ESTIONS SOCIALES
Si l’accusation d’erreur et d’ignorance n’est pas, comme nous l’avons vu , applicable à la plupart de» questions politiques qui amènent les révolutions ou causent les tentatives de révolutions , il n’en est pas de même de ces questions que l’on désigne maintenant sous le nom de questions sociales. Là , c’est la connaissance de la vérité qu’il est difficile d’acquérir; l’erreur et l’ignorance peuvent être présumés, et la pureté des motifs qui inspirent les auteurs de tentatives de ce genre perd de son importance. Les calamités, les châtimens qu’attirent sur leurs têtes ceux qui tentent sans succès des réformes sociales, ne sont pas seulement une conséquence de. la vengeance du pouvoir attaqué, ou , si l'on veut , du droit qu’il a de se défendre , mais aussi la suite naturelle d’une présomption téméraire , mal fondée , et quelquefois cri-
minelle. Le meilleur moyen de prévenir ces tentatives, qui s’attaquent, pour ainsi dire , à la charpente même de l’édifice social, c’est, comme toujours et partout, la recherche de la vérité. L’étude des sciences politiques, et surtout celle de l’économie politique, ne tarde pas à faire connaître les nécessités essentielles inhérentes à toutes les sociétés humaines. 11 suffit d’approfondir les principes fondamentaux de la formation et de la distribution des richesses , pour voir le néant de toutes cesutopies que l’on va prêchant et professant aujourd’hui sur ce que l’on appelle les questions sociales , l’organisation du travail, etc. L’économie politique prouverait aussi, mieux que ne pourrait le faire la philosophie , le vide absolu de cette autre illusion qui menace le droit de propriété. Combien de rêveurs de moins, combien surtout de victimes de moins , si la connaissance des vérités qu’offre la science, et que le zèle de quelques hommes éclairés pourrait répandre parmi les masses , eût été plus générale, si ces vérités eussent été enseignées, comme elles pourraient l’être, avec les premiers rudiments de toute instruction !
On est saisi d’étonnement en voyant la tournure qu’ont prise les théories des novateurs sur l’organisation et sur la constitution de la société. Au dernier siècle, le progrès consistait à affranchir l’industrie et le commerce des liens, des obstacles qui n’en permettaient pas le libre développement. Laissez faire et
laissez passer , telle était la condition comme la formule de tout progrès. Et voilà qu’à présent l’on demande que tout, dans l’industrie, dans le commerce, et même dans la vie sociale en général , soit réglé d’autorité. On maudit la concurrence , conséquence naturelle de toute liberté; on veut que tout, hommes et choses, soit mené, dirigé par l’autorité; que la société humaine marche comme une vaste manufacture, ou comme la république du docteur Francia; on pousse l’aveuglement et la naïveté jusqu’à se faire un mérite de la réhabilitation de ce prétendu principe d’autorité. Sans examiner l’efficacité des nouveaux remèdes que l’on veut appliquer aux maux de la société ; sans méconnaître les nobles sentiments de ceux qui les proposent, sentiments qui ne sont autres qu’un zèle sincère et désintéressé pour le bien-être des masses, que l’amour de la justice et le vif désir de la voir régner parmi les hommes, ne pourrait-on pas demander à ces réformateurs si les remèdes anciens , et notamment le principe invoqué dans le siècle passé, le principe du laissez faire et laissez passer, avaient fait leur temps, et s'ils ont été reconnus tout à fait inefficaces. l)e ce que quelques écrivains, de leur propre autorité , prononcent la condamnation de ce grand principe, s’ensuit-il que l’expérience, qui n’a jamais été tentée consciencieusement, l’ait de même condamné?
Ce qui ne laisse pas que d’être curieux , c’est de
voir les théories nouvelles se faire jour chez le peuple le moins porté aux. abstractions contemplatives , aux rêveries enthousiastes ; chez le peuple dont le caractère présente le plus de positif, et où notamment la propriété, attaquée par quelques unes de ces théories, a poussé le plus de racines, plusieurs millions d’individus y participant à la possession territoriale.
Que les hommes vivant sous un gouvernement absolu réclament toujours et partout l’action de ce gouvernement, rien de plus naturel. Privés de la possibilité d’agir par eux-mêmes, ils manquent de confiance dans leurs propres forces, ils attendent que l’impulsion leur vienne d’en haut. Aussi faut-il voir jusqu’où est poussée, dans ces pays, l’habitude de s’en rapporter au pouvoir pour toutes choses. I.e gouvernement doit y suffire à tout, tout prévoir, tout réparer. S’il y a cherté des denrées de première nécessité , c’est l’incurie du gouvernement qui en est cause. Des incendies effraient- ils les populations, c’est encore le gouvernement qui est coupable de n’avoir pas su les prévenir. Chacun le critique, chacun s’en plaint. Aussi, quoi qu’en disent ses adulateurs, ce pouvoir sans limites et sans contrôle est le moins populaire des gouvernements.
Mais que dans un pays où le peuple , par ses représentants , exerce la souveraineté , où il participe à la confection des lois, où la presse est libre, où l’action individuelle ne rencontre d’autre obstacle que la
prohibition de la loi ; que dans un tel pays on cherche le salut dans l’action d’un pouvoir central , quel qu’il soit, en l’investissant de prérogatives monstrueuses, cela parait vraiment inconcevable et ne peut s’expliquer que par le peu d’habitude que l’on y a des institutions libres. Sous un gouvernement constitutionnel , toute réforme , pour être logique , doit avoir pour objet, avant tout, le développement du principe fondamental sur lequel est basé l’ordre de choses existant. Si ce principe , comme c’est toujours le cas, est la représentation du peuple, alors les réformes doivent porter d’abord sur l’extension du droit de se faire représenter. Tant que ce principe n’aura pas atteint les limites du possible, l’on cherchera en vain ailleurs des remèdes efficaces aux maux qui affectent la société. En perfectionnant la représentation, en la rendant plus générale et plus réelle , la législation à son tour sera perfectionnée et rendue plus conforme aux besoins et aux intérêts de la grande majorité du peuple. Au lieu d’employer ce moyen, que fait-on? On propose d'autoriser le pouvoir central à agir discrétionnairement, à bouleverser l’ordre existant, à fonder quelque chose d’artificiel, de compliqué; et pour la direction du nouveau régime , c’est encore au gouvernement qu’on s’en remet. Que ferait-on de mieux ou de pis dans un pays qui ne connaîtrait que * la puissance d’un gouvernement central sans bornes et sans contrôle? En vérité, l’idée de l’ organisation du
travail n’a pu surgir que dans un esprit pénétré d’admiration pour les merveilles gouvernementales du céleste empire (1).
11 y a sans doute des nécessités de position ou de circonstance qui font préférer, avec avantage, à l’action libre des individus l’action de l’autorité concentrée dans le gouvernement ; mais cela prouve seulement qu’un pouvoir tout organisé et disposant de grands moyens peut, dans certains cas, agir avec plus d’eflicacité que des individus , qui doivent nécessairement chercher dans l’association leur puissance et leurs moyens d’action. Et encore, les peuples qui depuis long-temps sont habitués à agir par eux-mémes, et non par l’impulsion du pouvoir, obtiennent quelquefois de leur énergie et de leur puissance privée des résultats qui ne craignent pas la comparaison avec les créations les plus importantes produites par les gouvernements.
Quoi qu’il en soit , la tendance aveugle vers la centralisation des pouvoirs sociaux parait avoir eu quelque recrudescence dans ces derniers temps; et la vieille Angleterre, le seul pays en Europe où l’homme, où le citoyen conserve ses titres sans y avoir ajouté celui d 'administré., le seul pays où l’on puisse vivre, aller et venir sans s’apercevoir à chaque pas de l’exi-
(t) Voyez, plus bas , l’Exposé du système de Ficbte.
stonce de Y autorité, l’Angleterre elle-même présente des symptômes d'un désir maladif d’être à l’avenir beaucoup plus gouvernée et administrée que par le passé. On y a institué une nouvelle police , et c’était utile ; mais on y avise aussi à imiter sous d’autres rapports les gouvernements soi-disant bien réglés et bien ordonnés du continent. On y désire une plus grande centralisation ; dans la patrie de Bentham , on va même jusqu’à vouloir des gendarmes , ces types de l’ordre public qui fleurissent si avantageusement dans tous les autres états européens (1).
A force de vouloir que tout soit réglé par le gouvernement, on finira par envier l’ordre existant en Prusse, ce pays classique du règlement, où, entre autres perfectionnements administratifs, on trouve dans les auberges le prix de chaque plat fixé par l’autorité.
( I ) Deux ans après que ces lignes étaieni écrites, on a vu le gouvernement anglais demander et obtenir du parlement l'autorisation d'enrégimenter 1 0,000 anciens soldats retires du service et recevant une pension du trésor public (les pensionnaires de Chclsea). Cette nouvelle^force armée est destinée U maintenir l'ordre dans l’intérieur du pays.