SIMPLE RAPPROCHEMENT
L’année 1740 avait déjà vu un procès politique en Russie. Un des ministres du cabinet, Volynsky , par suite de l’inimitié que lui portait le duc de Byren, favori tout puissant de l’impératrice Anne, fut soumis à une procédure criminelle. Plusieurs fonctionnaires, avec lesquels il avait eu des relations d’amitié , partagèrent son sort.
Parmi les chefs d’accusation portés contre Volynsky on remarque les suivants, qui paraissaient avoir été les plus importants.
On l’accusait :
D’avoir nourri des sentiments haineux contre S. M. l’impératrice, et de l’avoir comparée à la reine dont parle Justus-Lipsius (1) dans un ouvrage où il
(1) Vers la fin du XVI* siècle Jusle-Lipse fut successivement professeur d'histoire à Iena, h Leyde et h Louvain. Il publia , entre autres travaux , plusieurs commentaires sur les auteurs anciens. Ceux sur Tacite sont les plus remarquables. La possession et la lecture de ce dernier ouvrage dcliiislorirn et du savant philologue paraissent avoir été un grief sérieux contre Volynsky.
est question, dit l’accusation, de Cléopâtre et de Messaline ;
D’avoir composé différentes dissertations et projets où il critique l’ordre de choses existant dans l’empire , et d’y avoir ajouté une préface adressée au lecteur, « comme s’il était dans une république » , dit en propres termes l’accusation ;
D’avoir travaillé à un projet tendant à diminuer la force armée ;
D’avoir, avec ses complices , tenu des propos criminels sur le mariage de S. M., ainsi que sur ses intentions, par lui supposées , de contracter un nouveau mariage ;
D’avoir prétendu tenir par parenté ou alliance à la famille impériale, en ajoutant à son blason les armes de l’empire ;
D’avoir, dans son projet , appelé tyran le czar Jeanle-Terrible, et d’avoir parlé de son propre aïeul sans avoir fait aucune mention des autres grands-ducs et czars, — « comme s’ils n’avaient jamais régné » , — ajoute encore l’accusation.
Parmi les propos reprochés à Volynsky, on en cite un par lequel il faisait l’éloge de la forme de gouvernement établie alors en Pologne , où , disait-il , les sénateurs avaient des droits qu’ils exerçaient librement, et où le roi ne pouvait rien faire au moindre gentilhomme, tandis qu’en Russie on avait tout à craindre du pouvoir absolu.
Le projet de Volynsky portait pour titre : * Projet «l’amendement des affaires de l’état. » 11 y conseillait à l’impératrice, entre autre choses, d’augmenter l’autorité du sénat, lui faisant observer que cette mesure ne saurait présenter aucun danger là où l’on avait à sa disposition une force armée considérable, et surtout des gardes.
Tous ceux à qui Volynsky avait parlé de son projet, ou qui en avaient lu des extraits, furent considérés comme ses complices.
Pendant l’enquête, Volynsky elles autres accusés furent tous soumis à la torture, et maintes fois par les ordres exprès de l’impératrice. Dès les premiers interrogatoires , Volynsky avait les membres tellement disloqués qu’il ne pouvait plus signer les procèsverbaux.
Après l’enquête , un tribunal spécial fut constitué pour juger Volynsky et ses complices. Ce tribunal , ainsique la commission d’enquête, avait été composé de personnes appartenant pour la plupart à l’ordre militaire. Il condamna à l’unanimité Volynsky à être empalé vif, après avoir eu la langue coupée; les autres à être roués, décapités, etc. Les enfants de Volynsky furent condamnés à un exil perpétuél.
L’impératrice commua les peines prononcées : elle ordonna que Volynsky eût la langue coupée, puis la main droite ; que son fils fol envoyé en Sibérie jusqu’à l’àge de quinze ans , et placé, après ce temps ,
dans la garnison de Kamtchatka , où il resterait toute sa vie simple soldat ; que ses filles prissent le voile , et qu’il fût enjoint aux abbesses des couvents où elles entreraient de les surveiller sévèrement et de ne jamais les laisser sortir Les peines des complices furent également modifiées : quelques-uns furent simplement décapités, et les autres envoyés en exil.
Dix jours après l'exécution de ces condamnations, parut un manifeste impérial qui déclarait Volynsky et ses complices coupables d’avoir composé le projet sus-mentionné, et qui, en un mot, était conforme à l’accusation.
On dit que , comme la reine Elisabeth après l’exécution d’Essex , l’impératrice Anne ne connut plus de repos après l’affreux supplice de Volynsky. Le fantôme mutilé et sanglant de son ancien ministre la poursuivait sans cesse. Sur son lit de mort elle crut encore le voir, et elle donna, en expirant, tous les signes de la plus grande frayeur.
Il serait inutile de vouloir apprécier maintenant ce procès de Volynsky ; le simple exposé des principaux chefs d’accusation en dit assez. Mais il n’est pas sans intérêt de connaître le jugement qu’en a porté l’impératrice Catherine. En 17G5 (vingt-cinq ans après), elle se fit remettre toutes les pièces du procès, et, après avoir tout lu, elle écrivit ce qui suit, en langue russe.
« Je conseille et recommande à mon fils, et à tous
» mes successeurs, de lire ce procès de Volynsky » du commencement jusqu’à la fin, afin qu’ils se « gardent d’un pareil exemple d’illégalité dans l’ad- » ministration delà justice. L’impératrice Anne avait » elle-même ordonné à son ministre de cabinet Vo- » lynsky de composer un projet d’amélioration de » l’administration intérieure de l’état , qu’il rédigea » en effet et lui présenta. L’impératrice n’avait qu’à » adopter ce qu’il y avait d’utile dans ce projet, et à » rejeter ce qui était inutile. Tout au contraire, les » ennemis de Volynsky , ainsi que ceux qui ne gofi- » taient pas son projet , en tirèrent une accusation de » trahison, comme si Volynsky voulait s’approprier » le pouvoir souverain, ce dont toute l’affaire ne pré- » sentait aucune preuve quelconque. On pourra en- » core voir, en examinant ce procès , combien l’on » doit ajouter peu de foi aux déclarations arrachées «par la torture, puisque, avant d’être torturés,
* tous ces infortunés avaient proclamé l’innocence » de Volynsky, tandis que, pendant la torture, ils
* déclaraient tout ce que voulaient scs ennemis. On » ne peut s’expliquer comment l’idée est venue aux » hommes de croire aux paroles d’un être qui a la » fièvre plus qu’aux paroles prononcées de sang-froid » et en bonne santé. Tout homme soumis à la torture » a la fièvre , et ne sait plus lui-même ce qu’il dit. » Ainsi tous ceux qui ont le moindre bon sens peuvent » juger si l’on doit croire aux paroles prononcées par
» suite île la torture, si l’on peut, en bonne con- » science , les admettre comme vraies. Volynsky » était fier et audacieux dans sa conduite; mais, loin » d’étre un traître, c’était au contraire un bon et » zélé patriote, qui désirait les améliorations utiles >* pour son pays. 11 était innocent, et a souffert la » mort injustement. Lors même que Volynsky eût » réellement tenu sur le compte de l’impératrice les » propos qu’on lui attribue dans le procès, celle-ci , « en femme chaste qu’elle était, aurait pu saisir celte » occasion de montrer qu’il fallait dédaigner de pa- » reilles petitesses, qui ne lui ôtaient rien de sa ma- » jeslé et ne diminuaient pas le moins du monde ses » qualités personnelles. Tout souverain a à sa dispo- » sition une infinité de moyens pour maintenir ses » sujets dans le respect. Si , dans les affairas de l’état, » je m’étais aperçue de quelque manque de respect » à ma personne de la part de quelqu’un de mes mi- » nistres, j’aurais tâché, par tous les moyens que » j’aurais cru ne pas pouvoir être blessants pour lui, » de le ramener à la vérité; et, si je m’étais con- » vaincue qu’il était impropre aux affaires publiques, » je lui aurais dit ou fait sentir, toujours sans le bles- » ser : « Sois heureux et content, mais tu ne m’es » plus nécessaire. » C’est toujours la faute du sou- » verain quand ses sujets sont mécontents de lui. » Que les souverains se mesurent à cette aune. Et si » quelqu’un de vous, mes chers enfants, doutait de
» la vérité de ces paroles, à celui-là , dans le monde » et surtout en Russie, on pourra désirer plus que » prédire le succès.
» Catherine. »
La postérité , comme on le voit, n’a pas tardé à se prononcer sur le procès qui lit périr Volynsky et tant d’autres; tout ce qui avait été proclamé juste et légal alors, ving-cinq ans après elle le déclara odieux et absurde. L’organe par lequel elle prononça son arrêt ne laisse pas que de le rendre plus solennel encore. L’enseignement tracé par l’impératrice Catherine pour ses successeurs est noble autant qu’il est sage et judicieux. Les exemples des pères sont souvent , dit-on, sans effet sur les enfants ; mais la postérité ne reste jamais muette : elle prononcera aussi sur le procès de 1826.