CHAPITRE I
Coup d'œil nr l’état de l’Europe avant la guerre de Ruelle.
Les fastueuses conférences d’Erfurt avaient montré Napoléon dans toute sa gloire et tout son prestige. La nouvelle campagne d’Autriche qui s’ouvrit quelques mois après l'avait grandi encore, s’il était possible, et l’empire français était monté à l’apogée de sa puissance.
C’est à cette époque que je vins en France pour la première fois , et , sous l’influence des impressions que j’avais reçues en Allemagne, je ne considérai pas sans une sorte de terreur le pouvoir formidable qui présidait alors aux destinées de cette, nation , et qui semblait tenir également dans sa main les destinées de l’Europe entière.
J'avais déjà vu Napoléon à Erfurt ; mais alors sa grandeur avait fait sur moi moins d’impression que l’infériorité d’Alexandre. Un sentiment peujudicieux peut-être me faisait voir mon pays humilié dans la personne de son empereur. 11 n’était pas nécessaire en effet de savoir ce qui se passait dans l’intérieur des cabinets pour reconnaître , avec tout le monde, lequel des deux souverains était alors le maître à Erfurt et en Europe.
La seconde fois que je vis l’empereur des Français, c’était le jour de sa fête, dans le pare de Versailles. J’errais au milieu de la foule , lorsque tout à coup il se lit un grand mouvement. Napoléon parut avec la seconde impératrice et son brillant cortège de maréchaux. On ne l’attendait pas. Tout ce peuple cria : « Vive l’Empereur !» ; et moi , subissant l’émotion générale , j’unis mes cris à ceux des Français. Longtemps je me suis reproché cet innocent entrainement; aujourd'hui je n’en ai plus regret.
Mais, je dois le dire, les sentiments que j’éprouvai tout d’abord en me trouvant au milieu des Français leur étaient quelque pou hostiles : j’avais de la peine à dégager mon esprit des pénibles souvenirs que j’apportais d’outre-Rhin , et il fallut, peu habitué que j’étais d’ailleurs au commerce des hommes , toute la politesse , toute la bienveillance , toute la franchise même , que je rencontrai partout , pour m’accoutumer aux Français et à la France.
C’est que le spectacle de la profonde humiliation de l’Allemagne m’avait douloureusement impressionné , et il était Lien fait, l’on en conviendra, pour affliger tous les cœurs généreux.
L’Autriche, qui pendant la lutte avait déployé une si admirable énergie , semblait avoir perdu le sentiment de son existence : la prostration des forces morales , comme celle des forces matérielles du pays , était complète. L’alliance matrimoniale contractée avec la France achevait de caractériser les nouvelles et tristes destinées de l’empire , et faisait pressentir que désormais le salut de ce qui restait de l’Autriche ne pouvait dépendre que du bon vouloir, de la générosité de son ancien adversaire, devenu son maître. Aussi le ministre auquel la direction des affaires fut confiée à cette époque ne prit- il que trop à cœur de se conformer en toute circonstance aux nécessités de cette position , à laquelle on paraissait se résigner, sans qu’on voulût même penser à la possibilité de se relever par un noble et puissant effort. Le pays était épuisé; le système continental s’y exerçait dans toute sa rigueur ; la banqueroute était imminente. Quant au chef de l'état , l’adversité n’avait pas amolli son cœur : François H fut alors aussi insensible au sort de Hofer , ce vaillant chef de l’insurrection tyrolienne, qu’il fut depuis cruel pour Conlalonieri.
La Prusse , déjà anéantie , n’avait pu que faire des vœux impuissants pendant la lutte glorieuse, mais
funeste, de l’Autriche contre la France. Les chances de la guerre n’avaient un moment ranimé ses espérances que pour la replonger dans un découragement encore plus profond. Si des mouvements insurrectionnels furent tentés par quelques patriotes prussiens, on pouvait aisément reconnaître que ceux-ci avaient agi moins dans l’espoir du succès que pour céder à un sentiment impérieux , pour accomplir ce qu’ils considéraient comme un devoir. Victimes généreuses et résignées, ils se dévouaient afin de prouver à l’Europe que toute pensée de résistance et de liberté n’était pas éteinte dans le cœur des Allemands. Les uns, l’héroïque Schill à leur tête, périrent sur le champ de. bataille; d’autres, escortés par des gendarmes allemands, traversèrent en captifs le pays qu’ils avaient voulu délivrer. Lien qu’ils n’ignorassent pas le sort qui les attendait , tous ils avaient l’air calme , digne , plein d’une noble fierté. Ils n’allèrent pas au delà de Wesel
Cependant , quelque désespérés que fussent ces efforts tentés par la Prusse , si faible alors, si resserrée , ils prouvaient au moins que tout sentiment de nationalité n’était point mort au cœur de ses enfants , et promettaient, pour l’avenir, une résurrection certaine et glorieuse.
Le reste de l'ancien corps germanique, formant la confédération du Rhin, se trouvait complètement sous l’inQuence de son tout-puissant protecteur, et cette
nouvelle organisation de l'Allemagne faisait disparaître jusqu’à la dernière trace du Saint -Empire romain.
La position des populations qui appartenaient au nouveau royaume de Westphalie était la moins tolérable : aussi eussent-elles mieux aimé voir leur pays franchement annexé à la France comme province que d’étrc exploitées comme roy aume séparé. Il est juste cependant de dire que quelques Français surent mériter l’estime générale. Parmi les fonctionnaires donnés par l’empereur à son frère Jérôme, le nom du ministre Siméon se présente toujours à ma mémoire comme un nom digne d’étre honoré partout. Etranger au pays, mais sympathisant avec les habitants par la pensée et par les sentiments, je ne pouvais que respecter l’homme qu’ils respectaient, et dont ils ne parlaient qu’avec un sentiment tout particulier de vénération. Je dois ajouter que le régime français avait fait disparaître quelques vieux et monstrueux usages ; qu’il avait établi plusieurs institutions utiles, le jury, par exemple, que les gouvernements restaurés n’ont pas manqué de supprimer. Mais les Westphaliens ne s’en montraient pas moins impatients de secouer le joug.
Ces dispositions n’étaient point particulières à l’Allemagne. En quittant la France, je visitai la Suisse et l’Italie , et , presque partout où s’étendait la domination française , je remarquai une opposition plus ou moins vive à cette domination. Mais c’est à Rome
surtout, particulièrement chez les ecclésiastiques, que se manifestaient les dispositions les plus hostiles au gouvernement français. Comparée à l’obéissance allemande, la soumission romaine ressemblait presque à de la révolte.
A Naples, cependant, les choses présentaient un aspect qui contrastait assez fortement avec celui qu'offraient les autres parties de l’Italie. On paraissait s’y complaire davantage dans le nouveau régime ; surtout on n’y apercevait aucun regret pour le régime ancien. On sait que Murat aspirait à une certaine indépendance. 11 prétendait, disait-on , être roi au mAme titre que Napoléon était empereur, par le droit des victorieux.
Quinze ans plus tard je revis l’Italie. Je trouvai que nulle part le régime français n’était aussi regretté qu’à Naples, et nulle part avec plus de raison. En général , ce régime , sans parler de l'influence qu’il a pu exercer sur le développement des idées politiques, a dü être bien plus fécond en bons résultats pour les Italiens que pour les Allemands. Privé de son indépendance, le peuple italien profitait au moins du bien matériel que lui procurait l’ordre établi par les Français.
Telle était la situation de l’Europe à la fin de 1811. Nous ne parlons pas de l’Espagne ; tout le monde connaît l’héroïque résistance du peuple espagnol, qui pouvait bien être battu , mais jamais vaincu.
Quant à la Russie , un vif mécontentement y avait succédé depuis long-temps aux dispositions amicales qu’Alexandre avait rapportées d’Erfurt. La mésintelligence qui régnait entre les deux empires , et dont l’occupation du duché d’Oldenbourg avait été la première cause , prenait tous les jours un caractère plus alarmant pouf la tranquillité de l’Europe ; il ne fallait qu’une étincelle pour déterminer une conflagration générale.
Une querelle qui éclata entre l’ambassadeur de Russie et l’ambassadeur de France à la cour de Naples, et qui fut suivie d’un duel entre les deux diplomates, fut considérée comme le symptôme de la rupture qui allait éclater entre les deux empereurs. Cependant, d’après l’opinion du ministre russe, cette querelle n’eut pour origine qu’un excès de zèle par lequel Joachim voulut faire oublier quelques velléités d’insubordination envers Napoléon. Du moins , M. Dolgorouki exprima-tril cette opinion dans la dépêche qu’il adressa à sa cour le jour même de l’événement (1er janvier 1812).
Quoi qu’il en soit , tout annonçait l’imminence de la guerre. La France faisait, au vu de tous, d’immenses préparatifs, et prenait toutes les mesures que lui dictait sa politique habile pour ranger l’Europe entière sous ses drapeaux, afin de porter un coup décisif à la dernière puissance continentale qui pût encore lutter contre l’ambition toujours envahissante de Napoléon
La Russie, de son côté, n’était point demeurée inactive. Quand j’y rentrai, je vis les provinces que je traversai remplies de troupes. Leur aspect était imposant; mais, dans la disposition comme dans les mouvements de ces masses formidables, on n’apercevait pas cette pensée raisonnée qui se dirige avec prévoyance vers un but certain et qui sait former de parties diverses et multiples un ensemble harmonieux. On voyait , pour ainsi dire , le corps , la matière ; mais on cherchait en vain l’esprit qui devait l'animer. Dans les armées françaises, au contraire, il y avait une àmc qui vivifiait tout, qui sc faisait sentir partout, dans les préparatifs comme dans l’exécution : c’était le génie de Napoléon.
Disons enfin que, malgré tous ces préparatifs, plusieurs personnes persistaient à croire que la guerre n’aurait pas lieu, Alexandre et Napoléon cherchant à s’effrayer mutuellement , plutôt qu’ayant envie de se battre. Telle était la pensée du chancelier RoumianzolT, ministre des affaires étrangères; il était tellement convaincu que tout se bornerait à des démonstrations, que, lorsque la nouvelle des premiers mouvements des Français vers le Niémen lui fut apportée par un employé d’une des ambassades russes en Allemagne , il se récria sur la fausseté et l'extravagance de cette nouvelle.