La Russie et les russes
Ce livre n'est point une de ces fantaisies légères comme se plaisent à en broder des touristes à l’imagination brillante et facile , une de ces ébauches superficielles qui ne reflètent que les formes extérieures d’une nation , qui ne rendent que quelques uns de ses traits les plus saillants, esquissés au hasard , en courant , à vol d'oiseau. C’est l’expression d’une pensée long-temps mûrie au fond du cœur, c’cst le fruit des méditations de toute la vie d’un homme qui a touché du doigt les plaies de son pays , et qui n’a cessé de rêver pour lui un meilleur avenir.
Que l’on ne croie pourtant pas que j attache à ces pages plus d’importance qu’elles n’en ont réellement ; en les livrant à la publicité , c’est à ma conscience que j’obéis , c’est un devoir que je crois remplir. Quelques mots suffiront à prouver l'esprit qui lésa dictées, en montrant comment j’ai été amené
h les commencer, et comment ensuite elles se sont ajoutées insensiblement l’une à l'autre , et pour ainsi dire h mon insu.
Appartenant par ma naissance k la classe des proprietaires d’esclaves , je connus dès mon enfance la dure condition de ces millions d’hommes qui gémissent en Russie dans les liens de la servitude; le spectacle d’une si criante injustice frappa vivement ma jeune imagination, et laissa dans mon âme une impression qui ne devait jamais s’effacer. Mes études k l’université de Gœttingue ne firent que fortifier cette impression , en même temps qu elles m’éclairèrent sur la fausseté des institutions qui régissaient mon pays. Des excursions en Allemagne , en France , en Suisse , en Italie , en Angleterre , achevèrent de m'initier aux sciences politiques et économiques.
Je rentrai en Russie plein du désir de me rendre utile k mes concitoyens. C’était après la dernière campagne de France, que j’avais faite comme employé civil. Avec les troupes qui retournaient dans leurs foyers, quelques idées libérales avaient franchi la frontière : il semblait qu’une ère nouvelle allait se lever pour la Russie.
Mes écrits m eurent bientôt mis en rapport avec les hommes les plus libéraux; quelques uns d’entre eux, pour donner aux tendances nouvelles une impulsion régulière cl efficace , ayant essayé de réunir dans une association organisée à l'instar des sociétés secrètes de l’Allemagne tous ceux qu’ani-
mail l'amour du bien public , je n'hésitai point à m’associer à eux. Ce n'était pas que je crusse beaucoup à l’efficacité de ces sortes d’associations , bien loin de là ; mais j’espérais intéresser à la cause des esclaves ceux dont je me rapprochais , et hâter ainsi la réalisation du plus cher de mes vœux, l’émancipation.
Pour moi , en effet , toutes les questions étaient subordonnées à celle-là , et si , malgré les travaux dont j’étais accablé, soit au conseil d’état , soit au ministère des finances, je trouvais encore assez d’énergie dans ma volonté pour traiter, dans des écrits successifs, des questions judiciaires, administratives, financières , l’émancipation était au fond de toutes mes pensées ; c’était surtout pour les esclaves que je désirais les bienfaits de la civilisation , parce qu’ils en avaient le plus besoin et qu’ils m’en paraissaient le plus dignes. La classe des paysans russes a toujours été, avant et par dessus tout, l’objet de mes affections , affections d’autant plus vives , que je n’ai jamais vu personne rendre, à ces hommes la justice qui leur est due ; c’est à leur bien-être que je consacrais alors presque toutes mes veilles, et le temps n’a fait que fortifier cet attachement fraternel : cet ouvrage en sera une nouvelle preuve. Oui , je les aime ces bons serfs russes , et jusqu’à la sainte barbe qui les distingue encore, tout en eux est pour moi objet de respect.
Je ne me dissimulais point qu’en attaquant un mal qui profitait à tant de hauts et puissants personnages, j’attirais sur ma
des, quelque ridicules qu elles soient, n en font pas moins beaucoup de mal à tout un peuple. Une maladie grave peut provenir d'une cause insignifiante : cela cmpêchcra-t-il le me* decinde la traiter sérieusement? Amené quelquefois à parler d'autres pays que le mien, je l’ai fait avec la mesure qui sied à un homme appartenant à un pays à esclaves quand il vient à parler de pays d'où l’esclavage est proscrit. Il m'était facile d’ailleurs de me conformer à ce que commandent en pareille circonstance les convenances et l’équité; car j'ai toujours éprouvé pour les peuples au milieu desquels le sort m’a conduit une sorte d'attachement fraternel , et personne ne peut désirer leur bonheur plus sincèrement que je le désire inoi-même.
Commencé, comme on l’a vu, il y a longues années, cet ouvrage, sauf la partie intitulée Pia Desideria, a été terminé en 1842. Quelques additions, que la marche des événements avait rendues nécessaires, se trouvent en notes au bas des pages.
Des détails sur certains personnages dont il est lait mention dans le cours de l’ouvrage, et le développement d'opinions qui ne tiennent pas essentiellement au sujet , ont été aussi rejetés dans des notes, et renvoyés à la lin des volumes pour ne pas rompre le fil de la narration et l’ordre logique des idées.
Il serait superflu , je crois, d’expliquer les motifs qui m’ont porté à écrire cet ouvrage dans une langue qui n’est pas la mienne. Tout ce que j’ai précédemment publié, lorsque j’é-
tais en Russie, l'a été en langue russe. Ma position et la nature de l'ouvrage font suffisamment comprendre pourquoi j'ai cru devoir cette fois déroger à mes antécédents. Je n’en parle que pour réclamer du lecteur européen quelque indulgence pour la manière dont j'ai traité un sujet qui aurait eu besoin, je le reconnais , de tout le prestige d’une plume éloquente ; car je ne me fais pas illusion sur l'intérêt que peut offrir par lui-même , au public européen , un livre qui a trait k des mœurs , à une société , k une civilisation que l’Europe a dépassées de beaucoup. On voudra bien, je l'espère, me pardonner mon insuffisance en faveur de mes bonnes intentions.
D’ailleurs , je dois le dire , c’est au* Russes que , dans ma pensée, s'adresse véritablement et de préférence cet ouvrage ; en le publiant, ce n'est point une vaine satisfaction que j’ai voulu me donner, c’est un devoir que j’ai cru remplir, comme je l’ai dit en commençant. Il ne fallait rien moins que la voix de ma conscience pour me décider k affronter l’indifférence, à me résigner à l’inattention que rencontrent d’ordinaire les travaux de cette nature, et qui m’attendent probablement. Je m’en console d'avance par l’espoir, je voudrais dire la conviction, que cette publication ne sera pas sans quelque effet pour mon pays. Si je n’ai pu, malgré tous mes efforts, lui être d’aucune utilité pendant que je l’habitais , puisse mon exil du moins lui avoir été bon k quelque chose !
Puisse, surtout , puisse mon sort ne point décourager ceux de mes compatriotes chez qui la lecture de ces pages éveille-
rait de généreuses sympathies, et qui se sentiraient entraînés à consacrer leur vie à l’amélioration du sort de leurs semblables! Quejes difficultés de la tâche ne les effraient point. Ne vaut-il pas mieux , après tout , succomber en combattant pour la sainte cause de l’humanité , que de se traîner misérablement dans l’ornière de l’égoïsme ! Et le bien ne porte-t-il pas avec lui sa récompense? N’est-ce donc rien que de pouvoir se dire , en remettant son âme à son Créateur : « J’ai fait ce que je devais. » Ayez donc bon courage vous tous qu anime l’amour du bien ! La lutte k laquelle je vous convie n’est point d'ailleurs une lutte désespérée : la cause de la justice et de la vérité doit finir par prévaloir; c’est à vous d’en hâter le triomphe.
Champrouy, 30 leptembre 1844.
mes que je désirais voir adopter dans mon pays. Mais le Ciel avait autrement ordonné de ma destinée : je devais être fatalement arrêté au milieu de ma carrière.
Je poursuivais tranquillement le cours de mes pérégrinations et de mes études , lorsque j'appris presque coup sur coup que j’étais impliqué dans un procès criminel comme complice d'un mouvement insurrectionnel qui avait éclaté à Saint-Pétersbourg à la mort de l’empereur Alexandre , vingt mois après mon départ de cette ville , et que j’avais été condamné à mort.
Je ne pouvais accepter en silence une condamnation aussi cruellement inique. A la première nouvelle de ma mise en accusation , j’avais rédigé à la bâte un mémoire justificatif que j’avais envoyé à Saint-Pétersbourg. Mais tous mes efforts , tous ceux de mes amis furent impuissants à faire révoquer un arrêt qui frappait les idées plutôt que l’homme. Un juge absolu avait dit que rien ne saurait le dissuader de ma culpabilité. Et quel était donc mon crime? D'avoir trop aimé la civilisation, cette civilisation qui , en les éclairant , rend les hommes meilleurs.
Je me résignai , et quand je me crus assez maître de moi , lorsque je connus toutes les pièces du procès , je rédigeai un nouveau mémoire, plus explicite, plus complet. Je ne le destinais point à la publicité ; mon intention avait été seulement de consigner dans cet écrit la vérité sur les événements qui se sont
accomplis à Saint-Pétersbourg en 1825 et 1826. Ce n’est que de longues années après que je me décidai à rendre ma justification publique , et telle est l'origine de l’ouvrage que je confie aujourd'hui à l'impression.
Comme on le voit , il ne s’était d’abord agi pour moi que de me disculper des accusations calomnieuses qui avaient servi de prétexte à ma condamnation, et de montrer en même temps sous son vrai jour un fait indignement dénaturé par le servilisme.
Mais , pour présenter ma défense , il me fallait nécessairement rappeler les circonstances au milieu desquelles je m'étais trouvé, raconter par conséquent ma vie publique et faire l’historique des sociétés secrètes en Russie. A mesure que ce travail avançait , à mesure que l’iniquité de mes juges ressortait de mes explications plus palpable, plus révoltante, je sentais davantage la nécessité de faire connaître l’ordre politique qui avait rendu possible une pareille procédure. Insensiblement je fus entraîné beaucoup plus loin que je ne m’étais proposé d aller ; à mesure que j ’écrivais, les souvenirs d’un passé déjà loin de moi renaissaient en foule sous ma plume , et les pages, comme je le disais tout à l’heure . s’ajoutaient l'une à l’autre sans presque que je m’en aperçusse.
Je conçus dès lors l'idée d’élever mon simple mémoire justificatif aux proportions d’un ouvrage concernant la Russie entière, de passer de ma cause à celle de tout un peuple. Je fus
— vu
amené ainsi à esquisser le tableau politique et social de la Russie ; et comme ce que j'avais à dire sur mon compte particulier contribuait à éclairer le tableau que j’avais entrepris de tracer cl y ajoutait des traits nouveaux, je dus donner plus d’extension à la première partie de mon travail.
Voilà comment se sont formés peu à peu les deux premiers volumes de cet ouvrage, qui se terminait par quelques considérations sur l’avenir de la Russie.
Pouvais-je en demeurer là? Pouvais-je étouffer au fond de mon cœur les idées généreuses qui l’avaient si long-temps fait battre? Et ma tâche eût-elle été bien remplie si , après avoir signalé le mal , je n'essayais au moins d'indiquer quelque remède? Vainement j'avais voulu m’isoler de la Russie : la patrie conserve sur nous un empire irrésistible. Si d’ailleurs il m’était justement permis de maudire ce soi-disant pays légal, ce pouvoir barbare qui m’a condamné, la patrie devait-elle se personnifier pour moi dans ces étroites individualités? Devais-je reporter sur mon pays la légitime aversion que m’inspirent quelques hommes qui prétendent le représenter parce qu’ils le régissent et qu'ils parlent en son nom?
Je ne le pensai pas. Je repris donc la plume après de longues hésitations, et j’exposai mes idées sur la nécessité pour la Russie de participer aux progrès de la civilisation européenne, et sur les mesures propres à la faire entrer dans cette voie. C’est moins un plan de réforme que j’ai eu la prétention
de tracer que des vœux que j'ai voulu formuler pour r avenir de ma patrie , pin desideria , comme l’indique le titre même de cette partie de mon ouvrage. J'aurais pu rendre ce travail beaucoup moins incomplet , mais le courage m a manqué. Ce courage, l'espoir du succès pouvait seul me le donner; et, dans les circonstances actuelles , comment concevoir une telle espérance? Toutefois, si ce faible essai ne peut être bien utile, il témoignera du moins de rattachement, du dévoùtnent dont je n'ai cessé d'être animé pour le pays qui m’a vu naître; ce seront mes derniers adieux à ma patrie, ma dernière réponse à la condamnation qui m'a frappé.
Ainsi La Hussie et Les /lusses se compose de trois parties bien distinctes : la première a pour objet de faire connaître ma vie publique , ce sont mes mémoires personnels ; la seconde présente le tableau moral , politique et social de la Russie; la troisième est l’exposé de mes vues sur l’avenir de cet empire, sur les institutions et les réformes qui lui sont applicables. ..t"’-
Il me reste à dire quelques mots de la manière dont j’ai traité mon sujet.
Mon langage a toujours été ce qu'il devait être, celui d’un Russe. Ainsi , j'ai parlé d’une manière sérieuse des choses les plus absurdes, les plus ridicules, de l 'institution des rangs, par exemple, parce que de telles institutions, quelque absur-