DES SOCIETES SECRÉTES
Nennl es , su lang's Euch gui dlinkt , nennt’s Vcrscliwornng, Wcnn Manner schwîirren, Manner seyn zu wollcn ,
Wenn l.iegcnde, was sic lîingst hiitlen sollcn .
Empor sicli cmllich ralTcn, nennl's Eniporung! ldi lien n's an Euch die liefsie Selbslhclliorung,
Die tollsle Tollbcit nenn' ich's ailes Tollen .
Dasz lin- konnl Eurent cignen Volke grollen, lias sicli und Euc.h will zielin aus der Zerslürung !
Gedncht hhtsz und mitzijliickl. — ist's nui- ein Frevel ; l oUbracht — isl's ein iinsterblich Unlernebnien. llnd was nur yliickl, das wird dann auch verziehen,
Demi — jeder Atisgnng — isl ein Golies UrlbeilÜ! ..
SCHILLm.
r.'esl la victoire seule qui a déridé s'il fallait dire la foi punique ou la foi romaine.
MoSTESQCir.lI.
Je me suis trouvé en relation avec des personnes qui devaient être bien au fait de tout ce qui concernait la fameuse association connue sous le nom de
- Si! —
Tugend-Iiund . J’ai appris d'elles à quoi il fallait s’en tenir au sujet de la prétendue inlluence de cette association sur la marche des événements qui eurent Heu avant et pendant la guerre de la délivrance. Que de fois n’ai-je pas entendu ces personnes exprimer la profonde conviction , acquise par leur propre expérience, de l’impossibilité absolue d’arriver a quelque chose de décisif par le moyen des associations secrètes !
En effet, quand on se donne la peine de réfléchir sans prévention sur la nature de ces sociétés , lorsque surtout on veut bien se rendre compte de ce que peut être une association secrète , on voit bientôt que l’opinion de ceux qui les considèrent comme impuissantes est fondée sur la vérité. Si la société est en réalité secrète, il en résulte forcément que son action se trouve excessivement circonscrite , et que le nombre des associés doit être très borné. Mais que peuvent quelques individus , en supposant même qu’ils soient doués des plus grandes capacités et de la plus rare activité , puisque cette activité ne doit nécessairement s’exercer que d’une manière mystérieuse ? Est-ce par des moyens si faibles, si détournés, que l’on peut parvenir à inspirer de la confiance aux masses , à les remuer, à les diriger vers un but commun , à traduire en faits manifestes des pensées, des théories professées dans l’ombre? Y avait-il en France des associations politiques secrètes avant 1789 ?
Qu’auraient pu en 1830 les carbonari ou la société, d’ailleurs peu secrète , connue sous le nom de : Aidetoi, le ciel t’aidera , et tant d’autres associations, sans les ordonnances provocatrices de Charles X? i Toutes les fois que certains hommes ignorent ou veulent ignorer les véritables causes d’événements inattendus , ils prétendent les découvrir là où ils sont intéressés à faire croire qu’elles se trouvent. C’est ainsi que partout on a voulu voir dans les associations occultes l’origine de ce mouvement universel des esprits qui agile le monde , tandis que ces associations, loin d’en être la cause, n’en sont elles- mêmes que l’inévitable et naturelle conséquence.
Le danger, s’il y en a, ne vient donc pas et ne peut pas venir de ces associations elles-nu'mes , mais des. causes qui les produisent. Elles ne peuvent même pas rendre ces causes plus puissantes, ni en accélérer les conséquences, vu l’insignitiance de l’action occulte et l’impossibilité de l’action ouverte. Ce qui aggrave ces causes et les rend périlleuses, c’est que les adversaires des sociétés secrètes, au lieu de reconnaître les symptômes du mal, s’obstinent toujours à le supposer ailleurs que là où il est réellement , et précipitent , par leur entêtement et par leur fatale résistance , les catastrophes qu’ils croient pouvoir éloigner.
Quant à ces phrases de convention que l’on répété, sans sc donner la peine de les approfondir , ou pour
servir d’excuses à d’odieuses persécutions, à d’indignes manquements de foi ; quant à ees prétendus comités directeurs , à ces affiliés nombreux inconnus les uns aux autres et obéissant à des chefs invisibles, toutes ces illusions tombent d’elles-mémes devant une discussion saine et impartiale. Il serait même difficile de se persuader que de tels rêves aient pu naître dans des cerveaux bien organisés , si l'on ne voyait pas tant de gens, qui passent pour sensés, continuer de croire à l’existence de pareilles chimères (1).
1) Après la procédure par suite de laquelle de nobles patriotes italiens furent condamnés à des peines cruelles pour le crime d'avoir trop aimé leur belle patrie , une des plus illustres de ees victimes , le comte Confalonieri , que l’on conduisait nu Spielberg, fut d'abord mené b Vienne, l e grand chance* lici de l’empire , le prince de Metlernich . vint voir le prisonnier, comme un homme du monde viendrait en visiter un autre, avec toutes les formes de politesse usitées en ce cas. Après quelques paroles insignifiantes , le prince fil de vives instances à son interlocuteur pour savoir enfin quels étaient réellement les membres du comité directeur qui, de Paris, suscitait tous les mouvements révolutionnaires que de temps à antre on voyait éclater en Europe. I.c comte Confalonicri pouvait à peine croire que ce fût sérieusement qu’on lui parlait ainsi. Il paraît, du reste, que le désir de savoir les noms de ces chefs invisibles qui , du fond de leur retraite impénétrable, remuaient le monde, était si immodéré chez M. de Metternicb et l'aveuglait tellement, qu'il ne lui permit pas de voir les chaînes qui gênaient les mouvements du prisonnier.
Il est sans doute une association, puissante, redoutable , et qui se dresse toujours comme un fantôme effrayant devant l’imagination troublée des fauteurs du despotisme; mais elle se trouve en dehors de toutes les réunions , indépendante de qui que ce
A l'époque de I insurrection qui éclata en Russie, on soumit les prisonniers du Spielberg a des interrogatoires longs et répétés . pour lâcher d'obtenir d eux quelques renseignements sur celte insurrection et sur leurs liaisons antécédentes et présumées avec les révolutionnaires russes l.es pauvres détenus ne savaient que répondre, n'ayant aucune idée de ce qui venait de se passer à Saint-Pétersbourg. Autant eût valu les questionner sur un événement qui se serait passé en Chine.
L'empereur Alexandre croyait aussi à celte chimère d'associations secrètes et conspiratrices répandues dans Ions les pays et menaçant de bouleverser le monde. Il m'avait même prédit qu à mon apparition h l'étranger je serais circonvenu par des révolutionnaires, etc. Depuis, j'ai eu le temps d'être, par contumace, condamné à mort, et de vivre proscrit sur cette terre étrangère qui devait entrouvrir scs abîmes sous mes pas cl qui pourtant m'a sauvé de la ruine qui m'attendait dans mou pays; j'ai eu occasion de connaître bien des proscrits comme moi , et de toutes les nations , mais j attends encore la réalisation de la prophétie impériale.
D'où viennent ces craintes, ces appréhensions maladives? Demandez-leit l'homme dont la conscience est oppressée par quelque remords, qui croit voir un accusateur dans chaque individu , dans chaque objet qu'il rencontre, et qui finit par s'effrayer même de son ombre.
soit, insaisissable au pouvoir le plus absolu : c’est celle qui unit tous les hommes éclairés et conscien- * cieux contre la barbarie et le vice. Les personnes qui font partie de cette vaste association, quoiqu’agissant chacune dans sa sphère , s’entendent néanmoins les unes les autres : les sympathies réciproques fortifient leur liaison. Vous ne comprenez pas leur langage, vous qui ne partagez pas leurs intentions. Pourquoi voyez-vous dans leur union une union dirigée contre vous , dans leur langage un langage hostile et provocateur? Précisément parce qu’elles défendent la justice et la vérité , tandis que vous défendez, vous, vos funestes et criminels préjugés, vos misérables intérêts personnels. Oui , cette association existe; et les paroles mêmes que je trace ici , quelque faibles qu’elles soient, seront comprises et acceptées par un grand nombre d’individus disséminés sur la surface de la terre, tandis qu’elles resteront comme une énigme pour une foule de gens dans le vaste désert de mon pauvre pays.
lin insistant sur l'inefficacité des associations secrètes pour produire des résultats tant soit peu importants, je suis bien loin de confondre ces associations avec les conspirations. Toute association secrète ne suppose pas une réunion de conspirateurs; il serait absurde de le prétendre. Pour qu’il y ait conspiration, il faut un but bien positif, bien connu de tous ceux qui se concertent et agissent pour l’atteindre Or,
dans la plus grande partie des associations secrètes il n’y a jamais de but bien déterminé. Des idées, des espérances, des déclarations de principes, voilà à quoi se réduisent au fond toutes les associations de cette nature. C’est aussi par cette raison qu’elles sont toujours impuissantes à produire des elfets de quelque importance. Si les membres dont elles se composent persistent a en attendre d’utiles résultats , c’est par suite de cette disposition naturelle aux hommes qui les porte à ne pas renoncer à l'objet de leurs vœux alors mime que ces vœux sont chimériques.
Cependant, malgré l’inanité des associations occultes, et bien que la conviction de leur impuissance soit assez généralement répandue, ce mode d’action ne sera jamais abandonné; les hommes s'uniront toujours pour tâcher d’accomplir en secret ce qu’ils ne peuvent faire ouvertement, et, loin d'en rougir, ils s’en glorilieront, ayant la conscience du bien qu’ils désirent et des sacrilices désintéressés qu’ils font pour l’obtenir. Celui qui déteste le pouvoir qu’aucun droit n’appuie; celui qui veut l'indépendance, la liberté pour les autres comme pour luimême, celui que la vérité enflamme, ne cessera d’embrasser toutes les combinaisons qui sembleront offrir à ses passions généreuses quelque espoir de se satisfaire. Il pourra courir des dangers; mais cette prévision trouve-t-elle place dans une âme remplie
d’ardeur pour ce qu’il y a de plus sacré aux yeux d’un être pensant?
Là où les opinions peuvent se produire librement, au grand jour , où la discussion publique , une discussion franche et sincère, est permise, l’existence des sociétés secrètes n’est qu’une absurdité , un anachronisme, qui provient du peu d’habitude des hommes aux allures de la liberté. Un pareil contre-sens ne peut durer, et doit immanquablement disparaître devant la publicité , comme les ténèbres disparaissent devant la clarté du jour. Mais là où la pensée est comprimée , la parole enchaînée , là , il faut le redire , les associations secrètes existeront toujours. Un oppresseur couronné peut parvenir à proscrire toute manifestation publique des idées de justice , de vérité , de liberté, si chères aux hommes; mais il ne parviendra jamais à extirper du cœur humain ni le sentiment intime de la justice , ni celui de la vérité , ni celui de la liberté. Bientôt ceux qui les nourrissent en secret finissent par se reconnaître les uns les autres, par se confier ce qu’ils sentent ; et, comme ces confidences ne peuvent avoir lieu que loin des regards du pouvoir, elles deviennent tout naturellement le germe d’associations secrètes, germe qui prend un développement plus ou moins grand suivant les circonstances qui le fécoudent. Le besoin de s’entre-communiquer leurs idées , rien même que le besoin de pouvoir causer en liberté suffit pour amener des réunions entre
les personnes qui pensent à peu près de la même manière; et ces réunions, là où elles ne peuvent être publiques, prennent nécessairement et peu à peu la forme d’associations secrètes. Une douleur partagée est , dit-on , moins sentie ; c’est par les mêmes causes, inhérentes à sa nature, que l’homme, témoin impuissant des maux et des soulfrances de ses semblables, du triomphe de l’arbitraire sur le droit, de l’immoralité sur la vertu , trouve quelque soulagement à voir son indignation partagée par d’autres hommes, à voir qu’ils pensent, qu’ils sentent comme lui. De la consolation qu’i!s trouvent à se plaindre en commun , ceux qui déplorent les mêmes malheurs tirent nécessairement des espérances pour un meilleur avenir; ils cherchent à revendiquer les droits, à faire prévaloir les principes de la justice, de la morale, et, s’inspirant mutuellement par cette sainte communion, se préparent à des sacrifices, qu’ils finissent par considérer comme des devoirs.
La plupart des associations secrètes dont l’existence a été dévoilée et, pour ainsi dire, mise au grand jour, paraissent n’avoir été que de ces associations inolTensives produites par la force des choses plutôt que par la volonté des hommes qui en faisaient partie. Il serait puéril de vouloir discuter le droit de former de pareilles associations ou d’y prendre part ; ce serait discuter le droit de penser, de sentir, le droit de vivre.
En passant de ces associations, pour ainsi dire contemplatives ou théoriques , à celles qui se forment en vue d’une action réelle , dont le but est d’agir, de faire triompher leurs principes, non seulement par des moyens de persuasion ou de propagande , mais , au besoin, par la force même, la discussion entre dans un champ presque illimité et dont l’exploration serait de peu d’utilité pratique. Si, d’un côté, l’on ne -saurait nier qu’il soit permis à des opprimés de vouloir s'affranchir de l’oppression , d’un autre côté il est impossible de ne pas admettre certaines bornes à ce droit. Une société humaine, quelle qu’elle soit, ne peut exister si une partie de ses membres se met en insurrection permanente contre l’ordre établi. La difficulté, ou l’impossibilité de résoudre la question et d’indiquer le moment où l'insurrection devient permise , a fait adopter pour maxime que les insurrections qui réussissent sont les seules qui puissent être justifiées. Ériger en principe qu’il n’y a de justes que les révolutions qui réussisent, c'est conclure contre la morale et la logique. Qui ne voit aussi qu’en faisant du succès la condition suprême de toute entreprise hasardeuse, on fait une trop belle part à l’égoïsme de l ’homme , déjà assez porté , par sa nature , à isoler son intérêt privé des intérêts généraux de l’humanité? Qui ne voit qu’en donnant force et crédit à une telle maxime , on transforme en êtres essentiellement vertueux ceux précisément qui ne feraient t. i. 31
que s’abstenir de tout sacrifice pour le bien public ? Cependant, cette manière de résoudre la difficulté n’est pas tout à fait aussi absurde au fond qu’elle l’est en apparence. La réussite prouve du moins que la majorité, que les masses voulaient le changement, et qu’elles en étaient dignes, puisqu’elles ont combattu et triomphé pour l’obtenir.
Quoi qu’il en soit, tant qu'il y aura des associations secrètes et des insurrections, il n’y aura de justifiées, ou plutôt de glorifiées, que celles qui auront réussi ; les vaincus seront toujours condamnés. Néanmoins, il n’est pas indifférent, et il peut même être utile de pousser la discussion aussi loin que possible, afin de démêler ce que dans telle tentative manquée il peut y avoir eu de louable , alors que l’ensemble a été frappé de réprobation par la foule. .11 n’est surtout pas indifférent d’examiner jusqu’à quel point des convictions sincères , une bienveillance parfaite pour leurs semblables, un dévouement sans bornes aux intérêts des classes malheureuses, peuvent atténuer, à l’égard des hommes qui ont concouru à l’entreprise manquée, les torts de chacun d’eux (1).
(1) S’il pouvait se trouver des personnes qui fussent tentées de croire que je plaide ici ma propre cause , je leur rappellerais que je n'ai jamais pris part il aucune insurrection , ni manquée , ni triomphante, mais qu'au contraire j'ai eu à souffrir d’une entreprise de ce genre faite a mon insu.
D’un autre côté , il est juste et moral de scruter les motifs d’action et les moyens employés dans une entreprise couronnée d’un brillant succès. Le triomphe peut faire perdre de vue et le but et les moyens, mais il ne peut jamais les sanctifier, si par euxmêmes ce but et ces moyens ne sont pas irréprochables.
On parviendra peut-être à concilier tant soit peu la morale avec les nécessités de la société , en caractérisant bien d’abord les motifs de l’action elle-même, puis enfin son résultat le plus probable en cas de succès.
Pour cela , il faut considérer en premier lieu le caractère ou la moralité de l’homme qui agit , puis sa position sociale. Si son caractère est probe et vertueux, on ne peut supposer des motifs indignes à sa détermination ; sa moralité ne lui permettrait pas de vouloir le triomphe de ses opinions aux dépens du bien-être de ses semblables. Quant à la position sociale de l’homme, elle présente des indices encore plus surs pour bien juger ses motifs. Si cette position lui offre en abondance les moyens de jouir des biens et des avantages matériels de la vie , alors il y aura des raisons suffisantes de croire que les motifs qui l’ont fait agir sont puisés, non dans des intérêts personnels et d’égoïsme, mais plutôt dans l’amour du bien et de la vérité. Loin de moi l’idée qu’une position sociale heureuse doive exclusivement faire juger
de la moralité d’un individu! Les vertus sont le partage de toutes les âmes bien nées, et les faveurs de la fortune corrompent les hommes peut-être plus que ses rigueurs. Je ne prends ici la position sociale que comme un simple critérium pour juger les motifs des actions, et parce que la position sociale de celui qui agit , étant patente et connue , offre un moyen facile de faire cette appréciation.
On dira sans doute que les hommes probes et moraux peuvent être entraînés par l’ambition à commettre des actions qu’il serait difficile de concilier avec la morale. Cette objection ne me paraît pas d’une grande valeur. En tout cas, la question de l’ambition est facilement décidée d’après le but de l’entreprise. Si le but est nécessairement lié à l’intérêt des masses, s’il doit s’accorder avec le bienêtre de tous , si , en l’atteignant , l’auteur de l’entreprise sait que les avantages du succès lui seront communs avec un très grand nombre de ses semblables , alors l’imputation tombe et tous les soupçons s’évanouissent. Lorsque c’est pour conquérir la liberté et l’égalité que les insurrections ont lieu , il est évident que ceux qui en sont les promoteurs n’ont eu en vue que de faire la même position à tous, et que par conséquent l’intérêt personnel n’a pas été leur mobile.
Mais, dira-t-on encore, si ces hommes se croient des talents ou des qualités propres à les élever au
dessus du rang qu’ils occupent , à les faire dominer leurs semblables, c’est encore là une voie ouverte à l’ambition, et celle-là, comme les autres, aboutit à l'intérêt personnel. A cela je réponds qu’il y a des ambitions légitimes , qui , se produisant au grand jour, à la face de tout le pays, contribuent puissamment au bien public, et ne sauraient par conséquent flétrir ceux qui les nourrissent.
L’absence de tout intérêt personnel exclusif, de tout motif suspect ou immoral, étant ainsi constatée, bornez-vous à contempler le triomphe de la force sur le droit ; respectez la vertu malheureuse , et surtout épargnez aux victimes votré pitié : dans l’intérét de leur cause , elles se réjouiraient de votre sympathie ; au besoin , elles s’accommoderaient certainement de votre haine On ignore tout ce que trouve de con-
solation au fond de son cœur l’homme qui a la conscience d’avoir accompli un devoir difficile. 11 sait qu’au dessus de cette justice humaine qui est là pour maintenir l’ordre de choses établi , bon ou mauvais , il y a une justice qui émane du ciel , qui se manifeste dans la conscience humaine , et qui surtout pèse dans sa balance les motifs, les intentions, les sacrifices enfin. C’est à cette justice là , c’est à ses lois, que doivent tâcher de ne pas contrevenir ceux qui entreprennent de substituer un régime à un autre régime. On peut très bien enfreindre les lois de la police et du code sans cependant outrager celles de la
morale ; on peut être condamné par les lois qui sont encore debout dans la société , et être absous , que dis-je? être récompensé par la justice divine. C’est là l’essentiel pour l’àme de l’homme qui se dévoue. Dans son intérêt, il faut qu’il mesure ses forces et ses moyens ; pour braver les lois existantes, la puissance établie , il faut qu’il ait assez de puissance luimême pour les abattre et y substituer d’autres lois en vertu desquelles son action puisse être justifiée et sanctifiée. Là est la propre signification de la théorie qui condamne les entreprises manquées et absout le succès.
Après tout, ces hypothèses, ces investigations ne sont peut-être que vaincs et infructueuses. Peuton sonder les profondeurs du cœur humain? Les hommes sont entraînés , bien plus souvent qu’on ne le pense , par une certaine puissance intérieure dont ils ne cherchent même pas à se rendre compte ; puissance inconnue, mais forte, irrésistible, et qui ne peut être autre enfin que le sentiment du vrai et du juste, implanté dans la conscience de l’homme par son immortel créateur. Sans doute, avec beaucoup de moralité , avec beaucoup d’abnégation personnelle, l’homme peut être victime de l’erreur, on le sait; et les esprits hostiles à toute amélioration du sort de l’espèce humaine , quand il n’y a pas moyen de flétrir la vertu et le dévoùment, ne manquent jamais de se rabattre charitablement sur cet argument ba-
nal , sur cette accusation d’erreur , d’illusion , d’enthousiasme , de fanatisme. Quant au fanatisme, ou plutôt à l’enthousiasme , c’est une inspiration , et la raison humaine n’a rien à y voir ; lorsqu’on agit par enthousiasme , par inspiration , on ne doit et on ne veut rendre compte qu’à Dieu et à sa propre conscience. Pour ce qui regarde l’erreur, l’ignorance , il y a des circonstances où il ne peut y avoir place ni pour l’une, ni pour l’autre. L’imputation d’erreur ou d’ignorance peut-elle être admise lorsqu’il s’agit de ces questions si simples , si claires , de droit civil ou de droit naturel, qui tant de fois ont poussé les hommes à l’insurrection et aux révolutions? Comment se tromper quand on a en vue l’abolition de l’esclavage, par exemple? Qu’y a-t-il à savoir, qu’y a-t-il à ignorer dans une pareille question? Tout homme ne sent-il pas au fond de son cœur que l’esclavage est le plus horrible des maux? Là où se trouvent des esclaves , le droit d’insurrection n’est , ne peut être et n’a jamais été douteux. C’est ici qu’on peut dire , sans crainte de tomber dans l’exagération , que l’insurrection est non seulement un droit , mais un devoir sacré .
Si, dans le cours de mes explications, j’ai dit que l’insurrection n’entrait pas dans mes plans , ce n’est pas , comme on le voit, pour éviter quelques reproches, pour échapper à quelque responsabilité morale. Si l’insurrection eût été le but de mes actions, je me
ferais un honneur de l’avouer. C’est donc le seul intérêt de la vérité qui me fait dire que j’ai toujours désire amener l'affranchissement par d’autres moyens; bien plus, j’avais toutes les raisons passibles pour vouloir l’opérer à l’aide de moyens pacifiques.
Ce que je viens d’avancer sur les motifs tirés de l’erreur et de l’ignorance , quand il s’agit de l’esclavage, on peut le dire aussi, je crois, de toutes les questions de droit politique qui se présentent de nos jours, au moins des droits que l’on est convenu de consacrer dans les chartes constitutionnelles que les peuples se laissent donner par leurs représentants ou octroyer par leurs souverains. Chacun de ces droits est d’une telle évidence aux yeux de la raison et de l’équité, leur ensemble est tellement inoffensif, que vraiment l’on ne conçoit pas que, pour permettre aux hommes de les désirer ou de vouloir les obtenir de force , on exige qu’ils aient atteint je ne sais quel degré d’une civilisation avancée et perfectionnée.
Les publicistes, anciens et modernes, ont considéré les insurrections comme légitimes en certains cas. In écrivain de notre temps, homme connu par sa grande modération, sir J. Mackintoeh, admet non seulement le droit d’insurrection contre une oppression systématique, mais aussi toutes les fois que les souverains refusent à leurs sujets les garanties d’un bon gouvernement. 11 croit qu’une révolte réformatrice, c’est-à-dire ayant pour but la réforme, quoique
plus hasardeuse qu’une révolution défensive, peut néanmoins être parfaitement justifiable. Il ajoute que, dans les temps de civilisation , l’espèce humaine a beaucoup moins souffert de l’esprit de mutinerie (mutinous spirit) que de la patience des hommes à supporter un mauvais gouvernement (than from a patient endurance of a bad govcmement) (I).
La déclaration de l’indépendance des États-Unis (1776) a pour préambule les paroles suivantes :
« S’il est une vérité démontrée, c’est que les hommes naissent avec certains droits qu’ils tiennent de leur créateur, et qui ne peuvent leur être ravis. Leur vie et leur liberté leur appartiennent. Ils aspirent légitimement au bonheur. Les gouvernements ne sont institués que pour assurer l’exercice de ces droits. S’ils manquent à cette mission , ils sont sans titre pour gouverner, et peuvent être justement remplacés par un gouvernement meilleur. Un tel chan-
(!) On a calculé qu'il y avait eu à peu près 160 révolutions accompagnées de renversement de trône ou de changement de dynastie depuis le temps d'Auguste. Dans ce nombre, il n'y a que 1 1 renversements de trône qui aient été accomplis par le peuple proprement dit ; 32 ont eu pour auteurs le pape et le clergé ; 7H ont été opérés par la force armée , principalement par les troupes d'élite , la garde des princes ; le reste a été le fruit des rivalités entre les familles régnantes , ou de la trahison de leurs proches.
gement ne doit pas être fait à la légère. 11 faut attendre long-temps avant de s’y décider. Mais quand la mesure des griefs est comblée , quand il ne reste plus aucun espoir de redressement , c’est non seulement un droit , mais un devoir de se délivrer de l’oppression. »