‹ La Russie et les russes (volume 2)Chapitre 20 sur 26 · EXTRAIT DU MÉMOIRE DE KARAMSINE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU MÉMOIRE DE KARAMSINE

PSÉSETtTtA l'eHPEREUR EN 1810,

Sur la Russie ancienne et moderne , dans ses relations

politiques et civiles (\).

L'auteur commence par jeter un coup d'œil sur l'état de la Russie dans les premiers siècles de son existence ; arrivé à l'époque où le pays fut émancipé du joug des Mongols , il continue ainsi :

« La politique profonde des princes de Moscou ne

(1) Traduit du russe.

se contenta pas de réunir les parties en un seul toot : il fallait encore lier solidement ces parties entre elle , et fortifier l'unité du pouvoir par Tauloeratie. Quoique les Slave® russes , en appelant les princes Variagues, eussent abdiqué le gouvernement démocratique, ils continuèrent cependant à en maint^akr ptmsieurs institutions. Dans nos anciennes villes il y avait encore un vetché, ou assemblée populaire , qiii se réunissait dans toutes les circonstances graves ; et partout les chefs civils et militaires étaient élus non par le prince, mais par le peuple

Quelquefois le peuple , comme cela a eu lieu à Novgorod et ailleurs, jugeait solennellement les princes et les condamnait à être bannis. L'esprit de liberté régnait partout en Russie avant l'invasion de Baty ; il ne put même disparaître pendant cette époque de malheurs publics; toutefois il s affaiblit peu à peu.

)> La liberté du peuple ne peut exister là où le pouvoir qui gouverne est esclave d'un pouvoir étranger. Les princes étaient abreuvés d'humiliations, dans Yorde , par leurs suzerains ; m^s ils s'en retournaiem munis des pleins pouvoirs des klians et comms^fidâîent à leurs sujets avec plus àe hardiesse qu au temps de l'indépendance nationale. Accablé par l'oppression des barbares , on ne songea plus qu'à sauver sa vie et sa fortune ,.et Ton oublia les droits civils. Les prin-

aatt

ces moscovites profitèrent et de ces circoBstaorees et de cette disposition des esprits; et, après avoir peu à peu supprimé tout ce qui restait de l'ancien système républicain, ils fondèrent une véritable autocratie. La cloche an vetché cessa àe retentir. Dimitry Donskoy priva le peuple du droit de nommer ses chefs, et , malgré son humanité reconnue , ce prince établit, pour la première fois , la peine de mort pour les criminels , afin de réprimer par la terreur les forfaits des anarchistes. Enfin la puissance des khaifô mongols s'écroula. On vil Novgorod , Pskow , Riazan , Twer, se réunir à Moscou. Les anciennes possessions des successeurs de Vladimir vers le midi restaient encore au pouvoir de la Pologne , mais la Russie acquit en compensation les royaumes de Kazan et d'Astrakhan , et Fimmense Sibérie.

>» Cette grande œuvre des princes de Moscou fut le résultat , non de leur héroïsme personnel , car aucun d'eux, à l'exception de Dimitry Donskoy, ne se distingua sous ce rapport, mais uniquement d'un système politique sage et conforme aux circonstances )). • ••...t.....

Karamsine arrive ensuite à Pierre I". Il commence par se plaindre de l'erreur dans laquelle sont tombés quelques historiens étrangers, qui considèrent Pierre 1" comme le fondateur ou le créateur de la grandeur de la Russie. — « Devons-nous donc oublier, s'écrie-t-il , les princes Ivan V^ et Ivan III, qui

avaient fait pour ainsi dire de rien une puissance forte , et qui ont établi l'unité du pouvoir? Pierre fit de grandes choses sans doute, mais les princes de Moscou lui en avaient préparé les moyens. »

« Nous n^insisterons pas, continue l'auteur, sur les vices de Pierre P'; mais sa passion pour les usages étrangers, pour toutes les choses qui venaient du dehors, dépassa les bornes de la sagesse. Pierre ne voulut pas comprendre que l'esprit public, l'esprit national, fait la force morale des états, force qui ne leur est pas moins nécessaire que la force physique*

Depuis Pierre , les Russes ne devaient trouver leur honneur et leur dignité que dans l'imitation de l'Europe. Nous sommes devenus cosmopolites, et nous avons cessé sous bien des rapports d'être Russes* C'est Pierre qui en est cause. »

Venant à parler de Catherine II, Karamsine dit que « l'œuvre principale du règne de cette impératrice est d'avoir su rendre l'autocratie plus douce,

sans lui ôter de sa force L'âme fière et noble de

Catherine craignait de descendre jusqu'au soupçon , et les horreurs de la chancellerie secrète (1) disparurent. Avec elles disparut aussi l'esprit de servihté, au moins parmi les classes supérieures de la société.

(1 ) Bureau de la haute police du temps.

Nous nous habituâmes à juger/ à ne louer dans le souverain , que ce qui était louable , et à condamner ce qui ne Tétait pas. Catherine put entendre la critique, et même la diffamation. Elle en était quelquefois agitée, mais elle finissait toujours par vaincre le désir de la vengeance : qualité précieuse d|ins un souverain!....,. Elle pouvait bien mépriser les attaques de la calomnie; mais quand c'étaient des vérités qui se faisaient entendre , elle se disait : « Je puis exiger le silence des Russes contemporains, mais que dira la postérité? Et la pensée, refoulée par la crainte au fond du cœur, sera-trcUe moins offensante pour moi que les paroles? » Ces sentiments, que tout nous prouve avoir dirigé Catherine pendant les 34 années qu'elle exerça la puissance souveraine, distinguent son règne de tous les règnes précédents; elle .dépouilla l'autocratie de son caractère tyrannique, et parvint ainsi à rendre la tranquillité aux âmes , à faire progresser la vie sociale, les lumières, la raison.

» Après avoir élevé la dignité morale de l'homme, elle soumit à l'examen toutes les parties de Torganisation intérieure de l'état , et n'en laissa aucune sans amélioration. .

» La politique extérieure de ce règne est particulièrement digne d'éloges. La Russie occupait avec honneur et gloire une des premières places dans le système politique européen. Pierre avait étonné l'Europe par ses victoires , Catherine l'habitua aux sien-

nés. Les Russes se croyaient invincibles : erreur glorieuse pmxr cette grande princesse ! C'était une fem-* me , mais elle savait chmsir les chefs de Tarmée , ainsi que les ministres et les administrateurs.

» Reprocherons* nous à Catherine d'avoir trop aimé la gloire militaire? Mais ses victoires assurèrent la sécurité extérieure de Tétat. Que les étrai^ers aondamnent le partage de la Pologne : noas n'avons fait que reprendre ce qui était à nous. Catherine avait pour principe de ne pas s'immiscer dans les guerres étrangères inutiles à la Russie , mais de nourrir en même temps l'esprit militaire dans un empire né de ha victoire

)> Avouons cependant que le règne l[)rillant de Car therine présente quelques taches à qui l'examine de près» Les mœurs publiques se corrompirent encore : dans les palais, par le besoin de se façonner aux manières d'une cour voluptueuse ; dans tes chaumières, par la multiplication des cabarets, qui* profitait au trésor. L'exemple d'Annie et d'Elisabeth n'excuse pas Catherine. Les richesses de l'état doivent-elles appartenir à ceux qui pour tout mérite ont un exté* rieur agréable? Une faiblesse secrète n'est qu'une iaible^e ; publique , elle devient im vice , car alors c'est un scandale pour tes autres. La dignité méwe du souverain «en souffre. Quelque corrompu cpie soit ai» peuple , ii n'aura jamais de respect pour une cour

où règne la corraption. Ea &isant l'éloge des bonnes qualités de Catherine , il est pénible pour nous de ne pouvoir oublier ses faiblesses^ qui font rougir l'humanité

)> Paul monta sur le trône à une époque , heureuse pour l'autocratie, où les terreurs de la révolution française avaient guéri . l'Europe de ses rêves de liberté et d'égalité ; mais ce que le» Jacobins faisaient alors du système républicain » Paul le fil de l'auto* cratie : il força les hommes à la haïr

)» Le fils de Catherine pouvait être sévère ; mais ,. à la stupéfaction générale » il montra qu'il voulait régner par la terreur et n'avoir d'autre règle que ses caprices; il nous considéra non comme ses si^ets,

mais coiaame ses esclaves

En haine de sa mère, il détruisit les fruits d'une haute sagesse ; il étoulfa dans notre armée ce noble esprit guerrier que Catherine y avait fait naitre , et le remplaça par la soldatomanie. Ces héros tant de fois victorieux , il les contraignit à apprendre l'exercice et la marche à la prussienne. 11 dégoûta les nobles du service militaire* Méprisant l'âme , il n'estimait que l'habit et la coiffure. Sans être dépourvu, comme homme, de toute bienveillance pour ses semblables, il ne se nourrissait que du venin du mal ; chaque jour il inventait un nouveau moyen d'inspirer la terreur, et lui-même était le premier à trembler. Il avait cru se construire une retraite impénétrable , et ce ne fut

qu'un tombeau^. Remarquons une circonstance curieuse. Pendant ce règne de terreur, disent les étrangers, les Russes craignirent même de penser. Non ; l'on parla, et Ton parla sans crainte; quand on se disait, c'était seulement pour s'épargner l'ennui de redire toujours la même chose . Un certain esprit de sincérité fraternelle régnait dans les deux capitales ; le malheur commun unissait tous les cœurs, et la généreuse indignation que faisaient naître tant d'abus du pouvoir suprême l'emportait sur les appréhensions que l'on pouvait concevoir. C'était une des conséquences du règne bienfaisant de Catherine , et que les quatre années de tyrannie de son successeur ne

purent parvenir à étouffer : pftuve que nous étions dignes d'un'gouvernement sage, légal, fondé sur la justice.

» Les Russes considéraient Paul P*" comme un météore terrible; ils comptaient les minutes, et attendaient avec impatience que la dernière arriva pour lui. Elle vint enfin. La nouvelle de la mort de Paul fut pour tout l'empire une nouvelle de salut ; dans les maisons, dans les rues, on s'embrassait comme le jour de Pâques, en pleurant de joie

Les plus raisonnables, en apprenant la chose, regrettèrent que le mal d'un mauvais règne fût ainsi supprimé par un moyen mauvais.

)i A Tavénement d'Alexandre, deux opinions se

produisirent : les uns voulaient que ce prince, pour sa gloire éternelle , prit des mesures afin de poser des bornes au pouvoir illimité qui avait eu des conséquences si fatales sous le règne précédent; les autres, ne croyant pas au succès d'une pareille entreprise, voulurent seulement qu'Alexandre rétablit le système du règne de Catherine, système si sage, si heureux, en comparaison de celui de Paul. »

L'auteur adopte sans hésiter cette dernière opinion : — <c C'est, dit-il, le pouvoir absolu (l'autocratie) qui a fondé et ressuscité la Russie ; c'est pour s'être éloignée de ce principe fondamental qu'elle a failli périr ; elle ne peut vivre qu'en s'appuyant sur lui, formée, comme elle l'est, de parties si multiples et si hétérogènes »

« Non , non , s'écrie-t-il en6n , laissons là les théories d'écoliers , et disons que notre souverain n'a qu'un seul moyen sûr de modérer ses successeurs dans l'abus du pouvoir : qu'il règne d'une manière vertueuse, qu'il habitue ses sujets au bien. Alors on verra naitre des usages salutaires, des règles; il se formera une opinion publique; et tout cela, mieux que les formes, qui sont toujours impuissantes , maintiendra les souverains à venir dans les limites d'un pouvoir légal. Comment? Par la crainte de provoquer la haine générale en adoptant un système contraire. Un tyran peut quelquefois régner tranquillement après un tyran ; mais après un

«ottvefain sage et vertHeïix, jamais, -- « Le doux nous, dégoûte de Fainer » , (firent les ambassadeurs de Vladimir après avoir examiné les différents cultes chrétiens.

>» Tous les Russes ont été d'aceord sur les bonnes qualités du jeune monarque ; il règne depuis dix ans ,

•et personne n'a changé d*a vis lâ-dessus

Néanmoins la Russie est remplie de mécontents. On se plaint dans les palais et dans les chaumières; le gouvernement semble n'inspirer ni confiance, ni zèle; on critique sévèrement ses vues et ses mesures Cela s'explique par les circonstances malheureuses dans lesquelles se trouve TEuropé , aussi bien que par les fautes du gouvernement lui-même.

» Commençons par la politique extérieure. La terrible révt^ution française était enterrée , mais elle avait laissé après elle un fils . qui lui ressemblait dans

ses traits principaux

L'Angleterre , ietyant éprouvé les désavantages de la paix, cherchait à soulever de nouveau toute ITurope contre la France ; Vienne regrettait les Pays-Bas et la Lombardie; Berlin, pour prix de ses roses, n'obtenait que des politesses. La Russie n'avait rien perdu et n'avait tien à craindre, c'est-à-dire qu'elle se trouvait dans la position la plus favorable. L'Autriche , encore puissante , se posait entre nous et la Prusse, et la Prusse contenait l'Autriche à notre

égard. Le principe fondamental de noire politique devait être la conservation de la paix, car la guerre pouvait changer la situation de l'Europe : le succès , soit de la France , soit de rAutriche, pouvait avoir pour nous des conséquences également dangereuses, en rendant plus forte l'une ou Pautre de ces deux puissances. L'ambition de Napoléon menaçait également l'Italie et l'Allemagne. Le sort de la première , plus éloignée que l'autre de la Russie , touchait moins aux intérêts de notre pays ; la dernière devait conserver son indépendance , afin de nous préserver de l'influence française. Alexandre plus que tout autre avait droit au respect de Napoléon : la gloire du vieux héros d'Italie retentissait encore en Europe , et n'était pas obscurcie par la honte de Hermann et "Korsakoff . L'Angleterre , l'Autriche , étaient aux yeux du premier consul , des ennemis naturels de la France ; la Russie devait être comme une médiatrice généreuse; et , en continuant à plaider la cause de l'Allemagne , elle pouvait encore rappeler à Bonaparte Trébia et Novi, dans le cas où il aurait dédaigné de prêter l'oreille à nos réclamations

Jamais je n'oublierai les pressentiments douloureux qui m'assaillirent à la nouvelle de la déclaration de la guerre. La Russie mettait en mouvement toutes ses forces pour venir en aide à l'Angleterre et à l'Autriche , c'est-à-dire pour servir d'instrument à leur

haine contre la France , sans aucune utilité pour elle*

même Que pensions-nous faire en cas de

succès? Rendre à l'Autriche ce qu'elle avait perdu ? Délivrer la Hollande, la Suisse? Accordoos-en la possibilité , à la condition toutefois de dix victoires décisives et de l'épuisement complet des forces de la France. Quel eût été le résultat du nouvel ordre de choses? La grandeur, la primauté de l'Autriche, qui, par reconnaissance , aurait assigné à la Russie la seconde place , et encore pour quelque temps seulement, jusqu'à ce qu'elle fût parvenue à réduire la Prusse : alors elle nous déclarait puissance asiatique^ tout comme l'a fait Ronaparte. Telle était la chance heureuse de la guerre.

» Tout se passa de la manière la plus avantageuse pour nous. En quelques jours Mack perdit son armée. Koutousoff, au lieu du drapeau autrichien, se trouva en face du drapeau français ; mais il se retira avec gloire vers Olmulz.... Napoléon nous offrit la paix. Jamais la politique russe ne se vit dans des circonstances plus favorables , jamais il n'y eut moins à hésiter sur le parti à prendre Napoléon tenait Vienne , mais Charles s'approchait , et 80,000 Russes étaient prêts à tirer Tépée ; la Prusse se préparait à se réunir à nous. Un mot devait mettre (in à la guerre de la mànièi^e la plus glorieuse pour la Russie : François serait, par la grâce d'Alexandre, rentré à Vienne , en ne cédant peut-être à la France que Venise ; l'Air

lemagne indépendante aurait eu le Rhin pour barrière, et notre jeune souverain eût été salué comme le bienfaiteur de TAutriche et le sauveur de l'empire germanique. La victoire devait être au moins douteuse. Que nous aurait-elle procuré? Rien que de la gloire, et la paix nous en avait déjà donné. Quelles devaient être, au contraire, les conséquences de rinsuccès? La honte, la fuite , la famine , la perte de notre armée , la ruine de rAulriche , l'asservissement de l'Allemagne , etc. , etc. Les décrets de la Providence sont impénétrables. Nous voulûmes la guerre. » Une autre faute, celle qui eut les suites les plus graves, ce fut la paix de Tilsit , car elle eut une influence directe sur la situation intérieure du pays. Je ne parle pas du rôle pitoyable que joua le quasi-mir nistre Oubril ; je ne prétends même pas m'élever contre le traité (fruit d'Austerlilz) signé par lui , ni contre les ministres qui conseillèrent à l'empereur la nonratification de ce traité laconique. Je ne condamne pas non plus la deuxième guerre contre la France. . . . Je sais seulement que nous aurions dû envoyer, pendant l'hiver, 100,000 hommes à Beningsen, ou entrer en négociations ; on aurait encore pu le faire avec succès. Poultousk et Eylau relevèrent les espérances des Russes , et étonnèrent les Français ; nous

attendîmes Friedland Mais c'est alors qu'il eût

fallu de la résolution, de l'audace, ce qui souvent , comme dans le cas dont il s'agit , n'est que profonde

sagesse. II fallait oublier l'Europe , perdue pour noai^ à Âusterlitz et à Friedland , et ne penser qu'à la Russie seulement , pour veiller à son bien-être intérieur ; ne pas accepter d'autre paix qu'une paix honorable ; ne pas s'obliger à rompre nos relations oommerciales avec l'Angleterre , si utiles pour nous , et à faire la guerre à la Suède , contrairement aux principes les plus sacrés de la morale et de la justice. Nous aurions pu sans honte renoncer à l'Europe ; mais nous n'avons pu sans honte servir d'instrument, dans les mains de Napoléon , contre cette même Europe que nous avions promis de délivrer de sa tyrannie. . . '•« •• ••« .« •••••»

» La guerre ruineuse contre la Suède et la rupture avec l'Angleterre ont été les causes directes de la surabondance excessive du papier-monnaie, de la cherté de toutes choses, et de plaintes générales. Nous avons conquis la Finlande. Que le Moniteur prône cette acquisition ; nous savons ce qu'elle nous a coûté , outre les hommes et l'argent. Un empire a besoin , pour consei*ver sa sécurité > non seulement d'être fort physiquement , mais aussi de Tétre moralement ; or, il perd sa force morale dès qu'il sacrifie son honneur, dès qu'il cesse d'être juste. Nous avons conquis la Finlande , mais cette conquête nous a valu la haine des Suédois et les reproches de tous les peuples ; el je ne sais ce qui a été le plus pénible pour la générosité d'Alexandre , d'être vaincu par les Fran^

çais , ou (l'avoir été forcé d'imiter leur système d'usurpation et de rapine

Je crois qu'après avoir conquis la Finlande , nous n'aurions pas hésité à nous approprier la Galicie , si nous avions eu la certitude du succès définitif de Napoléon (en 1809)

On ne persuadera jamais au peuple russe que les conseillers de Veiiipereur, dans les affaires de la politique extérieure , aient été inspirés par un patriotisme sage et éclairé. Ces malheureux, en présence du danger, ne pensèrent qu'aux intérêts de leur ambition personnelle ; chacun cherchait à se justifier en accusant le souverain.

» Voyons ce qu'ils ont fait pour Tintérieur.

» Gomme l'anUque assemblée des boyards , le sénat possédait jadis la puissance qu'il lui était possible d'avoir sous un gouvernement absolu. 11 rendait des lois , il dirigeait et contrôlait les collèges. . . . C'est à tort que le maréchal Munich croyait voir un certain vide entre le trône et le sénat ; la création des conseils suprêmes, des conférences de cabinet, n'était pas compatible avec les justes prérogatives , avec le caractère du sénat , qui voyait par là se rétrécir le

cercle de son action Paul, en haine de sa mère,

fit quelques changements, d'ailleurs peu importants,

dans l'organisation intérieure. Mu par son zèle pour le bien public, Alexandre désira quelque chose de mieux ; il consulta ceux qui l'entouraient , et organisa les ministères. Faisons remarquer, avant tout^ qu'on s'est trop pressé dans l'accomplissement de cette œuvre : on a créé les ministères sans tracer les règles d'après lesquelles ils devaient ajgir. Voyons maintenant l'utilité de cette réforme» Les ministères ont remplacé les collèges; là où c'étaient des fonctionnaires illustres ou respectables qui s'occupaient des affaires publiques, comme les présidents et les membres des différents collèges , gens expérimentés et soumis à une responsabilité salutaire, nous voyons de petits employés, des directeurs, des chefs de bureau, des commis, qui, sous l'égide du ministre^ agissent arbitrairement Bientôt surgirent comités sur comités. C'était une satyre de la création des ministères, une preuve de l'inefficacité de cette innovation. . .

» En fondant leur existence sur les ruines des collèges , les ministres se sont placés entre le trône et le peuple , et le sénat , obscurci par leur ombre , a perdu sa puissance et sa grandeur. Quoique subordonnés au sénat par l'obligation de lui présenter des comptesrendus de leur gestion , ils s'en affranchissaient facilement, et fermaient la bouche aux sénateurs en leur déclarant ^ qu'ils avaient pris les ordres de l'empereur » . De celte manière , leur responsabilité devint

tout à fait illusoire. Les lois, les ordonnances proposées par les ministres , approuvées par l'empereur, n'étaient plus communiquées au sénat que pour être publiées. Ce furent donc les ministres qui dès lors gouvernèrent l'état ; chacun d'eux faisait et défaisait tout ce qu'il voulait dans son département. Nous demanderons qui méritait le plus de confiance : un ministre , ou une assemblée des plus illustres fonctionnaires de l'état , que nous étions habitués à considérer comme la plus haute corporation gouvernementale , comme le principal instrument du pouvoir souverain? . . , .

» Pour remédier au mal , pour donner des limites à l'irresponsabilité des ministres, on créa le conseil

d'état. . r

» Sans doute les souverains, plus que tous les

hommes , ont besoin de conseils

Dans les grandes affaires , Catherine consultait quelques uns des hommes d'état choisis par elle ; c'était son conseil , mais un conseil essentiellement privé, et non un conseil d'état officiel et solennel. Elle ne voulut jamais abaisser ou anéantir la création de Pierre I" , le sénat , dont l'existence , comme nous l'avons dit, est incompatible avec l'existence de toute autre magistrature suprême. Montesquieu dit que le conseil du prince n'est pas propre à être le dépositaire des lois fondamentales de l'empire ; que , ne pouvant, au surplus, jouir à un assez haut degré de

la confiance du peuple , il n'est pas en état de l'éclairer dans les temps difficiles et de te ranieDer à Tobéissance. — On aura beau faire , la force des choses remportera. Le conseil d'état sera sénat, une moitié ou une partie de sénat. Au fond, cela n'est que jouer avec les mots et avec les formes , et leur donner une importance qui n'appartient qu'aux choses seulement. Je fais mon compliment à l'auteur de cette forme nouvelle , de ce préambule des lois : ^ Notre conseil d'état entendu ». Un grand monarque n'entend que les conseils de la sagesse , qu'il la trouve en lui-même , ou dans les livres, ou d;ms les avis des meilleurs de ses sujets. Avec l'autocratie, les lois que le souverain proclame n'ont pas besoin d'autre approbation

que sa signature Il est vrai qu'autrefois on lisait

en tête des lois : « Le czar a ordonné , les boyards ont approuvé » ; mais ce dicton légal n'a été longtemps qu'une espèce d'épitaphe de l'aristocratie. Peut-on ressusciter la forme , quand depuis long-temps la forme et la chose ont disparu ?

)> Le conseil d'état modérera , dit-on , Faction ministérielle. Mais les ministres continueront d'administrer , et le conseil ne pourra pas se mêler d'administration

On aurait au moins dâ expliquer l'utilité de toutes ces innovations. Je lis, et je ne vois que des formes sèches et stériles ; mes yeux sont occupés , ma raison no l'est pas. On dit aux Russes • « Voilà l'ordre de

choses qui ^ existé jusqu'ici , voici celui qui existera dorénavant. » Pourquoi? C'est ce qu'on ne dit pas. Pierre-le-Grand , dans ses institutions importantes , rendait compte au peuple des mesures qu'il adoptait. Voyez son règlement ecclésiastique : il y découvre à vos yeux toute son âme , il donne tous les motifs de ce règlement, il en fait connaître le but. Les nouveaux législateurs russes s'occupent plus des formes

que des choses : ils prescrivent la manière dont

les différentes autorités doivent correspondre entre elles, ils se perdent dans les détails d'exécution , et à peine font-ils mention du fond, de l'essence de la chose traitée. Avec le même sérieux que Montesquieu jugeait des causes de la décadence et de la chute des empires, l'auteur de nos nouvelles réformes juge , lui , du mérite ou de l'insuffisance des chancelleries et des bureaux ministériels. — «f Si l'empereur, dit-il dans son projet, rend un ukase contraire à l'avis du ministre , celui-ci ne le signe pas. » De pareilles bévues , si contraires aux institutions fondamentales de l'état, sont à peine excusables.

« Si les fonctions publiques doivent subir des changements dans leurs attributions, dit Machiavel, conservez-en au moins les dénominations pour le peuple. » — C'est tout le contraire que nous faisons : nous gardons les choses , nous changeons les noms.

<( Examinons maintenant quelques unes des mesures isolées qu'on a cru devoir adopter pour répondre à la gravité des circonstances. *

Ici l'auteur fait la critique de plusieurs mesures gouvernementales de cette époque. Il commence par l'organisation de la milice, qu'il désapprouve complètement. En parlant de l'instruction publique , il dit que l'on s'est trompé en voulant organiser les universités russes à l'instar de celles de l'Allemagne ; qu'il aurait fallu surtout augmenter le nombre des élèves entretenus aux frais de l'état dans les différentes écoles secondaires. — « Que n'enseigne-t-on pas à présent, s'écrie-t-il, dans les universités, dans celles m<?me de Kharkoff etdeKasan? Et cependant, à Moscou même , il n'est pas facile de trouver un bon maître de langue russe; c'est à peine s'il existe dans tout l'empire une centaine d'hommes qui sachent bien l'orthographe. Nous ne possédons pas encore une bonne grammaire ; dans des ukases signés par l'empereur on emploie les mots dans un sens impropre! » Ayant beaucoup fait pour l'encouragement des sciences , et voyant avec déplaisir que les nobles ne s'empressaient pas de rechercher les divers degrés des dignités académiques , le gouvernement a voulu nous y forcer , et il a rendu à cet effet l'ukase sur les examens. Personne dorénavant ne pourra devenir conseiller d'état , ni assesseur de collège , sans un

certificat constatant son érudition Jamais l'amour

des sciences n'avait produit de résultats si peu conformes à ceux qu'on doit en attendre. Il est plaisant de voir le rédacteur de cet ukase , tout en prescrivant à tout le monde de savoir la rhétorique , faire lui-même des fautes de grammaire! Mais laissons là le ridicule, et arrêtons-nous un moment au sérieux. Jusqu'à présent on n'entrait au service de l'état que pour obtenir un rang ou de la fortune ; désormais les ambitieux, c'est-à-dire les meilleurs, ne pouvant plus espérer d'avancement faute d'avoir appris la physique et la chimie, quitteront le service et laisseront le champ libre aux voleurs et aux pillards. . . . L'ukase sur les examens a été accueilli partout avec des huées et des moqueries amères. »

L'auteur s'arrête ensuite sur l'idée de l'émancipation des seifs, qui, dit-il, semble aussi préoccuper le gouvernement. Après avoir cherché à montrer que toute mesure de ce genre serait au moins inopportune , il arrive à cette conclusion :

« Je ne sais si Godounofif a bien fait en ôtant la liberté aux paysans , mais je sais qu'il serait difficile de la leur rendre maintenant...... Il me semble que,

pour la sûreté de l'état , il est moins dangereux d'asservir les hommes que de les affranchir mal à propos. Ce n'est que par l'amélioration morale qu'on prépare les hommes à la liberté ; or, notre système de la ferme des eaux-de-vie , et les progrès effrayants de

rivrognerie , peuvent-ils servir ici de moyens de préparation? »

Abordant Tappréciation des mesures financières de l'époque , l'auteur commence par dire : « Le trésor s'enrichit seulement de deux manières , par raccroissement de la production générale et par réconomie. Tout en louant le gouvernement de son intention de contribuer aux progrès de l'agriculture et de l'industrie, pouvons-nous le louer aussi pour son économie? En quoi la fait-il voir? Est-ce dans la diminution des dépenses de la cour impériale? Mais l'économie du souverain n'est pas l'économie de Tétat. On croit même Alexandre avare; mais en même temps combien ne voit-on pas créer de places inutiles , de nouveaux fonctionnaires qu'il faut salarier? Ici (à Moscou), trois généraux veillent à la conservation des pantoufles de Pierre-le-Grand ; ailleurs un seul homme

cumule cinq traitements différents On prête des

sommes énormes, à qui? Aux gens les plus riches! On trompe l'empereur par toutes sortes de projets d'établissements qui n'existent que sur le papier, et tout cela pour piller le trésor public. En un mot, jamais on ne vit un monarque plus modéré dans ses dépenses personnelles , et jamais un règne aussi prodigue que le sien. »

Arrivant au papier-monnaie , l'auteur condamne le gouvernement pour avoir proclamé que le papiermonnaie constituait une dette de l'état. « Il ne vous

était permis , dit-il , de déclarer que les assignats ne sont pas monnaie courante qu'à la condition d'avoir vos coffres pleins d'or et d'argent, que vous auriez employé à racheter le papier. Mais la quantité de métaux précieux que nous possédons ne suffit même pas pour répondre aux besoins de la circulation. L'ancienne Russie avait aussi des signes représentatifs des valeurs : ils étaient en cuir (kouny) , au lieu d'être en papier. Ces kouny alimentaient la circulation concurremment avec l'or et l'argent, comme le font de nos jours les assignats. Les métaux étaient rares alors , et ils le sont encore à présent. Mais les anciens princes de Kief, de Novgorod, ne prenaient pas à tâche d'expliquer au peuple que les kouny n'étaient que des lettres de change tirées sur le gouvernement, et pendant des siècles la Russie jouit avec reconnaissance de cette heureuse invention.

Enfin les assignats restent encore notre monnaie courante , par la raison bien simple que nous n'en avons pas d'autre.

» Que peut-on dire de V esprit du manifeste (1),

( 1 ) On avait adopté , à cette époqae , Tusage de faire accompagner les lois que Ton publiait en forme de manifeste , d'un commentaire explicatif tenant en quelque sorte lieu de considérants, et ce commentaire était appelé Vesprit du manifeste.

que Ton envoie partout avec chaque manifeste? 11 faut que l'esprit se trouve dans le manifeste même , et non dans un factum. rédigé séparément par quelque écolier secrétaire , et qui explique en répétant et en transposant les mots »

Après cela, l'auteur indique les dangers qui accompagneraient la diminution de la masse des assignats, et par conséquent leur renchérissement, l'amélioration de leur cours , et il dit que pour le moment il faut se contenter de ne pas augmenter cette masse par de nouvelles émissions. « Cela sufGra pour produire une hausse modérée dans le prix des assignats , ou pour faire baisser les prix des marchandises , vu , dit-il avec grande raison , que ces prix ont monté d'une manière qui n'est pas en rapport avec l'augmentation de la masse des assignats (1 ) ; et cette baisse s'accomplira peu à peu , sans occasionner de crises ni de difficultés.

» L'autre mesure adoptée pour l'amélioration des finances, et qui consiste dans X amortissement des dettes, a pour but de faire baisser le prix de l'argent par la promesse de payer dans quelques années un rouble en argent pour deux roubles en papier. Si cette mesure pouvait réussir, c'est-à-dire si le gou-

(1) En d'autres termes, qae les assignats étaient tombés plus qu'ils ne le devaient en raison de leur quantité.

vernement pouvait ainsi contracter qn emprunt de 200 millions en assignats , il serait bien embarrassé de trouver par la suite 100 millions de roubles d'argent pour solder cette dette. Heureusement ce danger n'est pas grand , vu que nous n'avons pas assez de capitaux libres pour alimenter des emprunts pareils. Mais qu'est-ce donc que cette entreprise, que le bien même de l'état doive faire désirer qu'elle échoue? Celui qui l'a proposée compte sans doute sur une baisse considérable de l'argent. Mais cette baisse n'est guère probable , surtout quand nous ne pouvons nous passer d'argent monnayé ni dans nos guerres, ni dans le commerce de contrebande, qui s'est tant accru dans ces derniers temps par suite des entraves suscitées au commerce libre. . . • . Nous avons peu de monnaie d'argent : on n'en voit presque que dans les deux capitales, dans les villes maritimes et sur les frontières; dans l'intérieur de la Russie on en trouve très peu , et on n'en demande même pas, contrairement à ce que dit le manifeste que la monnaie véritable, la monnaie naturelle en Russie, c'est le rouble en argent (1). Non, l'argent

(1) Plus de trente ans après, nous avons été amené à faire les mômes protestations que faisait ici Karamsine en 1810 (Y. notre article à la note 0, t II, sur la Réforme du système monétaire en Russie).

chez nous est une marchandise, et non une mon* naie. »

Après quelques observations en faveur de la liberté du commerce, l'auteur, abordant les réformes dans la législation proprement dite, expose le peu de succès des efforts tentés par le gouvernement pour confectionner un nouveau code de lois ; il attaque surtout le projet de code civil, qui venait de paraître alors, et dans lequel il ne voit qu'une traduction du code Napoléon ; il s'élève avec indignation contre l'idée de vouloir adapter à la Russie les lois d'un pays étranger, et dit, entre autres choses : « A quel propos commencer le code russe par un chapitre sur les droits civils, quand ces droits , à proprement parler, n'existent pas en Russie? Nous ne possédons, ajoute-t-il avec une inconcevable naïveté , que des droits politiques , des droits appartenant aux corporations ; il y a chez nous une noblesse, un corps des marchands, des bourgeois , des cultivateurs , qui tous ont leurs droits particuliers, mais il n'y a pas de droits communs à tous , hors le nom de Russe ! Au surplus , on voit des classes entières, comme les serfs, et même comme les paysans dé la couronne, qui, quoique Russes, ne jouissent pas de tous les droits de la propriété , ni du droit de tester, d'hériter. Ce projet du code russe n'est qu'une traduction littérale du code français, et quelquefois une traduction fort peu heureuse (Karamsine cite des articles qui, en rosse.

n'ont pas le sens commun). Le traducteur ne prend

pas tout ce qu'il y a dans Toriginal Il aurait pu

laisser de côté encore bien des choses , l'alluvion par exemple : depuis que la Russie existe , il n'y a jamais eu de procès à ce sujet En lisant ce projet, aucun Russe ne peut croire qu'il i^'agisse d'un code russe, etc

j> Les vieux peuples n'ont pas besoin de lois nouvelles. D'accord avec le bon sens, nous demandons à la commission des lois une collection systématique de celles que nous possédons déjà. Cependant, il faudra en changer quelques-unes , ajouter des dispositions nouvelles conformes à l'état actuel des choses, en retrancher des anciennes , surtout en matière criminelle, qui sentent trop la barbarie et sont déjà tombées en désuétude.

)> Cette collection des lois , ainsi corrigée et augmentée, doit être disposée dans un ordre systématique. Tirez en ensuite des principes généraux^ car c'est là ce qui rend une législation parfaite. Ces principes généraux ont toujours manqué à la législation russe

)) Cette œuvre est immense , mais elle e9t de nature à ne pouvoir être confiée à plusieurs. Un seul

homme doit être l'auteur principal du Code Ici

l'unité de la pensée est indispensable pour l'upité de l'ensemble et des parties ; l'unité de volonté n'est pas

moins nécessaire pour le succès. Ou nous trouverons rhomme capable d'accomplir cette œuvre , ou nous devons renoncer à avoir un code.

» Si vous n'avez pas d'hommes capables de mener cette entreprise à bonne fin , modérez vos prétentions, et vous pourrez encore faire une chose très utile au pays. Au lieu d'un code pragmatique, faites une simple collection de toutes les lois et de tous les ukases , en rejetant tout ce qui est contradictoire comme tout ce qui est superflu , afin que les juges n'aient pas besoin , pour un seul et même cas , de citer et le code du czar Alexis , et le règlement de la marine, et une vingtaine d'ukases, dont quelques uns ne se retrouvent qu'avec grande difficulté , même au Sénat. Pour une pareille collection , il ne faut ni de grands efforts de raison , ni du génie , ni une science profonde. Nous ne pourrons pas sans doute nous vanter en Europe de posséder un code de lois ; mais nous faciliterons les voies et les moyens de la justice en Russie, nous n'embarrasserons pas nos juges par des gaiïicismes de toute espèce, et les étrangers ne nous trouveront ni ridicules , ni dignes de pitié , ce qu'ils ne manqueraient pas de faire en nous voyant adopter la traduction du code Napoléon.

» Encore une observation. L'empire russe se compose de divers peuples , qui possèdent leurs lois particulières , comme la Livonie , la Finlanile , la P< ilogne, et même la Petite-Russie. Faut-il nécessairement

établir partout une législation uniforme? Oui, si une pareille réforme n'amène aucune calamité réelle et permanente pour ces provinces ; dans le cas contraire, non. n vaut mieux préparer cette uniformité de loin, peu à peu, sans violence, et en agissant

surtout sur l'enfance et sur la jeimesse 11 faut

d'ailleurs se demander pourquoi la Livonie , par exemple, ou la Finlande, a telle loi particulière; si la cause qui a provoqué cette loi existe encore , si celte dernière est compatible avec le bien général... Le changement ne nuirait-il pas aux mœurs , ne relâcherait-il pas les liens qui dans ces provinces unissent les diverses classes de la population? Qu'importe, dit Montesquieu , que les hommes n'obéissent pas aux mêmes lois , si toutefois ils leur obéissent avec fidélité? Frédéric-le-Grand , en publiant son code général , n'a pas réformé tous les statuts particuliers qui avaient leur utilité dans quelques provinces. Méfiezvous de ces esprits légers qui s'imaginent qu'avec une parole on peut tout niveler !

» Si , après avoir exposé les vices ainsi que l'insuccès des principales mesures gouvernementales , nous y joutons les erreurs particulières des ministres dans les affaires d'administration publique , les règlements sur le sel , sur les manufactures de draps , sur les bêtes à cornes , règlements dont les effets ont été a pernicieux ; si nous y ajoutons cette absence de

toute crainte salutaire , cette confiance dans la dou- T. I. 32

ceur et la modération de Tempereur, qui fait que Ton se croit tout permis ; cette indifféreDce des autorités locales en présence de tant d'abus de toutes sortes , pillage dans les tribunaux , vols mamfestos et commis à la clarté du jour par les chefs de districts , par les présidents des régences, par les vices-gouverneurs , et surtout par les gouverneurs eux-mêmes ; si enSn nous faisons remarquer cette inquiétude que l'avenir inspire , et les dangers qui nous mraacent à l'extérieur^ pourra-t-on s'étonner encore que Topinioa publique soit si peu favorable au gouvernement? Ne cachons pas le mal; ne nous trompons pas nousmêmes , ne trompons pas l'empereur ; ne répétons point que les hommes aiment d'habitude à se plaindre, à critiquer le présent: les plaintes qui se font entendre sont frappantes par leur accord et par l'effet qu'elles produisent sur les esprits dans toute Tétendue de l'empire.

)> Je ne suis pas pessimiste , et )e ne partage pas l'opinion de ceux qui, témoins de la faiblesse du gouvernement, s'attendent à une prochaine dissolution. Non , les états sont vivaces , la Russie surtout , mue comme elle l'est par un pouvoir autocratique. Si les dangers du dehors ne nous atteignent pas , nous pouvons long-temps encore continuer impunément à nous égarer , à commettre des fautes dans notre système gouvernemental ; je vois encore un vaste champ ouvert aux inventions des esprits faibles et inexpéri-

mentes. Mais n'estrelle pas triste, cette possitHlité? Faut-il épuiser ses forces parce qu^on en a encore beaucoup en réserve? Il n'est pas facile , même pour les plus mauvais médecins , de tuer un homme d' une complexion robuste ; seulement tout remède appliqué mal à propos nuit à la santé et abrège la vie.

» Nx)us avons parlé du mal ; parlons des moyens de le réparer. Quels peuvent être ces moyens? Il y en a de bien simples.

» Le passé n'est pas en notre pouvoir. Il fut un temps où Alexandre aurait pu facilement renouveler le règne de Catberine, qui vivait encore dans les esprits et dans les cœurs qu'elle avait formés ; le règne de Paul se serait effacé comme un songe de la mémoire du peuple. À présent il est trop tard : les hommes et les choses sont tellement changés , tant d'innovations ont eu lieu, que le vieux même nous paraîtrait une nouveauté dangereuse. La gloire du souverain pourrait d'ailleurs souffrir si l'on venait aujourd'hui avouer toutes les erreurs commises pendant dix ans par ses très peu sages conseillers , qui ont voulu par leur génie éclipser Catherine et surpasser Pierre. La chose est faite : il s'agit de chercher des remèdes propres à la circonstance.

M L'erreur principale de nos réformateurs vient de la trop grande imp(»*tance qu'ils mettent aux formes de l'action gouvernementale ; de là l'organisation des ministères, du conseil d'état, etc. Les

aflaires ne s'en font pas mieux ; seulement elles se font par des autorités et par des fonctionnaires qui ont d'autres dénominations. Adoptons le principe opposé , et disons que ce sont les hommes qui ont de l'importance y et non les choses. Que les ministères, le conseil d'état, restent ce qu'ils sont ; ils pourront être utiles, si l'on n'y appelle que des gens capables et honorables. Le premier de nos désirs est donc que Dieu veuille aider l'empereur à faire de bons choix : ce sont les bons choix , et non la création du sénat et des collèges, qui ont donné un caractère de grandeur à l'administration intérieure de Pierre P^ Ce monarque aimait par dessus tout les hommes capables ; il les cherchait partout, dans les cellules des couvents et dans les hamacs des vaisseaux ; c'est là qu'il trouva Théophane et Ostermann, dont les noms figurent avec

tant d'éclat dans notre histoire.

» C'est surtout pour les fonctions de gouverneur qu'il s'agit de bien choisir.... Les affaires pourraient très bien aller si l'on parvenait à trouver en Russie cinquante personnes capables, consciencieuses, qui veillassent avec zèle au bien-être d'un demi-million de Russes confiés à leurs soins , qui missent des bornes à l'insatiable et criminelle avidité des employés subalternes et des propriétaires inhumains , qui rétablissent la justice dans les tribunaux et dans l'administration , qui rendissent la tranquillité aux cultivateurs, qui encourageassent le commerce et l'industrie , qui.

enfin, prissent à cœur et les intérêts du pouvoir et les intérêts du peuple. Siles gouverneurs ne savent pas ou ne veulent pas faire tout cela , c'est qu'on les a mal choisis; si les moyens de le faire leur manquent , c'est que l'organisation de Tadministration locale est défectueuse. Qu'est-ce que les gouverneurs que nous voyons ^à présent ? Des gens ineptes , qui laissent leurs secrétaires s'enrichir par les rapines, ou qui , dépouillant toute honte , s'enrichissent euxmêmes par le même moyen Tout le monde voit

cela,, excepté les ministres Anciennement, un

gouverneur ne connaissait d'autre supérieur que le sénat ; aujourd'hui , il est sous les ordres de tous les ministres. Que de besogne superflue ! que de correspondance stérile! Plusieurs branches de l'administration locale se trouvent en dehors des attributions du gouverneur Il s'ensuit que chaque gouvernement (province) a plusieurs chefs, dont l'un est à Moscou, l'autre à Pétersbourg. Cet ordre de choses est très peu conforme à notre ancien système , véritablement monarchique, qui réunissait le pouvoir dans le lieutenant de l'empereur, afin de donner de l'énergie à son action. Chaque province est une Russie sur une petite échelle. Nous voulons que la Russie soit régie par un pouvoir unique, et nous faisons régir chacune des provinces qui composent l'empire par des pouvoirs divers et indépendants l'un de l'autre. . . . Que les gouverneurs redeviennent ce qu'étaient les

lieutenants du souverain sous Catherine ; investissezles de la dignité de sénateurs ; réglez conformément à cette dignité leurs relations avec les ministres, lesquels ne doivent être que les secrétaires de l'em- .pereur dans les différentes parties » et après cela vous n'aurez plus qu'a bien choisir vos hommes.

» C'est là la règle principale. Une autre rè^e, non moins importante , c'est de savoir se bien ooniluire avec ceux qu'on a une fois choisis. Il y a peu d'hommes parfaitement bons , mais aussi il n'y en a pas beaucoup de foncièrement mauvais ; il y a , au contraire , beaucoup de mélange , c'est-à-dire beaucoup d'hommes qui s(mt tout à la fois bons et mauvais : un gouvernement sage trouve toujours moyen d'encourager dans ses fonctionnaires les tendances vers le bien , et de brider, de modérer leurs penchants

,vers le mal '

Ceux qui connaissent le cœur humain diront , avec Machiavel , que c'est par la peur que l'on dirige le

mieux les hommes

Une des plus grandes calamités de notre époque, c'est l'absence d'une crainte salutaire. On vole, on pille partout , et où voyons-nous les voleurs et les pillards punis? Il semble qu'on veuille attendre qu'il y ait des dénonciations de faites ; alors on envoie des

sénateurs pour procéder à l'enquête. Tout demeure sans résultat. Il n'y a que les fripons qui dénoncent ; les h(Hinétes gens souffirent^t se taisent , parce qu'ils

aiment la tranquillité. Ce n'est déjà pas chose si facile que de convaincre un juge de vol , surtout avec notre loi qui condamne à la même peine le corrupteur et le corrompu. Tandis que tout le monde montre au doigt les voleurs et les pillards , le gouvernement leur accorde des rangs , des cordons , en attendant que quelqu'un les dénonce ; et ces fonctionnsdres indignes , forts de la protection de leurs pareils de Saint-Pétersbourg, continuent de prévariquer En deux

ou trois ans ils amassent des centaines de milliers de roubles , et , eux qui auparavant ne possédaient rien, ils achètent des terres et des maisons de campagne ! Nous avons vu quelquefois que l'empereur, malgré sa bonté , savait être sévère : il a chassé du service deux ou trois sénateurs et quelques autres fonctionnaires connus partout par leurs prévarications ; mais que font ces rares exemples , en présence de Tinnombrable multitude de prévaricateurs de tout genre et de

tout grade ? . . • •

)) Il est sans doute difficile d'être sévère quand on a le cœur sensible ; mais là où la sévérité est indispensable à Tordre , la bonté est déplacée. Comment les peintres nous représentent-ils le souverain ? Sous les traits d'un guerrier armé du glaive , el non sous ceux d'un berger tenant en main un bouquet de fleurs. 11 n'y aura jamais en Russie de bonne justice tant que Tempereur , en la confiant aux tribunaux , ne surveillera pas les juges Que lessyrènes

chantent autour du trône : '< Alexandre , donne des lois à la Russie! » Moi j'entreprendrai de faire un commentaire à ce chœur: — « Alexandre , donnenous la puissance de régner sur la Russie au nom de la loi ; repose-toi sur le trône , ne t'occupe de rien autre chose que de nous donner des rangs , que de nous combler de cordons et d'argent ! » — En Russie le souverain est la loi vivante ; si l'on ne craint pas le souverain , l'on ne craint pas la loi. Tous les pouvoirs sont réunis dans la personne du Czar ; notre gouvernement est un gouvernement paternel , pa-

triarcar(l)

Que la responsabilité pèse sur les fonctionnaires, pour )es choix qu'ils font de leurs subordonnés. . .

La punition la plus modérée, si elle

est inutile, est plus près de la tyrannie que la punition la plus sévère qui est dictée par la justice et a le bien public pour résultat. On hait un tyran ; mais la bonté n'est vertu dans un prince qu'autant qu'il

sait la modérer par une sévérité prudente S'il

est nuisible de toujours pardonner , il est encore plus nuisible de toujours tolérer : dans le premier cas on fait supposer de la faiblesse, dans le second de l'insouciance et du manque de pénétration

(1) Quelques lignes plus haut Tauteur nous en a donné ie portrait !

» Après avoir parlé de la nécessité des punitions ,

parlons des récompenses Si, pendant le règne

de Paul , les rangs et les décorations ont beaucoup perdu de leur valeur , ils ne se sont certes pas relevés de ce discrédit sous le règne d'Alexandre; de là nécessité de récompenses plus positives , de récompenses en argent» et cela au détriment du trésor , du peuple, et même au détriment des vertus publiques. . . A cette occasion , rappelons ces deux axiomes : J ** On ne fait rien de grand pour de l'argent ; 2° Les richesses disposent Thomme à une volupté oisive , contraire à tout ce qui est grand. Jamais la Russie n'a été célèbre par ses richesses. Jadis on servait l'état par devoir , pour l'honneur , rien que pour un morceau de pain; aujourd'hui les employés civils, comme les militaires , veulent vivre grandement aux frais de

l'état ;

Grâces au ciel ! nous avons encore le sentiment de l'honneur , nous trouvons encore des larmes en pensant aux calamités de la Russie ; au milieu de toutes les plaintes qui s'élèvent contre le gouvernement , on distingue encore quelquefois l'expression d'un noble patriotisme. Les hommes probes, loyaux, capables, ne nous manquent pas ; sachez seulement les découvrir , sachez surtout réprimer les méchants et encourager les bons...... L'art de choisir les hommes, de

les diriger, est l'art le plus nécessaire dans un souverain russe ; et , si vous ne le possédez pas , vous cher-

obérez en vain le bien public dans de nouveaux règlements organiques. Ne demandez pas comment sont écrites les lois , combien il y a de ministres , s'il existe ou non un conseil d'état ; mais demandez quels sont les juges , quels sont les administrateurs et les gouvernants. Les pbrases sont bonnes pour les journaux ; à l'état ce sont des principes qu'il faut.

» Encore quelques observations. Le pouvoir absolu est le palladium de la Russie ; il a besoin de s'exercer dans toute sa plénitude pour assurer le bien-être du pays ; mais il ne s'ensuit pas que le souverain , source unique de tout pouvoir , doive abaisser la noblesse , qui est tout aussi ancienne que la Russie elle-même. »

Après avoir longuement discuté les avantages inhérents à l'institution de la noblesse, l'auteur dit :

<( Il serait à désirer qu'Alexandre adoptât pour règle de maintenir la dignité de la noblesse, de la maintenir non seulement par des chartes solennelles , mais aussi par de ces innocentes et simples marques d'attention qui produisent tant d'effet dans un gouvernement absolu. Pourquoi, par exemple, l'empereur ne paraitrait-il pas de temps en temps dans les assemblées générales de la noblesse , vêtu de l'uniforme de ce corps, dont il est le chef, et non de l'uniforme d'officier des gardes? Mais rien ne contribuerait autant à relever la noblesse qu'une loi qui conférerait à tout noble entrant au service militaire

le grade d'officier, pourvu qu'il possédât les premiers éléments des mathématiques et sût écrire correctement sa langue

» La rigueur de la discipline militaire peut et doit être modérée là où elle n'apparait pas comme un moyen de vaincre. La sévérité dans les détails diminue le zèle pour les choses essentielles. Occupez les soldats, mais ne les fatiguez pas par des exercices puérils et sans portée, et par des parades. Agissez sur rame encore plus que sur le Corps. Les héros de parade sont des lâches sur le champ de bataille : combien d'exemples n^en avons-nous pas vu ! Les officiers du temps de Catherine , pour avoir porté quelquefois des habits bourgeois , n'en allaient pas moins bien à l'assaut des forteresses ennemies; les Français ne sont pas des pédants, et ils remportent des victoires. Nous avons vu à Tœuvre les héros prussiens !

» Le clergé, comme la noblesse, n'est utile à Tétât qu'au raison de l'estime dont il jouit. Je ne propose pas de rétablir le patriarcat , mais je désire que le synode ait plus d'importance qu'il n'en a. Il devrait n'être composé que d'archevêques . . . . n ne suffit pas de donner à la Russie de bons gouverneurs, il faut aussi lui donner de bons curés. Nous pourrons, au besoin, nous passer du reste.

» La noblesse et le clergé, le sénat et le synode,! au-dessus de tout l'empereur, unique législateur, source unique du pouvoir , voilà le principe de Ja mo-

narchie russe j principe que les souverains pourront fortifier ou affaiblir, selon la manière dont ils exerceront leur puissance.

» Les états passent comme les individus; la sagesse et la prudence prolongent la vie des uns comme la vie des autres. Qui peut calculer l'avenir de la Russie? J'entends des prophètes prédire un anéantissement prochain; mais, grâces au ciel, mon cœur ne les croit pas. Je vois bien le danger , je ne vois pas encore la ruine.

)) La Russie a 40 millions d'habitants: l'autocratie est encore debout ; nous avons , de plus , un monarque rempli de zèle pour le bien public. Si ccmime homme il se trompe , c'est sans doute de bonne foi , et ses intentions nous garantissent la réparation éventuelle des fautes commises.

)) Si Alexandre se montre en général plus circonspect dans les réformes gouvernementales , en s'efforçant d'affermir ce qui existe , et en pensant plus aux hommes qu'aux formes ; si , s'armant d'une sage sévérité , il amène les grands et les. petits fonctionnaires à bien remplir leurs devoirs ; s'il parvient à faire la paix avec les Turcs ; s'il épargne à la Russie une troi- . sième guerre avec Napoléon , guerre qui nous menacerait de tant de dangers, dût-il par là renoncer à ce soi-disant honneur , luxe des grands états , qui ne vaut pour eux ni le bien-être ni la sécurité ; si , tout en n'ajoutant pas à la masse des assignats, il arrive

par une sage économie à diminuer les dépenses publiques, et trouve le moyen d'augmenter les traitements des employés pauvres , civils et militaires ; si les lois des douanes , fidèlement exécutées , établissent la balance entre l'importation et l'exportation des marchandises ; si les denrées deviennent en général moins chères , — alors la Russie bénira Alexandre, les inquiétudes cesseront, le mécontentement disparaîtra ; de nouvelles habitudes , des habitudes salutaires pour l'état , prendront naissance ; les choses suivront une marche plus régulière; l'ancien et le nouveau s'uniront pour ne plus former qu'un tout ; on se souviendra de plus en plus rarement du passé ; la calomnie ne se taira point, mais elle sera impuissante. Le sort de l'Europe ne dépend pas de nous à présent. Si c'est la France qui changera son terrible système , ou si c'est Dieu qui changera la France , personne ne peut le savoir ; mais les tempêtes ne sont pas éternelles. Quand nous verrons au-dessus de l'Europe un ciel serein , et Alexandre assis sur le trône de toutes les Russies , alors nous saluerons la fortune d'Alexandre , car il mérite le bonheur par sa rare bonté.

» Ami de la patrie, ami du monarque , j'ai parlé avec sincérité. Je rentre dans le silence d'un sujet fidèle, avec un cœur pur, et en priant le Très-Haut qu'il garde le czar et la Russie. »

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