A S. M. L’EMPEREUR
Sire ,
Votre Majesté impériale m’ayant ordonné de lui exposer mon opinion sur la question concernant le sort et le gouvernement futur de la Pologne , je me fais un devoir de mettre «à scs pieds le résultat de mes réflexions, avec tous les senlimens, et j’ajouterai la terreur que m’inspirent la grandeur et la difficulté du sujet.
Ceux qui prétendent réduire l’examen de cette immense affaire à l’évocation simple des principes généraux de justice abstraite, ceux qui voudraient présenter leurs vœux pour le bonheur de la nation polonaise comme des moyens de l’obtenir , me paraîtraient n’avoir pas compris toute l’étendue de la question en elle-même , ne l’avoir point suivie dans tous les rapports extérieurs dont elle est compliquée. Pour la bien approfondir, il conviendrait de se dégager de l’enthousiasme passionné des uns et de la méfiance peut-êlre exagérée des autres. C’est dans cet esprit
et avec ces précautions que j’ai tâché de rédiger ces humbles considérations.
V. M. se propose d’établir en Pologne un gouvernement national , sous son autorité immédiate et souveraine , de rendre à la partie de la nation qui se trouvera sous sa domination le droit de faire ses lois, d’administrer ses finances, de régler son intérieur et de tenir sur pied une armée ; elle veut délivrer son territoire de la présence de toute force étrangère, c’est-à-dire de toute force exclusivement russe ; elle veut, en un mot, constituer la Pologne en corps d’état séparé.
Avant de se prononcer sur la sagesse d’une révolution aussi complète à opérer dans ce pays , il ne faut pas perdre de vue le point d’où l’on doit partir; j’entends. Sire, la situation dans laquelle se trouve maintenant ce qui est compris sous le nom de Pologne et de nation polonaise.
Que nous montre cette situation?
Six millions, habitant les provinces de Lithuanie, de Volhynie et de Podolic , soumis à l’empire , et gouvernés par la couronne de Russie depuis un laps de temps considérable.
Quatre millions devenus sujets de l’Autriche, situés principalement le long de la frontière de Hongrie, qui est la partie la plus essentielle de la monarchie , mais la plus délicate à conserver.
Une portion désignée sous le nom de Duché de
Varsovie, comprenant la capitale, habituée à une forme de gouvernement particulière , créée dans des projets hostiles contre la Russie, et dans l’intention d’attirer tout le reste au même système.
Enfin une fraction très-inférieure aux autres, destinée à la Prusse , comme limite de sûreté ou de convenance pour la communication de ses états.
L’existence de ce qu’on appelait autrefois la Pologne étant telle que l’on vient de la présenter , il en résulte que toute mesure de politique fondamentale appliquée à ce pays se trouve essentiellement affecter :
Premièrement, les intérêts de l’Autriche et de la Prusse d’une manière immédiate, et indirectement ceux des puissances liées avec elles ;
En deuxième lieu , les intérêts de la Russie, considérée comme empire dominant, ayant droit à une préférence de premier ordre dans toutes les décisions prises par son chef;
Enfin , le bonheur de la Pologne elle-même , sous le point de vue praticable dans la situation et les circonstances singulières où elle est placée.
C’est une vérité incontestable que tous les efforts tentés par les Polonais, depuis 1792, pour se donner un gouvernement indépendant, ont visé constamment à exciter leurs compatriotes, sous quelque domination qu’ils fussent, à se soustraire à l’autorité étrangère , et à former un corps de nation aussi grand,
aussi compact que possible. Ce sentiment ne doit étonner personne , il est conforme à la nature des hommes et des choses. Mais il en résulte que, du moment où il existera une diète, une représentation, une armée polonaise, ce sera un drapeau arboré, un signe de ralliement pour toutes les autres fractions de la Pologne.
L’Autriche et la Prusse ne sauraient se dissimuler les conséquences d’un pareil établissement : le seul fait de son existence constituerait, à leurs yeux, leurs sujets polonais en état de rébellion permanente. Dans cette situation , ces puissances doivent se rapprocher mutuellement pour conjurer un danger qui leur est essentiellement commun. Soit qu’elles veuillent conserver leurs acquisitions , soit qu’en faisant le sacrifice, elles cherchent des compensations dans l’indépendance finale et absolue de la Pologne, et par conséquent dans l’affaiblissement de l’empire de Russie , toutes leurs démarches doivent nécessairement tendre à ce but.
Le roi de Prusse est certainement lié à Votre Majesté. Mais supposons que ce monarque obtienne, par les traités que l’on prépare, tous les objets de ses désirs et de son ambition ; supposons que les froids calculs de l’intérét présideront aux délibérations de son cabinet, dans un moment où la sécurité de ses possessions serait compromise; ajoutons les chances «le changement de règne, qu’il ne faut jamais mettre de
côté dans les matières d’état , et je n’ai nul doute que la Prusse ne réglât sa conduite sur ses intérêts et selon ses convenances , sans avoir égard à la mémoire des bienfaits passés. L’Angleterre soutiendra cette politique sans hésitation , et la France profitera des circonstances, lorsque la division aura semé le trouble parmi les autres.
Votre Majesté voit évidemment que dans ce cas la Kussie resterait isolée, sans même pouvoir compter sur la Pologne, qui, séduite par l’espoir d’une indépendance définitive et totale , pourrait croire de son intérêt de se réunir à toute l'Europe, ou bien se diviserait en factions , excitée qu’elle serait par la forme de gouvernement qu’on lui promet et par l’impatience des patriotes Polonais, factions que l’influence étrangère ne manquerait pas de fomenter.
Et ce ne sont point là, Sire, de simples hypothèses. Votre Majesté voit naître sous ses yeux les germes de tous les troubles sanglants; elle les voit dans l’opposition manifeste qu’elle rencontre sans exception dans tous les cabinets de l’Europe assemblée. Si elle triomphe , la défaite momentanée des puissances ne fera que les réunir plus étroitement contre la Hussie. C’est une grande erreur en politique de créer des intérêts universels et permanents contre soi-même. La force d’une cause pareille est ordinairement irrésistible ; elle suspend les rivalités des cours les plus jalouses , réunit celles qui sont le plus divisées, et apla-
nil des obstacles regardés comme insurmontables.
Votre Majesté suppose que la nouvelle existence qu’elle destine à la Pologne devra au contraire calmer les inquiétudes, surtout après que les troupes russes se seront retirées sur l'ancienne frontière de l’empire. Mais cette hypothèse ne saurait acquérir quelque réalité qu’autant que l’exemple de neuf millions de Polonais formant une nation distincte, ayant un gouvernement à part, pourrait être vu d’un œil indifférent par ceux qui restent soumis à l’Autriche et à la Prusse, et qu’il n’y aurait ni dessein chez les premiers d’attirer les seconds , ni désir chez ceux-ci de se réunir à leurs frères, ce que personne n’oserait présumer. D'ailleurs deux cent mille bayonnelles russes placées derrière les Polonais pour veiller à ce que ces derniers se gouvernent librement, avec sagesse et modération, seront toujours regardées comme étant dans une position contraire à leur véritable mission.
Tels sont les inconvénients, Sire, qui se montrent le plus à découvert dans le projet de réhabilitation de la Pologne , considérée dans ses rapports avec les puissances étrangères. Ceux qui pourraient en résulter pour l’empire de Votre Majesté en général me paraissent d’une nature encore plus délicate.
Cette partie de la question offre des difficultés d’un genre tout différent à ceux qui ne craignent pas de l’aborder. En effet, comment supposer que Votre
Majesté puisse vouloir quelque chose de contraire aux intérêts de sa nation , elle qui en a porté la gloire et la splendeur au plus haut point, qui lui a dévoilé le secret de sa puissance , et qui , Payant rendue dominante en Europe , travaille en in 'me temps à prescrire à la force les limites de la sagesse? Cependant telle est la singularité de cette affaire , que , pour la bien approfondir, il est indispensable de la présenter à Votre Majesté même sous ce point de vue.
La conduite de la Itussie envers la Pologne a été constamment celle d’un gouvernement fort et vigoureux, contre un autre qui n’a ni force ni vigueur. Supposons, n’importent les lieux et les circonstances, supposons une nation qui se démoralise par une corruption politique sans bornes, en proie aux factions et se déchirant de ses propres mains , à côté d’une nation rivale, qui, dirigée par un gouvernement fort, habile , suit un plan d’agrandissement nettement tracé, possède une armée parfaitement disciplinée, et qui, façonnée elle-même à l’obéissance et pleine de bravoure , est susceptible à la fois de soumission et d’enthousiasme : il ne sera pas difficile de prévoir la destinée qui attend chacune de ces nations. Il faudrait n’avoir jamais lu dans le livre du monde , pour être étonné de ce qui est arrivé aux Polonais, ou, pour mieux dire, de ce qu’ils se sont attiré euxmêmes par leurs divisions.
La destruction de la Pologne comme puissance T i. 29
politique forme l’histoire moderne de la Russie presque tout entière. Le système d’agrandissement du côté de la Turquie n’a été que purement lerrirorial , et j’oserais dire secondaire, comparé à celui qui s’est opéré sur la frontière occidentale. La conquête de la Pologne a été faite principalement dans le dessein de multiplier les rapports de la nation russe avec les autres nations de l’Europe, et de lui ouvrir un champ plus vaste et un théâtre plus noble et plus connu , où elle put exercer ses forces et ses talents , et satisfaire à son orgueil , à ses passions et à ses intérêts. De ce grand plan , couronné par le succès le plus complet, il est résulté des habitudes et des amalgames qu’il est impossible d’effacer par une simple proclamation, sans courir le risque de porter atteinte à l’empire dans son élément le plus essentiel et le plus délicat, celui de l’unité de gouvernement.
Le titre de roi de Pologne ne pourra jamais sympathiser avec celui d’empereur et autocrate de toutes les Russies. Ce sont deux qualifications qui ne sauraient s’allier ensemble : elles signifient des choses et supposent des fonctions si différentes, qu’un même souverain ne pourrait les réunir sans être exposé à mécontenter l’une ou l’autre nation , et peut-être toutes les deux.
Quels que soient les motifs et la sagesse des con quêtes au moment où elles ont lieu, leur conserva-
tion est impérieusement prescrite lorsqu’elles sont faites et universellement reconnues, surtout si elles tiennentparleurnatureetleur importanceà la politique fondamentale de l’état conquérant. Les possessions polonaises incorporées à la Russie se trouvent, à mon avis, dans celte situation. Les détacher par une mesure instantanée, ce serait s’exposer à apporter dans toute la composition et l’économie de l’empire des altérations désastreuses, et soulever une opposition morale et des dissidences- d’opinion très nuisibles et très dangereuses pour les deux nations.
Quand on médite sur cet événement, l’esprit a de la peine à concevoir comment on pourra, par un simple acte , séparer tant'de provinces de l’administration générale de l’empire , pour en former dans le fait un état indépendant, qui se gouverne d’après un système de liberté convenu avec lui , qui vote ses impôts, qui en décide l’emploi, et qui puisse créer line armée , tandis que ses conquérants seront forcés de se retirer pour assister en simples spectateurs à cette révolution, sans qu’il n’en résulte ni abus de la part de ces nouveaux affranchis, ni dépit chez ces vieux sujets. Ce contraste, qui serait dangereux dans tous les cas, le paraîtra bien davantage encore si l’on considère quelle différence, au point de vue constitutionnel, s’établira entre les Russes et les Polonais; les premiers, avec le sentiment et la réalité de la force, restant destinés à une condition
passive, cl les seconds pouvant se gouverner librement dans leur état de faiblesse et d’infériorité comparative. Qu’on ajoule la pétulance de la vanité triomphante à la supériorité des droits, et le tableau sera complet.
il est fort possible que Voire Majesté, dans la fleur de l'âge , couronnée des plus grands succès , et à la tète de l’Europe, parvienne à contenir, par son influence et sa fermeté, les mouvements qui pourraient être tentés contre ce nouvel ordre de choses; mais contenir n’est pas éteindre, et, si l'intérêt et les passions sont les mobiles de ces entreprises , ces germes de troubles iront toujours se développant et reproduisant les mêmes effets à c' aeun des accidents que le cours des affaires humaines ne manque jamais de présenter.
J’ai souvent entendu dire que l’exercice du pouvoir n’a point de bornes en Russie, que l'opinion publique y est nulle et sans conséquence, et que le souverain est pour ainsi dire l'âme universelle qui communique à tout le monde la pensée, la parole et l’action.
Mon inexpérience à ce sujet ne me permet pas de formuler une opinion ; mais on aurait de la peine à se persuader que les causes générales du bien et du mal, lorsqu’elles influent sur un intérêt universel, sur les passions qui tiennent à l’orgueil, aux préjugés et à ee sentiment de naturalité qui est si fort chez les
habitants de ce vaste empire , ne produiraient pas là les mêmes résultats que partout ailleurs.
Ceux qui voudraient justifier par des exemples le plan proposé par les Polonais citent souvent celui de l’Autriche, dont le souverain réunit le litre de roi de Bohême et de Hongrie, et gouverne tranquillement sous ces différentes dénominations.
Rien n’est plus propre à confondre le jugement que ces rapprochements de noms, lorsqu’il n’existe aucune ressemblance réelle dans les choses. Les royaumes de Bohême et de Hongrie sont passés aux archiducs d’Autriche par succession : l’adoption du titre était donc une condition nécessaire , inhérente à la nature du droit acquis et à la légitimité de la possession; l’Autriche était petite et resserrée, et son archiduc, en prenant ces titres , consacrait de grandes conquêtes. L’empereur de Russie , au contraire , en prenant celui de roi de Pologne, renoncerait à des possessions qui ne sont même pas un héritage, mais qui ont été conquises par la force, dans un but d’agrandissement et d’unité , et non dans un espoir de fédération. On pourrait écrire un volume sur la différence qui existe entre les deux cas, qui n’ont rien de commun , sous aucun rapport , ni dans le fond , ni dans les circonstances.
Dés qu’il existera entre la Russie et le reste de l’Europe civilisée une masse de neuf millions constitués en corps de nation , l’influence et les communications ré-
ciproques qui dérivent du contact immédiat diminueront insensiblement. Les Russes, relégués derrière leur ancienne frontière , ne la franchissant plus que comme simples voyageurs , se trouveront presque étrangers aux autres nations. Soustraire la Pologne au gouvernement impérial , c’est établir une solution de continuité qui obligera les sujets de l’empire à tout recevoir comme de seconde main.
Le retard que cette séparation peut apporter au développement de leurs facultés morales, à celui de leur éducation , à la communication des lumières , des arts et des idées libérales , est incalculable. C’était pour plonger à jamais la Russie dans la barbarie et pour en faire exclusivement une puissance asiatique que Napoléon imagina le rétablissement de la Pologne, comme c’était pour assurer aux Russes un rang distingué parmi les nations les plus civilisées de l’Europe que les prédécesseurs de Votre Majesté ont ambitionné des conquêtes qui devaient nécessairement les amalgamer avec elles.
Loin de moi , Sire , l’idée de vouloir aggraver les maux des Polonais par une dureté inexcusable. La question n’est pas de savoir s’il faut leur faire tout le bien possible , chaque âme honnête partage ce désir; mais le vrai problème à résoudre pour un homme d’état consiste dans la combinaison des mesures de bienfaisance envers eux avec l’intérêt général et la sûreté de l’empire de Votre Majesté. C’est la couvic-
lion intime que le plan proposé par les Polonais blesse l’un et l’autre qui m’a dicté ces réflexions.
Que Votre Majesté daigne me permettre maintenant d’examiner les probabilités de succès de ce même plan sous le rapport des effets qu’il peut produire, sur les esprits en Pologne et du bien ou du mal possible qui doit en résulter pour ce pays.
Aucune réforme générale, aucune révolution politique n’a jamais prospéré qu’autant qu’elle était d’accord avec le caractère du peuple à qui on la destinait, avec l’esprit du temps et avec les circonstances dans lesquelles ce peuple était placé , et qu’elle était garantie de l’influence des voisins qui pouvaient avoir intérêt à la détruire. La nouvelle réhabilitation de la Pologne dans la forme où on la sollicite de Votre Majesté serait exposée à des dangers imminents.
L’idée d’indépendance chez les Polonais est moins le résultat d’un calcul réfléchi sur les avantages de la liberté qu’un sentiment, naturel à la vérité, mais vague et guidé plutôt par la haine contre les étrangers que par l’amour de la patrie. Si cette indépendance était un besoin fondé sur un patriotisme solide et éclairé , en auraient-ils trafiqué pendant deux siècles d’une manière déhontée? Quel gage a-t-on de leur sagesse et de leur incorruptibilité pour l’avenir? Comment, s’ils étaient si bien préparés pour la forme de gouvernement qu’ils réclament , n’auraient - ils pas pris quelques mesures, dans leurs rapports avec
Buonaparle , pour sc constituer en nation , et non en département militaire de la France? Comment Sauraient-ils pas montré quelque répugnance à aller égorger les Espagnols, au lieu de faire des libations et des fêtes toutes les fois qu’un régiment partait pour passer les Pyrénées ? Les Polonais réclament , non leur délivrance , mais leur souveraineté , après avoir saccagé Madrid et brûlé Moscou. En rappelant ces événements , je suis bien loin de vouloir jeter sur leur conduite plus d’odieux qu’on ne doit en attribuer au malheur des circonstances ; mais aussi il est étrange qu'ils viennent déclamer des drames sur leur infortune , lorsqu’elle n’a rien dans le fond de particulier, qui n’ait été partagé par les peuples que l’histoire nous montre comme a\ant tenu la même conduite qui les a perdus.
« Donnez-nous notre indépendance nationale , et » nous serons sages envers nos voisins, sincères avec » la Russie et d’accord avec nous-inémes. » Voilà le refrain qu’ils ne cessent de répéter.
La politique guidée par la raison leur répondra à son tour : « Vous obtiendriez ce que vous appelez » votre indépendance que vous ne cesseriez d’étre les » mêmes. Vous conserveriez envers les Russes votre » haine habituelle , accrue du dédain que vous in- » spirerait votre triomphe. Vous vous laisseriez cor- » rompre par l’or et les intrigues de l'étranger, qui » voudrait susciter des embarras à l’empire. Si vous
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» voulez une année polonaise , quelque faible qu’elle » serait d’abord, c’est pour être en garde contre » l’armée russe. Vous trouveriez que votre indépen- » dance n’est pas complète toutes les fois que le roi » de Pologne ne vous sacrifierait pas l’empereur de » Russie. Vous porteriez le trouble dans la politique » générale de l’empereur, en provoquant la révolte » parmi ceux de vos compatriotes qui sont placés » sous la domination de l’Autriche et de la Prusse. » Vous devanceriez ses projets et l’entraîneriez par «> votre turbulence dans des complications continuel- » les. Placés comme vous l’êtes dans une position » intermédiaire entre lui et l’Europe, c’est chez vous » que se prépareraient toutes les entreprises contre » ses intérêts. Aujourd’hui vous pouvez être méeon- » lents, mais vous êtes impuissants; tous vos com- » patriotes sont dans le même cas , et les puissances » n’ont pas d’intérêts différents à votre égard. Dès » que vous auriez obtenu l’existence que vous réela- » mez , vous auriez une organisation active , qui » prendrait nécessairement une direction divergente » de l’unité politique de la Russie. Votre conduite » actuelle n’est ni sage ni délicate ; à peine vous i> avez pu apercevoir le désir généreux et louable » d’améliorer votre condition que vous avez élevé le » ton et réclamé à grands cris l’indépendance. Vous » voulez l’obtenir à toute force , sans craindre de » compromettre votre auguste protecteur avec toute
» l’Europe ; vous n'admettez aucun essai prépara- » toire. Vous ne cherchez dans cette révolution que » ce que vous croyez pouvoir vous convenir, et » vous mettez de côté les conséquences qui pourraient » en résulter pour tout le monde , en exigeant pour » le commencement ce qu’il ne serait peut-être pas » possible de vous accorder pour la fin. Le titre de » roi de Pologne même , si votre système prévalait , » devrait consacrer définitivement votre nationalité, » et non pas seulement être le prélude de votre ré- » surreclion politique. Une fois que l’empereur de » Russie l’aurait adopté, il ne resterait plus de re- » traite à la prudence. Vous ne savez donc pas com- » bien c’est une grande faute , dans les affaires d’une » si immense importance, que de se mettre du » premier abord dans l’alternative des extrêmes , » réussir ou échouer; et , si ce dernier cas arrivait, » avez-vous songé à la dure nécessité de vous sou- »■ mettre de nouveau, au malheur de voir tant de gé- » nérosité et de bonté aboutir à une guerre d’exter- » mination ? »
Tel est le langage qu’on pourrait tenir aux Polonais pour arrêter leur fougue et modérer leur exaltation, sans prétendre diminuer ni les moyens ni le désir de leur faire tout le bien qui est compatible avec la circonstance et les dispositions générales de l’Europe à leur égard. En suivant donc les projets et les intentions généreuses de Votre Majesté sur cet
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important sujet, voici , pour en faire l’application sans danger, la marche qui me paraîtrait la plus sûre et la plus raisonnable :
1° Réduire la question polonaise avec les puissances étrangères à une simple question de limites . dans cet esprit de sagesse et de conciliation qui a si éminemment distingué la conduite politique de Votre Majesté.
2° Caractériser dans les traités les nouvelles acquisitions comme faites au profit de Votre Majesté et de ses successeurs, et appartenant par conséquent à la couronne et à l’empire de la Russie en souveraineté pleine, entière et perpétuelle.
3° Limiter, du moins pour le moment, toute nouvelle organisation à ces acquisitions exclusivement.
4° Nommer un lieutenant impérial qui résidera à Varsovie, avec une autorité à peu près semblable à celle exercée par le lieutenant du roi d’Angleterre en Irlande, qui correspondrait avec le ministère de Votre Majesté, sans qu’il soit nécessaire de créer à Pétersbourg un département séparé pour cette nouvelle partie de l’empire.
5° Choisir parmi les Polonais le plus grand nombre des fonctionnaires qui doivent administrer sous les ordres du lieutenant impérial, mais ne pas en exclure totalement les Russes.
6° Annoncer les intentions bienfaisantes de Votre Majesté de la manière accoutumée , c’est-à-dire comme
Oukaze , corame une émanation de sa volonté, et s’abstenir de tout pacte et toute convention faite entre le souverain et le peuple sous le nom de constitution ou autre. Dans un cas comme celui-ci , où le gouvernement a besoin d’une force immense pour faire le bien, toutes les formes synallagmatiques affaiblissent l’autorité et n’ajoutent rien ni au mérite, ni à la solidité des institutions.
Cette marche , Sire , me parait propre à prévenir une grande partie des inconvénients qu’on a raison de craindre , sans mettre obstacle au désir de Votre Majesté d’améliorer progressivement le sort de ses sujets polonais ; elle calme en partie les alarmes des étrangers ; elle ne risque pas de froisser d’une manière trop brusque les intérêts généraux de son empire et les préjugés de ses sujets russes ; elle a le caractère d’une réforme, et non celui d’une révolulion ; elle donne le temps à Votre Majesté de préparer d’autres changements, de disposer ses peuples à les recevoir sans surprise et sans secousse, et les puissances à s’y accoutumer; enfin elle est conçue dans un esprit d’unité, et non de division. Les Polonais se trompent s’ils croient que leur salut consiste dans une ligne de démarcation tranchée entre les deux nations: s’ils s’obstinent à vouloir être seuls, ils finiront par être asservis et malheureux.
En soumettant à Votre Majesté les considérations principales que celle question immense a présentées à
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mon esprit, je sens plus que jamais le besoin d’implorer son indulgence accoutumée pour avoir osé le faire avec la franchise que les ordres de Votre Majesté et mon devoir envers elle m’ont imposée. S’il était échappé à mon zèle quelque expression dont elle put être offensée, j’en demande très humblement pardon à Votre Majesté , et je la supplie de croire que celui qui tient tout de sa muniliccnce ne craint rien tant que de voir les intentions magnanimes d’un si bon et d’un si grand maître courir le risque d’être trompées par le sentiment même de générosité qui les a produites.
Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté , Le très humble, très obéissant, très dévoué et très fidèle serviteur et sujet.
Signé : Pozzo ni Borgo.
Vienne, 8 (20) oclnliic 4844.
KMMX
NOTE 1», Page 88.
KARAMSINB.
L’empereur Alexandre rencontrait quelquefois une assez vive opposition à ses projets de réforme , non du côté de l’opinion publique, qui n’a pas de force en Russie , mais de la part d’un petit nombre d’hommes loyaux et sincères. Parmi ceux-ci se distinguait Karamsine , historiographe de l’empire ; peut-être même était-il le seul qui osât exposer avec énergie et franchise scs opinions à l’autocrate (1).
(1) Il y a bien eu quelques sujels russes qui , en écrivant à l'empereur, lui ont adressé non seulement des vérités hardies, mais même des injures. J'ai connu deux exemples de ce genre. L'un est celui d'un Livonien (B...) qui , disait-on , avait la tête un peu troublée. L'empereur le fit mettre dans une forteresse , et ne cessa pas , en même temps , de donner des (leurs et des fruits à sa femme, qu'il rencontrait souvent dans le parc de son château de plaisance. Pour sa gloire, Alexandre aurait mieux fait de faire soigner le malade dans sa propre maison , par cette même femme , et de porter l'injure au pied de la croix, comme il le dit un jour à propos d'nne lettre un peu
Karamsine n’était pas encore personnellement connu de l’empereur deux ans avant la guerre de 1812; mais il l’était déjà beaucoup d’une des sœurs d’Alexandre , Catherine , duchesse d’Oldenbourg , depuis reine de Wurtemberg, femme d’un esprit sérieux et très cultivé. Karamsine parlait librement avec elle de tout cc qui se faisait alors en Russie par l'impulsion du ministre Speransky, et il ne ménageait ni la personne de cc ministre, ni surtout ses œuvres. Frappée de la force et en même temps de la simplicité des arguments de Karamsine , cette princesse lui conseilla de mettre ses opinions par écrit ; elle l’exigea même. Dans ce travail (1), où l’on ne peut s’empêcher de reconnaître quelques vues dignes
insolente que lui avait écrite le roi de Suède Bernadolte. L'autre exemple est celui d'un cerlain Karasine , homme d'un esprit inquiet, véritable brouillon qui . malgré de sévères avertissements, n'avait pas craint d'adresser h l'empereur de nouvelles remontrances. L'àme élevée d'Alexandre aurait dû honorer un acte de courage civil , même de la part d'un brouillon, par la raison que cet acte venait d'un Russe. Il est vrai que l'empereur avait déjà fait promettre à cet homme , même par écrit , de ne pins lui adresser de missive d’aucun genre. Cette fois il le fit détenir pendant quelques semaines dans la forteresse de Saint-Pétersbourg, et le renvoya ensuite chez lui en en exigeant une nouvelle promesse de ne plus lui éerirc.
(I) V. ce Mémoire , à la suite de cette note.
d’un véritable homme d’état, Karamsine expose le danger de toutes les innovations de Speransky, et il en montre l’absurdité. Il traite l’auteur de ees innovations de savant écolier , qui, tout en exigeant, dans de nouveaux réglements, des eonnaissances très variées de la part de ceux qui entraient an service de l’état, faisait lui -même des fautes de grammaire. Il dit que pour la Russie l’on doit s’en tenir à l’ordre établi par l’impératrice Catherine II, s’abstenir de toute réforme , s’oceupcr principalement d’améliorations pratiques, matérielles, dans l’administration, regarder de plus prés au choix qu’on fait des personnes pour les postes importants , et tâcher d’avoir des gouverneurs de provinces qui par-dessus tout soient d’honnêtes gens. Il signale en même temps les brigandages commis ouvertement par toutes sortes d’employés, d’administrateurs, de magistrats. Il s’élève contre l’idée de toute nouvelle guerre , et parle de la conquête de la Finlande , qui venait de s’accomplir, comme d’un acte déshonorant pour la Russie. Au reste , ce document , comme tant d’autres sortis de la plume de Karamsine et relatifs à l’état du pays, fait à peine mention de la question de l’esclavage. Ce qui m’a surtout choqué dans ce mémoire , c’est que Karamsine s’y pose quelquefois comme l’organe de la classe qu’en Russie on appelle la noblesse Il oublie les convenances que doit garder tout homme raisonnable et intelligent ; il oublie sa propre
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dignité jusqu’à parler sérieusement des privilèges (sic) octroyés par les souverains à cette classe.
Je ne sais si je me suis trompé , mais j’ai toujours cru reconnaître dans ce que Karamsine a écrit sur la Russie l’intention de dire aux Russes : « Vous êtes incapables de tout progrès ; contentez-vous d’étre ce que vous ont faits vos gouvernants; ne tentez aucune réforme, dans la crainte de ne faire que des sottises. » Cela explique comment il a toujours conservé l’amitié d’Alexandre. Ce prince , malgré toute sa discrétion et sa bonté, n’en était pas moins souverain et absolu. Il aurait (ini peut-être par prendre de l’humeur contre un homme qui ne le flattait pas toujours, et qui lui disait même quelquefois des choses un peu dures , si toutes les remontrances de Karamsine n’avaient eu, en définitive, pour base le respect, l’amour et un certain culte pour le pouvoir autocratique. De pareils principes, prêchés par un esclave, auraient pu dégoûter Alexandre; mais, dans la bouche d’un homme éclairé, d’un honnête homme enfin, ils chatouillaient agréablement les instincts secrets du monarque.
La grande duchesse ayant manifesté à Karamsine l’intention de communiquer son mémoire à l’empereur, il s’y opposa d’abord ; mais , réfléchissant ensuite qu’elle pourrait lui supposer quelque appréhension de voir mettre sous les yeux du souverain l’œuvre de sa conscience , il y consentit.
Le mémoire ne plut pas à Alexandre, qui se fâcha même, et refusa pendant quelques jours à Karamsine la permission de lui dire présenté.
Karamsine était homme de lettres dans toute l’extension et toute la beauté du mot , et jamais il ne voulut être autre chose. L’empereur lui offrit plusieurs fois le portefeuille du ministère de ^instruction publique. Karamsine accepta seulement ces distinctions insignifiantes qu’en Hussic on accorde à tout le monde, le titre d'historiographe, et enfin l’amitié personnelle de l’empereur, qui avait pour lui , je crois , plus d’estime qu’il n’en a jamais eu pour aucun Kusse. Karamsine possédait un grand talent, un esprit très éclairé ; il était doué d’une àmc noble et élevée. Ces qualités ne l’ont pas empêché cependant de proclamer la nécessité et l’utilité d’un pouvoir autocratique pour la Russie. Il a dû s’exprimer ainsi par conviction , car il était incapable d’hypocrisie ou de mensonge. Cependant on le savait fort éloigné d’étre ennemi des formes de gouvernement entièrement opposées à celles qui régissent la Russie ; il en était même enthousiaste. » Je suis républicain dans l'àme, disait-il quelquefois ; mais la Russie doit être grande avant tout, et, telle qu’elle est, il n’y a qu’un autocrate qui puisse la conserver forte et redoutable. •
Dans sa jeunesse , Karamsine avait vu l’Europe ; il était venu en France au temps de la terreur. Robespierre lui inspirait une sorte de vénération. Hes
amis racontaient qu’à k nouvelle de la mort du terrible tribun , il versa des larmes ; dans ses vieux jours il en parlait encore avec respect, admirant son désintéressement, le sérieux et k fermeté de son caractère , et jusqu’à sa mise décente , qui contrastait , disait-il , avec celle des hommes do cette époque.
Les études de toute la vie de Karamsine , consacrées à l’histoire de Russie , ont dû contribuer nécessairement à former son opinion en faveur du pouvoir autocratique. 11 avait vu dans cette histoire que la Russie, libre, mais divisée en plusieurs états, avait été subjuguée par lesTatares, et que ce fut seulement par la prépondérance des grands-ducs de Moscou, qui avaient réuni peu à peu ces différents états sous leur sceptre, que le pays, après deux cents ans de honte et de malheurs, fut délivré de ce joug avilissant. De ces considérations ressortaient, à son sens, 1a nécessité et l’infaillibilité de l’autocratie, non seulement pour guérir tous les maux de l’empire russe , mais encore pour en continuer la grandeur (1). Karamsine paraissait croire que cette grandeur- là était k seule à laquelle le peuple russe put prétendre. Il
(1) On répondait il Karamsine : « Avouez au moins que, si ta Russie s'est relevée à l'aide du pouvoir autocratique, elle ne s’est relevée qu’à genoux. » là celte réflexion était tellement juste, qu'elle a été faite par tous les gens raisonnables
aimait son pays avec enthousiasme, et son àme affectueuse et noble ne pouvait rester indifférente au bonheur de l’espèce humaine; mais, ne compter le peuple pour rien, et ne vouloir que la grandeur de cette abstraction, attrayante sans doute, qu’on appelle patrie, c’est méconnaître les droits naturels, c’est faire trop bon marché de la dignité de l’homme. Les compatriotes de Karamsine, ne pouvaient trouver flatteuse pour eux une pareille croyance. Quant à moi , je ne discutais que fort peu avec Karamsine , pas plus qu’avec un autre , sur l’excellence de telle ou telle forme de gouvernement ; mais je lui savais mauvais gré , et je lui ai toujours gardé rancune, de n’avoir pas parlé dans son ouvrage , comme il le devait , d’une question qui ne pouvait en aucune façon nuire à son culte pour l’autocratie : la question de l’esclavage. Il glisse légèrement sur ce sujet toutes les fois qu’il se présente sous sa plume, et, s’il est des choses qu’il ne puisse absolument omettre, il les relègue dans des notes. Non seulement il ne flétrit pas les fatales lois qui ont attaché le paysan russe à la glèbe, mais il semble les excuser et en faire une sorte d’a-
à la lecture de l'bistoire de Karamsine, faisant l'apothéose de l'autocratie et admirant jusqu’au mot samoderjavié. A tout cela il sc bornait à dire que la Russie était grande, forlc, et qu'on la redoutait en Europe.
pologie, en traçant un affligeant tableau de l’état de misère dans lequel se trouvaient les paysans pendant qu’ils jouissaient de leur liberté. 11 est de fait qu’à cette époque les cultivateurs étaient , en Russie comme ailleurs , excessivement misérables ; mais , depuis , leur condition s’est améliorée dans d’autres pays, tandis qu’en Russie la mesure, presque de police, par laquelle les paysans ont été attachés au sol qu’ils cultivaient, a, dans la suite des temps, produit un véritable esclavage.