‹ La Russie et les russes (volume 2)Chapitre 21 sur 26 · LETTRE DE KARAMSINE A ALEXANDRE SVR LE RETABLISSEMENT DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LETTRE DE KARAMSINE A ALEXANDRE SVR LE RETABLISSEMENT DE LA POLOGNE

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Sire ! Profondémeat ému par suite de notre conversation y j'ai hâte de jeter sur le papier quelques unes de mes pensées , sans chercher à être éloquent ni à présenter les faits dans leur ordre logique. Je veux vous parler comme nous parlons à Dieu et à notre conscience.

Vous voulez rétablir la Pologne dans son intégrité , croyant obéir à la voix du christianisme qui ordonne de faire du bien à ses ennemis. Sire ! la foi chrétienne est une mystérieuse union du cœur humain avec Dieu , c'est un sentiment intime , céleste ; elle est au dessus de la tefre et du monde , au dessus de toutes les lois physiques » des lois civiles , des lois d'état ; mais ces lois elle ne les abroge pas. Le soleil suit le même cours qu'il suivait avant la naissance de Jésus- Christ ; de même, les sociétés civiles n'cmt pas changé de lois fondamentales; tout est resté comme cela était y parce qu'il ne pouvait pas en être autrement.

(1) Traduit du russe.

L'àme humaine seule s'est élevée dans ses sublimes mystères , s'est affermie dans ses liens invisibles avec la Divinité , avec cette éternelle , cette véritable patrie qui est en dehors de la matière, en dehors de l'espace et du temps. Nous nous sommes rapprodiés du ciel par nos sentiments, mais nous agissons sur cette terre comme nous avons toujours agi. — « Mon royaume n'est pas de ce monde )>, a dit Jésus-Christ; mais les citoyens et les états sont de ce monde. Jésus- Christ ordonne d'aimer ses ennemis : l'amour est ua sentiment; mais Jésus-Christ ne défenld pas aux juges de condamner les malfaiteurs, aux guerriers de se battre pour le salut de leur pays. Vous êtes chrétien ; mais vous avez combattu et dispersé les légions de Napoléon, comme les Grecs païens ont dispersé les légions perses. En cela vous avez agi conformément à la loi de l'état , qui ne rentre pas dans la religion , mais qui , elle aussi , a été donnée par Dieu , loi qui ordonne de veiller à sa propre défense , loi indispensable à l'existence de toute créature , ainsi qu'à celle des sociétés humaines.'j\.imez , comme chrétien, vos ennemis personnels ; mais Dieu vous a confié un cm* ^pire , et par là même vous a imposé le devoir d'en assurer le bien-être. Vous pouvez comme homme, et éclairé par la lumière du christianisme , être au dessus de Marc-Âurèle; mais, comme souverain,

VOUS êtes ce qu'il a été. L'Evangile se tait sur la ' politique, il n'en formule pas une nouvelle; et si

nous nous avisons d'être des politiques chrétiens, nous ne manquerons pas de tomber dans mille contradictions, dans mille incohérences/ Si l'on me ifrappe sur une joue, je dois, moi chrétien, présenter l'autre ; mais si l'ennemi a brûlé une de nos villes, le laisserons-nous tranquillement en prendre une autre pour qu'il lui fasse subir le même sort? Comme le païen Marc-Aurèle, le chrétien Alexandre, se conformant à ces lois de l'humanité que connaissaient aussi les païens vertueux , peut faire du bien aux ennemis de son pays après les avoir vaincus, mais seulement quand il n'en saurait résulter aucun préjudice pour la patrie. Aimez les hommes, sire, mais aimez d'abord les Russes , car , outre que ce sont des hommes , ce sont en même temps vos sujets , les enfants de votre cœur. Les Polonais obéissent maintenant aux lois d'Alexandre ; mais c'est la force russe qui lui a valu cette obéissance , c'est par les Russes que l'empereur a acquis la gloire d'être Le libérateur de TEurope.

Vous pensez à rétablir l'ancien royaume dé Pologne ; mais ce rétablissement serait-il compatible avec le salut de la Russie? serait-il conforme à vos obligations sacrées, à voire amour pour votre empire, pour la justice elle-même? D'abord (sans parler de la Prusse) l'Autriche cédera- 1- elle volontairement la • Galicie ? Pouvez-Vous , vous auteur de la Sainte-Alliance, déclarer la guerre à cette puissance sans man-

quer non seulement à la religion chrétienne , mais aussi à la justice, aux traités, à la foi jurée? Vousmême avez reconnu la Galicie comme possession légitime de r Autriche. Ensuite , pouvez-vous , après avoir interrogé votre conscience, nous enlever la \ Russie -Blanche, la Lithuanie, là Volhynie, la Podolie , qui étaient la propriété de la Russie long-temps déjà avant votre règne ? Les souverains ne jurent-ils pas de maintenir , de sauvegarder l'intégrité de leurs royaumes ? Toutes ces contrées étaient déjà la Russie quand le métropolitain Platon vous remit la couronne de Monomakh , de Pierre et de Catherine , de cette Catherine que vous-même vous appelâtes la Grande. |Un dira que c'est illégalement qu'elle a opéré le par- Stage de la Pologne ; mais .vous agiriez d'une manière lus illégale encore si vous vouliez réparer l'injustice

le Catherine far un partage dp la Russie elle-même- [Nous avons conquis la Pologne avec le glaive, voilà 1 motre droit. C'est à ce droit que tous les étals doivent Jeur existence, car tous ils ont été fondés par la con* quête. Ce que Catherine a fait, elle en répond devant Dieu, elle en répond devant l'histoire; mais ce qu'elle a fait est fait et doit être sacré pour vous. Pour vous, ^a Pologne est une possession légitime de la Russie, il n'y a pas d'anciens titres (1) en politique; autre-

[\) Expression technique dans la Icgislntion russe. T. I. :«

ment nous serions forcés de rétablir le royaume de Kasan et le royaume d'Astrakhan , la république de Novgorod, ït grâAd-duché de Riazan, et ainsi die suite. Au surplus, nléme d'après ces anciens titres, la Russie-Blanche, \A Voihynie, là Podolie , ensemble avec la Galicie , ont jadis fait partie des possessions constittHivès de la Russie. Si vous les cédez, on vous deit^ndera aussi la cession de Kief , de Tchemigof , de Smolensk , car ces villes ont long-temps appartenu à Thostile Lithuanie. Tout ou rien. Jusqu'ici nous avions pour principe fondamental de notre politique : Pas un pouce ni aux amis, ni aux ennemis. Napoléon pouvait jCt>nquérir la Russie ; mais vous , tout autocrate que jvous êtes, vous n'âvîcz pas le droit de lui céder une iseule ôabane russe. Tel est notre caractère, tel est l'esprit du pays. Vous, qui aimez la liberté, traite-

riez-vous la Russie à l'égal d'une chose inanimée ? la partageriez-vous en morceaux pour en faire cadeau à qui bon vous semblerait? Sire, la Russie se tait devant vous; mais si jamais (ce dont Dieu nous préserve) l'ancienne Pologne était rétablie , et qu'elle produisît un historien digne de ce nom , sincère , impartial , cet histôriett condamnerait votre magnanimité, comme pernicieuse , comme fatale à votre véritable patrie , à e^tte bonne, à cette puissante Rui^àie. Il vous dirait tout autre chose que ce que peuvent vous dire maintenant les Polonais. Nous^xcusons les Polonais, mais les Russes ne vous excuseraient pas si , pour

obtenir les applaudissements de ceux-là , vous réduisiez ceux-ci au désespoir. Empereur encore grand , célèbre , cher à ses peuples , je vous réponds sur ma tête que telle serait Tinévitable conséquence de rentier rétablissement de la Pologne* J'entends ce que disent les Russes, je les connais : Nous perdrions non Iseulement de belles contrées, mais aussi notre amour [pour le czar ; nous sentirions même se refroidir notre patrii)tisme en voyant notre pays le jouet d'un caprijcieux arbitraire; nous deviendrions plus faibles, non .Seulement par Tamoindrissement de l'état, mais aussi Jpar ramoindrissement de notre courage; nous nous jabaisserions enfin aux yeux des autres et à nos proîpres yeux. Sans doute votre palais ne serait pas pour cela moins peuplé; vous auriez toujours des ministres, des généraux ; mais ce ne serait plus la patrie, ce seraient leurs intérêts seulement qu'ils serviraient, comme il sied à des mercenaires , à de véritables esclaves Et cependant, sire, vous abhorrez l'esclavage et vous voulez nous rendre libres !

En un mot , — et que Dieu , qui lit dans le cœuf des hommes, m'impose silence par la mort si je ne dis pas la vérité ; en un mot^ ou le rétablissement de 'la Pologne sera la ruine de la Russie , ou nos enfants arroseront de leur sang la terre polonaise et pren- Jûront encore une fois,Praga d'assaut!

j Non , sire ! jamais les Polonais ne seront pour nous tii des frères sincères , ni des alliés fidèles. Maintenant,

ils sont faibles y impuissants. Les faibles n'aiment pa$« les forts, et les forts dédaignent les faibles. Quand vous les aurez rendus plus forts, ils voudront être indépendants, et leur premier pas vers Tindépendanee sera leur séparation d'avee la Russie. Cela n'arrivera sans doute pas sous votre règne, sire; mais vous voyez au delà, et, quoique immortel par la gloire , vous êtes mortel par votre corps* Dans les affaires d'état, le sentiment, la reconnaissance, sont toujours muets. Cependant l'indépendance est la suprême loi de toute société civile. La Lithuanie, la Volhynie, désirent voir le rétablissement du royaume de Pologne ; nous , nous désirons l'unité de l'empire russe. Lequel de ces deux vœux doit plutôt pénétrer dans votre cœur? En cas de guerre, — chose certainement peu probable , car qui voudrait aujourd'hui s'attaquer à la Russie? — en cas de guerre, toutes ce contrées pourraient nous trahir. Alors, nous appuyant de notre droit, nous punirions par la force la trahison : le droit a toujours une certaine force que n'a pas l'insurrection. Les Polonais, légalement constitués en un peuple distinct et souverain, seraient plus dangereux pour nous que ne le peuvent être les Polonais sujets russes.

Sire ! Dieu vous a donné un tel empire , il vous a entouré de tant de gloire , que vous ne pouvez sans mgratitude, sans pécher comme chrétien, sans une vanité condamnable même aux yeux de la politique

humaine , désirer autre chose que d'assurer la paix de l'Europe, et en Russie un ordre bien réglé : la paix de l'Europe par une nfédialion franche et généreuse , l'ordre en Russie par de bonnes lois et par une administration meilleure encore. Vous avez déjà acquis le titre de grandy méritez celui de notre père. Qu'il vive , qu'il fleurisse même , le royaume de Pologne, tel qu'il est à présent; mais qu'elle vive, qu'elle prospère aussi, la Russie, telle qu'elle est,

telle qu'elle vous a été laissée par Catherine!.

Catherine vous aima tendrement, elle aima aussi

notre patrie; son ombre plane dans ces lieux

je me tais.

Tzarskoyé-Sélo , le 47 octobre i«19.

Karamsine , après avoir envoyé cette lettre à l'empereur, dit à sa femme qu'il fallait penser à quitter Tzarskoyé-Sélo, où il occupait un pavillon qui lui avait été donné pour résidence d'été. Il croyait que sa lettre indisposerait contre lui ce nionarque , avec lequel d'ailleurs il avait déjà eu un colloque très vif; il s'attendait même à se voir obligé de s'éloigner tout à fait de la cour et de retourner à Moscou. Cependant il n'en fut rien : Karamsine continua de rester avec Alexandre dans les mêmes relations que par le passé.

En transcrivant la date de cette lettre , je m'aperçois qu'elle fut adressée à Tempereur presque en même temps que lui fut présenté mon mémoire sur Tamélioration de l'état des paysans serfs (28 décembre 1819). Sans doute il arrivait de tous côtés à Alexandre une foule d'autres lettres et d'autres mémoires, sur tous les sujets qui avaient rapport aux intérêts publics. Nous avons même dit, dans le cours de cet écrit , qu'on ne lui épargnait , dans quelques unes de ces missives, ni les reproches, ni les injures (1 ). Peut-on ne pas s'apitoyer sur le sort d'un sou verain absolu , auquel on suppose un désir sincère du bien« quand on le voit ainsi assiégé de toutes parts et en sens divers? A quelles incertitudes, à quels tiraillements y à quelles anxiétés son âme ne doit elle pas être continuellement en proie , surtout lorsqu'il s'aperçoit 9 — car au bout du compte il faut bien

(1) Parmi les notes présentées à Tempercur ou écrites povr lui , celles du comte d'Entraigues sur les affaires politiques du temps se distinguent non seulement par leur mérite littéraire, qui est des plus rares, mais aussi par la force d'invective , par la hardiesse, par l'ironie acérée avec lesquelles Téminent écrivain reproche au cabinet de Saint-Pétersbourg le changement de politique qui eut lieu par suite de la paix de Tilsit. En les lisant > on ne peut s'empêcher de regretter que tant de talent ait été dépensé en pure perte , pour une cause qui n'intéresse plus personne à Theure qu'il est.

qu'il finisse par en venir là, — que tout ce qu'on signale à son attention, tout ce qu'on le conjure de changer, d'améliorer, de réformer, que tout le mal enfin auquel on lui demande de mettre un terme continue d'exister comme auparavant, tandis que le bien reste en perspective , dans un avenir qui semble s'éloigner sans cesse ! Où trouver une preuve plus concluante de Texcellence de ces institutions stables, régulières et libres, qui, dans les affaires communes admettent la participation commune? Quoi de plus propre à faire voir que de telles institutions , tout en servant les intérêts des peuples, servent non moins utilement les intérêts des souverains ?

Certes , un autocrate peut s'épargner les embarras que devait nécessairement éprouver Alexandre en se voyant assailK de tous côtés par cette foule de représentations, de notes, de mémoires, etc., etc.: il peut, une fois pour toutes, défendre qu'on lui en adresse; mais c'est précisément parce que Alexandre ne l'a pas fait, c'est parce que son cœur ne lui permettait pas de rester entièrement inaccessible aux vœux dictés par le désir du bien général , qu'il a mérité les égards, l'estime et les respects des hommes bien intentionnés. Ce sentiment, et son zèle pour le bien public , bien qu'il n'aient pas été féconds en résultats utiles, n'en feront pas moins vivre avec bonjQçur son nom da^ l'histoire. Alexandre sans àoi^te est mort despote, mais il était né pojur être weux que cela.

NOTE E, page 10:^.

r. — DES SOCIÉTÉS SECRÈTES.

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