales que cette question immense a présentées à

mon esprit, je sens plus que jamais le besoin d'implorer son indulgence accoutumée pour avoir osé le faire avec la franchise que les ordres de Votre Majesté et mon devoir envers elle m'ont imposée. S'il était échappé à mon zèle quelque expression dont elle pût être offensée, j'en demande très humblement pardon à Votre Majesté , et je la supplie de croif e que celui qui lient tout de sa munificence ne craint rien tant que de voir les intentions magnanimes d'un si bon et d'un si grand maître courir le risque d'être , trompées par le sentiment même de générosité qui les a produites.

Je suis avec respect , Sire , de Votre Majesté , Le très humble, très obéissant, très dévoué et

très fidèle serviteur et sujet.

Signé: Pozzo m Borgo.

Vienne, 8 (20) oclobie 1814.

NOTE 1), Page 88.

KAB4HS1NB.

L'empereur Alexandre rencontrait quelquefois une assez vive opposition à ses projets de réforme , non du côté de l'opinion publique, qui n'a pas de force en Russie , mais de la part d'un petit nombre d'hommes loyaux et sincères. Parmi ceux-ci se distinguait Karamsine , historiographe de l'empire ; peut-être même était-il le seul qui osât exposer avec énergie et franchise ses opinions à l'autocrate (1).

(1) Il y a bien eu quelques sujets russes qui , en écrivant à Tempereur , lui ont adressé non seulement des vérités hardies, mais même des injures. J'ai connu deux exemples de ce genre. L'un est celui d'un Livonien (B*..) qui, disait-on, avait la -tête un peu troublée. L'empereur le 6t mettre dans une forteresse , et ne cessa pas, en même temps , de donner des fleurs et des fruits à sa femme , qu1l rencontrait souvent dans le parc de son château de plaisance. Pour sa gloire , Alexandre aurait mieux fait de faire soigner le malade dans sa propre maison , par cette même femme, et de jmrter Tinjnre au pied delà croix , comme il le dit un jour h propos d'une lettre un peu

Karamsine n'était pas encore personnellement connu de Tempereur deux ans avant la guerre de 1812; mais il l'était déjà beaucoup d'une des sœurs d'Alexandre, Catherine, duchesse d'Oldenbourg, depuis reine- de Wurtemberg, femme d'un esprit sérieux et très cultivé. Karamsine parlait librement avec elle de tout ce qui se faisait alors en Russie par l'impulsion du ministre Speransky, et il ne ménageait ni la personne de ce ministre , ni surtout ses œuvres. Frappée de la force et en niéme temps de la simplicité des arguments de Karamsine , cette princesse lui conseilla de mettre ses opinions par écrit ; elle l'exigea même. Dans ce travail (1), où l'on ne peut s'empêcher de reconnaître quelques vues dignes

insolente que lui avait écrite le roi de Suède BernadoUe. L'autre exemple est celui d'un certain Karasine , homme d'un esprit inquiet, véritable brouillon qui , malgré de sévères avertissements , n'avait pas craint d'adresser à l'empereur de nouvelles remontrances. L'âme élevée d'Alexandre aurait dû honorer un acte de courage civil , même de la part d'un brouillon , par la raison que cet acte venait d'un Russe. ]l est vrai que lenipereur avait déjà fait promettre h cet homme , même par écrit y de ne plus lui adresser de missive d'aucun genre. Cette fois il le fit détenir pendant quelques semaines dans la forteresse de Saint-Pétersbourg, et le renvoya ensuite chez lui en en exigeant une nouvelle promesse de ne plus lui écrire. (1) V. ce Mémoire , h la suite de cette note.

d'un véritable homme d'état, Karamsine expose le danger de toutes les innovations de Speransky, et il en montre l'absurdité. Il traite l'auteur de ees innovations de mvant écolier, qui, tout en exigeant, dans de nouveaux règlements, des connaissances très variées de la part de ceux qui entraient au service de l'état, faisait lui-même des fautes de grammaire. Il dit que pour la Russie l'on doit s'en tenir à l'ordre établi par l'impératrice Catherine II, s'abstenir de toute réforme , s'occuper principalement d'améliorations pratiques , matérielles , dans l'administration , regarder de plus près au choix qu'on fait des personnes pour les postes importants , et tacher d'avoir des gouverneurs de provinces qui par-dessus tout soient d'honnêtes gens. Il signale en même temps les brigandages commis ouvertement par toutes sortes d'employés, d'administrateurs, de magistrats. Il s'élève contre l'idée de toute nouvelle guerre , et parle de la conquête de la Finlande, qui venait de s'accomplir, comme d'un acte déshonorant pour la Russie. Au reste, ce document, comme tant d'autres sortis de la plume de Karamsine et relatifs à Tétat du pays, fait à peine mention de la question de Tesclavage. Ce qui m'a surtout choqué dans ce mémoire., c'est que Karamsine s'y pose quelquefois comme l'organe de la classe qu'en Russie on appelle la no-, blesse. Il oublie les convenances que doit garder tout homme raisonnable et intelligent ; il oublie sa propre

dignité jusqu'à parler sérieusement des privilèges (sic) octroyés par les souverains à cette classe.

Je ne sais si je me suis trompé , niais j'ai toujours cru reconnaître dans ce que Karamsine a écrit sur la Russie l'intention de dire aux Russes : « Vous êtes incapables de tout progrès ; contentez -vous d'être ce que vous ont faits vos gouvernants; ne tentez aucune réforme, dans la crainte de ne faire que des sottises. )> Cela explique comment il a toujours conservé l'amitié d'Alexandre. Ce prince , malgré toute sa discrétion et sa bonté, n'en était pas moins souverain et absolu. Il aurait fini peut-être par prendre de l'humeur contre un homme qui ne le flattait pas toujours , et qui lui disait même quelquefois des choses un peu dures , si toutes les remontrances de Karamsine n'avaient eu , en définitive , pour base le respect , l'amour et un certain culte pour le pouvoir autocratique. De pareils principes, prêches par un esclave, auraient pu dégoûter Alexandre ; mais, dans la bouche d'un homme éclairé, d'un honnête homme enfin, ils chatouillaient agréablement les instincts secrets du monarque.

La grande duchesse ayant manifesté à Karamsine l'intention de communiquer son mémoire à l'empereur, il s'y opposa d'abord ; mais , réfléchissant ensuite qu'elle pourrait lui supposer quelque appréhension de voir mettre sous les yeux du souverain l'œuvre de sa conscience , il y consentit.

Le mémoire ne plut pas à Alexandre, qui se fâcha même, et refusa pendant quelques jours à Karamsine la permission de lui élre présenté.

Karamsine était homme de lettres dans toute l'extension et toute la beauté du mot , et jamais il ne voulut être autre chose. L'empereur hii offrit plusieurs fois le portefeuille du ministère de TinstructitMi publiques. Karamsine accepta seulement ces distinctions insigniSantes qu'en Russie on accorde à tout le monde, le titre d'historiographe, et e^n l'amitié personnelle de Tempereur, qui avait pour lui, Je crois , plus d'estime qu'il n'en a jamais eu pour aucun Russe. Karamsine possédait un grand talent, un esprit très éclairé ; il était doué d'une âme noble et élevée. Ces qualités ne Tout pas empêché cependant de proclamer la nécessité et l'utilité d'un pouvoir autocratique pour la Russie. 11 a dû s'exprimer ainsi par conviction , car il était incapable d'hypocrisie ou de mensonge. Cependant on le savait fort éloigné d'être «nnemi des formes de gouvernement entièrement opposées à celles qui régissent la Russie ; il en était même enthousiaste. ^ Je suis républicain dans l'âme, disait-il quelquefois ; mais la Russie doit être grande avant tout, et, telle qu'elle est , il n'y a qu'un autocrate qui puisse la conserver forte et redoutable. »

Dans sa jeunesse , Karamsine avait vu l'Europe ; il était venu en France au temps de la terreur. Robespierre lui inspirait une sorte de vénératioa. Ses

amis racontaient qu'à la nouvelle de la mort du terrible tribun , il versa des larmes ; dans ses vieux jours il en parlait encore avec respect, admirant son désintéressement , le sérieux et la fermeté de son caractère, et jusqu'à sa mise décente, qui contrastait, disait-il , avec celle des hommes de cette époque.

Les études de toute la vie de Karamsine , consacrées à l'histoire de Russie , ont dû contribuer néces* sairement à forn^r son opinion en faveur du pouvoir autocratique. Il avait vu dan^ cette histoire que la Russie , libre , mais divisée en plusieurs états , avait été subjuguée par les Tatares, et que ce fut seulemeht par la prépondérance des grands-ducs de Moscou, qui avaient réuni peu à peu ces différents états sous leur sceptre , que le pays , après deux cents ans de honte et de malheurs , fut délivré de ce joug avilissant. De ces considérations ressortaient, à son sens, la nécessité et l'infaillibilité de l'autocratie , non seulement pour guérir tous les maux de Tempire russe , mais encore pour en continuer la grandeur (4). Karamsine paraissait croire que cette grandeur- là était ia seule à laquelle le peuple russe pût prétendre. Il

(i) On répondait à Karam^ne : « Avouez au moins que, si la Russie s'est relevée à l'aide du pouvoir autocratique , elle ne s'est relevée qu'à genoux. » Bt cette réflexion était telle* ment juste, qu'elle a été fisiite par tous les gens raisonnables

aimait son pays avec enthousiasme , et son âme af* fectueuse et noble ne pouvait rester indifférente au bonheur de l'espèce humaine; mais, ne compter le peuple pour rien, et ne vouloir que la grandeur de cette abstraction , attrayante sans doute , qu'on appelle patrie, c'est méconnaître les droits naturels, c'est faire trop bon marché de la dignité de l'homme. Les compatriotes de Karamsine ne pouvaient trouver flatteuse pour eux une pareille croyance. Quant à moi , je ne discutais que fort peu avec Karamsine , pas plus qu'avec un autre , sur l'excellence de telle ou telle forme de gouvernement ; mais je lui savais mau' vais gré , et je lui ai toujours gardé rancune, de n'avoir pas parlé dans son ouvrage , comme il le devait , d'une question qui ne pouvait en aucune façon nuire à son culte pour l'autocratie : la question de l'escla-' vage. Il glisse légèrement sur ce sujet toutes les fois qu'il se présente sous sa plume, et, s'il est des choses qu'il ne puisse absolument omettre, il les relègue dans des notes. Non seulement il ne flétrit pas les fatales lois qui ont attaché le paysan russe à la glèbe, mais il semble les excuser et en faire une sorte d'à-

à la lecture de Thistoire de Karamsine, faisant Tapothéose de l'autocratie et adooirant jusqu'au mot samoderjavié, A tout cela il se bornait à dire que la Russie était grande , forte , et au on la redoutait en Europe.

pologie , en traçant un affligeant tableau de Tétat de misère dans lequel se trouvaient les paysans pendant qu'ils jouissaient de leur liberté. 11 est de fait qu'à cette époque les cultivateurs étaient , en Russie comme ailleurs , excessivement misérables ; mais , depuis , leur condition s'est améliorée dans d'autres pays, tandis qu'en Russie la mesure, presque de police, par laquelle les paysans ont été attachés au sol qu'ils cultivaient, a, dans la suite des temps, produit un véritable esclavage.

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